Le Lisez-moi historique : Jacques Cartier et Pantagruel de Rabelais
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La littérature fit un sort aux expéditions canadiennes de Jacques Cartier et de ses premières émules.
Mais qui reconnaîtrait dans Les Navigations de Pantagruel le reflet de celles de Jacques Cartier et de Jean Alfonse!
Le Bref récit de l'un avait été édité en 1545; la Cosmographie de l'autre avait été achevée l'année précédente à La Rochelle; c'est en 1548 que Rabelais faisait paraître la première édition de son ouvrage, où figuraient les pérégrinations des Pantagruel, à la recherche de l'oracle de la Dive Bouteille. Aurait-il été jusqu'à prendre aux Malouins le nom du père; de son héros ?
Dans les archives de Saint-Malo figure en effet, dès 1542, un «Guillaume autrement dit Jehan Gargantua. » Et quand on voit mentionner, dans un autre acte, le « capitaine Jacques Gantier et aultres bons biberons», on a quelque raison de croire qu'ils sacrifiaient à la Dive Bouteille.
Lisez Rabelais : Gargantua était venu au port de « Thalasse près Sammalo », --le Talard malouin, —- pour assister à rembarquement de son fils.
Pantagruel emmenait comme guides Jamet Brayer, « pilot principal », et Xenomanes, « le grand voyaigeur et traverseur de voyes périlleuses, auteur d'une grande et universelle Hydrographie », venu du pays de Lauternois, L'un, l'homme aux braies que figure la carte de Vallard et dont le père s'appelait Jamet, n'était autre que Jacques Cartier ; Rabelais aurait appris de lui « les termes de marine pour en chamarrer ses bouffonnesques lucianismes et impies épicuréismes », selon la pit-f toresque expression de l'historien malpuin Jacques Doremet, né peu d'années après la mort de son illustre compatriote.
L'autre, Xenomanes, n'était étranger que par sa femme. C'était le héros des Voyages - adventureux et l'auteur d'une Cosmographie réputée.
Jean Fonteneau, dit Alfonso de Saintonge : le pays de Lanternois était son port -d'attache, La Rochelle dont la tour de la Lanterne commandait l'entrée, et où Pantagruel avait commencé son apprentissage maritime.
Le départ de Saint-Malo n'est point sans évoquer la scène touchante consignée par Jacques Cartier : « Là, Pantagruel fit une briefve et saincte exhortation sus l'argument de navigation- Laquelle finie, fut hault et clair faicte prière à Dieu, oyans et entendans tous les bourgeois et citadins de Thalasse, qui estoient sus le môle accouruz pour voir l'embarquernent;
Après l'oraison, fut mélodieusement chanté le psaume du sainct roy David, lequel commence : Quand Israël hors d'Egypte sorti. »
C'est un vers de la traduction des Psaumes par Clément Marot ; et nous avons vu que Marot devait partir comme moralisateur avec les chaînes des condamnés à la déportation.
Ici, Rabelais note un détail vécu : le cantique achevé, auquel les Thalassiens s'étaient unis en choeur, des tables furent dressées sur les tillacs ; des victuailles et des vins arrivèrent de la ville; et dés libations, ou l'on voyait un excellent remède contre le mal de mer, précédèrent l'appareillage.
Voilà Pantagruel parti. Mais, en mer, un calme survient, « Nous ne voguions que par les valentiennes, changeans de tribord en babort, et de babort en tribord, quoy qu’on eust es voiles adjoinct les bonnettes traîneresses. Et estions tous pensifz, matagrabolisés, sesolfiéz et faschéz, sans mot dire les uns aux aultres, Pantagruel tenant un Hélipdore grec en main, sus un transpotin, au bout des escoutilles, sommeillait.Telle estoit sa coustume, que trop mieulx par livre dormoit que par cœur. Epistemon regardoit par son astrolabe en quelle élévation nous estoit le pole. Frère Jean s'estoit en la cuisine transporté, et en l'ascendent des broches et horoscope des fricassées consydéroit quelle heure lors pouvoit estre.,, Xenomanes, avec des jectz d'esmerillon, rapetassoit une vieille lanterne (un fanal de poupe). Eusthenes, sus une longue coulevrine, jouoit des doigtz comme si feust un monochordion »
Arrivé de l'autre côté de l'Océan, Pantagruel lâche un pigeon voyageur, un gozal, dont il a emmailloté la patte d'un taffetas blanc, pour annoncer à Gargantua l'heureuse issue du voyage : singulier presseutiment, comme le fait observer M, Abel Lefranc, d'un usage pratiqué de nos jours par les transatlantiques français dans les parages de Terre-Neuve.
