1130 Guillaume X d’Aquitaine, comte de Poitou, qui tenait pour Anaclet, persécuta les moines de Saint-Jean-d'Angély qui s'étaient prononcés pour Innocent II.
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Le schisme qui éclata en 1130 dans l'Eglise romaine et qui mit aux prises un pape et un anti-pape, Innocent II et Anaclet II, eut sa répercussion dans le monastère de Saint-Jean- d'Angély.
Guillaume, comte de Poitou, qui tenait pour Anaclet, persécuta les moines de Saint-Jean-d'Angély qui s'étaient prononcés pour Innocent II.
« Il entra à main armée dans leur église le jour qu'on célébrait la nativité de Saint-Jean-Baptiste ; il interrompit brusquement les religieux et s'empara des offrandes faites à l'autel et des vases sacrés ».
Quel Guillaume de Poitiers ?
L’épisode se déroule en 1130, au moment du schisme Innocent II vs Anaclet II.
Le comte de Poitou est alors :
Guillaume X d’Aquitaine (1126–1137)
— fils de Guillaume IX le Troubadour
— père d’Aliénor d’Aquitaine
— fidèle d’Anaclet II dans les premières années du schisme
C’est un détail important car Guillaume X passera plus tard du côté d’Innocent II, notamment sous l’influence de saint Bernard de Clairvaux.
2. Contexte de l’incident à Saint-Jean-d’Angély
En 1130 :
- Les moines de Saint-Jean-d’Angély se rallient à Innocent II.
- Guillaume X, partisans d’Anaclet II, les considère comme rebelles.
- Il envahit l’abbaye, le jour de la Nativité de saint Jean-Baptiste (24 juin).
- Il pille :
- les offrandes
- les vases sacrés
- Il interrompt la messe.
C’est l’un des épisodes les plus graves de la crise entre Guillaume X et le clergé poitevin.
3. La pénitence publique de Guillaume X
L’extrait latin décrit une scène spectaculaire, caractéristique des pénitences publiques du XIIᵉ siècle :
- Guillaume se reconnaît coupable en chapitre, devant tous les moines.
- Il sort pieds nus, tenant des verges en signe de pénitence.
- Il marche jusqu’à l’autel contenant la relique de la tête de saint Jean-Baptiste.
- Là, il se prosterne face contre terre.
- Il reconnaît son crime devant les moines, ses barons, et la relique du saint.
- Il dépose sur l’autel la charte du don par laquelle il répare son forfait.
Ce type de cérémonie rappelle la pénitence d’Henri IV à Canossa (1077).
Don fait par Guillaume de Poitiers au monastère de Saint-Jean- d’Angély en réparation d’une injure faite aux moines. Hoc donum feci pro invasione quam feceram in ipsâ ecclesiâ in die qua nativitas B. Joannis Baptistæ celebratur, quia invaseram monachos célébrantes diem festum in ipsâ ecclesiâ et oblationes ipsius ecclesiæ in proprios usus redegeram; undè culpabilem et reum in ipso capitule ubi hoc donum feci me coram omnibus monachis assedentibus reddidi. Et egrediens a capitulo coram ipsis et baronibus meis nudis pedibus satisfaciens et virgas in manibus tenons, usquè ante altare super que caput præcursoris erat, humiliter deveni; etibi ante præcursoris capul humi projeclus pro his facinoribus, culpabilem et reum me cognovi; et per hoc pergamenum hoc donum sicut jàm suprà dictum est, suprà altare B. Joannis posui....
Voici une traduction précise, puis une explication historique complète de ce texte remarquable : un acte de pénitence publique fait par Guillaume comte de Poitiers / duc d’Aquitaine, après avoir commis un sacrilège à l’encontre du monastère de Saint-Jean-d’Angély.
**« J’ai fait ce don en réparation de l’invasion que j’avais commise dans cette église, le jour où l’on célèbre la Nativité du bienheureux Jean-Baptiste, parce que j’avais fait irruption contre les moines qui célébraient ce jour de fête dans cette église même, et que j’avais détourné à mon profit les offrandes de cette église.
