Odalie au château d’Aymeri VIII, vicomte de Thouars (1093 et 1127) et Théodoric, abbé de Saint-Aubin (XIᵉ siècle)
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Nature du conflit
Le vicomte de Thouars Haimeric exigeait de l’abbé de Saint-Aubin une redevance illégitime :
Une coutume inventée
Le vicomte réclamait :
- un cheval d’une valeur de 100 sous,
ou bien 100 sous en argent,
à chaque changement d’abbé.
Il prétendait que c’était une ancienne coutume due à sa seigneurie, mais cela n’avait jamais existé.
Charte de règlement entre Aymeri, vicomte de Thouars, et l’abbé Thierry de Saint-Albin
Qu’il soit connu de tous les chrétiens présents et à venir qu’Aymeri, vicomte de Thouars, sur l’instigation de certains de ses officiers, exigeait de l’abbé Thierry de Saint-Albin – qui venait tout juste d’être investi de la charge abbatiale – une coutume inouïe et contraire à toute religion : à savoir, pour la « mutation » et l’« élévation » d’un abbé, un cheval valant cent sous ou cent sous en argent.
On lui avait en effet suggéré – par des gens qui ne cherchaient que leur profit – que tout abbé nouvellement créé au monastère de Saint-Albin devait, pour son ordination, payer ce tribut au vicomte.
2. L’abbé Théodoric refuse
Lorsque cette exigence fut signifiée à l’abbé, celui-ci, comprenant qu’elle serait nuisible à lui-même et à ses successeurs si elle était acquittée, refusa catégoriquement de la payer, car il savait qu’elle était réclamée de façon perverse et injuste.
Parce que :
- cela n'avait aucun fondement historique,
- cela menaçait la liberté du monastère,
- cela créerait un précédent dangereux pour ses successeurs.
L’abbé se rendit à Thouars et se présenta devant le vicomte, prêt soit à prouver par le jugement du fer rouge (selon la loi des moines) par l’intermédiaire d’un de ses hommes, soit à défendre par le bouclier et le bâton (selon la loi séculière) que jamais dans l’abbaye de Saint-Albin cette coutume n’avait existé et qu’elle était réclamée à tort.
Il laissait au vicomte le choix entre ces deux modes de preuve.
3. La procédure prévue : duel judiciaire ou ordalie
L’abbé offre deux formes de preuve, selon les lois :
Option 1 : Duel judiciaire (scutum et baculus)
Selon la loi féodale séculière,
→ un champion combattant pour prouver que la coutume est injuste.
Option 2 : épreuve du fer chaud
Selon la loi monastique,
→ un homme du monastère porterait le fer chaud pour prouver la vérité.
L’abbé est prêt à prouver de l’une ou l’autre manière que jamais cette coutume n’avait existé.
Le vicomte penchait plutôt pour le duel.
L’abbé offrit alors un homme de Saint-Albin qui était prêt à prêter serment et à confirmer son serment par les armes.
4. Réaction des proches du vicomte
Les principaux barons et conseillers du vicomte finissent par réaliser :
- que la coutume est injuste,
- qu’elle est contraire au christianisme,
- qu’une bataille pour un tel motif mettrait en péril l’âme du vicomte,
- que l’un des combattants risquait d’être tué pour un péché.
Ils exhortent donc le vicomte à renoncer.
Mais les barons et les conseillers les plus sages du vicomte, considérant combien cette coutume était monstrueuse, contraire à toute profession chrétienne et surtout à l’ordre monastique, protestèrent auprès de lui qu’il commettait un acte contre Dieu, contre ses saints et contre le salut de son âme en voulant faire la guerre pour une coutume aussi inique.
Le vicomte Aymeri lui-même – jeune mais homme prudent, noble et de bonnes mœurs – comprit que ce combat, quel qu’en soit le vainqueur, mettait en péril le salut de son âme : l’un des deux combattants risquait d’être tué, qu’il s’agisse de son propre homme ou de celui du saint.
Ce jour-là précisément tombait l’anniversaire de la mort de son père déjà défunt depuis longtemps.