Pantagruel arrive à l'île de Medamothi, « belle à l'oeil et plaisante à cause du grand nombre des phares et haltes tours marbrines desquelles tout le circuit estait orné et qui n'estoit moins grand que Canada ».
M. Lefranc pense que cette description a pour origine le spectacle prestigieux qu'offrit à Jacques Cartier la baie des Châteaux avec ses rochers, ses îlots et ses icebergs.
Mais qu'aperçoivent Pantagruel et ses compagnons ? « Un grand et monstrueux physetère venant droict vers eux, enlevé plus hault que les hunes des naufz et jettant eaux de la gueule en l'air devant soy, comme si fust une grosse rivière tombante de quelque montaigne. » Le physetère- Pline et Olaus Magnus nous l'apprennent — n'est autre chose que la baleine. Mais une carte de Desceliers en fait un monstre redoutable, cornu et grinçant des dents. Ainsi s'explique l'ordre de bataille adopté par Pantagruel, sa flotte formée en « ygrégeois, telle que vous voyez observée par les grues en leur vol », les trompettes sonnant le branle-bas, « le guare-serre », et Pantagruel jouant du harpon jusqu'à ce que le monstre ait les deux mâchoires enclouées et les yeux crevés. Le physetère, mourant, se retourne sur le ventre et est traîné sur l'île Farouche pour livrer aux dépeceurs la graisse de ses rognons.
Inspiré par Jean Alfonso ou Jacques Cartier, Rabelais, ici encore, a une note juste. Dans le golfe du Saint-Laurent, il y a une baleine d'une exceptionnelle vigueur, qu'on appelle aujourd'hui Sulphur bottomed, «le ventre soufré ».
Parmi les chasseurs les plus acharnés à la poursuite des baleines étaient les marins de La Rochelle.
Et voici que Pantagruel voit surgir une « nauf Lanternière », c'est-à-dire une nef de La Rochelle, telle que Jacques Cartier en avait rencontré dans les parages désolés de « la terre de Caïn » du Labrador, non loin de l'île des Démons.
De l'impression profonde que produisit dans la littérature l'île des Démons, on peut juger par le tableau que dresse Rabelais de l'une des Sporades de l'Océan, «habitation des démons et héros, lesquelz sont devenuz vieulx. Au trespas d'un chascuns; d'iceulx, ordinairement oyons nous par la forest grandes et pitoyables lamentations, et voyons en terres pestes, vimères et afflictions, en l'air troublemens et ténèbres, en mer tempeste et fortunal ». Et de I-île des Macréons, dont l'île des Démons était le prototype, Rabelais faisait le domicile de pauvres dieux déchus dont les religions étaient mortes et qui s'étaient retirés pour achever dans l'oubli leur temps d'épreuve.
Mais Thevet s'élevait énergiquement contre le ridicule que jetait Rabelais sur l'île des Démons. « Que je veuille permettre aux Panurgiques grabeleurs, disait-il, de pantagruéliser en leur barragouin de ces voix gelées qu'ils font à crédit gringotter dans tuyaux glacés par ces phantastiques démens, je m'en garderay bien. Ains me tiendrai au pilier de la vérité. » Et il faisait appel, je l'ai dit plus haut, au témoigange des pilotes pour expliquer, par l'acoustique, l'origine de ces bruits diaboliques.
Où-allait Pantagruel? — Comme Jacques Cartier, « au Cathay en Indie supérieure », où l'on situait l'oracle de la Dive Bacbuc. Au lieu de «faire navigation énorme, passans la ceinture ardente et le cap de Bona Speranza », il gardait « la veue et guide de l'Aisseuil septentrional », c'est-à-dire de l'étoile polaire ; suivant « au plus près le parallèle de ladicte Indie, il gyra aurour d'iceliuy pôle par Occident ».
Là encore, Pantagruel, se faisait l'écho de Jacques Cartier. Depuis qu'il avait reçu le 31 octobre 1533, de l'amiral Chabot, l'a mission de « trouver par le nord le passage au Cathay », le Malouin n'avait cessé de s'attacher à la découverte « d'une grande abréviation, tant pour le temps que pour le chemyn », de la route d'Extrême-Orient. Il pensait accéder rapidement aux pays des épices et de la soie par la mer glaciale du Nord, qu'il supposait praticable pendant trois mois de l'année ; ce sont les termes mêmes d'une lettre que l'ambassadeur anglais Wallop écrivait, le 26 janvier 1541, au roi Henri VIII.
