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PHystorique- Les Portes du Temps
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20 décembre 2025

14 mai 903 Notice d'un plaid tenu par Ebles, comte de Poitou, dans lequel Audebert de Limoges est contraint de rendre à Nouaillé la forêt de Bouresse, qu'il détenait injustement.

Le document : Notitia judicii du 14 mai 903

Il s’agit d’un acte judiciaire rendu à Poitiers devant :

  • Eble (Eblo, Ebbalon), comte de Poitiers (Eble le Bastard, † 902/903),
  • ses optimates (grands du comté),
  • l’abbé Garin de Noblat / Nobiliacum (Saint-Junien de Nouaillé),
  • Gualdon (Gualdo), advocatus (avoué) du monastère,
  • et Aldebertus (Adalbert), « Lemovicensis », probablement un laïc limousin.

Le litige porte sur la forêt / silva de Boëricia, propriété de Notre-Dame et Saint-Junien de Nouaillé.

 

2. Que sait-on de la silva Boëricia ?

Le texte la désigne clairement :

silvam Sanctae Mariae, quae vulgo dicitur Boerecia.

C’est donc un bien monastique ancien, dont Nouaillé est réputé propriétaire depuis 200 à 300 ans.

→ Cela remonte aux VIe–VIIe siècles, ce qui correspond à la période d’expansion patrimoniale de Nouaillé.

 

3. Boëricia = Bouresse ?

c’est l’identification acceptée par tous les toponymistes depuis le XIXe siècle.

 

Raisons :

a) Évolution phonétique

Boerecia → Boeresse → Bouresse
On retrouve exactement cette évolution latine → roman.

 

b) Localisation

Bouresse se trouve :

  • entre Nouaillé et Lussac-les-Châteaux,
  • à la limite du pagus pictavensis et du Civrai / Lussacois,
  • dans une zone très forestière à l’époque carolingienne.

 

c) Confirmation médiévale

Les actes postérieurs évoquent :

  • Ecclesia de Borescia
  • puis Boeressa
  • et enfin Bouresse, aujourd’hui en Haute-Vienne (Vienne 86).

 

On sait aussi que l’église Notre-Dame de Bouresse relevait du patronage de l’abbé de Nouaillé, exactement comme dans l’indication que vous citez :

Eccl. de Boëricia, N.-Dame de Bouresse, pat. abbas de Nouaillé

 

Ce lien féodo-ecclésiastique confirme totalement l’identification.

 

4. Que révèle l’acte ?

a) Un exemple rare de justice comtale poitevine

 

On voit clairement comment se rend un jugement comtal dans les années 900 :

  • un accusé (Aldebert),
  • un avoué monastique (Gualdo),
  • le comte et ses fidèles,
  • des témoins locaux,
  • une « reconnaissance » suivie de restitution.

 

b) Le rôle puissant de Nouaillé

Nouaillé possède déjà :

  • une vaste silva (forêt),
  • un avoué,
  • une longue tradition de propriété (200–300 ans).

Ce patrimoine correspond à la grande époque de puissance du monastère (VIIe–VIIIe s.).

 

c) La politique d’Eble, comte de Poitiers

Eble défend activement les biens monastiques, signe :

  • soit d’une politique d’alliance avec Nouaillé,
  • soit d’une tentative de contrôle des établissements ecclésiastiques après le chaos carolingien.

 

5. Localisation topographique de la silva de Boëricia

On peut la situer approximativement :

 

 Autour de Bouresse, probablement englobant :

  • les bois au sud du bourg,
  • les terrains accidentés vers l’Ardour,
  • les anciens reliefs forestiers entre Usson et Civray.

 

À l’époque, la zone est un massif boisé continu, beaucoup plus vaste qu’aujourd’hui.

 

6. Personnages cités

Eblo / Eble le Bastard

Comte de Poitiers († 903)
Fils d’Eblo de Poitiers, petit-fils de Ramnulf  I.

Garino / Garin

Abbé de Nouaillé.

Gualdo

Avoué du monastère : officier laïc chargé de défendre les droits de l’abbaye.

Aldebertus

Un laïc du Limousin, tentant une appropriation illégitime de forêt (trois siècles de possession monastique !).

 

Témoins importants

Plusieurs vicomtes et seigneurs poitevins :

  • Maingaud vicecomes, vicomte de Surgères
  • Attho vicecomes, Metulensis- Aton vicomte de Melle
  • Rainfardus vicarius, etc.


C’est un échantillon représentatif de l’aristocratie poitevine de 900.

 

7. Importance du jugement

Cet acte prouve :

  • l’ancienneté du domaine monastique de Bouresse,
  • la continuité des possessions de Nouaillé,
  • la structure judiciaire du Poitou au Xe siècle,
  • la persistance du ius monasticum contre les usurpations des laïcs.

