8 octobre 1190, à Messine (Sicile) - Accord et statuts conclus par Philippe, roi de France, et Richard, roi d’Angleterre en route vers la Terre Sainte (Troisième Croisade)
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8 octobre 1190, à Messine (Sicile), où les deux rois hivernent après leur arrivée (Philippe le 16 septembre, Richard le 23).
Ils sont en route vers la Terre Sainte pour reprendre Jérusalem perdue en 1187 face à Saladin.
Le huitième jour d’octobre, le roi de France et le roi d’Angleterre, en présence de leurs comtes et barons, du clergé et du peuple, jurèrent sur les reliques des saints :
Que l’un protégerait l’autre et son armée, de bonne foi, pendant tout ce pèlerinage [la croisade], à l’aller comme au retour.
Et les comtes et barons jurèrent la même chose : qu’ils observeraient fidèlement et sans faillir cet engagement.
Ensuite, lesdits rois, de la volonté et sur le conseil de toute l’armée des pèlerins, établirent :
Que tous les pèlerins qui mourraient en route pendant ce pèlerinage puissent disposer librement de toutes leurs armes, de leurs chevaux et des vêtements qu’ils devaient utiliser selon leur volonté ; et de la moitié de leurs biens qu’ils avaient emportés avec eux en chemin, ils en disposeraient également à leur gré, à condition toutefois qu’ils n’en renvoient rien dans leur patrie.
Contenu de l’accord :
Pacte mutuel de protection : Engagement solennel (serment sur reliques) de sauvegarder l’un l’autre et son armée pendant le voyage aller-retour. Cela vise à prévenir toute trahison ou abandon (tensions déjà palpables entre les deux rois).
Règlement sur les biens des croisés morts : Les pèlerins peuvent léguer/testamenter librement armes, chevaux, vêtements et la moitié de leurs biens emportés.
L’autre moitié (souvent) revenait au roi ou à l’armée, mais ici on insiste sur la liberté testamentaire (sans renvoi en patrie, pour éviter les fuites de capitaux).
Importance : Cet accord est l’un des premiers traités formels de la croisade des rois (avec Philippe Auguste et Richard). Il illustre la volonté d’ordre et de discipline dans l’immense armée croisée (des dizaines de milliers d’hommes). Il est souvent cité dans les chroniques (Howden, Itinerarium Peregrinorum) comme preuve de la coopération initiale entre les deux monarques, avant les graves tensions à Acre (1191) et le départ prématuré de Philippe.
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Dumoulin dans son Histoire générale de Normandie, p. 441 rapporte un fait qui, futile au début, devint ensuite très-sérieux :
Richard Cœur de Lion (arrivé à Messine le 23 septembre 1190 après des escales mouvementées) et Philippe Auguste (débarqué plus tôt) cohabitent dans une tension palpable : rivalité entre les deux rois, disputes sur le partage des responsabilités de la croisade, et animosités personnelles entre leurs chevaliers.
Lors d'une sortie récréative hors de la ville (promenade informelle avec seigneurs anglais et français), le groupe rencontre un paysan sicilien menant un âne chargé de cannes (roseaux ou tiges flexibles, utilisées comme lances improvisées).
Pour s'amuser, ils s'en saisissent et organisent une joute ludique à dos d'âne (ou à pied/cheval selon les versions), une forme de tournoi burlesque et improvisé.
Guillaume des Barres (Guillaume II des Barres, seigneur français, vassal de Philippe Auguste, déjà célèbre pour ses exploits et son courage – notamment contre Richard en 1188 à l'Orme de Gisors) est choisi comme adversaire de Richard.
Guillaume, excellent jouteur, montre une adresse et une vigueur supérieures : il brise sa canne sur le roi d'Angleterre, déchire sa coiffe ou le fait chanceler, sans que Richard parvienne à prendre l'avantage.
Richard, connu pour son tempérament colérique et son orgueil chevaleresque exacerbé, entre dans une fureur noire.
Il interdit à Guillaume de se présenter désormais devant lui, le bannissant de sa vue.
Philippe Auguste intervient personnellement, soutenu par des intermédiaires prestigieux :
- L'archevêque de Canterbury (Baldwin de Ford, mort peu après en Terre Sainte),
- Le duc de Bourgogne (Hugues III),
- Le comte de Nevers (Pierre de Courtenay ou un prédécesseur),
mais rien n'y fait : Richard reste inflexible, vexé par la défaite humiliante face à un "simple" chevalier français.
Ce n'est qu'au moment du départ de la flotte anglaise (avril 1191 pour Richard, après l'hiver sicilien) que, pressé par ses propres seigneurs et las des louanges publiques envers la vaillance de des Barres (qui circulaient dans les deux camps), Richard accepte enfin de lever son interdiction et de "pardonner"
– un pardon de façade, car la rancune persista (on retrouve des échos de rivalité entre les deux hommes plus tard, notamment lors de duels ou affrontements indirects).
Sources principales
Roger de Howden (Chronica) : source contemporaine et détaillée sur la croisade de Richard.
Itinerarium Peregrinorum et Gesta Regis Ricardi (anonyme, souvent attribué à Richard, chanoine de la Trinité de Londres).
Matthieu Paris et autres compilations ultérieures.
Ce texte est un bon exemple de diplomatie croisée : serment mutuel + règles pratiques pour gérer les décès en route (très fréquents par maladie, combats ou naufrages).
«Concordia & Statuta Philippi Franciae, & Richardi Anglice Regum apud Messinam in Sicilia facta.
Octava die Octobris Rex Franciæ & Rex Angliae, coram Comitibus & Baronibus suis et Clero, & populo juraverunt super reliquias Sanctorum.
Quod alter alterum & exercitum ejus in peregrinatione illa, in eundo, & redeundo, bona fide custodiret.
Et Comites & Barones hoc idem juraverunt se firmiter & inconcusse servaturos.
Deinde praedicti Reges per voluntatem & consilium totius exercitus peregrinorum statuerunt :
Quod omnes peregrini, qui in via hujus peregrinationis morerentur ; de omnibus armaturis & equitaturis suis, & de vestibus quibus usuri erant pro voluntate sua disponant, & de medietate possessionum suarum, quas secum habent in via, similiter pro arbitrio suo faciant, dummodo nihil in patriam suam remittant. »