(1000–1150) L’âge des grands défrichements : Les villages créés dans les forêts et sur les terres désertes
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Les villages du Poitou naissent dans les forêts
Les Fosses, Lezay, Exoudun, Melle — tout ce secteur entre les vallées du Lambon et de la Dive — était :
- très boisé au XIᵉ siècle,
- peu habité,
- parsemé de novalia, brulae, essarts,
- sous la mouvance de :
- l’évêque de Poitiers,
- Saint-Maixent,
- les Lusignan.
Le texte résume parfaitement ce que les historiens appellent l’âge des grands défrichements (1000–1150), période cruciale où :
- la population augmente rapidement,
- les anciennes terres cultivées ne suffisent plus,
- les forêts redeviennent la frontière à conquérir,
- l’Église et les seigneurs encouragent les essarts, car défricher = créer richesse = percevoir des redevances.
Les forêts : un réservoir de vie et de sécurité
Pour les paysans du XIᵉ siècle :
- le bois est chauffage, construction,
- le taillis brûlé fertilise immédiatement les sols,
- la forêt fournit fruits, miel, chasse,
- surtout : la glandée pour les porcs, fondamentale dans l’alimentation.
Et les forêts offrent protection :
- contre les chevaliers pillards,
- contre les bandes armées,
- contre la misère.
➡ C’est dans ces forêts que naissent les villages nouveaux (villae novae, nove villae, essarts, brulae, brulencii).
Citez une des plus belles chartes du Poitou médiéval, tirée du Cartulaire de Sainte-Gemme.
Elle résume tout le mécanisme des fondations villageoises dans la forêt :
✦ 2.1 La terre donnée est “stérile” — donc une forêt ou une friche
Guillaume IX dit :
« Haec terra… sterilis sine cultoribus. »
“Cette terre que je vous donne est stérile, sans cultivateurs.”
Cela signifie :
➡ pas un village,
➡ probablement une forêt du Falto (Faltus, Fausse-Forêt),
➡ ou un desertum, une terre déserte.
✦ 2.2 Le prieuré ne veut pas d’habitants — pour une raison capitale
Les moines répondent :
« Praepositi vestri et forestarii eos assidue vexarent. »
“Vos prévôts et vos forestiers les tourmenteraient continuellement.”
C’est la clé du système féodal dans les forêts :
- les prévôts exigent des redevances,
- les forestiers surveillent les usages (paisson, coupe, défrichement),
- les essarteurs sont exposés à des conflits permanents.
➡ Les moines refusent des habitants car ils ne veulent pas subir la justice seigneuriale des agents du comte.
Le sol fertile de la France a été conquis presque tout entier sur les forêts. On peut aller plus loin et dire qu'il en a été de même pour l'emplacement de beaucoup de nos villes et de la plupart de nos villages.
Quand les Romains pénétrèrent en Gaule, ils y trouvèrent ces immenses forêts au fond desquelles les druides célébraient leurs mystères sanglants.
Les trois siècles de prospérité qui suivirent la conquête romaine firent de larges et lumineuses trouées dans cette épaisse masse de verdure.
Derrière l'agriculture qui défriche, le commerce fonde des villes et la forêt de toute part s'entame ou se morcelle.
Mais qu'étaient ces efforts au regard des espaces infinis que recouvraient les bois?
Ne furent-ils pas interrompus, du reste, et stérilisés trop tôt par l'anarchie impériale, par les invasions barbares?
Les campagnes de nouveau se dépeuplent, leurs habitants en révolte et en fuite ne songent plus à s'attaquer aux bois; ils leur demandent un asile.
Les invasions germaniques et sarrazines, normandes et hongroises, puis les guerres privées, en détruisant la culture, font renaître les halliers qu'elle avait extirpés.
Si l'extension prodigieuse des forêts au dixième et au onzième siècle ne saurait nous surprendre', nous étonnerons-nous davantage que leur appropriation privée fût encore à ses débuts?
Chez les nations primitives dont la population peu dense, et plus nomade que fixe, trouve dans les bois ce qui est nécessaire à ses besoins premiers, l'abri, le fruit sauvage, le gibier, l'on ne conçoit pas que la forêt puisse ne pas être à tous.
Comment lui assigner des limites, puisqu'elle s'étend plus loin que l'homme ne peut régulièrement pénétrer, et comment en détacher des parcelles puisque l'aménagement et la culture forestière sont également ignorés ?
Et puis un respect religieux protège l'intégrité des grands bois.
Il s'éveille dans l'âme humaine, en face de ces profondeurs aussi insondables que la voûte céleste ou les abîmes de l'Océan, un sentiment de vénération et d'horreur sacrée.
Les religions primitives en sont comme imprégnées, et les légendes poétiques en ont jusqu'à nous transmis les lointaines vibrations.
La forêt reste donc hors du commerce comme l'air que l'homme respire, comme l'eau où chacun peut puiser, comme le temple où il adore ses dieux.
Telle nous apparaît encore à beaucoup d'égards la conception des Germains alors qu'ils viennent s'établir en Gaule, et cette conception elle n'avait pas entièrement disparu au onzième siècle.
Les seigneurs, dans le début, ne prétendaient pas à la propriété des forêts, mais à l'imposition de certaines redevances sur tous ceux qui par la paisson, le pacage, la coupe de bois, le défrichement, en tiraient parti, de père en fils, depuis un temps immémorial.
