Légende bourguignonne : La fée Mélusine et le puits du château de Maulnes
/image%2F1371496%2F20260113%2Fob_d38d4e_legende-bourguignonne-la-fee-melus.jpg)
Si Mélusine est restée universellement populaire en Poitou, elle n’est pas oubliée en Bourgogne où elle a laissé des souvenirs tragiques.
La fée Mélusine est une figure légendaire médiévale très répandue en France (surtout Poitou, Vendée, Luxembourg, mais aussi dans d'autres régions), souvent associée à la fondation de châteaux, de villes ou de sources d'eau.
Elle est mi-femme, mi-serpent (ou sirène/dragon selon les versions), bâtisseuse magique, mais maudite : elle se transforme chaque samedi et interdit à son époux de la voir en cet état.
Si le secret est révélé, elle s'envole ou disparaît en maudissant les lieux.
Voici la légende bourguignonne.
Le château de Maulnes, près de Cruzy-le-Châtel, appartenait à Raymondin de Forez qui avait épousé la fille du roi de Morée, connue ultérieurement sous le nom de Mélusine.
La dame se plaisait fort au château de Maulnes et, lorsqu’elle y habitait, avait en sa compagnie une jeune fille orpheline nommée Suzanne.
A cette époque, les habitants d’Artonay s’étant révoltés contre les abus de pouvoir de Mélusine, celle-ci se mit en campagne pour châtier les rebelles.
Elle assiégea Artonay qui fut bientôt obligé de se rendre.
Mélusine réduisit le village en cendres, passa les habitants au fil de l’épée, puis rentra en son château de Maulnes.
Ses serviteurs la complimentèrent de sa brillante victoire.
Seule, Suzanne ne put retenir ses sanglots et exprima en termes amers le chagrin que lui causaient d’aussi tristes exploits.
Mélusine ne put maîtriser sa colère et, s’élançant sur l’orpheline, la précipita du haut des étages supérieurs dans un puits.
Prise de remords, quelques instants après, elle ordonna de repêcher au plus vite la jeune Suzanne; mais celle-ci était morte. Mélusine resta d’abord muette de douleur; puis, tout à coup, poussa des cris déchirants et disparut en jetant sa malédiction sur cette demeure qu’elle avait tant aimée.
Tel est le motif de la haine implacable que la fée avait vouée au château de Maulnes et qui donna naissance aux récits sinistres qui se sont répétés de génération en génération.
Il existe encore, entre Artonay et Maulnes, un énorme tas de pierres qui, dit-on, marque l’endroit où s’élevait la tente de Mélusine pendant le siège d’Artonay.
Tous les ans, le jour de l’Ascension, les enfants venaient y jeter chacun une pierre en s’écriant : « Tiens, voilà pour Mélusine. »
M. J. Pot, qui a bien voulu nous signaler le passage de Mélusine en Bourgogne, ajoute ce curieux détail : Dans mon enfance, j’ai eu entre les mains des images d’Epinal et, même, un conte dont les gravures étaient, je crois, de Gustave Doré, qui illustraient la mort tragique de Suzanne que « Mélusine jeta du haut d'une tour dans un puits ».
Les dessinateurs représentent Mélusine, en haut d’un donjon, brandissant sa baguette, un puits est dans un jardin, à 100 mètres de là et Suzanne est projetée comme un obus à travers les airs vers le puits.
Ce qui donne une haute idée de la puissance magique de la fée.
Le château de Maulnes (dans l'Yonne, à Cruzy-le-Châtel, près de Tonnerre, en Bourgogne) est un site Renaissance unique en France : c'est le seul château pentagonal connu, construit de 1566 à 1573 par Antoine de Crussol (duc d'Uzès) et sa femme Louise de Clermont (comtesse de Tonnerre, amie de Catherine de Médicis). (1)
Il est bâti autour d'un puits central profond alimenté par une source naturelle (trois sources convergent), autour duquel tourne un escalier hélicoïdal monumental sur cinq niveaux.
Ce puits est l'axe symbolique de l'édifice : lumière, eau, architecture ésotérique (symbolisme alchimique, nymphée, bains modernes pour l'époque).
La légende de Mélusine à Maulnes
La tradition locale associe Mélusine au château, bien que la construction date du XVIe siècle (alors que la légende classique de Mélusine remonte au XIVe siècle avec Jean d'Arras).
Le puits central sert de support à la légende, car le château a été érigé autour d'une source ancienne (peut-être sur les ruines d'une motte féodale du XIIIe siècle appelée "Maulna" dès 1293).
Versions principales recueillies (notamment par Charles Moiset fin XIXe, et reprises dans des sources locales) :
Version cruelle et tragique (la plus courante) :
Mélusine, châtelaine de Maulnes, est une fée tyrannique qui opprime ses vassaux.
Un jour, sa favorite Suzanne (ou une suivante) la réprimande pour sa cruauté (après une chasse sanglante ou un acte de vengeance).