Xenomanes — Jean Alfonse — était pénétré de la même-idée. Et c'est lui que vise Rabelais lors de l'épisode des Andouilles. Xenomanes évoque le voyage qu'il a fait, six ans auparavant, dans les mers du Nord-Ouest, c'est-à-dire en 1542, — car Rabelais écrit en 1548, — ce qui correspond à la date où il guidait l'expédition de Roberval. Et Alfonso, en notant dans sa Cosmographie que le Saguenay, enclos entre de hautes montagnes, s'élargissait en amont, ajoutait : « Semble que ce soit un bras de mer, pour raison de quoy j'estime que ceste mer va à la mer Pacifique ou bien à la mer de Cathay. »
De l'intérêt que Rabelais avait manifesté pour leur rude existence et pour leurs découvertes, les marins se montrèrent reconnaissants.
Ils donnèrent le nom de Pantagruel à l'un de leurs meilleurs navires ; et Pantagruel eut l'honneur de seconder en 1559 la reprise de Calais, qui, depuis deux siècles, était au pouvoir de l'Angleterre.
CHARLES DE LA RONCIÈRE.
(Extrait de : Jacques Cartier, Plon, édit.)
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LE VERITABLE NOM ET LA PATRIE D'ALFONSE
La première question que nous ayons à examiner, est celle de savoir quel était le véritable nom d'Alfonse et quelle était sa patrie.
Notre pilote n'est connu que sous le nom de Jean Alfonse de Saintonge, que d'aucuns ont transformé en Jean Alfonse, saintongeais.
Jean de Marnef (1) nous apprend que Jean Alfonse de Saintonge naquit « au pays de Saintonge, près de la ville de Cognac. »
Cognac faisant partie de la Saintonge, rien de plus naturel qu'Alfonse fût qualifié de Saintongeais. Pierre Margry estime toutefois avec raison que ce nom de Saintonge, près de Cognac, ne désigne pas la province, mais une localité nommée Saintonge, placée dans la commune de Saint-Même, canton de Segonzac, arrondissement de Cognac (Charente).
Là est certainement la vérité. Jean de Marnef avait dû être très bien renseigné sur ce point par Melin de Saint-Gelays qui était fils naturel d'Octavien de Saint-Gelays, évêque d'Angoulême. Octavien lui-même était né près de Cognac (2).
Nous avons établi, dans une étude précédente (3), que le nom d'Alfonse n'était qu'un surnom emprunté probablement au nom de sa femme.
Jean Alfonse se nommait Jean Fonteneau.
Le 21 mars 1541 (n. s.), devant Lecourt, notaire à La Rochelle, comparaissent Jean Fonteneau, dit Alfonse, capitaine pilote, élisant domicile en sa maison de La Rochelle, et Valentine Alfonse, sa femme, pour donner une procuration générale (4).
C'est également sous ce nom de Jean Fonteneau que nous voyons Alfonse désigné dans les contrats du même notaire Lecourt des 24, 26 et 31 janvier, Ier et 3 février et 26 juin 1544.
Les Charentais ont en vain cherché la famille d'Alfonse dans les environs de Cognac. Leurs efforts sont restés sans succès. Là où ils cherchaient Alfonse, ils ne pouvaient trouver que Fonteneau.
Ce nom de Fonteneau fut porté par de nombreuses familles de la contrée et se retrouve encore aujourd'hui dans la commune de Saint-Même, non loin du village de Saintonge, patrie du capitaine, soit même auprès de Segonzac ou de Cognac.
A la fin du XVIe siècle, le nom de Fonteneau appartient également à un pair de la commune de La Rochelle, qui pourrait bien être un descendant d'Alfonse ; il se retrouve aussi dans une famille de l'échevinage de Saintes. Il existe encore des familles de ce nom en Saintonge et à La Rochelle (5).