C'était au nom de leur droit de souveraineté, légitime ou usurpé, qu'ils levaient ces redevances, ce n'était pas à titre de propriétaire.
La propriété de la forêt ne sortit pour eux qu'indirectement, et par une marche graduelle, de leur souveraineté.
La principale étape fut franchie quand les seigneurs mirent, en vertu de leur ban, les forêts en défens, les soustrayèrent à la jouissance commune, non seulement pour s'assurer le droit de chasse, seul but qu'à ma connaissance les historiens ont assigné aux garennes; mais aussi pour monopoliser les droits d'usage à leur profit ou au profit des vassaux et des corps religieux qu'ils voulaient avantager.
Paisson, parcours, coupe, défriche ment, etc., tout était interdit alors aux anciens usagers; la forêt était retirée du domaine public; elle entrait dans le domaine privé.
Le droit de défricher surtout nous intéresse ici.
C'est grâce à lui que des villages purent être créés en grand nombre.
Un chroniqueur du onzième siècle déclare que deux éléments sont indispensables à la fondation d'un monastère ; l'eau et la forêt.
Ils ne l'étaient pas moins à la fondation des villages.
Un village, sans doute, pouvait s'établir ou se former sur les terres désertes, si abondantes encore au onzième siècle et qui, elles aussi, dans beaucoup de régions, étaient des res nullius accessibles au premier occupante sauf les règlements que pouvait faire le seigneur territoriale.
Mais l'événement semble avoir été rare.
Aussi quelle différence dans les avantages offerts :
En rase campagne, le paysan était exposé presque sans merci à l'inclémence des saisons et aux déprédations des gens de guerre, il était privé d'une infinité de ressources et de moyens de subsistance que la forêt procurait à ses hôtes.
Elle les protégeait contre le froid, le vent et l'ennemi, elle leur livrait un sol rapidement fertilisable par l'écobuage, la combustion des taillis et des souches.
L'abondance des sources et la fraîcheur des futaies faisaient naître des prairies naturelles excellentes.
Le bois de charpente nécessaire à la construction des maisons était fourni par le défrichement; le bois de chauffage et la feuillée, le miel, le fruit sauvage et le gibier, enfin la glandée pour les porcs (ressource fondamentale du paysan), par la forêt restée debout.
Attirées par ces avantages, des colonies de nomades, hospites, se fixaient librement dans les forêts non mises en défense, ou s'établissaient dans les autres, avec le consentement des seigneurs locaux, à charge de redevances et de services convenus.
Le village se créait alors de lui-même; il était vraiment fondé par l'initiative de ses habitants.
1. Les paysans : les défricheurs principaux
Ce sont eux qui abattent les arbres, brûlent les sous-bois, retournent la terre.
Habitants des villages anciens qui veulent gagner de nouvelles parcelles :
- ils agrandissent les finages,
- créent des clairières proches,
- élargissent les lisières forestières.
Ce sont les pionniers installés volontairement sur des terres vierges, souvent attirés par des avantages :
- faibles redevances au début,
- liberté relative,
- promesse d’un droit héréditaire sur la terre défrichée.
Ils viennent parfois de très loin : Poitou → Berry, Bretagne → Anjou, Normandie → Maine, etc.
Les seigneurs libèrent parfois des serfs pour les installer sur des terres neuves.
Ils deviennent alors des tenanciers libres de ces nouvelles parcelles.
Ils ne défrichent pas eux-mêmes, mais :
- autorisent le défrichement,
- tracent le futur village (lots réguliers),
- promettent des allègements fiscaux pour attirer les colons,
- fournissent parfois l’outillage (haches, boeufs),
- assurent la protection militaire.
Le défrichement augmente leurs revenus :
- cens,
- banalités,
- lods et ventes,
- corvées,
- nouveaux habitants dépendants.
Les moines ne sont pas les bûcherons, mais ils sont souvent les initiateurs de grandes opérations.
- organiser les chantiers,
- aménager (fossés, digues, canaux, moulins),
- mettre au point des techniques (assèchement, drainage),
- diriger les frères convers et les équipes paysannes.
Ce sont des religieux non clercs, spécialisés dans le travail manuel.
→ Eux participent parfois directement au défrichement et aux travaux d’aménagement.
Les abbayes importantes dans le défrichement :
- Cluny (village planifiés, essartages)
- Cîteaux (immenses granges monastiques, drainage des sols)
- les abbayes de la Loire,
- Saint-Michel-en-l’Herm, Maillezais, Saint-Florent de Saumur, etc.
Dans certains cas, ce sont des communautés entières qui s’unissent pour :
- défricher un “commun”,
- ouvrir de nouveaux champs,
- créer un hameau satellite.
C’est l’origine de nombreux écarts, villages doubles ou faubourgs ruraux.
Dans quelques régions (Lorraine, Empire, péninsule Ibérique), des entrepreneurs laïcs dirigent des équipes de défricheurs professionnels :
- cabanes mobiles,
- outils communs,
- travail saisonnier.
Ils sont rémunérés par les seigneurs pour ouvrir les terres.
→ On les appelle parfois "essarteurs".
Dans beaucoup de cas, les défrichements résultent d’une alliance entre :
- un seigneur laïc,
- un monastère,
- l’évêque local.
On partage les revenus et on fond les villages neufs.
C’est très courant dans le Poitou, l’Anjou, le Berry et l’Aquitaine.