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PHystorique- Les Portes du Temps
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29 décembre 2025

29 décembre 1386- Le Dernier Duel (The Last Duel) de Jacques le Gris contre Jean de Carrouge (Ordalie ou le jugement de Dieu)

Le Dernier Duel (The Last Duel) est un film de procès dramatique historique américano-britannique réalisé par Ridley Scott et sorti en 2021.

 

Jean de Carrouges était un rude homme de guerre.

 

Jean de Carrouges était bien à Limoges (ou plutôt devant Limoges) en septembre 1370, lors du célèbre siège de Limoges pendant la Guerre de Cent Ans.

 

 

Détails historiques

Date : 19 septembre 1370 (ou autour de cette date).

 

Contexte : Limoges, ville du Limousin, était tenue par les Français.

 

 Le Prince Noir (Édouard de Woodstock), père de Richard II et seigneur d’Aquitaine, ordonne le siège et le sac de la ville après une révolte à cause des fouages.

 

En janvier 1367/1368 (selon le style de l’Annonciation encore en usage en Guyenne), Édouard de Woodstock, dit le Prince Noir, prince d’Aquitaine et fils aîné d’Édouard III, réunit à Angoulême les trois États du duché (clergé, noblesse et tiers état) pour obtenir d’eux des subsides financiers très lourds.

 

 Selon les chroniques de Jean Froissart (source principale), les Anglais massacrent une grande partie de la population (estimations très variables : 3 000 à 10 000 morts selon les sources).

 

Jean de Carrouges (chevalier normand vassal du comte Pierre II d’Alençon)  combat aux côtés de Jacques Le Gris (son futur adversaire au duel de 1386).

 

Froissart et d’autres chroniqueurs mentionnent que Carrouges et Le Gris se distinguent lors de cette campagne, ce qui renforce leur lien initial avant la rupture.

 

 

Sources et précision

Froissart (Chroniques) : c’est la source principale qui place Carrouges à Limoges en 1370.

 

Eric Jager (The Last Duel, 2004) et le film de Ridley Scott (2021) reprennent cette scène comme point de départ de l’histoire, montrant les deux hommes combattant ensemble contre les Français à Limoges.

 

Note : Il n’y a pas de trace de Carrouges ayant séjourné ou vécu à Limoges même ; il y était simplement comme combattant lors du siège.

 

 

En 1383, il servait en Flandre sous la bannière du comte d’Alençon.

Le vicomte Oscar de Poli, dans son beau livre, Les Défenseurs du Mont Saint-Michel, cite à la date du 23 août 1383, une « quittance de J. de Quarrouges, écuyer, servant sous monseigneur d’Alençon contre les Anglais, dans les guerres des Flandres ».

 

 Il prit part à l’expédition de Jean de Vienne, capitaine de Honfleur, amiral de France, sur les côtes d’Angleterre et d’Écosse, au commencement de 1385, et son absence qui se prolongea fut l’occasion du drame domestique auquel il a été fait allusion au commencement de cette étude et dont Le Gris, coupable ou non, eut à subir les conséquences.

 

Au retour de son grand voyage, après avoir à peine eu le temps d’embrasser sa femme qui, pendant son absence, s’était retirée à Fontaine-la-Soret, au pays de ses parents, il avait été rappelé à Paris pour le service du roi.

 

 Il avait alors envoyé celle-ci en compagnie de Nicole, sa mère, dame de Carrouges, au château de Capomesnil, en la paroisse de Mesnil-Manger, où elle devait l’attendre.

 

C’est au hameau de Capomesnil où est le château de Carouges qu’eut lieu le viol de Marguerite de Thibouville, femme de Jean de Carouges en 1386

 

C'était une assez triste demeure que le château de Capomenil, éloigné de toute habitation, et distant de Pierre-sur Dives, la ville la plus proche, d'au moins deux lieues, la jeune femme n'avait d'autre distraction que la société de sa mère, vieille et dévote personne, qui passait les longues heures de la journée à réciter ses patenôtres et à composer des breuvages destinés à rendre la santé aux malades, et qui le plus souvent ne faisaient que rendre leur guérison à peu près impossible.

 

 

Le chevalier Jean de Carrouges, de retour d'un voyage à Paris, retrouve son épouse, Marguerite de Thibouville.

 

 Celle-ci accuse l'écuyer Jacques le Gris, vieil ami de son époux, de l'avoir violée.

 

Le Gris se dit innocent.

 L'affaire remonte jusqu'aux plus hautes sphères du pouvoir, le roi de France Charles VI doit décider s'il y aura un « procès par le combat », selon le souhait du chevalier.

 

Ce duel est censé déterminer la vérité.

Si son mari est vaincu, Marguerite de Thibouville sera brûlée vive pour fausse accusation.

 

 Ruiné, Jean de Carrouges est peu soutenu, alors que Jacques le Gris peut compter sur le soutien du puissant comte Pierre II d'Alençon.

 

 

Le duel de Jean de Carrouge et de Jacques le Gris fit alors grand brait eûrance.

Les circonstances qui l'avaient provoqué étaient étranges, inexplicables, et, par cela même, elles ajoutaient à l'émotion des contemporains.

Le parlement ordonna le combat, par arrêt (1).

 

Le roi lui-même intervint dans cette affaire, et il alla visiter, avec ses oncles, la face où le champ se fit.

Comme il n'y avait, pour le crime dont Jacques le Gris était accusé, aucun témoin, on eut recours, pour connaître la vérité, à une lutte à main armée, à un combat à outrance.

 

On voulait, comme on disait alors, à défaut d'une sentence du parlement ou au roi, en appeler au jugement de Dieu.

 

Ce premier lundi après l’an mil trois cent quatre-vingt-sept, le roi Charles régnant (sixième du nom), une vaste lice, plane comme un miroir et poudrée d'une arène aussi fine que celle des sabliers, venait d’être aménagée par ordonnance du Parlement de Paris sur la place Sainte-Catherine, derrière le Temple.

 

 Dans les hautes tribunes tendues d’étoffe vermeille où se lisaient plus de cinq cents blasons, les dames, précieusement menées par la main comme aux ballets du Louvre, prenaient place, saluées des barons de France dont pas un ne manquait, et de maints chevaliers de la Jarretière ou de l'Etoile, Anglo- Gascons accourus des basses marches du royaume à la faveur de sauf-conduits.

 

 Jamais ne se trouvèrent assemblés sous le même rayon de soleil tant d’aimables et nobles visages encadrés de voilettes tuyautées au petit fer, tant de hennins pointus ou bicornes où flottaient des voiles plus légers que des fumées, tant de ces fourrures : vair, zibeline, petit gris, interdites aux bourgeois (qui se devaient contenter de mouton et de loup-cervier) ; jamais tant de ces traînantes robes de brocart si malignement fendues de la gorge à la jambe que les prédicateurs appelaient ces ouvertures des fenêtres d'enfer.

 

 C'était le chemin des délices.

 

 Et comment oublier les longues poulaines des hommes dont un fin cordon retenu à la ceinture relevait la pointe (telle la carpe au bout du fil) et ces huques : bleues tissues d’or rouges lamées d’argent, que la mode des seigneurs empruntait pour un temps à la mode des dames.

 

Et les chausses mi-parties, et les houppelandes illustrées d'animaux héraldiques...

 

Cependant ce qui tirait et frappait la vue parmi tout cet arroi et cet étincellement d’armes et de parures, c'était, à l’extrémité de la lice, et vide encore, une sorte de char tendu de drap noir vers quoi chacun se tournait à l’arrivée.

 

Non loin, un cercueil ouvert attendait.

 

Dans une heure le roi serait là.

 

Les cris faits et les rites de chevalerie accomplis, le signal de la joute serait donné par le maréchal ou héraut.

 

Car c’est d’une redoutable joute qu’il s’agissait, d’une joute à outrance — à mort — entre deux jeunes et vaillants gentilshommes de Normandie.

 

 Le roi Charles, passionné de prouesses et d’armes, revenait de l’Ecluse tout exprès pour y assister.

 

 Des tribunes de la place Sainte-Catherine cependant s'élevaient des exclamations et des rires.

 

Chacun apportait son compte en cette affaire : les dames (puisque l’une d’elles était en cause) se montraient sans pitié.

 

 Et l’on entendait, par exemple :

— Qu’eussiez-vous dit, Hélène ?

— Rien.

— Diane, qu'eussiez-vous fait ?

— Mon Dieu ! C’était déjà bien assez.

 

 Un gentilhomme du comté d’Alençon, encore jeunet et à peine hors de pages, faisait rougir les dames empressées à l’entendre, tant il apportait de précisions hardies dans le récit qu’il déclinait.

 

Qu’était-ce enfin que tout cet innombrable et brillant émoi ? Quelles en étaient les raisons et la cause ?

 

Voilà longtemps, vingt ans peut-être, que l'on n’avait assisté à une joute à outrance car, rompre des lances enrubannées, gagner une écharpe, un collier, un fermail d’or à pierres précieuses, tel celui que Mme de Bourgogne dégrafa un jour de son corsage, ce n’était que noble et plaisant jeu et, bien que l’ébattement n’allât pas toujours sans dommage, nul, pour l’amour de sa dame, ne s’y dérobait.

 

Mais ici la Justice s’en mêlait, il y avait injure cruelle, haine sans merci — il y aurait mort.

 

«  Combat n’est pas preuve », déclarait jadis le saint roi Louis IX, fleur, lumière et miroir de chevalerie, à quoi répondait aujourd’hui la traditionnelle sentence : « Qui se plaint et justice ne trouve, la doit-il de Dieu requérir. »

 

En vertu de quoi deux beaux gentilshommes de la maison du comte Pierre d’Alençon, en présence principale de la plus haute noblesse de deux grands royaumes, allaient, pour l’honneur d’une dame blême en cet instant comme une morte, s'entr’égorger.

