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PHystorique- Les Portes du Temps
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7 septembre 2025

Sous les ordres de Jean-Baptiste Carrier Les noyades de Nantes entre novembre 1793 et février 1794

Les noyades de Nantes sont un épisode tragique de la Terreur durant la Révolution française, survenu entre novembre 1793 et février 1794 à Nantes.

 

Sous les ordres de Jean-Baptiste Carrier, représentant en mission de la Convention nationale, des milliers de personnes suspectées d’être contre-révolutionnaires, incluant des prisonniers politiques, des prêtres réfractaires, des royalistes, des femmes et des enfants, furent exécutées par noyade dans la Loire.

Ces exécutions, surnommées « torrent révolutionnaire » ou « baignoire nationale » par Carrier, visaient à éliminer rapidement les opposants à la République dans le contexte de la guerre de Vendée et des tensions à Nantes, où la ville faisait face à des épidémies, des difficultés alimentaires et une surcharge de prisonniers.

 

Chronologie et déroulement

- Première noyade (16-17 novembre 1793) : Environ 90 prêtres réfractaires, refusant de prêter serment à la Constitution civile du clergé, furent noyés dans une sapine (bateau à fond plat) coulée dans la Loire. Un seul survivant, Julien Landeau, curé de Saint-Lyphard, parvint à s’échapper en nageant.

- Deuxième noyade : Le 19 novembre, d’autres prêtres furent transférés sur une galiote hollandaise et noyés.

- Troisième noyade, dite du Bouffay (14 décembre 1793) : 155 détenus, dont des nobles et des prisonniers de droit commun, furent embarqués sous prétexte d’un transfert et noyés près de l’île de Cheviré.

- Noyades des galiotes (29 décembre 1793 - 18 janvier 1794) : Plusieurs expéditions impliquant 200 à 400 victimes par bateau, incluant hommes, femmes et enfants, furent menées sur des navires hollandais bloqués à Nantes.

- Dernière noyade (23 février 1794) : Une exécution dans la baie de Bourgneuf fit 41 victimes, dont des femmes, des enfants et un vieillard aveugle.

 

Les noyades : Méthodes et déroulement

Face à la surpopulation des prisons (environ 10 000 détenus, dont prêtres réfractaires, femmes et enfants), et pour pallier le manque de nourriture, Carrier ordonne des exécutions massives.

Entre novembre 1793 et février 1794, plus de 2 000 à 4 000 prisonniers sont exécutés : guillotinés, fusillés, ou noyés dans la Loire.

Ces dernières, appelées « noyades de Nantes » « déportation verticale » ou « mariages républicains » Les prisonniers étaient souvent attachés deux par deux, parfois dénudés, et placés dans des bateaux percés d’ouvertures pour couler rapidement. Ceux qui tentaient de s’échapper étaient achevés à coups de sabre ou de rame.

Les exécutions se font de nuit pour plus de discrétion, via des bateaux (chalands ou galiotes hollandaises) équipés de trappes au fond, ou en jetant les victimes directement à l'eau à Chantenay, en aval de Nantes.

 Carrier qualifie la Loire de « baignoire nationale ». Bien que certaines accusations d'atrocités sexuelles aient été démenties comme des rumeurs royalistes, les faits sont avérés par les archives et les témoignages.

Carrier justifiait ces actes par la nécessité d’éliminer les « brigands » vendéens et de prévenir les épidémies de typhus, aggravées par la surpopulation des prisons. Les noyades étaient présentées comme une solution rapide et économique, évitant l’enfouissement des corps.

Ces actes, approuvés initialement par le Comité de salut public pour leur efficacité contre les « brigands » vendéens, font de Carrier un symbole de la violence révolutionnaire.

Il écrit en 1793 : « Tous les brigands... sont enfin exterminés. »

 

Bilan et conséquences

Le nombre de victimes est estimé entre 1 800 et 4 800, voire jusqu’à 10 000 selon certaines sources, bien que les chiffres précis restent débattus en raison du caractère secret des premières noyades.

Les corps rejetés sur les rives polluèrent la Loire, aggravant l’épidémie de typhus et obligeant la municipalité à interdire la consommation de l’eau du fleuve et des poissons.

Les noyades devinrent notoires à travers la France, alimentant des rumeurs d’atrocités. Ces événements marquèrent durablement la mémoire collective, associant Nantes à l’un des épisodes les plus sombres de la Révolution.

 

Contexte et controverses

Nantes, en pleine guerre de Vendée, était sous pression avec plus de 10 000 prisonniers à gérer. Carrier, soutenu par la compagnie Marat et des révolutionnaires comme Guillaume Lamberty, utilisa les noyades comme un outil politique pour asseoir son autorité et répondre à la « paranoïa révolutionnaire » suscitée par la Loi des suspects de 1793.

