Rabelais et Glénay
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François Rabelais fait une allusion directe à Glénay (commune des Deux-Sèvres, près de Thouars) dans le Cinquième Livre de Pantagruel (chapitre de l’Isle Sonnante).
Le personnage
L’ermite qui accueille Pantagruel et ses compagnons s’appelle Braguibus.
Rabelais précise qu’il est « natif de Glenay ».
Voici le passage :
« Là trouvasmes un petit bonhomme hermite nommé Braguibus, natif de Glenay, lequel nous donna pleine instruction de toute la sonnerie, et nous festoya d’une estrange façon. »
Pourquoi cette mention ?
- Glénay est un petit village poitevin, situé entre Thouars, Bressuire et Airvault.
- Rabelais, qui a vécu en Poitou (notamment à Fontenay-le-Comte chez les Franciscains, puis en relation avec l’évêque de Maillezais), connaissait bien la région.
- Il aime placer dans ses récits des noms de localités réelles et parfois obscures du Poitou et de la Touraine, souvent pour le plaisir du lecteur local ou pour ancrer le fantastique dans le réel.
Note
Le Cinquième Livre est posthume (publié en 1564) et son authenticité est discutée par les spécialistes.
Cependant, la mention de Glénay apparaît dans les éditions et est traditionnellement attribuée à Rabelais (ou à son cercle immédiat).
Ainsi, Glénay doit sa petite célébrité littéraire à ce « petit bonhomme hermite » nommé Braguibus, natif du lieu
Le passage met en scène Pantagruel, Panurge, Frère Jean et Épistémon arrivant près de l'Isle Sonnante. Le vacarme des cloches et des instruments est d'abord comparé à plusieurs phénomènes extraordinaires de l'Antiquité : Dodone, l'Heptaphone, le colosse de Memnon et les bruits associés à Lipari.
« Nous doubtions que feust Dodone avecques ses chauderons, ou le Porticque dit Heptaphone en Olympie, ou bien le bruit sempiternel du colosse erigé sus la sepulture de Memnon en Thebes d'Egypte, ou les tintamarres que jadis on oyoit autour d'un sepulcre en l'isle Lipara, l'une des Eolides ; mais la chorographie n'y consentoit.
« Je doute, dist Pantagruel, que là quelque compaignie d'abeilles ayent commancé prendre vol en l'air, pour lesquelles revocquer le voisinage faict ce triballement de poilles, chaudrons, bassins, cymbales corybantiques de Cybele, mere grande des Dieux. Entendons. »
Approchans davantage, entendismes, entre la perpetuelle sonnerie des cloches, chant infatigable des hommes là residens, comme estoit nostre advis.
Ce fut la cause pourquoy, avant que aborder en l'Isle Sonnante, Pantagruel fut d'opinion que descendissions avecq' nostre esquif en un petit roc auprès duquel recognoissions un hermitage et quelque petit jardinet.
Là trouvasmes un petit bon homme hermite nommé Braguibus natif de Glenay, lequel nous donna pleine instruction de toute la sonnerie, et nous festoya d'une estrange façon. Il nous fist quatre jours consequens jeusner, affermant qu'en l'Isle Sonnante autrement receus ne serions, parce que lors estoit le jeusne de Quatre- Temps.
« Je n'entends point, dit Panurge cest enigme; ce seroit plustost le temps des quatre vens, car, jeusnant, ne sommes farcis que de vent. Et quoy, n'avez vous icy autre passetemps que de jeusner? Me semble qu'il est bien maigre; nous nous passerions bien de tant de festes du palais. — En mon Donat, dit frere Jehan, je ne trouve que trois temps, prétérit, pré- sent et futur; icy le quatriesme doit estre pour le vin du valet. — Il est, dit Epistemon, aorist yssu de prétérit tresimparfaict des Grecs et des Latins, en temps garré et bigarré receu. Patience, disent les ladres. — Il est, dit l'hermite, fatal ainsi comme je vous l'ay dit ; qui contredit est heretique, et ne luy fault rien que le feu. — Sans faulte, Pater, dit Panurge, estant sur mer, je crains beaucoup plus estre mouillé que chauffé, et estre noyé que bruslé.