 

Il faisait bon, il faisait beau en l’an 1385 sous le règne du roi Charles et des sires des fleurs de lis à la petite cour normande du comte Pierre d’Alençon.

 

C’est merveille, en ce temps- là, que ces îlots de paix fastueuse et brillante parmi les misères et les jacqueries, les brûlements et les massacres, quand grands routiers et capitaines d'aventures :

 

Le Breton Tête Noire, Perrot le Béarnais, le Bascot de Mauléon et le fameux Limousin Aymerigot Marchés (lequel finit en quartiers aux quatre souveraines portes de Paris) narguaient les trêves et, corps et celliers, campagnes et châteaux, tenaient tout le pays d’Auvergne.

 

Deux hommes, tous deux de la terre et de l'hôtel du comte d'Alençon, avaient lieu entre tous de bénir leur destin, à savoir :

 

Le chevalier de Carrouge, que ses amis et son maître appelaient affectueusement Carrouget, et Jacques Le Gris, écuyer de petit héritage, mais qui était « tout le cœur du comté »  et son plus intime confident.

 

Pourquoi Carrouget méconnut-il son bonheur et, croyant l’aller conquérir avec la gloire, le laissa-t-il en son logis ?

 

Il avait la haute faveur de son maître et, par surcroît, possédait bien à lui aimante, aimée, une femme de beau lignage et de belle chair aux yeux taillés, semblait-il, dans l’azur des vitraux (qui est la couleur du Paradis), dame bonne et sage malgré les pièges de la jeunesse et de la galante cour d’Alençon.

 

Carrouge, de sang riche et aventureux, ne rêvait que chevauchées et prouesses ; le comte, pour sa part, à l’exemple de Louis d’Orléans, aimait les gentilshommes qui « par vaillantise, voyagent et s’efforcent d’accroître l’honneur et le nom de France en maintes terres ».

 

 Les entreprises d’outre-mer gardaient encore leur prestige, on pouvait même aller combattre le Turc en « Honguerie », la guerre contre les Barbaresques restait ouverte...

 

Carrouge avait fait son choix : avec l’agrément et la permission du comte il irait combattre l’Infidèle. Il partit et la jeune femme aux yeux de Paradis cacha ses regrets sous sa fierté d’épouse et de chrétienne.

 

Alors, avec ses gens qui tous la chérissaient à cause de son cœur et de sa beauté, elle se retira dans un fort château — le Chastiel — le seul d'ailleurs que possédât Carrouge, sur les marches du Perche et d'Alençon, contrée heureuse, riche en hommes, en troupeaux et en blés.

 

Elle y vivrait sans crainte, car la place était puissante, défendue par de larges fossés, si durement et parfaitement close qu’un oiselet, disait-on, n'en eût pu sortir sans congé.

 

Le dimanche, le front contre la vitre cernée de plomb, on pouvait voir, là-bas, les vilains jouer à la soule : par jour clair, la rivière naissante luisait comme une dague dans l'herbe ; la nuit, le vent dans les hautes tours menait ses bourdonnements d’orgue que déchirait le ululement des huettes.

 

La dame de Carrouge, à son tour, pouvait soupirer : « Seulette suis sans ami demeurée. »

 

Au cœur de cette solitude se présenta au Chastiel l’écuyer Jacques Le Gris.

 

Il arrivait joyeux, ayant traversé au galop de son cheval la matinée en fleur. Et quand il passait le pré qui étouffait le pas de sa monture, il entendait au bord des eaux, chanter les permiers rossignols de mai.

 

Surprise et ravie, la dame de Carrouge fit à Jacques Le Gris le plus gentil accueil.

 

 C’était le favori du comte, le compagnon de son mari — un ami.

 

Elle le mena dans sa chambre, selon l'usage, lui fit admirer ses ouvrages de broderie, ses livres aux fermoirs ciselés, ses coffrets à bijoux, voire un de ces cristaux (de quartz hyalin) qu’on appelle diamants d’Alençon.

 

Celui- là était merveilleusement limpide et lumineux ; son mari le lui avait offert la veille de son départ.

 

Les chambrières cependant apportaient, avec les épices, les vins de grenache et de malvoisie ; Jacques Le Gris apportait les caquets de la petite cour des bords de la Sarthe et de la Briante toujours pleine de jeunes seigneurs, de ménestrels, de danses et de caroles.

 

Etait-il besoin de dire que plus d’un y souhaitait le retour de la dame de Carrouge ?... Il y avait quelques menus scandales, vite pardonnes de part et d’autre, comme il sied.

 

 Et la solitaire riait, à l’abri du péché.

— Dame, dit bientôt Jacques Le Gris, outre le vif désir qui me tenait de vous revoir, je ne puis vous celer davantage que je suis bien impatient de visiter le donjon du Chastiel, souci et orgueil de Carrouget ; il m'en entretenait volontiers durant que les derniers maçons imposaient à cette grosse tour sa couronne de créneaux : « Pourvu de vivres et d’eau, assurait-il, ce donjon est imprenable. »

 

— Eh bien ! dit la dame en riant, allons le prendre ! Ils s’y rendirent sans valet ni chambrière, devisant ainsi qu’il convient à gens de même compagnie.

 

 Contre la règle du bon usage, toutefois, Jacques Le Gris laissa la dame s’engager étourdiment la première dans l’escalier — escalier en pas de vis, roide et haut. Qui monte trois degrés plus bas voit les jambes.

 

Comme ils venaient d'entrer dans la grand’- salle (qui sentait encore la pierre et le mortier) Jacques Le Gris, poussé par le démon, ferma brusquement la porte...

 

Peut-être quelqu’un la tira-t-il du dehors...

 

La dame de Carrouge crut que c’était l’effet du courant d’air et n’en prit pas autrement souci ; mais presque au même instant elle se sentit saisie à la ceinture et un vorace baiser, comme une guêpe furieuse, brûla sa nuque.

 

— Dame, lui déclara aussitôt Le Gris, sachez véritablement que je vous aime plus que moi- même ; il convient que j’aie mes volontés de vous.

 

 Elle le regarda Interdite, effrayée par ce visage soudain inconnu et brutal, voulut crier, appeler ses gens, se débattre, fuir ; mais bien la tenait comme une proie l’écuyer Jacques Le Gris : il lui mit vivement sur la bouche un petit gant qu’il serrait dans ses doigts, la souleva hardiment, car le désir doublait sa vigueur, la coucha plus morte que vive sur le plancher « et eut d'elle ses délices ».

— Dame, lui dit-il après, si vous faites mention de ce qui est advenu vous serez deshonorée. Taisez-vous en et je m’en tairai aussi pour votre honneur.

 

— Ah ! traître homme et mauvais ! s’écria- t-elle, je m’en tairai mais ce ne sera pas aussi longtemps qu’il le faudrait pour vous !

 

Elle pleurait, rajustait sa coiffe et ses cheveux, lissait d’une main nerveuse sa cotte froissée, en secouait la poussière et la souillure, puis, faisant effort pour se ressaisir, séchant ses yeux de ciel, maîtrisant son cœur qui sautait dans sa poitrine, elle descendit, suivie de l’écuyer, les degrés de pierre d’un pas hâtif, claquant, apeuré et qui cette fois, fuyait.

 

Ses gens, qui ne pensaient à mal, crurent, à voir son trouble, que l’écuyer venait de lui faire part de quelque triste nouvelle.

 

Une petite feuille sèche pourtant restait accrochée à ses cheveux. Elle se retira dans sa chambre où les vins de la bienvenue brillaient encore dans le cristal et, en grande affliction, parmi les coussins et les oreillers, fit ses lamentations, et ses plaintes cependant que Jacques Le Gris, monté sur « Fleur de Coursier », retournait auprès du comte d’Alençon.

 

 Comme devant, la dame de Carrouge demeura seulette au Chastiel, mais ni les navettes d’ivoire ni certes les romans enluminés où l’amour n’est que service et courtoisie, ni le luth incrusté de nacre et d’argent dont elle se plaisait tant à sonner naguère, ne la purent divertir de son dolent secret.

 

Le jour enfin ce fut grande liesse au Chastiel : le sire de Carrouge revenait fier des bons coups assenés et de l’honneur acquis.

 

Sa femme fit le plus tendre accueil à sa revenue. Le jour se passa en récits de combats, prises et rescousses au milieu des amis et parents accourus à la bonne nouvelle.

 

Le soir vint. Carrouge se coucha las et heureux. Tout le ravissait depuis l'heure du retour.

 

Après les départs, les absences et les risques, la nouveauté des hommes et des ciels, quelle joie de retrouver les vieilles choses sûres et fidèles, les cœurs, les cœurs qui n’ont pas oublié.

 

Carrouge toutefois estimait que sa femme tardait beaucoup à le rejoindre ; il l’en pressa, surpris à la fin, d’une lenteur qui ressemblait à de l’indifférence.

 

Mais voici que dans une véritable crise de sanglots, elle vint tomber à genoux devant le lit.

— Qu’avez-vous, madame, et quel chagrin vous point ? Pouvais-je imaginer que mon retour vous serait une si grande peine ?

 

La cire parfumée brûlait sur un lourd chandelier d’argent.

— Nenni, nenni ! faisait la dame en secouant sa tête blonde. Et, dès qu’elle le put, elle conta sa honte et son malheur.

 

Carrouge à demi soulevé dans son lit, fixait sur sa femme des yeux d’incrédulité et d’effroi. Perdait-elle l’esprit ?

 Jacques Le Gris ! Jacques Le Gris, un compagnon, un ami, un cœur loyal et droit entre tous, un prudhomme, eût dit le saint roi Louis IX.

