13 décembre 1156 franchises accordé à l’abbaye de La Sauve-Majeure par Henri II, roi d’Angleterre, duc d’Aquitaine.
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C’est un vidimus de 1281 (donc fait sous domination anglaise, sous Édouard Ier) qui authentifie et recopie intégralement le grand privilège de sauvegarde et de franchises accordé le 13 décembre 1156 à l’abbaye de La Sauve-Majeure (Silva Major) par Henri II Plantagenêt, alors déjà roi d’Angleterre (depuis 1154) et duc d’Aquitaine par son mariage avec Aliénor d’Aquitaine(1152).
Ce document est extrêmement précieux car c’est l’un des actes les plus complets et les plus anciens qui définissent le régime de salvitatem (sauvegarde monastique très large, quasi-immunité) en Guyenne ducale au milieu du XIIᵉ siècle.
Points les plus importants du privilège de 1156
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Disposition
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Contenu exact
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Conséquence concrète pour La Sauve-Majeure
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Salvitatem totale
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« omnem salvitatem et omnes libertates » + exemption de toute puissance laïque
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Aucun comte, vicomte, prévôt, bayle, chevalier ne peut y exercer justice, prendre tonlieu, gîte, etc.
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Droit d’asile
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« Quicunque illuc fugiens pervenerit, nemo presumat illum insectari »
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Droit d’asile absolu dans toute l’étendue de la salvitas
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Haute justice ducale transférée aux moines
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« totam justiciam … sicut duces Aquitanorum habere debebant »
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Les moines jugent même les crimes de sang sur leurs terres et leurs hommes
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Marché hebdomadaire + foire annuelle
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Foire de la Toussaint + marché le samedi
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Création d’un grand pôle économique protégé
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Sécurité des routes
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Sécurité totale pour tous ceux qui vont ou viennent du monastère ou de la foire, « in tota via eundo et redeundo »
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Les chemins vers La Sauve deviennent des routes franches
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Exemption de douane sur le sel
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10 muids de sel par an descendus par la Garonne sans tonlieu
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Très gros avantage économique (le sel est alors hors de prix)
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Exemption de tonlieu sur le poisson acheté à Bordeaux ou au Teich (Boias)
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« nullam inde consuetudinem reddant »
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Approvisionnement libre de l’abbaye et revente possible
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Droit de bois très large dans les forêts des Escossan (Escoussans)
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Chênes et hêtres verts pour les constructions, tout bois pour le chauffage
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Droit de défrichement et de construction quasi illimité
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Règlement définitif du conflit avec Bernard d’Escoussans et ses frères |
Ils abandonnent toute prétention sur la justice criminelle et les bourgeois
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Fin d’un très vieux conflit local
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Date et circonstances exactes13 décembre 1156 (fête de sainte Lucie)
Acte passé à La Sauve-Majeure même, en présence de l’abbé Pierre de Didone et d’une cour exceptionnelle : archevêque de Bordeaux, évêques de Poitiers, Périgueux, Bayeux, Lisieux, Thomas Becket (alors chancelier), une foule de barons anglo-normands et aquitains.
C’est un des tout premiers grands actes d’Henri II en tant que duc effectif d’Aquitaine après avoir maté la révolte de son frère Geoffroy (1155-1156).
Il pose là les bases de sa politique religieuse en Guyenne : soutien massif aux grandes abbayes bénédictines (La Sauve, Saint-Jean-d’Angély, etc.) pour contrebalancer les seigneurs laïcs.
Pourquoi un vidimus en 1281 ?
En 1281, la Guyenne est toujours anglaise (Édouard Ier), mais l’abbaye craint que les officiers royaux (sénéchaux, bayles) ne rognent ses franchises séculaires.
Le vidimus est fait par deux hauts dignitaires ecclésiastiques locaux (archidiacre du Médoc + archiprêtre de l’Entre-deux-Mers) pour réaffirmer que ces privilèges de 1156 sont toujours valides et protégés par le roi-duc.
« À tous ceux qui verront les présentes lettres, l’archidiacre du Médoc et l’archiprêtre de l’Entre-deux-Mers, salut éternel dans le Seigneur.
Sachez que nous, l’an du Seigneur 1281, le mardi après le dimanche Lætare Jérusalem, avons vu, lu et soigneusement examiné un privilège scellé du sceau de l’illustrissime seigneur Henri, roi d’Angleterre, qui n’est ni effacé, ni annulé, ni raturé, ni en aucune de ses parties vicié ; dont la teneur, mot pour mot, est la suivante :
Henri, roi des Anglais, duc des Normands et des Aquitains, et comte des Angevins, à Geoffroy, archevêque de Bordeaux, à tous les évêques, abbés, comtes, vicomtes, barons, juges, prévôts, officiers et tous ses fidèles, salut.