Quant à la femme de Jean Fonteneau, Valentine Alfonse, elle était vraisemblablement portugaise plutôt qu'espagnole, les Espagnols n'étant guère les amis du célèbre navigateur. Cela s'expliquerait par ce fait qu'Alfonse aurait fréquemment voyagé dans sa jeunesse, peut-être au service du roi de Portugal ou de ses marchands, soit en Portugal, soit à Madère, soit dans les possessions portugaises des Indes orientales, qu'il décrit minutieusement de visu dans sa Cosmographie, ce qui a pu faire dire, d'ailleurs, à quelques-uns, qu'il' était lui-même Portugais.
Le nom patronymique d'Alfonse est fréquent en Portugal; il était notamment porté, en 1542, par Manuel Alfonse, notaire général du roi de Portugal, à Lisbonne (6).
Nous devons indiquer toutefois que le nom d'Alfonse a été signalé comme existant au Fouilloux (arrondissement de Jonzac, Charente-Inférieure), à la fin du XVe siècle. Messire Jehan Alfonce, prêtre, était notaire juré de la cour de Cozes, et gard e du scel établi aux contrats dudit siège pour l'archidiacre.
En cette qualité, il signe, le 7 juin 1467, l'acte de dénombrement rendu par Jehan de La Faye, écuyer, sieur du fief du Puymignon, au seigneur du Fouilloux, puis des baillettes des 4 juillet 1468 et 15 juin 1472. C'est devant lui qu'Arnault Peyron, écuyer, seigneur du Fouilloux, fait son testament le 8 juin 1480 (7). Rien ne prouve, d'ailleurs, que ce prêtre fût originaire de la Saintonge.
LES VOYAGES D'ALFONSE
Quels furent les voyages effectués par Alfonse ? Si nous en croyions Lescarbot, notre pilote n'aurait pas parcouru la centième partie des lieux dont il parle dans ses ouvrages. Mais cet avocat littérateur, qui devint ensuite un célèbre colonisateur, parle d'Alfonse, d'après la lecture de ses Voyages aventureux, sans avoir lu certainement son œuvre maîtresse, la Cosmographie. Il y aperçoit des plagiats, quelques récits enfantins qui rappellent les compositions fantaisistes des géographes du temps, et il juge de l'une d'après les autres.
Si l'on fait une étude approfondie de la Cosmographie, on s'aperçoit facilement que cette opinion est passablement erronée.
Il y est facile, en effet, de faire la distinction entre les relevés précis d'Alfonse, d'une part, et ce qui est du domaine de la tradition, de la légende, d'autre part, ou de ce qui est né des inspirations qu'il a pu puiser dans la Suma de geografia du bachelier dom Martin Fernandez de Enciso (8), dans des auteurs classiques ou d'autres récits des contemporains.
Il est bien entendu qu'Alfonse n'a pas parcouru l'intérieur des terres, et, sur ce point, il n'a été qu'un copiste. Aussi n'attachons-nous aucune valeur technique à sa description de la plupart des continents ou des peuples qui les habitent, nous dispensant même, la plupart du temps, de les annoter ou de les commenter.
En ce qui concerne la description des côtes, il en est autrement.
Chaque fois qu'Alfonse a navigué sur une côte, il donne sur elle des renseignements topographiques ou hydrographiques, erronés parfois, mais qui sont basés sur les connaissances scientifiques de son temps. Au contraire, ces renseignements deviennent vagues et sans précision quand ils sont l'objet d'un emprunt à des ouvrages similaires au sien.
Aussi, grâce à cette distinction, nous est-il possible d'indiquer les lieux où Alfonse a réellement voyagé.
L'importance et l'étendue des voyages du capitaine ressortent d'ailleurs de deux données incontestables.
Alfonse, à deux reprises différentes, à l'époque de la rédaction de sa Cosmographie, c'est-à-dire en 1544, dit qu'il a voyagé quarante-huit ans.
Les débuts de sa navigation remonteraient donc à 1496. Pendant cette période de temps, en dehors des armements auxquels il a dû être mêlé dans les ports français, et plus spécialement à La Rochelle qui joua un rôle considérable dans toutes les opérations lointaines, Alfonse prit une large part à la navigation portugaise ; tellement que d'aucuns l'affilièrent à cette nation. Nous le retrouverons, dans un instant, sur tous les points de l'Afrique et des Indes orientales que les Portugais fréquentaient alors.
D'autre part, Alfonse est choisi pour accompagner Roberval et Cartier dans leur exploration de la Nouvelle-France. Il est admissible et vraisemblable que ce choix eut pour mobile les voyages qu'Alfonse avait déjà faits dans cette partie du monde, et que l'on voulait recourir à son expérience.