 

Il fallut bien se rendre aux cris, aux serments, aux larmes.

— Bien, certes, dame, approuva-t-il. Si la chose est telle que vous me la contez, je vous pardonne ; mais l'écuyer en mourra par le conseil non douteux que j’en aurai de mes amis et des vôtres ; toutefois, si je trouve en faux ce que vous me dites, plus jamais ne serez en ma compagnie.

 

Comment se passa cette nuit intime et dramatique ?

Nul ne l’a dit ; mais ce qui est établi, c’est que, à pointe d’aube, Carrouge manda par lettre à tout son parentage et à tous ses amis de se rendre en grande diligence au Chastiel d’où ils étaient à peine revenus.

 

 Dès qu’ils furent arrivés, surpris et en grande alarme, le chevalier invita sa femme à répéter malgré ses pudeurs et ses pleurs son récit dolent et courroucé.

Ils en demeurèrent tous émerveillés — étonnés, confondus; il fut décidé toutefois qu’il était expédient d’informer au plus tôt le comte d’Alençon.

 

Ils se heurtèrent à un maître de grand orgueil, incrédule et révolté ; on osait toucher à son favori ?

 

Quelle était cette machination ?

 

Le Gris niait avec violence, jurant que « oneques le cas ne lui était advenu ».

 

Se jugeant sans faute ni manquement envers la dame de Carrouge, il ne pouvait s’expliquer la ha ne qu’elle lui avait vouée.

 

La dame n’en accusait qu’avec plus de fureur.

 

Ces débats passionnés et qui l’irritaient à l’extrême, le comte d’Alençon pensa les réduire par de froides et décisives précisions.

 

A quatre heures du matin, le jour du crime, Jacques Le Gris avait été vu en l’hôtel ; à dix heures, comme d’habitude, il se trouvait au lever de son maître.

 

Qui se chargeait céans si vite et fort que fût le cheval, si appert le cavalier, d’aller au Chastiel et d’en revenir (sans parler d’autre chose) en si bref espace de temps ? Personne.

— Allons, madame, conclut Alençon, osez avouer que tout cela vous l'avez rêvé.

 

Et il commanda que l’affaire fût étouffée, enterrée, abolie.

 

Malgré le mérite de ses chevauchées chez le Turc et la gloire de ses prouesses, le chevalier sentit passer sur son front le vent de la disgrâce. Pourtant il ne céda pas. Ce n'était pas dans la coutume de sa maison.

 

En l’espèce, il s’agissait de son honneur et de l’honneur de celle qui portait son nom : là, le comte d'Alençon perdait tous ses droits, Carrouge partit pour Paris et fit assigner Le Gris « en la présence du roi en cas de gage de bataille ».

 

Telle était la coutume que l’appelant jetait un gant et l’appelé le levait...

 

L’affaire fut renvoyée en la cour du Parlement qui, tout vu et considéré, jugea la plainte fondée et ordonna que la dame et Le Gris seraient, en attendant, retenus prisonniers La dame ferait serment en outre que ce qu’elle imputait à l’écuyer — lequel, le comte aidant, répondit à toutes les procédures — était rigoureusement vrai.

 

Elle jura. Le défendeur en fit autant de son côté pour affirmer son innocence.

 

 Le procès dura plus d’un an et demi, toutes les tentatives de conciliation demeurant vaines.

 

Le chevalier ne doutait pas de sa femme, et puisque à présent le viol était su et publié, que l’on en débattait dans la chambre des dames jusques en Angleterre (voire, en France, chez les bourgeois, voire chez les menues gens). il en poursuivrait Le Gris à la mort.

 

L’autorité du comte, respectée et obéie jusqu’à ce jour, se brisait sur cette résistance obstinée, armée de coutume et de loi.

 

L’on pensa vingt fois à faire tuer Carrouge et on l’eût fait si le Parlement n’avait été saisi.

 

La dame, ne pouvant rien établir (cris et plaintes non plus ne sont témoignages et preuves), il fut ordonné que « champ de bataille jusques à outrance s’en ferait ».

 

 

 L’arrêt du Parlement précisait, sur le bon plaisir du roi que ce serait le premier lundi après l’an mil trois cent quatre-vingt-sept, en la place Sainte-Catherine.

Au jour dit les lices étaient prêtes.

Vingt éclairs d’argent illuminèrent tout à coup l’arène et les tribunes et, dans le salut des trompettes fleurdelisées, le roi Charles, suivi de ses oncles, entra dans sa loge.

 

On l’avait acclamé le long des rues et aux portes, vêtu de drap d’or sur son cheval blanc.

 

 C’était, quatre ans avant la folie dans la forêt du Mans, un grand jeune homme blond, athlétique et plein de feu.

 

 Aussi bien avait-il le cœur des dames ; dans son malheur il ne perdit jamais celui de son peuple qui le surnomma, premier du titre, le Bien-Aimé.

 

 

Pour l'heure il regardait les pavillons des combattants.

 

Le comte de Saint-Pol (celui-là même qui, durant sa courtoise captivité à Windsor, eut ce joli roman d'amour avec Mahaut de Courthenay, la plus belle dame d’Angleterre). Saint-Pol et le comte Valeran de Ligny commençaient d'armer pièce à pièce le chevalier de Carrouge, et les gens d’Alençon l’écuyer Jacques Le Gris.

 

Ce n’était plus la saison des fiers chevaux houssés de drap de soie à broderies d’or, des armures milanaises, damasquinées selon la pratique des maîtres mauresques et sarrazins, non, ces panoplies de joute étaient des ouvrages d’Allemagne sombres comme il seyait pour des instruments de justice et de mort.

Un de ces glaives, là-bas, était déjà le glaive de Dieu.

 

Les champions avaient pris place, chacun sous son pavillon ; ils attendaient, visière levée (ils en avaient reçu congé) que les cris d’usage fussent faits et les commandements donnés...

 

Le bruit courait que le chevalier de Carrouge souffrait de ces fièvres malignes qu’il avait rapportées de ses caravanes.

 

Mais bientôt ce ne fut plus les champions que l’on regarda : un murmure passait couvrant par ondes les propos et les rires.

 

 Dans le char de deuil, seule comme une lépreuse, sans une amie, une chambrière, sans un bijou, ses cheveux d’ambre fin éteints sous un voile funèbre, toute de noir vêtue parmi les draperies noires, étrangement belle et pâle en sa douleur, venait d’apparaitre celle pour qui un de ces jeunes hommes allait mourir.

 

Même il était advenu jadis en ces rencontres que le vainqueur fût pareillement navré à mort.

 

Le roi d’armes poussant son cheval à la porte des lices proclama les défenses d’usage où il est énoncé que nul durant le combat « ne parle, ne signe, ne tousse, ne crache, ne crie, ne fasse aucun semblant quel qu’il soit, sur peine de perdre corps et avoir ».

 

 Chacun des combattants — la lutte pouvait être longue entre jeunes et hardis jouteurs — avait reçu une bouteillette de vin et un chanteau de pain de froment.

 

Le maréchal du camp s’avança enfin au milieu de l’arène et par trois fois lança :

 

« Faites - vos devoirs ! »,

 

 pendant que l’on jetait les pavillons par-dessus les barrières.

 

Le chevalier de Carrouge aussitôt alla droit à sa femme et on l’entendit qui déclarait :

— Dame, sur votre information je vais aventurer ma vie et combattre Jacques Le Gris, qui fut mon compagnon ! Vous savez si ma querelle est juste et loyale.

 

— Monseigneur, dit-elle (mais sa voix tremblait comme la flamme au vent), il est ainsi et vous combattez sûrement car la querelle est bonne — Au nom de Dieu soit.

 

A ces mots, le chevalier baisa sa femme et lui prit la main — marque d’accord ou geste d’adieu

— puis, se signant, il entra en champ clos, car le héraut dans un silence qui scellait les bouches et serrait les cœurs, quittait la lice en criant par trois fois encore, de sa voix de bataille :

 

— Laissez-les aller.

 

Déjà s’entendait le galop des chevaux, l’éperon au flanc, le froissement de l’acier aigu ou mat selon que le fer atteignait la charnière ou la cuirasse.

 

Les combattants se sentaient confiants et de bon droit ; ayant juré sur le crucifix, ils ne redoutaient engin ni force ; chacun d’eux savait que Dieu, le vrai juge, serait pour lui.

 

La dame, implorant le ciel et la Vierge, s’abîmait en oraisons et en transes mortelles : ce n’était pas seulement son honneur qui était l’enjeu du combat, mais sa vie même, car si l’affaire tournait en déconfiture pour son mari, la sentence prescrivait que, sans remède ni rémission, le bourreau eût pendu le chevalier au gibet de Montfaucon et que la dame eût été arse-brûlée.

 

Il se montra, certes ! homme de fier courage, l’abbé de Cluny, quand il se porta caution pour Huon de Bordeaux, sachant que, tout crossé et mitré qu’il était, la potence l’attendait si son champion était vaincu.

 

Qui dira si, en cette heure anxieuse et cruelle, la dame de Carrouge ne se repentait pas d'avoir parlé ?

 

Peut-être avait-elle commencé de s’alarmer le jour où elle avait vu la procédure du Parlement devant l’obstination furieuse des parties les acheminer vers un combat, vers une mort qui pouvait être ignominieuse...

 

Ces dames en atours de fête et de liesse qui mesuraient sa conduite à l’aune de la cour, à coup sûr, riaient d’elle.

 

Entre le duc d'Anjou et le duc de Bourgogne, penché, tendu hors de sa loge aux larges fleurs de lis, le roi était près d’applaudir les beaux coups qui s’échangeaient, car les deux combattants bien connaissaient les armes.

