Hiver 1186-1187 Bertran de Born se plaint de l'inaction de Richard Coeur de Lion, qui préfère séjourner au château de Benauge (près Bordeaux)
/image%2F1371496%2F20251210%2Fob_8db3fd_chateau-de-benauge-a-arbis.jpg)
Les vicomtes de Benauge étaient de puissants seigneurs au moyen-âge et leur domination s'étendit pendant des siècles de l'Océan à la Dordogne parce qu'ils étaient alors et en même temps captaux de Buch et vicomtes de Castillon aussi les rois d'Angleterre, comme ducs de Guienne, cherchaient-ils à se les attacher par les plus grandes concessions.
/image%2F1371496%2F20251210%2Fob_b48a43_chateau-de-benauge.jpg)
Le château de Bénauges occupe une position trop stratégique pour que dès les temps les plus reculés, il n'ait pas servi d'assiette à une forteresse chargée de protéger et de surveiller le pays qu'elle dominait.
Les Gaulois, les Romains et, après eux, tous les peuples qui se sont succédé sur le sol de l'Entre-deux-Mers, ont dû habiter cette position si facile à fortifier.
Les heureux possesseurs de ce pic isolé devinrent de puissants seigneurs dès l'origine de la féodalité, puisque au XIe siècle on les trouve à la tête de la noblesse d'Aquitaine et contractant des alliances avec les plus grandes familles de l'époque.
Guillaume-Amanieu, seigneur de Bénauges, possédait à Saint-Macaire un péage qu'il céda à saint Gérard, abbé de La Sauve.
Dans plusieurs occasions, il rendit des services signalés à ce saint abbé.
Il avait marié sa fille Vitapoy à Guillaume Taillefer, IIe de nom, comte d'Angoulême, en lui donnant pour dot le comté de Bénauges.
Nous avons vu aussi que Bernard ou Bertrand, comte de Bénauges, possédait au commencement du XIIe siècle le péage de La Réole, que la Cour de Gascogne assemblée par Guillaume, duc d'Aquitaine, le força à abandonner en 1103, parce qu'il lésait les moines et les habitants de la nouvelle ville.
A cette occasion il fut obligé de fournir une caution. Ce furent les vicomtes de Gavarret et de Béarn qui le cautionnèrent.
Il était alors de retour de la Croisade, pour laquelle il était parti avec une quantité d'autres seigneurs en 1095.
Dans le milieu du XIIe siècle, la vicomté de Bénauges passa dans la famille de Gavarret par le mariage d'une fille de Guillaume Taillefer avec Guillaume-Amanieu de Gavarret, vicomte de Bezaumes.
Son fils Pierre, premier du nom, paraît avoir formé un mariage dans la maison de Bouville, dont il joignit le nom au sien.
Pierre II de Gavarret, fils de Pierre 1er, fit quelques dons à l'abbaye de La Sauve-Majeure et à celle de Sainte-Croix de Bordeaux.
Il épousa, vers 1210, Guillelme ou Guillemette, dont les troubadours du temps ont célébré la coquetterie et la beauté.
Alors les mœurs étaient extrêmement raffinées dans la Gascogne et le Languedoc.
Les troubadours étaient en grand honneur. Les seigneurs eux-mêmes cultivaient la poésie avec succès. Savary de Mauléon, riche baron du Poitou, guerrier renommé et troubadour de talent, s'éprit de Guillemette.
Mais comment et à quelle époque cette noble famille de Benauge s'éteignit-elle ou disparut-elle de la Guienne?
C'est ce que l'on ignore. Nos chroniques n'en parlent point et la tradition, elle aussi, a fini par rester muette à cet égard.
Arrivant à des faits plus certains à des circonstances mieux connues, nous dirons que c'est à Jean Ier de Grailly qu'Henri III roi d'Angleterre et duc de Guienne, donna la vicomté de Benauge.
/image%2F1371496%2F20251210%2Fob_797ad4_chateau-de-benauge-2.jpg)
Voici une analyse complète d’un passage du sirventés Greu m’es descendre charcol (BdT 98.7), et de son contexte historique (1186-1187), en croisant Bertran de Born, la situation en Angoumois – Saintonge – Bordelais, et la géographie politique de Richard avant son soulèvement contre Henri II.
1. Le sirventés : contexte et sens général (hiver 1186-1187)
Le poème Greu m’es descendre charcol est composé alors que :
- Richard (duc d’Aquitaine, fils d’Henri II)
- est en retrait de la vie militaire,
- séjourne dans le Bordelais,
- et ne soutient plus activement les grands barons du sud (Limousin, Angoumois, Périgord).