Prenant conseil de ses fidèles, et pour le repos de l’âme de son père, pour le salut de la sienne propre qui était chaque jour en péril, et afin que l’abbé, son épouse et ses frères lui accordent la participation aux bienfaits spirituels de la congrégation de Saint-Albin, il renonça au combat et renonça à la coutume.
5. Grande décision d’Haimeric
Haimeric, jeune mais sage, accepte :
- il renonce au duel,
- il annule la coutume frauduleuse,
- il interdit à ses héritiers ou vassaux de la réclamer à l’avenir.
En échange, il reçoit :
- la confraternité spirituelle du monastère de Saint-Aubin,
pour lui, sa femme et son père défunt.
Ses frères Geoffroy et Rodolphe, ainsi que les chevaliers Guillaume et Aimeric — qui détenaient le « droit » en fief — confirment la renonciation.
Et pour que personne à l’avenir – ni lui-même, ni ceux de sa seigneurie, ni ses parents – ne puisse jamais la réclamer, il ordonna que cet acte soit mis par écrit.
Il persuada ses propres frères, Geoffroy et Raoul, ainsi que les chevaliers qui prétendaient tenir cette coutume de lui en fief – Guillaume et Aymeri le Prévôt – de confirmer gratuitement cette renonciation sous serment.
L’abbé ayant donc accordé la société de bienfaits, et le vicomte ayant déclaré nulle et non avenue la coutume plusieurs fois mentionnée, les deux parties se séparèrent en paix.
Cela fut fait à Thouars, dans la cour vicomtale de Thouars (apud Toarcium), devant les vassaux et officiers du vicomte Aymeri, sous forme écrite pour empêcher tout retour futur à cette coutume.
Un bel exemple de la résistance des grandes abbayes bénédictines aux abus seigneuriaux au début du XIIe siècle, et de l’évolution des mœurs vers l’abandon progressif du duel judiciaire dans ce genre d’affaires.
AYMERI VIII, VICOMTE DE THOUARS v. 1080 – 1127
Vicomte actif entre 1093 et 1127
Origine et famille
Aymeri VIII (Aimericus, Aimeri, Haimericus) appartient à l’une des plus puissantes lignées féodales du Poitou.
Parents :
Geoffroy II de Thouars († 1093)
Aliénor de Blois (ou une épouse du même rang, selon les auteurs)
Épouse : Amicie / Aimes / Aimée de Lusignan, fille d’Hugues IV de Lusignan.
Enfants connus :
Geoffroy IV
Guy de Thouars (futur époux de Constance de Bretagne)
2. Chronologie de son vicomté
1093 – Succession
À la mort de son père, Aymeri VIII devient vicomte de Thouars.
Il a probablement une vingtaine d’années.
✝ 3. Relations avec l’Église
Aymeri est bien documenté dans plusieurs actes où il apparaît :
✔ En conflit avec les abbayes
Notamment :
Saint-Aubin d’Angers (affaire du cheval ou des 100 sous pour la prise de fonction de l’abbé)
Saint-Laon de Thouars
Saint-Jouin-de-Marnes
Il exigeait parfois des "consuetudines" (droits seigneuriaux contestés) que les abbayes se refusaient à payer.
➡ L’épisode cité est parfaitement cohérent :
Le vicomte exige une redevance pour la prise de fonction de l’abbé Théodoric.
Il renonce finalement au duel judiciaire et abolit la coutume.
4. Son rôle politique dans le Poitou
Il agit dans un contexte complexe :
- autorités anglaises (duché d’Aquitaine sous les Plantagenêts)
- comtes de Poitiers et ducs d’Aquitaine
- voisins turbulents : Lusignan, Parthenay, Mauléon…
- Il apparaît dans plusieurs actes :
- aux côtés du comte de Poitiers-duc d’Aquitaine
- dans des arbitrages avec les familles féodales
Il est considéré comme l’un des plus puissants seigneurs Non-comtes de toute la région.
5. Relations avec les Lusignan
Aymeri VIII est proche des Lusignan :
par mariage, et parce que les familles Thouars–Lusignan s’allient souvent contre l’autorité ducale.
Cette alliance durable culminera au siècle suivant avec la révolte générale de 1173 contre Henri II Plantagenêt, menée par Aymeri IX.