 

 

 

 

Le Palais Ducal de Poitiers en 903

 

Quand Ebles Ier, comte de Poitiers, tient sa cour « in Pictavis civitate » pour juger l’affaire de la forêt de Boerecia, voici à quoi ressemblait très probablement la scène.

 

On peut la reconstituer avec une assez bonne précision grâce aux actes de la pratique de cette époque en Aquitaine.

 

 

    1. Le lieu

 

Pas encore dans le palais ducal de pierre qu’on connaîtra plus tard : à cette date, la résidence principale du comte-duc est encore le « palais » carolingien, probablement la grande salle (aula) du castrum vieux de Poitiers, près de la cathédrale Saint-Pierre ou dans l’enceinte du « vieux palais » (aujourd’hui autour de la préfecture et du palais de justice).

 

 

Une très grande salle rectangulaire en bois et pierre, avec charpente apparente, sol de terre battue ou dalles grossières, une grande cheminée à un bout, des tentures de laine ou de cuir aux murs pour limiter les courants d’air.

 

 

Le comte siège sur une cathèdre (siège élevé à dossier droit, parfois avec petit dais) posée sur une estrade de bois de un ou deux degrés.

 

Autour de lui, les optimates sont assis sur des bancs ou des pliants disposés en demi-cercle ou en fer à cheval.

 

 

 

2. L’assistance (on retrouve presque tous ces noms dans l’acte)

 

Le comte Ebles lui-même : la trentaine avancée, barbe et cheveux mi-longs, vêtu d’une tunique de lin fin et d’un manteau de laine teinte en bleu ou rouge sombre, agrafé sur l’épaule par une fibule d’or ou d’argent. Il porte l’épée au côté (signe de justice et de pouvoir).

 

À sa droite et à sa gauche, les plus grands :Maingaud et Atton, les deux vicomtes présents (probablement de Poitiers ou de Châtellerault et d’Aulnay ou Thouars)

 

Les grands vassaux laïcs : Savaric, Arlann, Aimeric, Arbald… tous en braies, tunique longue, manteau, épée au côté, parfois un torque ou une grosse bague sigillaire.

 

 

Les clercs et officiers palatins :

 

Bégon « l’auditeur » (auditor = celui qui écoute les plaidoiries pour le comte)

Reinfard le vicaire (représentant comtal dans une circonscription)

Rainier l’acmanuensis (secrétaire qui prend des notes)

Emmo, le chapelain-notaire qui rédigera l’acte final

 

Les moines de Nouaillé : l’abbé Garin en habit noir bénédictin, quelques moines avec lui, et surtout leur avocat laïc Gualdo (un chevalier ou miles du monastère), armé et en tenue séculière.

 

 

Aldebert le Limousin et « ses fidèles » (une petite dizaine d’hommes à lui, probablement armés mais ayant dû laisser les lances et boucliers à la porte).

 

Une foule de curieux, serviteurs, écuyers, clercs mineurs, debout derrière ou sur les côtés : on est dans une justice publique, tout le monde peut entrer.

 

 

3 L’ambiance

 

On est au printemps, les portes et fenêtres sont ouvertes : odeur de bois fumé, de cuir, de laine mouillée (il a peut-être plu la veille).

Beaucoup de bruit au début : gens qui parlent fort, chiens qui traînent, armes qui tintent.

 

Quand le comte lève la main ou frappe son épée sur le bouclier posé à côté de lui, silence immédiat.

 

Les plaidoiries se font debout, à voix haute, avec de grands gestes. Gualdo crie presque pour accuser Aldebert d’« injuste tollere » ; les Poitevins hurlent qu’ils le garderont jusqu’à ce qu’il rende justice.

 

Moment de tension quand Aldebert est « cerné » par les hommes du comte : on sent qu’on est passé très près d’une rixe.

 

À la fin, soulagement général : Aldebert rend gorge, on apporte une petite table, Emmo écrit l’acte sur un parchemin déjà préparé, on chauffe la cire, le comte appose son monogramme ou son sceau, les témoins font leur croix ou leur signe.

 

En résumé : une grande salle sombre et enfumée, une quarantaine ou une cinquantaine d’hommes en armes ou en habits de cérémonie, un mélange de clercs en robe et de guerriers bardés de fer, une justice très théâtrale, très sonore, mais qui fonctionne : en une seule séance, on a évité une petite guerre privée entre Poitou et Limousin pour une forêt.

 

C’est exactement l’image qu’on se fait de la « cour féodale » au tout début du XIᵉ siècle en Aquitaine : encore très carolingienne dans la forme, déjà très seigneuriale dans le ton.