Les descriptions de la Cosmographie prouvent, d'ailleurs, d'une façon évidente, qu'Alfonse n'a pu recueillir dans son dernier voyage seulement, effectué de 1541 à 1543, les renseignements qu'il donne, et qu'il les avait obtenus au cours des voyages précédemment effectués.
Prenons donc la Cosmographie et faisons un relevé des points que le pilote indique d'une façon précise.
Ce qu'Alfonse connaît le mieux en Europe, ce sont les côtes de France, d'Espagne et de Portugal. Il ne s'étend pas beaucoup toutefois sur la description des côtes de la Normandie ni de la partie septentrionale de l'Europe.
Il décrit d'une façon assez précise les côtes méridionales de l'Angleterre et quelques points de l'Irlande, mais n'a certainement pas remonté le canal de Saint-Georges. Il paraîtrait avoir voyagé, mais accidentellement, dans la mer Baltique ; de même, dans l'Archipel et sur les côtes de la Grèce. A partir de Tabarca, en se dirigeant vers l'Orient, il n'entre plus dans les détails de la côte.
Par contre, on sent qu'Alfonse a beaucoup pratiqué les côtes occidentales de l'Afrique, surtout au nord de l'équateur, puisqu'il a doublé le cap de .Bonne-Espérance, voyagé autour de l'île de Saint-Laurent, dont il donne une des premières figures que nous possédions. Il a certainement remonté la mer Rouge sur laquelle il donne" quelques renseignements typiques. Puis, suivant les côtes de l'Asie, il s'est rendu jusqu'à l'île de Java qu'il considère comme un continent, et au Cattay.
Peut-être même a-t-il aperçu l'Australie, car, après l'île de Taprobane (Sumatra), il dit qu' « on voit une île qui a plus de 200 lieues de long et 100 de large, mais ne sçait quels gens y vivent. » Il croit que cette terre va jusqu'à Magellan.
A l'occasion des îles de la Sonde, Alfonse parle d'un lieu où il est allé, et où le jour durait trois mois, et « n'ay pas voullu attendre davantage, ajoute-t-il, de peur que la nuyt ne me surprint. »
Nous ne croyons pas toutefois que l'indication de ce voyage se rapporte au pôle antarticque. Nous sommes persuadé, au contraire, qu'il s'agit du détroit de Davis dans lequel Alfonse avait cherché le passage du Cattay, comme on le verra dans les notes de la Cosmographie.
En ce qui concerne les Indes occidentales, Alfonse a parcouru les côtes de l'Amérique du nord jusqu'à la Floride, les Antilles, la côte du golfe du Mexique à partir du Yucatan, et a certainement longé, à plusieurs reprises, l'Amérique septentrionale jusqu'au détroit de Magellan. Nous croyons même que notre capitaine a traversé l'isthme de Panama, puisque, en parlant du golfe de Saint-Michel, il dit que la mer y « hausse aultant qu'elle le faict à La Rochelle, » et que, sur cette partie de la côte du Pacifique, la mer est comme en Bretagne.
En résumé, en ce qui concerne les nouveaux mondes, les voyages d'Alfonse se sont certainement étendus jusqu'à 72° dans le golfe de Davis, au nord, jusqu'au détroit de Magellan et au cap de Bonne-Espérance, au sud, et, en Orient, tout au moins jusqu'à Java et à la Chine, peut-être jusqu'aux approches de l'Australie.
Ceci dit, il nous reste à rappeler les voyages absolument précis dont nous avons retrouvé les traces dans des documents.
Signalons tout d'abord la présence de notre capitaine à PortoRico où il voyage en course.
« Depuis cet aage, dit Thévet, les barbares et chrestiens ont souffert beaucoup des maux de l'incursion des coursaires qui ont souventes fois mouillé l'ancre, bruslé et saccagé les habitans de l'isle (Porto-Rico).
Jean Alfonse, Sainctongeais de nation, s'il estoit en vie, il sçaurait bien qu'en dire, suivant le récit qu'il m'en a faict jadis, estant détenu prisonnier, par exprès commandement du roi, dans les prisons de la ville de Poitiers (9) ».
Le 18 avril 1537, Jean Alfonse, maître pilote, comparaît comme témoin dans la vente du quart du Christophe de La Rochelle, navire de 70 tonneaux, armé pour la pèche de Terre-Neuve, vente faite par Durand Buschet et Jean Bernyer à Bonaventure Courtet, maître du navire.