 

Aucun d’eux n'accusait de blessure ni de fatigue.

 

Belle était la joute mais vaine ; ce sont les chevaux qui soufflaient, et l’écume leur moussait à l’encolure et tu mors.

 

Le maréchal du camp fit alors un signe ; deux heaumes, d'un même mouvement, approuvèrent.

 

Quittant la selle pour l’arène, les combattants furent allégés de quelques pièces d’armure qui tintèrent aux mains des hérauts.

 

Plus directe que la joute, plus âpre et plus haineuse aussi fut la lutte à pied.

 

L’acier de Passau tirait, sèches, rosâtres, de véritables flammèches des plates battues dans les forges d’Augsbourg ; les coups assenés rendaient des sons de marteau et d’enclume.

 

Plus d’un, parmi cette noblesse de guerre, le poing crispé sur sa dague, frémissait à ce spectacle de vaillance et de colère ; lequel des deux champions était le mieux faisant ?

 

Nul ne l’eût su dire encore, chaque dame, cependant, avait choisi son vainqueur.

 

Les combattants tournaient, s’affrontaient, se heurtaient, haletants, pour s’écarter aussitôt et rendre à l’épée toute sa volée et tout son champ. . .

 

— Soudain, comme une ronde de vent sur les blés, un soupir d’effroi courut dans les tribunes, s’enfla, s’éleva jusqu’aux gâbles et aux pignons où se muchalt la ribaudaille, au risque de perdre l’oreille ou le poing : le chevalier de Carrouge, atteint par une flanconade, chancelait.

 

 En son char de ténèbre, la dame ferma les yeux ; les amis du chevalier se levèrent, en grande inquiétude et appréhension.

 

C’est à la jambe droite, en réalité, que Carrouge venait d’être atteint.

 

Il était bien légitime, certes, que Le Gris poussât son avantage.

De ce coup, sa force se trouvait accrue, son espoir confirmé, ses chances certaines.

 

Il fonçait sur Carrouge, sûr, à présent, de le jeter à terre où l’estoc, bien conduit, aurait promptement raison de sa défense et de sa cuirasse.

 

Dieu aide !

C’était le vieux cri des Normands de la conquête.

 

Dieu aidait. Carrouge, s’arquant sur sa jambe intacte, ne s’inquiétait pas du sang qui coulait de sa blessure et faisait ferme âprement avec une vigueur égale à son courage.

 

Si vîtes, pourtant, et si énergiques qu’elles fussent, ses parades ne rompraient pas longtemps les charges et les assauts de son ennemi.

 

Il commença bientôt de se rendre compte qu’il était près de faiblir.

 

 De sa blessure plus douloureuse d'instant en instant élargie et aggravée par l'effort, le sang ruisselait, rougissait le sable fin de la lice.

 

Jehan de Carrouges était extrêmement affaibli par une fièvre intermittente, qui avait longuement miné sa constitution; il pouvait à peine faire usage de ses armes: «  Licet Carrouges esset debilis propter febres, quas longo tempore habuerat, et apparebat, scu appareret dietus Jucobus rohustus, tamen devictus fuit ipse Jacobus, quasi miraculose, quia non potcrat se dietus Carrouges juvare. » Jean Le Coq.

 

Des ombres, par moments, flottaient devant ses yeux.

Il connut la peur. Allait-il succomber honteusement devant la plus haute noblesse de France et tant de preux chevaliers d’Angleterre ?

 

Devant sa femme, que la défaite condamnait au bûcher ?

Il ramassa ses dernières forces et, matant sa blessure, fou de désespoir, au grand émerveillement du roi et d’un millier de dames et de seigneurs, il se rua sur Jacques Le Gris et, du premier coup — il n’eût pu en fournir un second — l’abattit.

Posant aussitôt son pied sanglant sur la poitrine du vaincu, il le requit, l’épée haute, de dire la vérité.

 

— Sur Dieu et sur le péril de la damnation de mon âme...

 

Oui, l’écuyer Jacques Le Gris, conseiller intime du comte d’Alençon, ancien ami et compagnon de Carrouge, Jura une suprême fois qu’il n’avait pas commis le crime dont on le chargeait.

 

Mais le chevalier avait trop enduré de honte, de menaces, de colères pour conserver un cœur enclin à un juste pardon ; surtout il avait foi en sa femme.

 

Il ne regarda plus l’homme étendu sur la lice que pour lui « passer l’épée au corps par-dessous et le faire mourir » ce qui, comme on verra, fut grande pitié.

 

Le chevalier de Carrouge ravivé par sa victoire, se tourna aussitôt vers les tribunes en rumeur et demanda (selon la coutume et le rite de chevalerie) s’il avait bien fait son devoir.

 

Adonc messire Jehan de Carrouges vint devant le roi et se mit à genoux.

 

Le roi le fit lever et lui fit délivrer mille francs et le retint à sa chambre parmi deux cents livres de pension, qu’il lui donna toute sa vie.

 

Jamais, au surplus, ne s’était vu si furieux et si loyal combat.

 

 

 Alors, cependant que le bourreau de Paris et ses varlets, gens en casaque rouge timbrée aux armes de la Cité, traînaient le cadavre de l’écuyer pour le mettre en cercueil et l’aller pendre au gibet de Montfaucon, le chevalier Jehan de Carrouges remercia le roi et les seigneurs, soutenu par Saint-Pol et Ligny, allait quérir sa femme et la baisa, en son char et lui faire public hommage de sa prouesse, puis allèrent à l’église Nostre-Dame faire leurs offrandes, et puis retournèrent à leur hostel.

 

Déjà l’avaient précédé les plus beaux hennins de la cour.

Par arrêt du 9 février 1387, il fut adjugé au seigneur de Carrouges six mille livres tournois à prendre sur les biens de Jacques Le Gris, comme atteint et convaincu du crime dont il était accusé.

 

 Or l’écuyer Jacques Le Gris, démontré coupable par le jugement de Dieu, fut, depuis, reconnu innocent.

 

C’est la déclaration du jurisconsulte Jean Le Coq, conseil de l’accusé et témoin de la joute.

 

La dame de Carrouge avait été vraiment violée, mais par un autre que Le Gris : le coupable s’en confessa « devant gens » à l’article de la mort.

 

Le Coq parle d’un individu exécuté pour d’autres crimes ; messire Jean-Juvenal des Ursins, très Révérend Père en Dieu, d’un homme qui mourut honnêtement de maladie dans son lit.

 

 L’archevêque de Reims, l’advocat au Parlement et les religieux du chartrier abbatial de Saint-Denis sont d’accord pour réhabiliter la mémoire de l’infortuné écuyer.

 

Les registres du Parlement de Paris, conservés à la Bibliothèque nationale, enferment en leur latin juridique (avec force détails qui pourraient enrichir ce récit), les preuves d’une instruction diffuse et mal conduite, semée d’invraisemblances et d'omissions.

 

Ils font apparaître toutefois le louche et oblique visage d’un certain Jean Louvel (Froissant en fait mention), lequel aurait aidé Le Gris à « efforcier » la dame de Carrouge.

 

On ne saurait dire ce qu’il advint de ce menu complice. Serait-ce lui, toutefois, le courant d’air qui ferma la porte du donjon ?

 

Reste une question de psychologie féminine : pourquoi la dame de Carrouge. « belle et vaillante » Normande aux yeux de ciel demeurée seule en son château aux confins du Perche et d'Alençon, a-t-elle joué avec une frénésie qui résista à toutes les objurgations et à toutes les procédures, la vie de deux jeunes hommes dont l’un était son époux et l’autre un ami ?

 

Marguerite de Thibouville qui jusqu’au bout, tant au moment de son accouchement qu’au jour même du duel (2) auquel elle assista, avait persisté dans son mensonge, ne tarda pas à sentir le poids du remords de sa conscience.

 « Songeant à la faute dont elle s'étoit rendue coupable, dit le religieux de « Saint-Denis, elle s'enferma dans un couvent après la mort de son mari et fit « vœu de chasteté. »

 

Le sire de Carrouges dont la santé était ébranlée et qui, au moment même du duel, relevait à peine d’une fièvre intermittente, éprouva lui aussi, sous son armure d’acier, à la suite de cette sanglante tragédie, des émotions telles, qu’il dut chercher un soulagement dans un pèlerinage aux lieux saints.

 

Très peu de temps après le meurtre légal du malheureux Le Gris, « il s’estoit mis en « chemin, avec messire Boucingault (Boucicaut), fils qui fut au bon Boucingault, et avec messire Jean de Bordes et messire Louis de Giac.

 

 Ces quatre avoient « empris de grand volonté d’aller voir le Saint-Sépulchre et l’Amurabaquir (Amurat), dont il étoit en ce temps très grandes nouvelles en France » (3).

 

Marqué en naissant du sceau de la fatalité, orphelin de bonne heure, Robert, fils de Jean de Carrouges et de Marguerite de Thibouville, fut livré dès l’enfance aux plus pénibles impressions.

 

 A la mort de sa mère, il n’obtint la délivrance de ses biens, le 4 mai 1419, qu’au prix d’un serment de fidélité au roi d’Angleterre.

 

 On doit lui reprocher cet acte de faiblesse qui lui fut sans doute conseillé par les Thibouville, attachés depuis longtemps au parti des ennemis de la France et auxquels ces biens, très considérables, devaient un jour revenir, comme on le verra.

 

La confiscation avait en effet été prononcée par le roi d’Angleterre, le 29 février 1419, contre tous ceux qui ne lui prêteraient pas le serment de fidélité.

 

 Les sires de Carrouges, au contraire, se sont dans tous les temps signalés par leur attachement à la France.