 

 

 

 

En 903, aucun comte de Poitiers n’avait de blason

L’héraldique apparaît vers 1120–1150, soit plus de deux siècles après la date de 903.

 

 

 

Bouresse et les seigneurs de Lusignan
En 903 : La forêt appartient toujours à l’abbaye de Nouaillé

L’acte que vous avez cité (NOTITIA JUDICII, 14 mai 903) montre clairement :

  • la forêt Boërecia / Bouërecia appartient depuis « 200 ou 300 ans » à Sainte-Marie et Saint-Junien de Nouaillé.
  • un seigneur limousin (Aldebert) l’usurpe
  • le comte Eble (Eble Manzer) la restitue à Nouaillé
  • les vicomtes locaux (Atto de Melle, Maingaud de Surgères…) en sont témoins.

 

 903 : donc propriété pleinement monastique.

 

2. Avant l’an mil : Nouaillé conserve la forêt

Au Xe siècle et au début du XIe, Nouaillé est encore puissante et garde la plupart de ses possessions du Haut Moyen Âge.
Les Lusignan ne sont pas encore une famille expansionniste.

Il n’existe aucune trace d’une cession précoce de Bouresse à Lusignan avant 1050.

 

3. XIe siècle : montée de la dynastie Lusignan

À partir de Hugues IV le Brun († 1110), les Lusignan commencent à :

  • absorber les alleutiers du secteur
  • encercler Nouaillé (Béruge, La Mothe-Saint-Héray, Civray, Gençay…)
  • entrer régulièrement en conflit avec les abbayes poitevines

 

C’est à cette époque que les usurpations se multiplient.

 

On sait que les Lusignan ont prélevé des droits sur Bouresse avant même d’en posséder le terroir, notamment sur la chasse, les hommes du bourg, et les passages forestiers.

Mais on n’a pas encore d’acte indiquant qu’ils possèdent directement la « silva de Boërecia ».

 

4. Vers le milieu du XIIe siècle : la forêt est dans la mouvance de Gençay / Champagné-Saint-Hilaire

Dans les chartes autour de 1150–1180, le territoire autour de Bouresse (Gençay, Brion, Champagné-Saint-Hilaire, Civray) est passé dans la sphère d’autorité des Lusignan.

 

Ce passage se fait :

  • soit par achat progressif de droits
  • soit par usurpations armées (pratique fréquente de Hugues VII et Hugues VIII)
  • soit par aliénations de droits monastiques affaiblis

 

C’est très probablement dans ce créneau (1100–1180) que la forêt de Bouërecia passe de Nouaillé aux Lusignan.

 

5. Indice décisif : en 1182–1185, Bouresse apparaît sous contrôle Lusignan

Dans les actes de la région (Gençay, Civray, Nouaillé), les seigneurs de Lusignan :

  • confirment ou contestent des droits à Nouaillé concernant Bouresse
  • perçoivent des revenus sur les homines de Boercia
  • exercent des droits de justice dans le secteur
  • contrôlent les passages forestiers vers Lussac, Verrières, Champagné

 

Ce qui signifie que :

avant 1185, la forêt de Bouresse est déjà passée sous leur contrôle.

 

C’est en cohérence avec les grandes acquisitions d’Hugues VIII et d’Hugues IX autour du château de Gençay, qui domine Bouresse.

 

 

6. Conclusion (synthèse)
  • 903 – Forêt de Bouërecia = propriété pleine et entière de l’abbaye de Nouaillé.
  • Vers 1050–1100 – Nouaillé commence à perdre des droits, les Lusignan progressent.
  • Vers 1130–1180 – appropriation progressive par les Lusignan (phase d’expansion agressive).
  • Avant 1185 – Bouresse est désormais dans la seigneurie des Lusignan (Gençay).

Donc : la forêt de Bouresse passe aux Lusignan entre 1100 et 1180, très probablement vers 1150–1170.

 

 

 

 

14 mai 903

 

À Ebles, comte de Poitiers, dans la cité de Poitiers, concernant la forêt de Bouresse.

 

Suivant l’ancienne coutume de tous nos pères et de tous les citoyens, conformément au décret de la loi romaine répandu dans le monde entier, il a été établi que les princes séculiers, respectant les préceptes légaux, devaient, par leur pouvoir judiciaire, détruire ce qui est faux et rechercher ce qui est juste. 

 

C’est pourquoi il doit être connu de l’univers entier que, le 14 mai, dans la cité de Poitiers, alors que le seigneur Ebles, vénérable comte, siégeait avec ses optimates, se présenta devant lui un certain avocat du monastère de Nouaillé dépendant de Sainte-Marie et de Saint-Junien, nommé Gualdo.