Le 21 mars 1541 (n. s.), Alfonse, comme nous l'avons vu, donne procuration ainsi que sa femme Valentine Alfonse.
Le 22 mars 1541 (n. s.), Alfonse, qualifié capitaine et pilote, est sur le point d'entreprendre un voyage à la Guinée, et c'est évidemment, en prévision de ce départ, qu'il donne une procuration.
Le navire qu'il dirige se nomme La Barbe de Jard et est ancré à Chédeboys, rade de La Rochelle.
Il est chargé, en tout ou en partie, par un échevin de La Rochelle, sire André Morisson, qui fut maire de La Rochelle en 1538 et 1547, et eut pour fils l'illustre maire du siège de cette ville en 1573, siège au cours duquel il mourut à la peine après avoir fait triompher ses compatriotes des attaques du duc d'Anjou.
André Morisson avait payé son armement au moyen de 300 livres empruntées à la grosse aventure de Jehan de Salignac, marchand de Bordeaux.
Si ce voyage eut lieu, il fut effectué en peu de temps, car, si nous en croyons M. Harrisse, Alfonse serait parti de Honfleur, le 22 août 1541, conduisant au Canada les deux navires que Roberval amenait à Jacques Cartier pour le seconder dans l'entreprise que le roi avait confiée au grand navigateur.
Parvenu au but de son voyage, Alfonse aurait exploré le golfe de Saint-Laurent depuis le détroit de Belle-Isle jusqu'au cap Rouge; il y serait resté deux ans, revenant, dit-on, avant Roberval, c'est-à-dire avec d'Auxhillon de Senneterre, lieutenant de Roberval, après le 11 septembre 1543, date de la procuration donnée au fort Françoys-Roy (10).
C'est à ce fort de Françoys-Roy qu'Alfonse se serait déjà trouvé le 9 septembre 1542, quand Roberval, à la requête de Senneterre, avait fait grâce à certains mutins.
M. Harrisse fait revenir Alfonse à La Rochelle avec d'Auxhillon de Senneterre, lieutenant de Roberval, après le 11 septembre 1543, et non avec Cartier le 21 octobre 1542.
Cette date du 11 septembre 1543 doit être postérieure au retour d'Alfonse. Nous nous appuyons pour en décider ainsi sur un acte du notaire Lecourt, dans lequel Gilles Chauldon, marinier au service d'Alfonse, s'engage à payer à un hôtelier de La Rochelle la dépense qu'il a faite dans son hôtellerie depuis un mois.
L'acte est du 25 juin 1543 ; Alfonse serait donc revenu en France, au plus tard, dans le courant du mois de mai 1543.
Il ne serait demeuré au Canada qu'un an et neuf mois, d'où nous pouvons donc conclure, comme nous l'avons déjà dit, avec quelques historiens, Jean de Marnef notamment, que les découvertes faites par le célèbre pilote dans l'Amérique du nord, l'auraient été en partie dans des voyages antérieurs.
Il est d'ailleurs un fait certain, c'est qu'entre ces deux dates, mai et décembre 1543, Alfonse fit un voyage à Madère.
Le 31 janvier 1544 (n. s.), Joseph Rougier, marchand, demeurant à Limoges, agissant tant en son nom que pour Jean Boullet, marchand de cette ville, atteste avoir acheté de Guillaume Méreau, marchand de La Rochelle, l'un des bourgeois du navire la Collette, de La Rochelle, et des carsonniers de la Collette, dont Alfonse était maître, 24 coffres de sucre pesant 1.250 livres au poids du roi, à La Rochelle.
La Collette était entrée dans le port et havre de la chaîne de La Rochelle au mois de décembre 1543.
Le 1er février 1544, est rédigée une même reconnaissance, par Rougier, pour 10 coffres de sucre pesant 3.330 livres.
Le 3 février 1544, autre reconnaissance est faite par Lazare Martin et Guillaume Poylève, marchands de Limoges, d'un achat consenti à Jean de La Motte, marchand et bourgeois de La Rochelle, l'un des bourgeois de la Collette, et de sire Jehan Nycollas le jeune, seigneur de Coureilles, marchand et bourgeois de La Rochelle, de 40 coffres de sucre pesant 10.500 livres.
Des documents contemporains, il ressort que le capitaine Alfonse avait fait le voyage de Madère de conserve avec la Madeleine de Saint-Jean-de-Luz, dont Martin Dagorecte ou de Gorrecte était maître, et Marticot de Chauchan, capitaine.
