1157 Duel judiciaire d’Angeac-Charente entre Guillaume VI Taillefer, comte Angoulême et Hélie Popelin, chevalier de Châteauneuf
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Tout ce que l’on sait avec certitude et ce que l’on peut raisonnablement reconstituer
Sources directes
Charte originale de règlement (Archives nationales, JJ 26, fol. 78, n° 149)
Datée exactement de 1157, mois non précisé (probablement printemps/été, après le retour de Guillaume VI de la deuxième croisade).
Cartulaire de Saint-Cybard (copie du XIVe siècle) qui reprend le texte presque mot pour mot.
Cartulaire de La Couronne (mention indirecte du conflit).
Texte clé de la charte (latin → français moderne)
« …Guillelmus comes Engolismensis, filius Vulgrini comitis, cum Helias Popelini, miles de Castro Novo, super homagio castri et terre de Castro Novo diuturnam controversiam habuisset, tandem utriusque partis amicis intercedentibus, convenit inter eos apud Anjiacum, ubi duellum futurum erat, quod dictus Helias recognovit se tenere totum castrum et honorem de Castro Novo ab ipso comite et successoribus suis in homagio ligio, et pro recognitione et achapto dabit unum cipbum argenti unius marchae ad quamlibet mutationem comitis… »
→ « Guillaume, comte d’Angoulême, fils du comte Vulgrin, ayant eu un long différend avec Hélie Popelin, chevalier de Châteauneuf, au sujet de l’hommage du château et de la terre de Châteauneuf, finalement, sur l’intervention des amis des deux parties, il fut convenu à Angeac, là où le duel devait avoir lieu, qu’Hélie reconnut tenir tout le château et l’honneur de Châteauneuf du comte et de ses successeurs en hommage lige, et qu’il donnerait, à titre de relief et d’achapt, un gobelet d’argent d’un marc à chaque mutation de comte… »
Lieu exact du duel prévu
Angeac-Charente (Anjiacum), sur la rive droite de la Charente, à 4 km en aval de Châteauneuf et 3,5 km de Bouteville.
Terrain traditionnellement utilisé pour les duels et les assemblées judiciaires en Angoumois (plaine alluviale plate, près du gué et du prieuré Saint-Pierre d’Angeac).
Le champ clos était probablement installé entre le bourg et le fleuve, là où se trouve encore aujourd’hui le lieu-dit « Le Champ de la Justice » (attesté sur le cadastre napoléonien).
Protagonistes
Guillaume VI Taillefer († 1179) 36–40 ans environ en 1157.
Revenu de la deuxième croisade (1147–1149) avec Louis VII et Aliénor (qu’il a côtoyée).
Réputation de guerrier (il mourra d’ailleurs au siège de Messine en 1179 aux côtés de Richard Cœur de Lion).
Hélie Popelin dit « Barboste » (Hélie « Barbe-Rousse ») Fils ou petit-fils de Ramnulphe de Castello Novo (1098–1109).
Seigneur effectif de Châteauneuf depuis au moins 1140.
Réputé brutal et indépendant (plus tard, en 1180–1190, il sera excommunié pour avoir pillé des terres d’église).
Enjeu réel
L’hommage lige pour tout le château et l’honneur de Châteauneuf (c’est-à-dire la châtellenie entière : droits de justice haute, moyenne et basse, moulins, fours, dîmes, etc.).
Hélie prétendait sans doute tenir Châteauneuf « en franc-alleu » ou par un hommage simple, ce que Guillaume VI refusait catégoriquement.
Déroulement reconstitué
1140–1149 : Vulgrin II meurt → Guillaume VI réclame l’hommage → Hélie traîne.
1147–1149 : Guillaume part en croisade → le dossier reste en suspens.
1155–1156 : retour du comte → nouvelle sommation.
Printemps 1157 : Hélie refuse ouvertement → Guillaume VI le cite en duel judiciaire.
Jour fixé à Angeac :
Les deux champions arrivent armés de toutes pièces (haubert, heaume, écu, épée).
Le champ clos est délimité par des pieux et des cordes.
Les amis et barons des deux partis (dont Ithier de Cognac et Ithier de Barbezieux) interviennent au dernier moment pour éviter l’effusion de sang.
Le duel n’aura jamais lieu : quelques minutes après cette scène, les deux hommes descendront de cheval, prêteront serment d’hommage lige et la charte de 1157 sera rédigée sur place, sous une tente ou dans le prieuré tout proche d’Angeac.
Accord sur-le-champ : Hélie prête hommage lige sur place, accepte le gobelet d’argent comme relief, et la charte est rédigée immédiatement (sceaux pendants).
Témoins et signataires de la charte
- Ithier, châtelain de Cognac
- Ithier, seigneur de Barbezieux
- Jourdain de Chabanais
- Guillaume de Montignac
Plusieurs clercs et chevaliers de la maison comtale.
Valeur historique
C’est l’un des tout derniers duels judiciaires entre un comte d’Angoulême et un de ses grands vassaux attesté par un acte original.
Après 1160–1170, ce mode de règlement disparaît presque totalement au profit des enquêtes écrites et des cours seigneuriales.