 

 

Source : Bibliothèque nationale de France, département Droit, économie, politique,.

 

 

Le DERNIER DUEL - Un Combat Réaliste ?!

« Le roi Charles, passionné de prouesses et d’armes, revenait de l’Ecluse tout exprès pour y assister. »

 

L'Écluse (en néerlandais : Sluis) est une petite ville fortifiée située aujourd'hui en Flandre zélandaise, aux Pays-Bas, tout près de la frontière belge, à une dizaine de kilomètres au nord-est de Bruges et à l'embouchure de l'Escaut (Schelde).

 

Pourquoi le roi Charles (Charles V le Sage) s'y rend-il en 1386 ?

 

Dans le contexte du Moyen Âge tardif, « l'Écluse » désigne surtout le port militaire et commercial stratégique de l'Écluse (Sluis), qui était alors l'un des principaux ports de la Flandre (comté vassal du roi de France, mais très autonome et souvent en révolte).

 

Le roi Charles V (1364-1380) et son fils Charles VI (1380-1422) y ont séjourné à plusieurs reprises.

 

En 1386, il s'agit très probablement de l'année où Charles VI (alors âgé de 18 ans) se rend à l'Écluse pour assister à un grand tournoi ou à des joutes organisées en Flandre, dans le cadre des grandes fêtes chevaleresques de la fin du XIVe siècle.

 

La Flandre était à cette époque un centre majeur de la chevalerie bourguignonne et flamande (les comtes de Flandre étaient aussi ducs de Bourgogne depuis 1369 avec Philippe le Hardi).

 

Les tournois y étaient particulièrement somptueux, et les rois de France aimaient y assister pour renforcer leur influence sur cette riche région.

 

Contexte historique précis1386 : Année de paix relative après la reprise de la guerre franco-anglaise en 1369.

 

 Charles VI, jeune roi passionné de chevalerie, multiplie les fêtes et les joutes.

L'Écluse était célèbre pour ses grands tournois organisés par les seigneurs flamands (notamment les ducs de Bourgogne) et pour être un lieu de rencontre entre la noblesse française, bourguignonne, flamande et anglaise.

 

Le roi s'y rend « tout exprès » (spécialement) pour assister à l’un de ces événements, car il est passionné de « prouesses et d’armes » (chevalerie, tournois, combats).

Le château de Sluis était l'un des plus grands châteaux des Pays-Bas.

 

La construction du château débuta vers 1386, commandée par Philippe de Bourgogne et financée par la France.

 

Aujourd’hui, Sluis est une petite ville touristique néerlandaise, avec :

  • Des remparts médiévaux bien conservés,
  • Une tour d’horloge (le « Belfort »),
  • Un port de plaisance,
  • Et un musée sur l’histoire flamande et les batailles navales.

 

 

 

 

 

La Tour aux Anglais (Normandie) est un site historique majeur lié à l’un des derniers duels judiciaires de France et à la Guerre de Cent Ans.

Tour aux Anglais Aunou-le-Faucon se situe à 5 km au sud-est d’Argentan, en bordure de la forêt de Petite Gouffern

 

Jean de Carrouges, avait contracté un premier mariage avec Jeanne, fille de Jean de Tilly, seigneur de Chamboy, dont il avait eu un fils qui fut tenu sur les fonts par Jacques Le Gris, écuyer, chambellan de Pierre II, comte d’Alençon, mais qui paraît être mort en bas âge.

 

Devenu veuf, Jean de Carrouges avait épousé, probablement vers 1380, Marguerite, de cette famille des Thibouville dans laquelle se sont malheureusement rencontrés des chevaliers accusés de trahison, héritière de Robert de Thibouville qui, en 1377, avait vendu au comte d’Alençon la terre d’Aunou- le-Faucon, que celui-ci avait cédée l’année suivante à Jacques Le Gris, son favori.

 

Architecture et datation

Plusieurs indices permettent de dater la construction principale de la tour et du château à la période d’occupation anglaise (milieu XIVe – début XVe siècle) :

  • Contreforts : massifs, typiques des fortifications anglaises du XIVe siècle pour renforcer les murs contre les tirs d’artillerie naissante.

 

  • Fenêtre à meneau sur le pignon ouest : style gothique tardif (XIVe siècle), avec croisillons en pierre, très courant dans les constructions anglaises en Normandie à cette époque.

 

  • Cheminées en encorbellement sur les façades : technique défensive et architecturale anglaise du XIVe siècle (cheminées saillantes pour éviter les incendies propagés par les assiégeants).

 

  • Encadrements de portes (notamment celle du 1er étage donnant sur une galerie disparue) : moulurations et proportions gothiques tardives anglaises.

 

  • Ouvertures géminées sur le pignon est : vestiges d’une construction accolée (probablement une aile ou un corps de logis aujourd’hui disparu), typique des aménagements du XIVe siècle.

 

Conclusion architecturale : La tour et les éléments défensifs principaux datent de la seconde moitié du XIVe siècle, sous occupation anglaise (entre 1350 et 1410 environ), avec des remaniements possibles au début du XVe siècle.

 

Contexte historique (1372-1386)

  • Février 1372 : Rapport de visite des inspecteurs royaux (français) qui classent Aunou comme une forteresse du bailliage de Caen (alors sous contrôle anglais depuis le traité de Brétigny de 1360).

Le château est déjà une place forte active.

 

1377 : Pierre II, comte d’Alençon, acquiert la baronnie d’Aunou de Robert de Thibouville et en fait don à son chambellan Jacques Le Gris (écuyer et favori du comte).

 

Ce don provoque la jalousie de Jean de Carrouges (chevalier normand vassal du même comte), époux de Marie de Thibouville (fille de Robert).

 

Occupation anglaise et vestiges archéologiques

Les troupes anglaises occupent la région d’Argentan et d’Aunou jusqu’au début du XVe siècle (reprise française progressive après la bataille de Verneuil en 1424, mais le château reste en zone disputée).

Remise en eau des fossés (travaux modernes) : a permis de retrouver des boulets de pierre (projectiles d’artillerie primitive ou de trébuchets), témoins des escarmouches et sièges de la période 1360-1410.

 

 

Aujourd’hui, le château d’Aunou est un site privé, partiellement restauré, avec une tour imposante du XIVe siècle, des fossés et des éléments défensifs bien conservés.

 

Le film Le Dernier Duel (The Last Duel) de Ridley Scott (2021) a été tourné principalement en France (avec une partie en Irlande), et non à Paris malgré le cadre historique.

 

Voici les principaux lieux de tournage réels :

En France (principal lieu de tournage, février-mars 2020)Dordogne (Périgord) — Région la plus utilisée pour recréer la France médiévale du XIVᵉ siècle :

Château de Beynac (Beynac-et-Cazenac) → plusieurs scènes extérieures importantes, dont des vues de forteresse et de village médiéval.

 

Château de Fénelon (Sainte-Mondane) → scènes extérieures (notamment pour représenter des forteresses et châteaux du Périgord).

 

Bastide de Monpazier (place des Cornières) → scène de marché et de village médiéval (lieu déjà utilisé par Ridley Scott pour Les Duellistes en 1977).

 

 

Saône-et-Loire (Bourgogne) :

Forteresse de Berzé-le-Châtel (Berzé-le-Châtel, près de Cluny) → nombreuses scènes de château et de forteresse médiévale (représentant souvent le château de Carrouges ou d'autres lieux).

 

Aude (Languedoc) :

Abbaye de Fontfroide (près de Narbonne) → scènes d'intérieur (cloître, abbaye, etc.), tournées juste avant le premier confinement en mars 2020.

 

 

En Irlande (tournage complémentaire, septembre-octobre 2020)

Cahir Castle (comté de Tipperary) → utilisé pour représenter le château d'Argentan et certaines scènes de forteresse.

Divers lieux en Irlande (dont Ardmore Studios près de Dublin) → intérieurs et certaines scènes de combat ou de cour.

 

 

 

Le château de Fénelon (commune de Sainte-Mondane, Dordogne, en Périgord noir) est l’un des plus beaux et des mieux conservés châteaux forts du Périgord, avec des origines qui remontent au moins au XIIe siècle, bien que la construction primitive reste difficile à dater précisément.

 

Origines anciennes et premières mentions

Le nom apparaît dès le Moyen Âge sous des formes variées : Félénon, Fénélon, Fenelonum, etc.

 

La seigneurie de Fénelon est attestée dès le XIIIe siècle, avec une famille seigneuriale locale (les Fénelon) qui en porte le nom.

 

Le château primitif était probablement une simple motte fortifiée ou un donjon roman (XIIe siècle), comme beaucoup de sites du Périgord à cette époque.

 

Événement clé de 1375 : reprise aux Anglais et donation à Jean de Massaut

En pleine Guerre de Cent Ans, le château est tenu par les Anglais (possession Plantagenêt).

 

Le 19 juin 1375, Louis Ier d’Anjou (duc d’Anjou, frère de Charles V, lieutenant général en Languedoc et Guyenne) reprend Fénelon aux Anglais lors de sa campagne de reconquête.

 

Le 23 juin 1375, il cède le château à Jean de Massaut, seigneur de Lamothe (famille noble du Quercy et du Périgord), pour la somme de 1 600 florins d’or.

 

L’acte est reçu par Raymond, notaire de Gourdon (acte conservé dans les archives ou mentionné par Guillaume Lacoste dans son Histoire du Quercy).

 

À cette époque, le château appartient à plusieurs co-seigneurs : la famille de Massaut et celle de Cazenac (qui avait hérité d’une part de Géraud de Fénelon). Jean de Massaut est considéré comme le principal seigneur.

 

Remaniements du XIVe siècle

À la fin du XIVe siècle, Jean de Massaut fait réparer et agrandir le château, qui avait beaucoup souffert des sièges et des combats (plusieurs assauts pendant la Guerre de Cent Ans).