Furieuse, Mélusine la précipite dans le puits. Revenue à elle, elle tente de la sauver, mais la jeune fille est morte. Désespérée, Mélusine se jette à son tour dans le puits.
Depuis, son esprit hante le lieu : elle erre dans la cour ou autour du château, criant lamentablement « Maulnes ! Maulnes ! » (ou « Maulne ! » dans certaines variantes), gémissant et apparaissant parfois aux voyageurs attardés sous forme de serpent-femme.
Variantes plus anciennes ou druidiques :
Certains folkloristes (comme Charles Patriat) rattachent la légende à une source sacrée pré-chrétienne (époque druidique), incarnée en fée Mélusine.
Le puits serait le repaire d'une entité aquatique maléfique ou protectrice.
Lien avec la propriétaire réelle :
La légende semble se superposer à Louise de Clermont (morte en 1591 à 92 ans), veuve dure et autoritaire après la mort de son mari en 1573.
Elle est parfois assimilée à une « Mélusine historique » : femme puissante, cultivée (humaniste), mais accusée de cruauté envers les paysans du Tonnerrois.
M. Pot ajoute, le château de Maulnes ayant appartenu à ma famille au commencement du XVe siècle, je suis allé le visiter en 1930.
Le château du Moyen Age a disparu, il ne reste plus que le donjon qui a été remanié vers le XVIe siècle, et transformé en rendez-vous de chasse.
La toiture s’est effondrée depuis quelques années, l’accès des étages supérieurs devient dangereux.
Le premier est occupé par des ouvriers agricoles travaillant à la ferme voisine. On monte par un escalier en hélice dont la cage est assez large et qui occupe le centre du bâtiment.
En me penchant, par hasard, dans la cage de l’escalier, j’ai constaté qu’en réalité celle-ci est un puits et que l’assassinat de Suzanne, représenté d’une façon si bizarre sur les images d’Epinal, s’est passé très simplement : Mélusine a fait basculer Suzanne par-dessus la rampe de l’escalier et celle-ci est tombée dans le puits. »
Il est infiniment probable que de nombreuses provinces françaises possèdent des légendes particulières de Mélusine.
Il doit y en avoir en Alsace où l’image de la fée faisait le plus bel ornement de ces magnifiques tonneaux, orgueil des vignerons.
Les barres de ces tonneaux étaient souvent sculptées en plein bois, et la figure de Mélusine se détachait soit sur la barre supérieure, soit dans le bas entre la barre inférieure et l’endroit de la mise en perce.
Habituellement, Mélusine est représentée couchée sur un côté ; une de ses mains soutient la tête, ornée d’une chevelure ondoyante, l’autre serre la queue de serpent fort longue et repliée plusieurs fois sur elle-même.
On voit un de ces tonneaux à Mélusine, au Musée de Colmar où un ancien cellier a été reconstitué.
Les vins d’Alsace étaient déjà fort renommés au XIIIe siècle, ainsi qu’en témoigne Froissard ; l’usage de sculpter des figures de Mélusine sur les tonneaux doit remonter au XVe siècle, époque de la plus grande popularité de la dame de Lusignan.
Nous avons vu que, en Bohême, son image décorait une quantité d’objets usuels. Il en était de même en Suisse.
On voit au Musée National de Zurich un lustre en bois peint et sculpté représentant Mélusine en plein vol :
Les bras étendus, elle tient un gros cierge dans chaque main, un troisième cierge est fixé sur la queue de serpent ; les trois lumières forment un triangle régulier.
Une iconographie de Mélusine pourrait constituer, à elle seule, un petit musée des arts décoratifs du XVe au XVIIe siècle.
Aujourd'hui, le château (propriété du Département de l'Yonne, restauré depuis 1997) met en scène cette légende lors d'événements : par exemple, pendant les vacances de la Toussaint ("Le repaire de Mélusine" avec chasses au trésor, énigmes, apparitions théâtralisées de la fée).
C'est un lieu "magique" et ésotérique, avec son architecture utopique (lumière et eau jouant dans le puits, terrasse sommitale, symboles alchimiques).
Société d'ethnographie de Paris
- Louise de Clermont-Tallard (ou Louise de Clermont, dite comtesse de Tonnerre, puis duchesse d’Uzès), née vers 1504 (souvent daté du 11 janvier 1504 à Tallard, dans les Hautes-Alpes) et décédée le 1er janvier 1596 à Tonnerre (Yonne), à l’âge de 92 ans, fut une figure majeure de la noblesse française du XVIe siècle.
Elle est surtout connue pour son rôle à la cour de France, son influence auprès de Catherine de Médicis, et pour avoir commandité avec son second mari la construction du célèbre château de Maulnes (Yonne), le seul château pentagonal de la Renaissance en France.
Origines et famille
Fille de Bernardin de Clermont (vicomte de Tallard, † vers 1522) et d’Anne de Husson (comtesse de Tonnerre, † 1540).