Tout en faisant le commerce, Alfonse et Dagorecte avaient navigué en course, et s'étaient emparés notamment de trois lutz et d'une barque qu'ils armèrent ensuite en guerre et revendirent à Gilles Bouquier, marchand, agissant au nom de Robert Lousmyer, maître de la Catherine de Wateville, demeurant à Caudebec, au prix de 66 écus sols (24 janvier 1544) (n. s.).
Le 21 juin 1544, on retrouve, à La Rochelle, Jean Alfonse armant en guerre son navire, sans doute la Collette (11) qui devait naviguer de conserve avec la Marie, de Jean Allard, et un navire de l'île de Ré appartenant au sieur Recepuelz. Les hommes de ces navires empruntent à la grosse aventure, qui « des hacquebouses d'Allemagne, avec leurs flasques et moilles, » qui desépées, voire même du drap, à charge, pour les armes, d'en payer le prix au double, selon la coutume de Normandie, s'ils font des prises; ou de rendre les armes elles-mêmes, à la condition qu'elles soient saines et entières, et huit jours après le retour, si la campagne est sans profit. La Louise de La Rochelle, armée au même moment par Guillaume Perle, devait être de la partie.
L'ennemi, c'est toujours l'Espagnol, auquel Jean Alfonse, plus royaliste que son roi, ne pardonnait pas d'avoir partagé le monde à son profit, sans le consentement ni le concours du roi de France (12).
A cette occasion, il est intéressant de noter que, dans la maison portant le n° 35 de la rue Saint-Jean, à La Rochelle, située exactement en face de l'église primitive des Hospitaliers de Saint- Jean-de- Jérusalem, existe une pièce de bois provenant très probablement du bordage de la poupe d'un navire espagnol, et qui, sur notre demande, vient d'être donnée par son propriétaire, M. Dubois, au musée de La Rochelle.
On y lit, entre un soleil placé à gauche, et l'image en relief d'un Saint-Sacrement placé à droite, l'inscription suivante :
ALaBAdoS SEA EL SANTSSMO
Soit loué le Très-Saint-Sacrement.
Peut-être cette pièce a-t-elle été conservée jusqu'à nous dans la maison même qu'occupait Alfonse, et constituait-elle, pour notre capitaine, un trophée provenant de ses courses contre ses ennemis nés les Espagnols, et conservé religieusement par lui ?
Le soleil, comme on le verra par la reproduction que nous en donnons, ressemble étonnamment à celui qui figure au verso du folio 32 de la Cosmographie.
Le 26 juin 1544, Jean Fonteneau, dit Alfonse, est encore à La Rochelle, comparaissant comme témoin dans un acte du notaire Lecourt.
Son départ dut avoir lieu le 21 juillet ou aussitôt cette date.
Dans la Cosmographie, l'on voit en effet la mention, 1544, mise de la main d'Alfonse, en face de la date du 21 juillet.
A partir de cette époque, le silence se fait autour du pilote. La Louise est au port en 1546, mais la Collette pas plus que la Marie ne reparaissent à La Rochelle. Si l'on s'en fiait aux apparences, ce serait en novembre 1545 qu'Alfonse aurait achevé de rédiger sa Cosmographie, commencée en novembre 1543, en décembre peut-être, après son retour de Madère. Nous verrons plus loin que la véritable date de l'achèvement du manuscrit est du 24 mai 1544.
C'est incontestablement dans ces expéditions en course, commencées en juillet 1544, avec la Marie, de Jean Allard, la Louise, de Guillaume Perle, et le navire de Ré de Recepuelz, qu'Alfonse, qui n'a jamais perdu un seul navire, déclare-t'il lui-même, fut vaincu pour la première fois de sa vie, et que, poursuivi par Menendez, sur l'ordre de Maximilien, il fut mis à mort par les ennemis de son pays dont il tenait le drapeau si haut et si ferme.
Barcia rappelle dans son Essai sur l'histoire de la Floride (13) les hauts faits d'un corsaire français, galicien ou portugais (la tradition ne l'a pas fixé sur ce point) qui, ayant capturé, dans les parages du cap Saint-Vincent, des navires basques chargés de ferrailles, aurait été poursuivi comme nous venons de le dire. Le capitaine était certainement notre Jean Alfonse dont la mort violente est également rappelée par Jean de Marnef. Maximilien, neveu et gendre de Charles-Quint, gouverna l'Espagne en l'absence de ce dernier de 1546 à 1551 (14).