Sachez que j’ai accordé et confirmé à Dieu, à l’église Sainte-Marie de La Sauve-Majeure et aux moines qui y servent Dieu, toute la sauvegarde et toutes les libertés que mes prédécesseurs, ducs d’Aquitaine, avaient concédées à cette église, ainsi que les dons de ceux qui avaient donné leur alleu à cette église, exactement comme cela avait été remis et délimité de toutes parts à l’abbé Géraud.
J’accorde également à cette même église la pleine justice et tout ce que les ducs d’Aquitaine devaient avoir sur leurs terres et leurs biens, comme mes prédécesseurs l’avaient aussi concédé ;
de sorte que leur domaine et les gens qui y habitent soient totalement affranchis de toute puissance laïque : qu’aucun comte, vicomte, prévôt, bayle, chevalier ni aucune personne n’ose y exercer quelque droit, avouerie ou domination que ce soit, ni faire violence à quiconque, ni prélever tonlieu ou péage, ni y tenir aucun jugement, juste ou injuste, sans l’accord de l’abbé et du couvent ; qu’on n’y fasse aucune réclamation ;
mais que tout ce qui doit être corrigé soit renvoyé aux moines ou à ceux qu’ils auront désignés.
Quiconque aura fui là pour se réfugier, que personne, à l’intérieur des limites de cette sauvegarde, n’ose le poursuivre.
Partout dans le duché d’Aquitaine, tout ce que les moines de La de La Sauve-Majeure posséderont, ils auront à perpétuité le droit comtal et la justice qui revenait aux ducs d’Aquitaine.
Et tout ce que quelqu’un leur aura donné raisonnablement à partir d’un fief comtal, les moines le posséderont toujours en alleu.
Si quelqu’un viole par témérité la sauvegarde de La Sauve-Majeure, qu’il paie neuf cents sous à cette église.
De plus, tous les pèlerins et tous ceux qui viendront prier, faire commerce ou sur l’invitation de l’abbé ou des moines — qu’ils soient chevaliers, paysans, marchands ou toute autre personne — seront en sécurité sur tout le chemin, aller et retour.
J’accorde aussi au lieu de La Sauve-Majeure un marché hebdomadaire et une foire annuelle à la fête de la Toussaint, ainsi qu’à tous les marchands qui s’y rendront, pleine sécurité sur toute ma terre.
J’ordonne également à mes prévôts et officiers que, partout où se trouveront les biens de cette église, ils les protègent et les défendent de leur mieux, et qu’ils ne permettent à personne de leur causer dommage ou violence.
Par une concession stable à perpétuité, j’accorde à l’abbé de La Sauve-Majeure que, chaque fois qu’il viendra à ma cour et aussi longtemps qu’il voudra y rester, tous les frais nécessaires pour lui et les siens soient pris sur mes propres dépenses.
J’accorde en outre auxdits moines qu’il leur soit permis chaque année de faire descendre par bateau sur la Garonne dix muids de sel pour acheter du blé et tout ce dont ils ont besoin, sans aucune coutume.
De même, je leur ai concédé que, lorsqu’ils achèteront à Bordeaux ou au Teich (Boias) des seiches ou tout autre poisson, ils ne paieront aucune coutume.
Je veux par ailleurs faire savoir aux générations présentes et futures que la querelle qui existait entre lesdits moines et Bernard d’Escoussans et ses frères Gaillard et Robert a été débattue et réglée en notre présence.
Bernard et ses frères disaient avoir, dans ladite sauvegarde, le droit que tout malfaiteur pris en flagrant délit et qui devait être livré au pouvoir séculier leur soit remis pour être puni.
Ils disaient aussi que, si les moines voulaient mettre la main sur leurs bourgeois pour quelque forfait, eux, Bernard et ses frères, devaient les livrer à la justice et les mettre en gage.
Ces prétentions ayant été examinées dans notre cour, Bernard et ses frères ont abandonné toutes ces revendications et nous ont concédé, en notre main, qu’ils renonçaient à jamais à tout cela au profit de l’église.
De plus, ils ont confirmé le don que leur père Guillaume Seguin d’Escoussans avait fait à ladite église : le droit de pacage dans tous leurs bois, le pâturage et le droit de faire paître porcs et autres animaux sans rien payer ; de sorte qu’il soit permis aux moines de prendre pour leur chauffage tout bois dont ils ont besoin, vert ou sec, sauf les chênes et les hêtres verts encore debout ;
mais les chênes et hêtres verts, dans tous leurs bois, prohibés ou non, les moines pourront les prendre pour la construction de l’église, des maisons du cloître, du réfectoire, du dortoir, de toutes les officines, des vignes et pour tous leurs usages habituels ; dans les bois prohibés, ils le montreront d’abord au forestier, ensuite ils pourront prendre absolument, librement, sans contestation et sans payer, tout ce dont ils auront besoin.