 

Les travaux sont coûteux : Jean de Massaut contracte un emprunt auprès de la famille de Salignac (autre puissante maison du Périgord).

 

Incapable de rembourser, il perd sa part : les Salignac deviennent propriétaires à part entière au début du XVe siècle.

 

Configuration du château au XIVe siècle

À cette époque (XIVe siècle), le château se compose de :

 

Deux bâtiments principaux (corps de logis ou tours résidentielles), reliés par un rempart au nord et probablement au sud, l’ensemble formant une enceinte défensive relativement compacte, adaptée au relief escarpé du site.

 

Le château actuel conserve des éléments de cette époque (murs d’enceinte, tours carrées, remparts), mais il a été fortement remanié aux XVe, XVIe et XVIIe siècles par les Salignac-Fénelon, qui en firent une résidence plus confortable (ajout de logis Renaissance, escaliers, fenêtres à meneaux).

 

Postérité

La famille de Salignac-Fénelon (dont est issu le célèbre écrivain François de Salignac de La Mothe-Fénelon, archevêque de Cambrai) conserve le château jusqu’à la Révolution.

 

Démoli en partie pendant la Révolution, il est restauré au XIXe siècle et classé Monument Historique en 1926.

 

Aujourd’hui, c’est un site privé ouvert à la visite, connu pour son architecture médiévale et Renaissance, ses jardins et son panorama sur la vallée de la Dordogne.

 

 

 

 

==> Septembre 1370, sac de Limoges par les soldats du Prince Noir (prince de Galles)

 

 

 

 

 

 

 

Comment deux champions joutèrent à Paris à outrance. L'un avait nom messire Jean de Carrouge, et l'autre Jacques le Gris. –( Froissart Liv. III, ch. 49.)

 

En ce temps était grand'nouvelle en France et ailleurs ens ès basses marches du royaume, d'un gage de bataille qui se devait faire à Paris jusques à outrance : ainsi avait-il été sentencié et arrêté en la chambre de parlement à Paris; et avait le plaid duré plus d'un an entre les parties ; c'est à entendre d'un chevalier qui s'appelait messire Jean de Carrouge et d'un écuyer qui s'appelait Jacques le Gris, lesquels étaient tous deux de la terre et de l'hôtel du comte Pierre d'Alençon, et bien amés du seigneur.

Et par espécial ce Jacques le Gris était tout le cœur du comte, et l'amait sus tous autres et se confiait en lui.

Si n'était-il pas de trop haute affaire, mais un écuyer de basse lignée qui s'était avancé, ainsi que fortune en avance plusieurs ; et quand ils sont tous élevés et ils cuident être au plus sûr, fortune les retourne en laboue et les met plus bas que elle ne les a eus de commencement.

 

Et pour ce que la matière du champ mortel se ensuivit, laquelle fut moult à merveiller, et que moult de peuples du royaume de France, et ailleurs, informés de la merveille, vinrent de plusieurs pays à la journée du champ à Paris, je vous en déclarerai la matière, si comme je fus adoncques informé.

Advenu était que volonté et imagination avait été prise à messire Jean de Carrouge, pour son avancement, de voyager oultre mer, car à voyages faire avait été toujours enclin.

 Et prit congé au comte d'Alençon d'aller au dit voyage, lequel lui donna légèrement.

Le chevalier avait une femme épousée jeune, belle, bonne, sage, et de bon gouvernement; et se départit d'elle amiablement, ainsi que chevaliers font quand ils vont ens ès lointaines marches.

Le chevalier s'en alla, et la dame demeura avecques ses gens ; et se tenait en un chastel sus les marches du Perche et d'Alencon; lequel chastel on nomme, ce m'est avis, Argenteuil ; et entra en son voyage et chemina à pouvoir.

 La dame, si comme je vous ai déjà dit, demeura entre ses gens au chastel, et se porta toujours moult sagement et bellement.

Advint, vez ci la question du fait, que le diable, par tentation perverse et diverse, entra au corps de Jacques le Gris, lequel se tenait de lès le comte d'Alençon son seigneur, car il était son souverain conseiller; et se avisa d'un très-grand mal à faire, si comme depuis il le compara ; mais le mal qu'il avait fait ne put oncques être prouvé par lui, ni oncques ne le voult reconnaître.

Et Jacques le Gris jeta sa pensée sur la femme à messire Jean de Carrouge, et savait bien qu'elle se tenait au chastel d'Argenteuil entre ses gens petitement accompagnée.

Si se départit un jour, monté sur fleur de coursier, de Alençon, et vint tant au férir de l'éperon que il arriva au chastel, et là descendit.

 Les gens de la dame et du seigneur lui firent très-bonne chère, pourtant que leur seigneur et lui étaient tout à un seigneur, et compagnons ensemble.

 Mêmement la dame, qui nul mal n'y pensait, le recueillit moult doucement, et le mena en sa chambre, et lui montra grand'foison de ses besognes.

Jacques requit à la dame, qui tendait à sa male volonté à accomplir, que elle le menât voir le donjon ; car en partie, si comme il disait, il était là venu pour le voir.

La dame s'y accorda légèrement, et y allèrent eux deux seulement ; ni oncques varlet ni chambrière n'y entra avecques eux, car pour tant que la dame lui faisait si bonne chère, comme celle qui se confiait de toute son honneur en lui, ils se contentaient.

 Si tres tôt que ils furent entrés au donjon, Jacques le Gris clouit l'huis après lui, ni la dame ne s'en donna oncques de garde qui passait; et cuidaque le vent l'eut clos, et Jacques lui fit entendant.

Quand ils furent là entre eux deux ensemble, Jacques le Gris, tenté des lacs de l'ennemi, embrassa la dame et lui dit:

« Dame, sachez véritablement que je vous aime plus que moi-même t mais il convient que j'aie mes volontés de vous. »

La dame fut tout ébahie et voult crier ; mais elle ne put, car l'écuyer lui bouta un petit gand que il tenait en la bouche et la cloy, et l'estraindit, car il était fort homme, de bras roide et léger, et l'abattit sur le plancher, et la viola, et en eut, contre la volonté de la dame, ses délices; et quand il eut fait, il lui dit:

« Dame, si vous faites nulle mention de celle avenue, vous serez déshonorée. Taisez-vous-en et je m'en tairai aussi, pour votre honneur. »

La dame, qui pleurait moult tendrement, lui dit:

« Ah ! traître homme et mauvais, je m'en tairai ; mais ce ne sera pas si longuement que il vous besognerait. »

Et ouvrit l'huis de la chambre du donjon, et vint aval, et l'écuyer après elle.

Bien montrait la dame que elle était courroucée et éplorée.

Si cuidaient ses gens, qui à nul mal ne pensaient, que l'écuyer lui eût dit aucunes povres nouvelles de son mari et de ses parents, pourquoi elle fut tourmentée.

La jeune dame entra en sa chambre et s'encloy, et là fit ses regrets et ses complaintes moult tendrement.

 Jacques monta sur son coursier et issit hors du chastel, et retourna arrière de lès son seigneur le comte d'Alençon; et fut à son lever sur le point de dix heures, et au matin à quatre heures on l'avait vu en l'hôtel du comte.

Or, vous dirai pourquoi je mets ces paroles eu termes et avant, pour la grande plaidoierie qui à Paris s'ensuivit, et pour ce que la chose fut au pouvoir des commissaires du parlement examinée et inquisitée.

La dame de Carrouge, à Ge jour que celle dolente aventure lui fut advenue, demeura en son chastel tout égarée, et porta son ennui au plus bellement qu'elle put, ni oncques pour l'heure ne s'en découvrit à varlet ni à chambrière que elle eût, car elle véait bien et considérait que à en parler elle pût avoir plus de blâme que d'honneur.

Mais elle mit bien en mémoire et en retenance le jour et l'heure que celui Jacques le Gris était venu au chastel.

Or, advint que le sire de Carrouge son mari retourna du voyage où il était allé.

La dame sa femme à sa revenue lui fit trèsbonne chère" aussi firent tous ses gens.

Ce jour passa, la nuit vint, le sire de Carrouge se coucha ; la dame ne se voulait coucher, dont le seigneur avait grand'merveille, et l'admonestait moult de coucher; la dame se feignait, et allait et venait parmi la chambre pensant.

 En la fin, quand toutes leurs gens furent couchées, elle vint devant son mari et se mit à genoux, et lui conta moult piteusement l'aventure qui advenue lui était ; le chevalier ne le pouvait croire que elle fût ainsi.

Toutefois tant lui dit la dame que il s'accorda, et lui dit : « Bien, certes, dame !

mais que la chose soit ainsi que vous le me contez, je vous le pardonne, mais l'écuyer en mourra par le conseil que j'en aurai de mes amis et des vôtres ; et si je trouve en faux ce que vous me dites, jamais en ma compagnie vous ne serez. »

La dame de plus en plus lui certifiait et lui affirmait que c'était pure vérité.

Celle nuit passa; à lendemain le chevalier fit escripre beaucoup de lettres, et envoya devers les amis de sa femme aux plus espéciaux et à ceux aussi de-son côté, et fit tant que dedans un brief jour ils furent venus au chastel d'Argenteuil.

Il les recueillit sagement et les mit tous en une chambre, et puis il leur entama la matière de ce pourquoi il les avait mandés, et leur fit conter par sa femme de point en point toute la manière du fait; dont ils furent moult émerveillés.

 Il demanda conseil. Conseillé fut que il se traît devers son seigneur le comte d'Alençon, et lui contât tout le fait : et le fit.