Une question se pose cependant. Sécalart a altéré la fin du manuscrit de la Cosmographie pour y substituer la date du 24 novembre 1545 à celle qui s'y trouvait antérieurement.
On pourrait supposer, par suite, que c'est à la nouvelle de la mort d'Alfonse, et postérieurement à celle-ci, que le pilote de Honfleur aurait cru pouvoir, sans revendication possible de la part d'Alfonse, s'attribuer ainsi une part à son œuvre. Et alors on serait en droit de penser qu'Alfonse serait mort avant le 24 novembre 1545.
La cosmographie avec l'espère et régime du soleil et du Nord / par Jean Fonteneau, dit Alfonse, de Saintonge, capitaine-pilote de François Ier ; publ. et annot. par Georges Musset,.
(1). Voir plus loin Les Voyages aventureux.
(2). Octavien (ou Octovian) de Saint-Gelays était fils de messire Pierre de Saint-Gelays, sieur de Montlieu, marquis de Sainte-Aulaye, de la maison des Saint-Gelays, seigneurs de Lansac. Sa mère était Philiberte de Fontenay. Melin de Saint-Gelays était né le 3 novembre 1487. (V. Œuvres complètes de Melin de Saint-Gelays, par Prosper Blanchemain. Paris, Paul Daffis, 1873, tome Ier, p. 3 et suivantes ; La Chesnaye des Bois, t. XII ; Moréri, éd. de 1759, t. IX ; Dictionnaire historique des familles de l'ancien Poitou, par Henri Filleau. Poitiers, 1846-1854, t. II; Gallia Christiana, t. II, col. 1017-1018.)
(3). Jean Fonteneau, dit Alfonse de Saintonge, capitaine-pilote de François Ier. (Bulletin de géographie historique et descriptive, 1895).
(4). Voir pièces annexes.
(5). V. Jourdan, notes mss., Bibl. de La Rochelle, passim. Mes notes sur le commerce. Arch. hist. de la Saintonge et de l'Aunis, t. I, p. 97 ; t. V, p. 226 et suiv.; t. VI, p. 133-134; t. VII, p. 393; t. XI, p. 175-176. Bulletin de la Commission des .Arts et monuments historiques de la Charente-Inférieure, t. III, p. 13 ; t. V, p. 103 ; t. IX, p. 140. Il y a encore des familles de ce nom dans les environs de Cognac (Communication de M. de Lacroix, bibliothécaire de Cognac, et de Me Alliat, notaire à Saint-Même-les-Carrières (Charente), commune dans laquelle se trouve le village de Saintonge),
(6). Minute de Lecourt, notaire à La Rochelle (Voir pièces annexes).
(7). La Morinerie, Revue de Saintonge et d'Aunis, t. XVI, 1896, p. 123.
Nous signalons aussi, à titre documentaire, un marchand de Honfleur, Jacques Xaintonge, créancier, au XVIIe siècle, de Mariette, entrepreneur du dessèchement des marais de Vix. (Bibl. nat., collection Joly de Fleury, vol. 1749).
Serait-ce un descendant d'Alfonse de Saintonge ?
(8). Publiée à Séville en 1519 et en 1530.
(9). Le grand insulaire et pilotage d'André Thévet, Augoumoisin, cosmographe du roy ; mss., bibl. nat., fds fs, nos 15, 452, t. II. Voir également les vers de Marnef, loc. cit.; et Thévet, Cosmographie. Paris, 1575, in-fo, t. II, f° 1021.
(10). Cf. Chief Pilote to Monsieur Roberval, titre de la traduction d'un fragment du Routier d'Alfonse ; Course from Belle-Isle, publié par Hackluyt ; Principall navigations, t. III, p. 337 ; Harrisse, Jean et Sébastien Cabot, p. 207 ; Notes sur la Nouvelle-France, par Harrisse. Paris, 1872, in-8°, n° 380, p. 273.
(11). Plutôt que la Marie, comme nous l'avions imprimé précédemment ; cela ressort d'une étude attentive des contrats.
(12). V. La Cosmographie.
(13). Ensayo cronologico para la historia general de la Florida, Madrid, 1723, in-folio, p. 58. Harrisse, Jean et Sébastien Cabot, p. 207.
(14). Harrisse, loc. cit., p. 208.