C’est pourquoi, coupable et fautif, dans le chapitre même où je fis ce don, je me suis déclaré tel devant tous les moines qui y étaient assis.
Et, sortant du chapitre devant eux et mes barons, les pieds nus en signe de satisfaction, tenant des verges dans mes mains, je m’avançai jusqu’à l’autel où reposait la tête du Précurseur (Jean-Baptiste).
Et là, devant la tête du Précurseur, prosterné à terre, pour ces crimes, je me suis reconnu coupable et fautif ; et par ce parchemin, j’ai déposé ce don, comme il a été dit plus haut, sur l’autel du Bienheureux Jean. »**
Ce texte décrit un rituel de pénitence publique, extrêmement rare à être conservé aussi précisément. Il met en scène un duc d’Aquitaine
Le crime avoué :
✔ violence contre des moines pendant la messe
✔ appropriation sacrilège des offrandes
✔ profanation le jour de la Saint-Jean (24 juin)
✔ invasion de l’église avec ses hommes
Le texte insiste sur la gravité du sacrilège (invasio, facinora).
Nous avons ici les éléments complets d’une pénitence féodale publique, modèle du genre :
Le duc se reconnaît reus et culpabilis,
formule juridique extrêmement forte.
Signe d’humilité et d’expiation.
Les verges servent :
- soit à indiquer la soumission,
- soit à se faire frapper symboliquement,
- soit à les déposer sur l’autel comme signe de rachat.
Symbolique proche de Canossa (Henri IV face au pape).
Il traverse le monastère « coram monachis et baronibus meis ».
La tête de saint Jean-Baptiste était à Saint-Jean-d’Angély, relique majeure attirant les foules.
Le duc reconnaît sa faute devant le saint lui-même.
Geste solennel signifiant :
- la restitution,
- la réparation matérielle,
- la sanction acceptée.
Parce que Guillaume avait commis :
- un sacrilège public
- contre un monastère prestigieux
- devant témoins
- pendant une fête majeure
- et pour des motifs « cupides »
La pression sociale, religieuse et politique obligeait le duc à une réparation exemplaire.
Cela servait de :
✔ apaisement de la colère du saint,
✔ évitement d’une excommunication,
✔ restauration de la paix publique,
✔ réconciliation avec les abbayes (puissantes en Aquitaine).
Ensuite la réconciliation se fit, et le comte de Poitou répara par des largesses considérables le scandale qu'il avait causé ;
Le don réparateur
Guillaume cède :
- les maisons,
- le palais,
- les emplacements qu’il possède en face de l’abbaye,
- ainsi que les coutumes, devoirs, privilèges et prérogatives qu'il avait audit lieu, aussi bien que le droit d'asile
C’est un acte majeur de restauration du prestige de l’abbaye.
L’abbaye avait été détruite plusieurs fois :
- en 875 par les Vikings,
- au XIᵉ siècle reconstruction clunisienne (XIᵉ–XIIᵉ s.).
Vers 1130 :
- Les nouveaux bâtiments clunisiens sont en plein essor.
- On est encore dans la grande campagne romane de Saint-Jean-d’Angély (XIᵉ–XIIᵉ siècle), dont subsiste notamment la grande façade occidentale (reconstruite plus tard mais dans l’esprit roman charentais).
L’agression comtale et la pénitence publique :
- montrent la fermeté clunisienne en Saintonge,
- illustrent la puissance des moines dans le paysage politique,
- soulignent les tensions entre pouvoir religieux et seigneurs territoriaux à l’époque du schisme.
Cet épisode devint célèbre, souvent cité dans les chroniques monastiques pour démontrer :
- la sainteté du lieu,
- le pouvoir de la relique du Baptiste,
- et l’humiliation d’un des princes les plus puissants d’Aquitaine.
==> L’Abbaye de la Grâce-Dieu de Benon ( Guillaume X d'Aquitaine, Bernard de Clairvaux)