Les Husson étaient une famille normande ancienne qui avait acquis le comté de Tonnerre par mariage au XVe siècle (Marguerite II de Chalon-Tonnerre épousa Olivier de Husson vers 1410).
Le comté, l’un des plus importants de France non rattaché à la Couronne, passa aux Clermont par le mariage d’Anne de Husson avec Bernardin en 1496.
Louise eut plusieurs frères et sœurs, dont Antoine III de Clermont (aîné, † vers 1578), qui hérita de la branche principale et construisit le château d’Ancy-le-Franc (Yonne, sur plans de Sebastiano Serlio).
En 1492, le comte Charles de Husson se signala par le fait suivant : il supprima la fameuse « bourgeoisie de gîte » qui accordait, moyennant argent, le droit de bourgeoisie à tous les varlets et pucelles allant passer leur nuit de noces à Cruzy, c'est-à-dire à la proximité des murs du château de Maulnes.
Quand les jeunes mariés n'étaient pas étrillés par le fisc du comte, ils risquaient le plus souvent de se faire voler leur bourse par les brigands de grands chemins (ce que nous appelons aujourd'hui le « gang destractions avant »).
Ce fut l'un des motifs pour lesquels on abolit ce curieux voyage de noces obligatoire.
Anne de Husson et Bernardin de Clermont eurent, entr' autres enfants, Antoine III de Clermont, l'aîné, héritier de la branche directe des Clermont dont il acquit les biens féodaux en 1540.
Il épousa en 1551 Françoise de Poitiers, sœur de Diane de Poitiers.
Il est grand maître des Eaux et Forêts et prend dans sa part Ancy-le-Franc et les terres environnantes, et commença à construire le château, sa sœur Louise de Clermont conservant le reste du comté.
Devise personnelle : « Si omnes ego non » (Si tous les autres, moi non).
Mariages et titres
Premier mariage (1538/1539) : François du Bellay (prince d’Yvetot, † 1553/1554). Ils eurent un fils, Henri du Bellay († 1554). Veuve en 1554.
Second mariage (10 avril 1556) : Antoine de Crussol (comte de Crussol, † 1573), duc d’Uzès à partir de 1565 (élection du comté d’Uzès en duché par Charles IX).
Louise devint ainsi duchesse d’Uzès (1556-1573), mais conserva toujours son titre préféré de comtesse de Tonnerre (de 1540/1546 à sa mort en 1596), déclarant : « Je préfère être la première comtesse que la dernière duchesse. »
Elle porta le titre de comtesse de Tonnerre pendant 56 ans (de 36 à 92 ans), malgré ses deux unions, car le comté venait de sa mère et resta dans sa lignée.
Rôle à la cour et influence
Dame d’honneur de la reine mère Louise de Savoie avant son premier mariage.
Rencontra Catherine de Médicis en 1533 et devint l’une de ses confidentes les plus proches, une de ses favorites et dame d’honneur.
Elle fut aussi gouvernante (gouvernante royale) du jeune roi Charles IX.
Femme cultivée, esprit vif et « espiègle », elle fut chantée par les poètes (comme Clément Marot) et mentionnée par les chroniqueurs.
Elle entretint une correspondance avec Élisabeth Ire d’Angleterre.
Influente pendant les guerres de Religion (elle était protestante dans un contexte mixte), elle resta une figure de la cour malgré les troubles.
Le château de Maulnes et le lien avec TonnerreAprès la mort de son frère Antoine III (qui prit Ancy-le-Franc et les terres environnantes), Louise conserva le cœur du comté de Tonnerre.
En 1566, avec Antoine de Crussol, elle fit construire le château de Maulnes (dans la forêt de Maulnes, près de Cruzy-le-Châtel, Yonne) : un édifice Renaissance utopique, pentagonal, centré sur un puits-source profond avec escalier hélicoïdal monumental. Symbole de prestige (visible de loin), il intégrait des éléments alchimiques/nymphéens (eau, lumière).
Un incendie ravagea Tonnerre en 1556 ; les habitants accusèrent Louise (procès et litige), mais elle resta comtesse.
Maulnes est lié à la légende de la fée Mélusine (comme évoqué précédemment), et Louise fut parfois assimilée à une « Mélusine historique » par sa réputation autoritaire envers les paysans.
Fin de vie et succession
Veuve en 1573, elle vécut jusqu’à 92 ans à Tonnerre.
Sans enfants directs survivants, le comté passa à son neveu/petit-neveu (branche Clermont-Tonnerre), mais grevé de dettes ; il fut vendu plus tard (1684) à Louvois.
Enterrée à Tonnerre ; sa Pietà (1454, par Jehan Michiel et Georges de la Sonecte) à l’Hôpital de Tonnerre témoigne du mécénat artistique local sous les Husson/Clermont.
(2) E. Lambert : Annuaire historique du Département de l'Yonne, Année 1879, page 112.