6. Activité constructive et militaire
Bien qu'il n’existe pas de chroniques détaillant ses constructions, les historiens lui attribuent :
- des travaux sur le château de Thouars (surtout les enceintes)
- la réorganisation féodale autour de Bressuire, Argenton, Airvault, Terves
- défense renforcée sur l’axe Thouet – Bocage poitevin
Il a consolidé la puissance du vicomté avant son fils.
7. Mort vers 1127
Il disparaît des chartes cette année-là.
Il est probablement enterré à Saint-Laon de Thouars, nécropole traditionnelle des vicomtes.
Théodoric (ou Theodoricus, Teudericus, parfois francisé en Thierry) apparaît dans plusieurs actes angevins entre vers 1090 et 1115.
- Abbé du puissant monastère de Saint-Aubin d’Angers, maison royale fondée à l’époque mérovingienne.
- Figure importante sous le règne du comte Foulques IV le Réchin et des débuts de Foulques V.
- Intervient dans des chartes de confirmations, de donations, ou dans des litiges entre églises de l’Anjou et du Poitou.
- Son abbaye possède des biens et des droits jusque dans les marches du Poitou, ce qui explique des interactions avec les vicomtes de Thouars.
HAIMERICI VICECOMITIS TOARCU CUM THEODORICO S. ALBINI ABBATE CONTROUERCIA. « Notum fiat omnibus Christianis præsentibus et fu- turis, quod VicecomesToarcensium Haimericus nomine exigebat officialium suorum persuasione ab Abbate S. Albini Theodorico nomine, qui nouiter onus susceperat Abbatis, consuetudinem quamdam inauditam, et omni religioni contrariam : videlicet pro Abbatis mutatione et releuatione Abbatis, equum vnum centum solidorum, aut solidos centum. Dicebat enim, sicut illi fuerat suggestum à talium aucupibus lucrorum, quod quicumque nouiter crearetur Abbas in monasterio S. Albini prædictum pro sua ordinatione præiudicium solueretVicecomiti. Quod cùm predicto departe Vicecomitis nunciatum fuisset Abbati, peruidens et sibi et successoribus suis nocituram, si redderetur, hanc consuetudinem negauit soluere, quod intelligebat exigi peruersè. Unde factum est, ut ob hanc causam peteret Toarcium, vicecomitem adiret, paratus aut calidi ferri iudicio secundum legem monachorum per suum hominem probare, aut scuto et baculo iuxta legem sæcularium defendere, nunquam in Abbatia S. Albini fuisse istam, et iniustè exigi consuetudinem. Utrum fieret horum, Vicecomitis est iudicio relictum. Clinique ille duellum potiùs elegiset, obtulit Abbas hominem S. Albini, qui et sacramentum faceret, et sacramento fidem brachio daret. Interea Vicecomitis optimales, quàm immaniter hæc consuetudo omni Christianitatis profession!, et precipue monastico ordini possit officere, perpendentes, simulque Vicecomiti, quod contra Deum et Sanctos eius et animam faceret, protestantes, injuslum proclamabant esse pro tam iniqua bellum fieri consuetudine. Ipse quoque Vicecomes, ut homo prudens et nobilis, et bene morigeratus, licet juuenis, sentiens in periculum animæ suæ pugnam istam, uter pugnantium vinceretur, vergere, qua aut suum aut Sancti cogeret hominem fortassis occidi : consilio inito cum fidelibus suis, pro anima patris sui iam pridem defuncti, cuius ipso die anniuersaria voluebatur dies; nec non et suæ quotidie perielitantis sainte ; et ut Abbasibi, uxorique suæ, et fratribus societatem daret beneficii congregalionis S. Albini, remisit pugnam, remisit et consuetudinem : et ut nullus post hac suæ vel ditionis vel parentelæ hanc valeal exigere, notitiam hujus rei scribi præcepit, quam fratres suos, Gauffridum videlicet et Rodulfum, nec non et milites, qui hanc consuetudinem de illo in feudum reclamabant, Guillemum scilicet et Americum Præpositum, auctoramento gratuito firmare persuasit. Data igitur ab Abbate beneficii societate, et irrita facta à Vicecomite sæpe dicta consuetudine, ab utraque parte discessuin est in pace. Facta sunt hæc apud Toarcium in curia Vicecomitis Haimerici, etc.