SUR LES PAS DES ANCIENS PÈLERINS, les grands Chemins oubliés
La pratique des pèlerinages remonte aux origines mêmes du christianisme. Les premiers pèlerins étaient des pèlerins de la foi ; AEthérie, Abercius, etc., allaient chercher les documents et les preuves du passage du Seigneur. Les Lieux Saints de Palestine et le tombeau des Apôtres à Rome attiraient les fidèles dès la plus haute époque.
C'est seulement au XIe siècle que le mouvement a pris de l'ampleur, sous la maîtresse impulsion des abbés de Cluny. Les circonstances favorables appuyaient de valables raisons. On vivait alors un siècle de paix relative, au sortir de la dure épreuve des grandes invasions. En 911 : St-Clair-sur-Epte Rollon baptisé, et bientôt —
987 — l'avènement d'un pouvoir stable : les Capétiens.
Le bâtiment marchait bon train. Cluny en plein rayonnement. Sa puissance était considérable. Les relations indispensables entre ses nombreuses maisons faisaient des Pères Abbés de véritables globe-trotters. Nul doute que les multiples succursales conventuelles en dépendance de Cluny et parsemées aux quatre horizons de l'Europe devaient susciter chez les dirigeants de la congrégation bourguignonne une certaine humeur voyageuse... Obligé par vocation de sanctifier tous ses instants, le moine-voyageur pour rester fidèle à son devoir d'état va adapter sa règle à la pratique des déplacements fréquents. Tout cela en parfaite connivence avec les mœurs du temps. Le fait est que le moine dut estimer l'expérience des plus profitables. A tel point qu'il n'hésita pas à en recommander l'usage à toute âme éprise de renouveau spirituel.
L'idée de pèlerinage vulgarisé fit son chemin. Il ne s'agissait plus de « climatiser » dans le recueillement les conditions d'un voyage obligé, mais de prendre l'initiative de déplacements à objectifs strictement spirituels, du moins en principe... Et loin de créer un précédent, on renouait ainsi avec la tradition. C'était une remise en faveur des pèlerinages que les bouleversements des invasions avaient rendus très problématiques.
Mais le moine — maître à penser de l'heure — manifestait trop d'esprit réaliste pour maintenir longtemps le pèlerinage dans les seules limites de « l'acte gratuit ». Il lui assigna bientôt un rôle des plus utilitaires en lui offrant la perspective de la « Croisade ».
Cluny, qui a patronné le grand renouveau des pèlerinages au Moyen Age, peut revendiquer également le « lancement » du mouvement Croisade. Corrélation il y a d'ailleurs entre les deux. Le pèlerinage entretient d'une certaine façon « l'esprit croisade », en intermède, quand il ne fallait plus songer à le laisser s'exprimer brutalement par des expéditions belliqueuses. Le pèlerinage devenant corollaire inhibitif de la Croisade. L'épée finalement échangée contre le bourdon, et celui-ci assurant la survivance de celle-là... Les deux entreprises arrivèrent cependant à se conjuguer — et quoi de plus normal ? — sans qu'il y ait eu au départ relation obligée de l'une à l'autre. Tel fut le cas de Compostelle, au XI siècle.
Les gentilshommes après avoir pérégriné au tombeau de Monseigneur saint Jacques acceptaient souvent de prêter main forte à la reconquête de la péninsule sur les musulmans.
Ces mouvements de foule entraînaient dans leurs sillages une série d'échanges commerciaux, mais aussi « culturels », comme le jeu des influences architecturales et iconographiques. C'est ainsi que certains types d'édifices ou d'images se sont propagés tout au long des grands chemins vers Compostelle et vers Rome.
Exemple à citer : le S. Jacques entre deux troncs d'arbre, figuré au portail des Orfèvres à Compostelle. Il se retrouve à St-Sernin de Toulouse, portail méridional. Et l'apparentement évident entre la cathédrale de Lausanne et celle de Langres n'est-il, dans une certaine mesure, imputable au fait que les deux cités sont traversées par la même grand-route menant les pèlerins de Boulogne-sur-Mer à Home, via le Grand St-Bernard ?
Cependant le tracé même des chemins de pèlerinages nous apporte de précieux indices sur la « structure historique » d'une région. L'ensemble dessinant un quadrillage qui correspond à des données de géographie humaine profondément modifiées depuis lors. Ces itinéraires-témoins peuvent nous renseigner valablement, à condition toutefois de tenir compte des principes en vertu desquels ils furent établis.
Ces principes nous semblent réduits à quatre.
Premièrement : l'impératif de la ligne droite.
Droit au but, par le plus court chemin, c'était déjà la règle des voies romaines. Or, chaque fois que l'occasion s'en présentera, on suivra ces anciennes levées romaines. A noter que le Moyen Age a souvent promu en outre d'anciennes voies secondaires romaines au rôle de grand axe. L'importance des chemins subit des variations aux diverses époques : révisions périodiques d'adaptation aux besoins.