Le comte, qui durement aimait ce Jacques le Gris, ne voulait ce croire; et donna journée aux parties à être devant lui; et voult que la dame qui encoulpait ce Jacques fût présente, pour remontrer encore vivement la besogne de l'avenue. Elle y fut, et grand'foison de ceux de son lignage aussi de lès elle, en la compagnie du comte d'Alençon.

Si fut la plaidoierie grande et longue, et ce Jacques le Gris encoulpé de son fait, et accusé, voire par le chevalier, voire à la relation de sa femme, qui conta aussi toute l'aventure ainsi comme advenue était.

 Jacques le Gris s'excusait trop fort, et disait que rien n'en était, et que la dame lui imposait sur lui induement; et s'émerveillait, si comme il montrait en ses paroles, de quoi la dame le hayait.

Ce Jacques prouvait bien, par ceux de l'hôtel du comte d'Alençon, que en ce jour, que ce fut advenu, à quatre heures on l'avait vu au chastel; et le seigneur disait que à dix heures il l'avait de lès lui en sa chambre, et que c'était chose impossible avoir chevauché d'aller et de venir, et accompli le fait dont on le mettait sus, quatre heures et demie vingt-quatre lieues.

 Et disait le seigneur à la dame, qui voulait aider son écuyer, que elle l'avait songé.

Et leur commanda de sa puissance que la chose fût anéantie, ni que jamais question ne s'en mût.

Le chevalier, qui grand courage avait et qui sa femme créait, ne voult pas tenir celle opinion, mais s'en vint à Paris, et remontra sa cause en parlement contre ce Jacques le Gris, lequel répondit à son appel, et dit et prit et livra pleiges que il en ferait et tiendrait ce que parlement en ordonnerait.

La plaidoierie du chevalier et de lui dura plus d'un an et demi, et ne les pouvait-on accorder, car le chevalier se tenait sûr et bien informé de sa femme; et puisque la cause avait été tant sçue et publiée, qu'il l'en poursuivrait jusques à la mort.

De quoi le comte d'Alençon avait en très-grand'haine le chevalier, et l'eût par trop de fois fait occire, si ce n'eût été ce que ils se étaient mis en parlement.

Tant fut proposé et parlementé que parlement en détermina, pourtant que la dame ne pouvait rien prouver contre Jacques le Gris, que champ de bataille jusques à outrance s'en ferait, et furent les parties, le chevalier et l'écuyer et la dame du chevalier, au jour de l'arrêt et du champ jugé à Paris ; et devait être par l'ordonnance de parlement le champ mortel, le premier lundi après l'an mil trois cent quatre-vingt et sept.

En ce temps était le roi de France et les barons aussi à l'Escluse, sus l'entente de passer en Angleterre.

Quand les nouvelles en furent venues jusques au roi qui se tenait à l'Escluse, et qui jà voyait que le voyage d'Angleterre ne se ferait pas, et jà était ordonné de par parlement que telle chose devait être à Paris, si dit que il voulait voir le champ du chevalier et de l'écuyer.

 Le duc de Berry, le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon, le connétable de France, qui aussi grand désir avaient de le voir, dirent au roi que ce était bien raison que il y fût.

Si manda le roi à Paris que la journée fût détriée de ce champ mortel, car il y voulait être ; on obéit à son commandement, ce fut raison.

Et retournèrent le roi et les seigneurs en France.

Et tint le roi de France en qes jours ses fêtes de Noël en la cité d'Arras, et le duc de Bourgogne, à Lille.

Et endementres passèrent toutes manières de gens d'armes, et retournèrent en France et chacun en son lieu, si comme il était ordonné par les maréchaux.

Mais les grands seigneurs se trairent vers Paris pour voir le champ.

Or, furent revenus du voyage de l'Escluse le roi de France et ses oncles et le connétable, à Paris.

Le jour du champ vint, qui fut environ l'an révolu que on compta, selon la coutume de Rome, l'an mil quatre cent quatre-vingt-sept (4).

 Si furent les lices faites du champ en la place Sainte-Catherine, derrière le Temple; le roi de France et ses oncles vinrent en la place où le champ se fit, et là y eut tant de peuple que merveiile serait à penser.

 Et avait, sur l'un des lès des lices, faits grands écharfaulx, pour les seigneurs voir la bataille des deux champions ; lesquels vinrent au champ et furent armés de toutes pièces, ainsi comme à eux appartenait, et là furent assis chacun en sa chayère.

 Et gouvernait le comte Valeran de Ligny et Saint-Pol, messire Jean de Carrouge; et les gens du comte d'Alencon, Jacques le Gris.

Quand le chevalier dut entrer au champ, il vint à sa femme, qui là était sur la place en un char tout couvert de noir, et la dame vêtue de noir aussi, et lui dit ainsi :

« Dame, sur votre information, je vais aventurer ma vie et combattre Jacques le Gris. Vous savez si ma querelle est juste et loyale. »

 

« Monseigneur, dit la dame, il est ainsi ; et vous combattez sûrement, caria querelle est bonne. » « Au nom de Dieu soit, » dit le chevalier.

A ces mots le chevalier baisa sa femme, et la prit par la main, et puis se signa, et entra au champ.

La dame demeura dedans le char couvert de noir, et en grands oraisons envers Dieu et la vierge Marie, et en priant humblement que à ce jour par leur grâce elle pût avoir victoire selon le droit qu'elle avait.

 Et vous dis qu'elle était en grands transes, et n'était pas assurée de sa vie ; car si la chose tournait à déconfiture sus son mari, il était sentencié que sans remède on l'eût pendu, et la dame arse.

Je ne sais, car je n'en parlai oncques à li, si elle s'était point plusieurs fois repentie de ce que elle avait mis la chose si avant, que son mari et elle avait mis en ce grand danger, et puis finalement il en convenait attendre l'aventure.

Quand, ils eurent juré, ainsi comme il appartient à champ faire, on mit les deux champions l'un devant l'autre, et leur fut dit de faire ce pourquoi ils étaient là venus.

Ils montèrent sur leurs chevaux, et se maintinrent de premier moult arrément, car bien connaissaient armes.

Là, avait grand'foison de seigneurs de France, lesquels étaient venus pour eux voir combattre.

Si joutèrent les champions de première venue, mais rien ne se forfirent.

Après les joutes ils se mirent à pied et en ordonnance pour parfaire leurs armes, et se combattirent moult vaillamment; et fut de premier messire Jean de Carrouge navré en la cuisse, dont tous ceux qui l'aimaient en furent en grand effroi, et depuis se porta-t-il si vaillamment que il abattit son adversaire à terre, et lui bouta une épée au corps, et l'occit au champ, et pois demanda si il avait bien fait son devoir.

 On lui répondit que oui.

Si fut Jacques le Gris délivré au bourreau de Paris qui le traîna à Montfaucon, et là fut-il pendu.

Adonc messire Jean de Carrouge vint devant le roi, et se mit à genoux.

 Le roi le fit lever et lui fit délivrer mille francs, et le retint de sa chambre, parmi deux cents livres de pension par an que il lui donna toute sa vie.

Messire Jean de Carrouge remercia le roi et les seigneurs, et vint à sa femme et la baisa, et puis allèrent à l'église Notre-Dame faire leurs offrandes, et puis retournèrent à leur hôtel.

Depuis ne séjourna guères messire Jean de Carrouge en France, mais se partit, et se mit au chemin avecques messire Boucingault fils qui fut au bon Boucingault, et avecques messire Jean des Bordes et messire Loys de Giac;

ces quatre emprirent de grand'volonté d'aller voir le saint-sépulcre et l'Amourat Baquin, dont il était en ce temps très grandes nouvelles en France.

Et en leur compagnie y fut aussi Robinet de Boulogne, un écuyer d'honneur du roi de France, et lequel, en son temps, a fait plusieurs beaux voyages.

Les chroniqueurs contemporains ont tous parlé de ce duel.

Nous citerons parmi eux Juvénal des Ursins et le religieux de Saint-Denis, lesquels ne croient pas, comme Froissart, à la culpabilité de Jacques le Gris. « Vaincu et gisant à terre, dit le religieux de Saint-Denis, Jacques fut à plusieurs reprises sommé par son vainqueur d'avouer la vérité; il persista dans ses dénégations, et fut néanmoins condamné à être traîné au gibet, suivant l'usage des duels.

Ainsi une crédulité irréfléchie, en produisant une funeste erreur, devint la cause du plus injuste des combats.

C'est ce qu'on reconnut plus tard, par les aveux d'un homme qui s'accusa de cet infâme attentat, au moment où l'on venait de prononcer contre lui une sentence de mort.

La dame de Carrouge, songeant à la faute dont elle s'était rendue coupable, se retira du monde après la mort de son mari, et fit vœu de chasteté perpétuelle (5). »

 

 

 

Voici l’acte dressé par Le PARLEMENT  dans l’affaire de Le GRIS et CARROUGE, tel que je l’ai extrait des Registres du Parlement pour le mois de septembre 1386.

 

« Il disait aussi que, alors que ledit chevalier [Jean de Carrouges] et ledit Jacques [Le Gris] étaient tous deux au service du défunt comte du Perche, et ensuite au service dudit comte d’Alençon, Jacques Le Gris avait tenu sur les fonts baptismaux et été parrain d’un fils dudit chevalier, né de sa première épouse, et qu’il en avait donc été le parrain spirituel.

 

De plus, l’office de capitaine du château de Bellême étant devenu vacant par la mort du père dudit chevalier, celui-ci avait sollicité ledit comte d’Alençon pour obtenir cette charge.

 Mais le comte avait refusé de la lui accorder, sachant que ledit chevalier était mélancolique et d’une humeur changeante.