Bertran de Born, toujours prompt à attiser les révoltes féodales, blâme ce qu’il voit comme une mollesse ou un abandon stratégique.
Pourquoi ce reproche ?
Parce que l’Aquitaine est alors traversée par une série de conflits :
- la rivalité entre les Lusignan, les Taillefer (comtes d’Angoulême), les Parthenay
- les révoltes autour du Limousin (Hautefort, Excideuil, Châlus…)
- la pression capétienne au nord
- et la fragilité de la Saintonge.
Dans ce contexte, Richard, réputé pour son énergie guerrière, ne se trouve pas où Bertran juge qu’il devrait être.
2. L’allusion obscure : “Benauges” vs “Cognac, Chastres, Saint-Jean-d’Angély, Mirebeau”
Bertran reproche à Richard de préférer Benauges (→ château dominant l’Entre-Deux-Mers, près de Bordeaux), c’est-à-dire une position sûre, loin des tensions, à une ligne de châteaux du front nord-est de l’Aquitaine :
Les quatre lieux cités :
|
Lieu |
Région |
Importance stratégique vers 1186 |
|
Cognac |
Angoumois |
Zone contestée entre Taillefer et Lusignan ; verrou sur la Charente. |
|
Chastres |
Angoumois / Poitou |
Forteresse essentielle des Taillefer ; point de rupture entre deux fidélités. |
|
Saint-Jean-d’Angély |
Saintonge |
Ville-clé, base des Taillefer ; menace capétienne possible. |
|
Mirebeau |
Marche Poitou-Anjou |
Place stratégique dans les rivalités Plantagenêt / Capétiens. |
Ce que cela signifie politiquement
Ces quatre châteaux forment une ligne continue de tensions féodales :
- entre Angoulême vs Lusignan,
- entre la Saintonge vs Poitou,
- et aux marges de l’Anjou capétien.
Bertran dit donc :
➡ Richard déserte les zones où les barons ont besoin de lui.
➡ Il reste au chaud dans le Bordelais, alors que la crise est ailleurs.
3. Les événements historiques qui éclairent l’allusion
Le passage s’éclaire fortement grâce :
A) À la guerre d’Angoumois (1186-1188)
Elle oppose :
- Comte Guillaume IV Taillefer
- aux Lusignan (Hugues le Brun, Raoul de Lusignan)
- avec des implications pour Richemont, Cognac, Chastres, la vallée de la Charente.
Les tensions sont à leur paroxysme entre 1186 et 1187.
→ Richard aurait dû arbitrer, intervenir militairement, ou sécuriser la région.
→ Mais il se contente de séjours dans le Bordelais (Benauges, Blaye, Bourg…), laissant la situation pourrir.
B) À la passivité imposée par Henri II
À cette date, Richard :
- est toujours officiellement sous l’autorité d’Henri II,
- ne peut pas lancer d’opérations militaires majeures sans son aval,
- ce qui explique son immobilité… mais pas pour Bertran.
C) À la montée de la future rupture (1187-1188)
Cette inaction n’est que provisoire :
→ Dès 1188, Richard rompt avec son père et se lance dans une campagne d’une brutalité extrême en Quercy, Périgord, Agenais, Haut-Limousin.
Le reproche de Bertran devient alors prophétique :
➡ “S’il restait inactif en 1186-1187, c’est uniquement par contrainte. Dès qu’il en a la liberté, il redevient Richard Cœur-de-Lion.”
4. Fonction du motif dans le sirventés
Dans le poème, cette critique a trois dimensions :
Politique :
Bertran pousse Richard à reprendre la tête de la révolte méridionale contre Henri II.
Morale / guerrière :
Il accuse Richard de perdre sa “joie” et sa “vaillance” en restant dans un château confortable.
Satirique :
Le choix de Benauges est présenté comme une faiblesse quasi honteuse pour un prince de sa stature.
5. Conclusion : que dit vraiment Bertran ?
Il reproche à Richard :
- d’abandonner les seigneurs du Poitou – Angoumois – Saintonge,
- de ne pas protéger le comte d’Angoulême et les barons menacés,
- de laisser les Lusignan et les Taillefer s’entredéchirer sans arbitrage,
- de laisser l’influence capétienne s’accroître,
- de manquer à sa mission de duc.
Et ce blâme s’inscrit dans :
➡ Le long conflit féodal du centre-Ouest aquitain (1186-1188)
➡ Les prémices de la rupture avec Henri II (1187-1188).
Première trace écrite d’un péage fluvial en Guyenne (avant même Bordeaux !).<==
Moyen-Age Classique 1137 / 1204 période Aliénor d'Aquitaine<==