Enfin, on dirait que les chemins nouvellement créés au Moyen Age, et qui vont d'abbaye à abbaye, de château à château, appliquent toujours la règle du plus court chemin. Entre l'abbaye de St-Urbain-sur-Marne et le prieuré de Vignory courrait le ruban du « chemin de Vignory », sans traverser un seul village intermédiaire. (Au niveau de Blécourt un croisement à 200 mètres des habitations faisait éviter — de justesse — une exception). Un cas similaire se lit sur la carte à proximité de Maizières-lès-Joinville.
Deuxième principe : certains détours s'imposent.
Souvent le crochet desservait une dépendance de Cluny... Si parfois la route faisait naître sur ses berges les oratoires dédiés à N.-I). de la Bonne Guide (Vignory), à S. Julien l'Hospitalier (tutélaire aux itinérants), à S. Christophe (ou autre spécialiste contre la mort subite), on constate que beaucoup de sanctuaires de cette catégorie, et des plus vénérables, sont en marge des grands passages. Ils restent une attraction qui imposera un détour moralement obligatoire. C'est qu'un vrai pèlerin ne marchandera jamais le supplément de quelques lieues, comme prix d'une visite d'un corps saint fameux, pourvoyeur de faveurs spirituelles inestimables.
Troisième principe : souplesse d'itinéraire.
Elle se traduit en fréquentes déviations.
Quand la notoriété d'un lieu n'était point suffisante pour justifier un détour obligé, on le portait sur la « feuille de route » en tant que déviation facultative. De petites églises, grandes en réputation locale, tenteront le pèlerin. Cela réservera l'éventualité de crochets comme la ressource d'agréments imprévus... Est-ce que le sanctuaire de Récourt, dédié à S. Christophe, n'a pas l'heureuse fortune de s'élever, non en bordure d'un grand chemin, mais à la fourche de deux voies majeures convergentes (Strasbourg à Langres et Luxeuil à Langres) ! Posté entre les deux courants, très proche du point de raccordement, voilà qui en facilitait le double accès tant de droite que de gauche.
Quatrième principe :
structure sommaire du canevas routier. En effet, le schéma type se réduisait à une voie principale recevant des embranchements secondaires, avec bifurcations plutôt rares, en dehors de certains nœuds comme Langres, Châtillon, Bar-sur-Aube.
Passer d'une vue panoramique à un examen de détail pose la question de savoir sur quels jalons orienter ses recherches.
On sait que les seigneurs, gens avisés, faisaient dresser leur appareil de justice — potence ou gibet — aux abords des grand-routes. Et N.-D. de la Délivrance à la sortie nord de Langres, sur la colline des « Fourches », de remplacer maintenant les lugubres fourches patibulaires d'antan.
Quant aux chemins de pèlerinages, si parfois ils acceptaient le bois sinistre du supplice, ce ne fut cependant point leur signe particulier.
Ils se comportaient surtout comme les lignes de force d'un champ magnétique. Artères vivifiantes à la façon des canaux d'irrigation qui font verdir la plaine aux rives de leurs sillons. De cette vitalité le folklore garde souvent des reflets très vifs. Des vocables, des lieux-dits qui se perpétuent. Des ex-voto se levaient. Très peu ont subsisté.
Le souvenir peut en rester confié à quelque folio d'archives. En fait toute une série de pèlerinages locaux de s'échelonner dans la zone marginale des grands chemins de la chrétienté médiévale: Pas toujours des ex-voto. Des fontaines réputées Miraculeuses, aussi. Et des châsses précieuses abritant d'insignes reliques, tel le bras de S. Jacques à la cathédrale de Langres. La dévotion populaire s'est laissé largement imprégner par l'attraction fascinatrice de la grand-route. ''.
L'implantation des abbayes et même des ermitages n'a point réagi là contre. Elle tenait compte de la condition de viabilité.
Voyons plutôt Clairvaux, jadis au diocèse de Langres. Maintenant très à l'écart, Clairvaux ne nous y trompons pas — fut au temps de S. Bernard un val à proximité immédiate d'un chemin à très grand trafic : la voie des pèlerins de Home, déjà citée (Boulogne, Reims, Lausanne, le Grand St-Bernard). Autres exemples : La Crète, proche le chemin de Langres à Naix-Toul ou Reims. Moriinond — « mort au monde » —disposait toutefois de toute facilité d'accès à ce monde puisque si proche de la grande voie Langres-Strasbourg.
Mais tout réseau routier s'articule sur une série de points vitaux : véritable balisage qui garde aux yeux des chercheurs l'importance de précieux points de repère.
Aujourd'hui on parlerait de relais, poste de secours, station service, gare. Qu'en était-il en ces temps-là ? Pour les vestiges du passé c'est un peu différent. Et l'archéologue s'intéressera aux cimetières, hospices de chemins, montjoie et porte-joie, ponts et gués, templeries, tours et forteresses.
Bulletin de la Société historique et archéologique de Langres