En outre, ledit chevalier avait acheté et acquis la terre de Quigny, qui était tenue en fief dudit comte ; or le comte, en tant que seigneur dudit fief, avait retenu cette terre pour le prix même de l’achat, comme il en avait le droit et comme il lui était loisible de le faire.

Et parce que ledit comte avait une très grande confiance en Jacques Le Gris, ledit chevalier avait cru, ou supposé, ou pensé que Jacques lui avait causé un préjudice dans ces affaires ; c’est pourquoi il avait conçu contre lui de la haine et de la malveillance. »

 

Ce passage est extrait d’un document judiciaire ou d’une chronique contemporaine du procès qui opposa Jean de Carrouges à Jacques Le Gris devant le Parlement de Paris (1385-1386).

 Il résume les griefs personnels accumulés par Carrouges contre Le Gris, qui culminèrent avec l’accusation de viol portée par Marguerite de Thibouville (épouse de Carrouges) contre Le Gris.

 

Les motifs invoqués par Carrouges pour expliquer sa haine envers Le Gris sont donc :

  • Parenté spirituelle : Le Gris avait été parrain d’un fils de Carrouges (né de sa première épouse), créant un lien religieux qui rendait le viol encore plus odieux et sacrilège.

 

  • Refus d’une charge : Carrouges avait sollicité (sans succès) la capitainerie du château de Bellême après la mort de son père ; le comte Pierre II d’Alençon la lui avait refusée, le jugeant « mélancolique et facile de volonté » (colérique et instable).

 

  • Affaire de la terre de Quigny : Carrouges avait acheté cette terre tenue en fief du comte ; ce dernier, usant de son droit seigneurial, l’avait rachetée au prix d’achat. Carrouges soupçonnait Le Gris (favori du comte) d’avoir influencé cette décision contre lui.

 

Ces rancunes anciennes (refus de charge, perte d’une terre) expliquent, selon Carrouges, pourquoi il était prêt à croire que Le Gris avait pu abuser de sa femme : il le voyait déjà comme un ennemi personnel qui lui portait préjudice.

 

« Dicebat etiam quod dictis milite et Jacobo in servitio defuncti comitis de Pertico, et etiam dicti comitis de Alençonio invicem remanentibus, dictus Jacobus quendam puerum dicti militis de prima uxore sua procreatum in fonte Baptismatis levaverat et tenuerat, et sic ejus extiterat.

Praeterea vacante per mortem patris dicti militis officio Capitanei castri de Belesme. Sectante ad dictum comitem Alençonii, dictus miles prosecutionem fecerat ut dictum officium obtineret, quod dictus comes concedere noluerat sciens dictum militem fore melancholicum et facilis voluntatis, insuper dictus miles terram de Quigny quae tenebatur in feodo a dicto comite emerat et acquisierat; quam quidem terram dictus comes tanquam dominus ipsius feodi pro pretio ipsius emptionis sibi retinuerat prout sibi facere licuerat et licebat, et quia dio tus comes in dicto Jacobo quam plurimum confidebat ipse miles crediderat seu tenuerat et putaverat quod dictus Jacobus in praemissis eidem praebuisset nocumentum, qua propter contra ipsum odium et malevolentiam conceperat. »

 

Cette déposition est cruciale dans l’affaire Carrouges-Le Gris : elle montre que la défense de Le Gris s’appuyait sur des témoins nombreux et crédibles, ce qui rend le duel judiciaire (29 décembre 1386) d’autant plus dramatique – le Parlement n’ayant pu trancher, le roi Charles VI autorise le « jugement de Dieu ».

 

Ce passage est extrait d’un document du procès au Parlement de Paris (1385-1386) opposant Jean de Carrouges à Jacques Le Gris.

Il fait partie de la déposition ou des preuves présentées par la défense de Le Gris pour établir un alibi : montrer qu’il était constamment entouré de témoins (dont des proches de Carrouges) entre le 15 et le 19 janvier 1386, période présumée du viol de Marguerite de Thibouville.

 

15 janvier (lundi) : Le Gris se rend à Bellême pour un service funèbre (obsèques de l’épouse de Jean Beloteau).

17 janvier (mercredi) : Retour à Argentan, dîner avec le comte d’Alençon.

18 janvier (jeudi) : Journée entière avec le comte, dîner public avec Pierre Taillepie et Pierre Beloteau (proches de Carrouges).

19 janvier (vendredi) : Départ pour Aunou avec les mêmes témoins, où il reste jusqu’au samedi.

 

Le but est de démontrer que Le Gris n’avait pas l’occasion physique d’aller abuser de Marguerite (qui vivait à Capomesnil, à plusieurs lieues d’Argentan) pendant ces jours-là.

Ce témoignage, très détaillé, vise à contrer l’accusation de Carrouges et à prouver l’innocence de Le Gris par un emploi du temps public et vérifiable.

 

« Il disait aussi que, le lundi susdit de la troisième semaine, qui était le quinzième jour dudit mois de janvier, ledit Jacques Le Gris s’était rendu depuis la ville d’Argentan jusqu’à l’hôtellerie de Bellême appartenant à Jean Beloteau, écuyer, distante de la ville d’Argentan de deux lieues, afin d’assister au service divin qui devait se faire pour cause du décès récent de l’épouse dudit Jean. Il y était resté continuellement jusqu’au mercredi suivant. Ce jour-là, mercredi, il était revenu à ladite ville d’Argentan sur l’ordre dudit comte, et il avait dîné dans la salle du comte ; de plus, il était resté personnellement dans la maison dudit comte jusqu’à ce que le comte fût entré dans son lit pour le repos nocturne. Cela fait, il avait couché et passé la nuit dans une chambre de ladite ville.Le jeudi matin, Pierre Taillepie et Pierre Beloteau, frère dudit Jean Beloteau, avaient trouvé ledit Jacques encore couché dans son lit ; il s’était aussitôt levé et avait rejoint ledit comte dès que celui-ci s’était levé le matin ; il était resté continuellement avec lui jusqu’à l’heure de sa messe. La messe célébrée, il avait conduit lesdits Pierre Taillepie et Pierre Beloteau, qui étaient dans ladite ville d’Argentan, auprès dudit comte, lequel les avait retenus pour dîner. Avec eux, ledit Jacques avait publiquement et ouvertement dîné dans la salle dudit comte.Le dîner fait, après la prise des épices et du vin, il les avait conduits dans sa propre chambre, les avait vus encore au lit, et leur avait tenu compagnie continue jusqu’à l’heure du souper. Il les avait ensuite conduits pour souper avec ledit comte. Le souper terminé et ledit comte couché, ledit Jacques, toujours présent, avait passé toute la nuit dans ladite chambre. À l’arrivée du vendredi suivant, dix-neuvième jour dudit mois, il avait quitté ladite ville d’Argentan pour se rendre à la maison d’Aunou, distante d’une lieue de ladite ville d’Argentan, emmenant avec lui les susnommés Pierre Taillepie et Pierre Beloteau ; il y était resté continuellement jusqu’au samedi suivant. »

 

(1). voyez, dans l'édition de M. Buchou, des extraits des registres du parlement (9 juillet, 15 septembre, 21 septembre 1386 ).

 

(2) « Tam in puerperio quant in duello. » A. Le Prévost. — Histoire de la commune de Saint-Martin- du-Tilleul, p. 101. — M. Canel, qui rapporte également ce détail dans son excellente dissertation sur le Duel judiciaire en Normandie (Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, 3° série, t. II, p. 651), fait remarquer que le texte de notre vieux coutumier ne croyait pas au viol quand l’acte dénoncé était suivi de grossesse. Au reste, les preuves de la légèreté avec laquelle cette affaire fut traitée sont innombrables.

 

(3) Nous ne savons pas d’une manière exacte quelle est l'expédition à laquelle Froissart fait allusion dans ce passage; mais il est certain que Jean Le Meingre, dit Boucicault, deuxième du nom, maréchal de France, fut fait prisonnier par les Turcs à Nicopolis; que Jehan, seigneur des Bordes, fils du porte-oriflamme de France, était encore prisonnier des Turcs, le 26 juin 1398 , enfin que Louis de Giac, fils du chancelier de ce nom, assistait aussi à la funeste journée de Nicopolis, et n’en revint pas.

 Nous pensons que Jehan de Carrouges aura été, comme ce dernier, l’un des nombreux martyrs que la noblesse française perdit dans la sanglante boucherie du 28 septembre 1396.

M. Auguste Le Prévost, qui a reproduit le résumé du procès donné par Jean Le Coq, avocat de Le Gris, admet, au contraire, que le sire de Carrouges, qui alla en Terre-Sainte, n’est pas le même que celui de Marguerite de Thibouville (Histoire de la commune de Saint-Martin-du-Tilleul, p. 63).

 

 (4). Froissart se trompe. Suivant les registres, du parlement, le duel fut fixé d'abord au 27 novembre de l'année 1386, puis au samedi après Noël prochain venu. Nous avons en entre, sur ce point, le témoignage de Jean le Coq, qui fut conseil de Jacques le Gris. Le combat eut lieu le 29 décembre.

 

(5). Liv. VII, chap. II, traduction de M. Bellaguet, t. I, p. 467.

Voici le texte du chroniqueur : Et quamvis sic victus subjacens, et de verilale fatenda pluries interrogalus a victore, casum penitus denegasset, ad patibulum tamen, secundum consuetudinem duellorum, adjudicatur, trahendus. Sic mater erroris, nover c a consilii, repentina crudelitas injustissimum duellum excitavit. Quod postmodum omnibus notum fuit, eo per judicium ad mortem condemnato, qui aduiterium nefandum commiserat. Quod altendens prcefala domina, et culpam animo renolvens, inde post motion mariti reclusa effecta, vota se perpeivie continentue obligavit.

 

 

 

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