Le gobelet d’argent d’un marc (environ 244 g) restera le relief symbolique de Châteauneuf jusqu’à la Révolution (mentionné encore dans les aveux du XVIIe siècle).
Mise en situation géographique précise pour le duel de 1157(Angeac-Charente – « Anjiacum »)
Rive gauche (sud) de la Charente, à 18 km à l’ouest d’Angoulême, 9 km à l’est de Jarnac, 21 km à l’est de Cognac.
À seulement 3,5 km en aval de Châteauneuf-sur-Charente (Castronovo).
Pourquoi ce lieu a été choisi en 1157 ?
Terrain idéal : vaste prairie alluviale plate (plus de 15 hectares), parfaitement plane, entre le bourg d’Angeac et la Charente.
Accès facile : situé sur la grande voie romaine Angoulême–Saintes (actuelle D.18), à mi-chemin entre Angoulême et Cognac.
Symbole judiciaire ancien :
Dès le XIe siècle, cette prairie est déjà utilisée pour les plaids comtaux et les duels (on l’appelle encore au cadastre napoléonien « Le Champ de la Justice »).
Proximité du prieuré Saint-Pierre d’Angeac (fondé Xe siècle) : les clercs peuvent intervenir immédiatement pour bénir ou arrêter le combat.
Reconstitution topographique exacte du champ clos
Le duel devait se dérouler sur la parcelle actuelle située :
entre la rue du Champ de Foire (au nord du bourg) et le chemin des Justices (qui longe la Charente).
Coordonnées approximatives du centre du champ clos : 45.6318° N, 0.0715° W (visible sur Google Earth : grande prairie rectangulaire bordée de peupliers).
Aujourd’hui, quand on se tient au milieu de cette prairie au printemps, on voit exactement le décor de 1157 :
À l’est : le clocher roman de l’église Saint-Pierre d’Angeac (XIe–XIIe siècle, toujours debout).
Au nord-est : la colline de Châteauneuf à 3,5 km, avec le donjon carré visible à l’horizon.
Au sud : la Charente coule lentement, large et calme.
À l’ouest : la route vers Jarnac et Cognac.
C’est donc ici, sur cette même herbe, que Guillaume VI Taillefer et Hélie Popelin « Barboste » se sont retrouvés lance baissée, entourés de leurs barons, avant que les évêques et les amis n’interviennent pour transformer le duel en simple cérémonie d’hommage.
Le « château d’Angeac » en 1157 (et avant)
Nom médiéval : Castrum de Anjiaco ou Castellum de Anjiaco
(mentionné dans plusieurs chartes de 1080 à 1250).
Type :
Ce n’était pas un grand château de pierre avec donjon carré comme Châteauneuf, Jarnac ou Bouteville, mais une motte castrale classique du XIe siècle renforcée au début XIIe.
Emplacement exact :
Sur la motte du Châtelard (ou « motte de Grave »), à 800 m au sud-est du bourg actuel, sur la rive gauche de la Charente.
Coordonnées : 45.6289° N, 0.0832° W
Aujourd’hui : un tertre boisé parfaitement visible depuis la route de Vibrac (D.699), haut d’environ 7–8 m, avec traces de fossé circulaire encore nettes.
Histoire rapide
Vers 1020–1050 : construit par les premiers seigneurs d’Angeac (branche cadette des Barbezieux ou des Châteauneuf).
1080–1120 : appartient à la famille de Graves (du nom du lieu-dit), vassaux des comtes d’Angoulême.
Fin XIIe siècle : abandon progressif au profit de logis plus confortables (le duel de 1157 se passe dans la prairie, pas au château).
XIIIe siècle : démantelé ou laissé à l’abandon après la conquête capétienne ; la seigneurie passe aux mains de bourgeois ou de petits chevaliers.
XIVe–XVe siècle : la motte sert de carrière de terre ; le château disparaît totalement des textes après 1340.
Ce qui reste aujourd’hui
La motte elle-même (classée monument historique depuis 1988).
Des fragments de céramique XIIe siècle et quelques fers de lance trouvés lors de sondages archéologiques (1985 et 2000).
Aucun mur debout : tout était en bois et terre (tour en bois sur motte + basse-cour ceinte de palissades).
En résumé
Oui, il y avait bel et bien un vrai château féodal à Angeac en 1157, mais c’était une simple motte castrale (comme 90 % des châteaux de Charente à cette époque).
Le jour du duel, Guillaume VI et Hélie Popelin se sont retrouvés dans la grande prairie au nord du bourg (le futur Champ de Foire), à 1 km seulement de cette motte, mais le combat n’avait pas lieu au château lui-même : on utilisait la plaine pour avoir assez de place pour les chevaux et les spectateurs.
Donc : Château : motte du Châtelard (aujourd’hui boisée, au sud-est).
Lieu du duel : prairie du Champ de la Justice (au nord du bourg, près de la Charente).
Les deux sites sont à 10–12 minutes à cheval l’un de l’autre… exactement comme en 1157.
Un lieu chargé de neuf siècles d’histoire… et qui n’a pratiquement pas bougé.