 

Celui-ci réclama un jugement juste devant le seigneur comte et ses principaux conseillers contre un certain Aldebert de Limoges qui, poussé par la cupidité et la rage séculière, enlevait injustement au monastère précité la forêt de Sainte-Marie appelée communément Bouresse.

 

Le seigneur comte et tous les grands de sa cour, ayant entendu cela, demandèrent à Aldebert pourquoi il agissait ainsi.

 

Celui-ci répondit qu’il avait un très grand droit sur cette affaire.

 

Alors les Poitevins se levèrent, par amour pour Sainte-Marie et Saint-Junien et sur l’ordre du comte, et déclarèrent qu’ils ne le laisseraient jamais partir avant qu’il n’ait rendu un jugement juste sur place. Ils protestèrent tous que, depuis deux ou trois cents ans, le monastère était investi de cette forêt et qu’un certain Léger, par un don de tous les frères de ce lieu, l’avait jusqu’alors possédée légitimement.

 

Alors Aldebert, contraint par le jugement du prince et par l’examen légal, après qu’une enquête eut été menée par ses propres fidèles qui étaient présents sur place, reconnut qu’il avait mal agi ; il restitua légalement tout ce qu’il avait pris injustement.

 

Il fut donc nécessaire que l’abbé Garin, les moines du dit monastère et leur avocat Gualdo reçoivent de lui cette notification, ce qui fut manifestement fait, et l’acte fut passé en présence des personnes suivantes :

 

Signe du comte Ebles.

Signe du vicomte Maingaud.

Signe de Frotgair.

Signe d’Aimeric.

Signe de Bégon l’auditeur.

Signe de Ucbert.

Signe d’Arlann.

Signe d’Adrald.

Signe de Savaric.

Signe d’Arbald.

Signe du vicomte Atton.

Signe d’Amalric.

Signe de Reinfard le vicaire.

Signe de Rainier l’écrivain.

 

 

Donné au mois de mai, la 6ᵉ année du règne du roi Charles.

Écrit par Emmo, sur sa demande.

 

 

 

 

 

NOTITIA JUDICII QUO ALDEBERTUS LEMOVICENSIS REDDIDIT GUALDONI, ADVOCATO MONASTERII NOBILIACENSIS, CORAM EBOLO, PICTAVENSI COMITE, IN PICTAVIS CIVITATE, SILVAM DE BOERECIA.

(Bibl. nat. or. &.K)

More anticorum patrum cunctorumque civium, lege Romanorum decretum est in orbeterrarum, ut principes seculares, legalia precepta servantes, judicaria potestate falsa destruerent, et recta perquirerent unde universo orbi notum debet esse, quia residente cum obtimatibus suis, domno Ebolo, venerabili comite, pridiœ iduum madii, Pictavis civitate, affuit ibi quidam advocatus Sanctae Marise et Sancti Juniani ex Nobiliaco monasterio, Gualdo nomine, proclamans rectum judicium coram domno comite et princi[pi]bus suis de Aideberto Lemovicensi, qui cupiditatis face et seculari rabiae silvam Sanctae Mariae, que vulgo dicitur Boerecia, prefato monasterio tam injuste tollebat;

domnus vero comes et cuncti illius proceres hoc audientes, interrogaverunt aeum, quare hoc faceret? Respondens ipse dixit se magnum rectum in hac re habere.

 Tunc surgentes Pictavi, pro amore Sanctae Marias et Sancti Juniani, jussio tamen comitis, asseruserunt aeum nunquam ab eis separare, donec rectum judicium illic faceret, protestantes omnes per ducentos vel CCCtos annos ipsum monasterium de hac re esse vestitum, et quendam Leodegarium dono cuntorum fratrum ipsius loci hactenus aeam justa possedisse.

 Tunc Aldebertus principali judicio et legali examine constrictus, inquisicio facta a suis qui illie adaerant fidelibus, recognovit se non bene aegisse, queque injuste abstulerat, legaliter reddidit.

 Unde necesse fuit tam abbati Garino quam et monachis ipsius loci seu Galdoni advocato, quod hanc noticiam a se recipere deberent, quod et manifestum est fecisse et his presentibus actum fuit.

Signum Ebbloni comitis. Signum Maingaudi vicecomitis. Signum Frotgarii. Signum Aimerici. Signum Begoni auditoris. Signum Ucberti. Signum Arlanni. Signum Adraldi. Signum Savarici. Signum Arbaldi. Signum Atthoni vicecomitis. Signum Amalrici. Signum Reinfardi vicarii. Signum Rainarii acmanuensis.

Data in mense madio, anno vi regnante Karlo rege. Emmo rogitus scripsit.

[Au dos:) Karta de illa silva de Boœricia.

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