Témoins de cet acte :
Geoffroy, archevêque de Bordeaux (1), Calon évêque de Poitiers (2), Raymond évêque de Périgueux (3), Philippe évêque de Bayeux (4), Arnoul évêque de Lisieux (5), Thomas le chancelier (6), Geoffroy frère du roi (7), le comte Geoffroy de Mandeville (8), Aldebert comte de la Marche (9), Boson comte de Périgord (10), Richard de Humetz connétable (11), Manasser Biset sénéchal (12), Guérin fils de Géraud chambellan (13), Hugues de Lusignan (14), Hugues de Sainte-Maure (15), Amanieu vicomte de Bezaume (16), Guillaume Aunay vicomte de Benauges (17), Amanieu de Lebret (17, Pierre de la Mote (19), Guillaume de Montandré (20), Pierre prévôt de Bordeaux (21), et beaucoup d’autres.
Fait l’an de l’Incarnation du Seigneur 1156, au mois de décembre, le jour de la fête de sainte Lucie, en présence de Pierre de Didone, abbé du lieu, à La Sauve-Majeure.
En témoignage de quoi, nous, archidiacre et archiprêtre susdits, à la demande instante du révérend père dom Florent, abbé de La Sauve-Majeure, avons fait apposer les sceaux de notre cour aux présentes.
Donné comme ci-dessus. »
C’est l’un des textes les plus généreux jamais accordés à une abbaye en Aquitaine médiévale : quasi-immunité totale, haute justice, marché, foire, exemptions fiscales, droit de bois presque illimité, sécurité des routes…
Henri II, à peine installé comme duc, achète ainsi la fidélité d’une des plus puissantes abbayes du duché tout en affaiblissant les seigneurs laïcs voisins.
Un véritable chef-d’œuvre de politique religieuse et territoriale.
(1) Geoffroi de Lorroux, archevêque de Bordeaux, 1136-1158.
(2). Calon, évêque de Poitiers, 1155-1157.
(3) Raymond de Mareuil, évêque de Périgueux, 1149-1158.
(4) Philippe de Harcourt, évêque de Bayeux, 1142-1164.
(5) Arnoul, évêque de Lisieux, 1141-1182.
(6) Thomas Becket, chancelier d'Angleterre. Cette signature corrige une chronique du temps qui marque la nomination de Thomas Becket comme chancelier à l'année 1157.
(7) Geoffroi Plantagenet, frère d'Henri II.
(8) Peut-être Grandville en Normandie (Manche).
(9) Aldehert V, qui vendit son comté de la Marche à Henri II en 1177.
(10). Boson, comte de Périgord, 1155 ?-1166 ?
(11) Connétable anglais.
(12). Sénéchal anglais.
(13) Chambellans anglais.
(14) Hugues VIII dit le Brun et le Vieux, seigneur de Lusignan, 1152 ?-1165 ?.
(15) Probablement Sainte-Maure-de-Touraine (chef-lieu de canton, arrondissement de Chinon,. Indre-et-Loire), berceau d'une seigneurie très connue au moyen âge.
(16) Peut-être Augnax (Gers).
(17) Bidos (Basses- Pyrénées).
(18) Probablement Amanieu Ill, comte d'Albret, mort après 1209.
(19) Serait-ce la baronnie de La Mothe en Normandie, aujourd'hui département du Calvados~
(20) Montandron (Gers).
(21) On ne trouve pas le nom d'Aliénor parmi les signalaires de cet acte. Où donc le Gallia christ., II, 369, a-t-il pris cette assertion; anno saltem 1165 quo Henricum Il Angliae regem Aquitaniaque ducent cum ipsius conjuge Eleonora seu Alienorde excepit (dictus abbas) in suo monasterio.
Où se trouve Aliénor fin 1156 ?
Henri II est en Aquitaine depuis l’automne 1156 pour mater la révolte de son frère Geoffroy (mort en juillet 1156) et rétablir l’ordre dans le duché.
Aliénor, elle, accouche de son cinquième enfant (le futur Geoffroy II de Bretagne) en 1158, mais elle est déjà très enceinte ou vient d’accoucher d’un autre enfant à cette période.
Les chroniqueurs et les itinéraires reconstitués (notamment par Elisabeth Brown et Nicholas Vincent) la placent en Angleterre ou en Normandie pendant tout l’automne-hiver 1156-1157.
Henri voyage sans elle lors de cette grande tournée aquitaine de fin 1156 (Bordeaux, La Sauve, Limoges, etc.).
Un acte daté du 8 décembre 1156 (charter d’Henri II pour l’abbaye de Reading) mentionne la présence de la reine à la cour → localisation Windsor.
Le 18 décembre 1156, Henri II est attesté en Normandie (Rouen).
→ Aliénor n’est pas avec lui (absence dans la liste des témoins).
(22) D'après le Gallia christ., II,873, Florentin ne fut élu abbé qu'en 1286, ce qui ne concorde point avec la date de notre vidimus.