« Bien, jeusnons, de par Dieu; mais j'ay par si long-temps jeusné que les jeusnes m'ont sappé toute la chair, et crains beaucoup qu'en fin les bastions de mon corps viennent en descadence. Autre peur ay-je d'avantage, c'est de vous fascher en jeusnant, car je n'y sçay rien, et y ay mauvaise grâce, comme plusieurs m'ont affermé, et je les croy; de ma part, dy-je, bien peu me soucie de jeusner; il n'est chose tant facile et tant à main ; bien plus me soucie de ne jeusner point à l'advenir, car là il fault avoir dequoy drapper et dequoy mettre au moulin. Jeusnons, de par Dieu, puisqu'entrez sommes és feries esuriales, ja longtemps a que ne les recognoissois.
— Et si jeusner faut, dit Pantagruel, expediant aultre n'y est, fors nous en despecher comme d'un mauvais chemin. Aussi bien veux-je un peu visiter mes papiers, et entendre si l'estude marine est aussi bonne comme la terrienne, pource que Platon, voulant descripre un homme niais, imperit et ignorant, le compare à gens nourris en mer dedans les navires, comme nous dirions à gens nourris dedans un baril, qui onques ne regardèrent que par un trou. »
Nos jeusnes furent terribles et bien espouventables, car le premier jour nous jeusnasmes à battons rompus, le second à espées rabatues, le tiers à fer esmoulu, le quart à feu et à sang. Telle estoit l'ordonnance des fées. »
Le nom n'est probablement pas choisi au hasard. Rabelais utilise ici un nom propre qui évoque fortement son environnement poitevin et les personnages locaux.
Le mot braguibus apparaît également dans le vocabulaire ancien avec une connotation liée à bragard/braguard, c'est-à-dire quelqu'un de fier, élégant, voire prétentieux. Mais dans le passage du Quart Livre, Rabelais en fait surtout le nom comique d'un ermite originaire de Glénay.
Cela donne donc une représentation littéraire très ancienne de Glénay, dans laquelle le village est suffisamment identifiable pour servir de patrie à un personnage rabelaisien.
Il faut toutefois éviter d'écrire que Rabelais décrit un véritable ermite historique de Glénay.
Braguibus est un personnage littéraire. Rabelais ne nous donne pas ici un témoignage documentaire sur un ermite ayant réellement vécu à Glénay.
En revanche, le fait que Rabelais précise « natif de Glenay » est historiquement intéressant : cela signifie que Glénay constituait pour son lectorat un toponyme identifiable, suffisamment connu pour être utilisé comme origine géographique d'un personnage.
Distance entre le Château de Glénay, 79330 Glénay et Musée Rabelais, La Devinière (maison natale de Rabelais), 37500 Seuilly par Curçay sur Dive est de 51 klm
Rabelais naît vers 1494 et écrit son œuvre pendant la première moitié du XVIe siècle. Or, à cette époque : Glénay appartient à Madeleine de Beaumont / Merlin de Saint-Gelais.
Et il existe un lien particulièrement remarquable avec le monde de Rabelais : Merlin de Saint-Gelais est un homme de la cour de Louis XII et François Ier, tandis que la famille de Beaumont de Glénay est elle-même liée aux milieux de la noblesse poitevine. Le ministère de la Culture souligne d'ailleurs que les Beaumont de Glénay étaient une famille puissante du Poitou liée à la Cour.
Un document de 1540 est d'ailleurs particulièrement intéressant : il mentionne Madeleine de Beaumont, dame de Glénay et femme de Merlin de Saint-Gelais, à propos de la chapellenie Sainte-Marguerite de Glénay.