 

Certains historiens, comme Reynald Secher, y voient une composante d’une politique d’extermination systématique dans la Vendée. Cependant, les Nantais tolérèrent initialement ces actes, car les victimes étaient majoritairement des non-Nantais, et le souvenir de l’attaque vendéenne de 1793 restait vif.

La gauche radicale dans le contexte de la Révolution française, particulièrement à Nantes en 1793-1794, renvoie aux courants révolutionnaires extrêmes, souvent associés aux Montagnards et aux Hébertistes, qui prônaient une répression féroce contre les contre-révolutionnaires et une politique sociale égalitariste.

 

Jean-Baptiste Carrier, Guillaume Lamberty et le Comité révolutionnaire de Nantes incarnent cette radicalité lors de la Terreur, période marquée par des violences extrêmes dans le contexte de la guerre civile vendéenne.

 

Jean-Baptiste Carrier (1756-1794), député montagnard du Cantal à la Convention nationale, il fut envoyé en mission en Bretagne pour mater les insurrections contre-révolutionnaires.

Figure controversée de la Révolution française, connu pour son rôle radical pendant la Terreur, particulièrement dans la répression de la guerre de Vendée, il est associé aux noyades de Nantes, des exécutions de masse par submersion dans la Loire, qu’il qualifiait de « déportation verticale » ou de « baptêmes républicains ».

Ces actes visaient à éliminer rapidement les prisonniers (prêtres réfractaires, royalistes, suspects), jugés trop nombreux pour les prisons nantaises, dans un contexte de crise alimentaire et de peur d’épidémies.

 

Biographie et origines

 

Né le 16 mars 1756 à Yolet, un petit village près d'Aurillac en Auvergne (actuelle Haute-Loire), Carrier est le quatrième d'une famille de six enfants. Fils d'un fermier locataire modeste, Jean Carrier et de Marguerite Puech, il grandit dans la précarité, cultivant les terres d'un noble local. Après des études au collège jésuite d'Aurillac, il embrasse une carrière variée : clerc de procureur, journaliste, et même acteur de théâtre amateur.

En 1790, il devient conseiller au bailliage d'Aurillac, marquant son entrée dans la vie politique locale au début de la Révolution.

Élu député du Cantal à la Convention nationale en septembre 1792, il siège à droite de l'hémicycle avant de rejoindre les Montagnards, le groupe radical jacobins.

Il vote la mort du roi Louis XVI sans appel à la clémence. Membre du Comité de salut public en 1793, il est un fervent défenseur de la Terreur comme moyen de défendre la République naissante.

 

Sa mission en Bretagne et les noyades de Nantes

En août 1793, alors que la Vendée et la Bretagne connaissent des soulèvements royalistes, la Convention envoie Carrier en mission dans l'Ouest, avec pour objectif de réprimer la contre-révolution et de réapprovisionner les armées républicaines.

Envoyé à Nantes en septembre 1793 pour mater la révolte vendéenne, il prend des mesures draconiennes : il réorganise les approvisionnements, ferme les églises, et instaure un tribunal révolutionnaire expéditif.

Carrier créa le Comité révolutionnaire de Nantes et s’appuya sur des groupes comme la Compagnie Marat et le groupe Lamberty pour mener à bien ses exactions.

Dans une lettre aux républicains, il promet de ne laisser « ni un contre-révolutionnaire ni un monopoleur » en liberté à Nantes.

 

 

Procès et exécution

Après la chute de Robespierre le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), la Thermidorienne marque un tournant : les excès de la Terreur sont dénoncés. Carrier, rappelé à Paris, est arrêté en septembre 1794.

Jugé par le Tribunal révolutionnaire pour « meurtres et assassinats », il est accusé d'avoir causé la mort de milliers de personnes de manière arbitraire.

Malgré ses défenses – il invoque l'état de guerre et l'approbation de ses supérieurs –, il est condamné à mort le 16 décembre 1794 et guillotiné place de Grève à Paris, à l'âge de 38 ans.

Son procès, impliquant 33 accusés dont des collaborateurs nantais, révèle les divisions post-terroristes et sert d'exemple pour condamner les jacobins extrémistes. Des documents comme sa Correspondance (éditée en 1920) fournissent un aperçu de sa pensée fanatique.

Carrier fut accusé de crimes de masse et guillotiné le 16 décembre 1794, devenant un symbole de la « légende noire » de la Terreur.

Héritage

Carrier incarne les ambiguïtés de la Révolution : un défenseur zélé de la République face à la menace royaliste, mais dont les méthodes ont discrédité la Terreur. Historiens comme Louis Blanc ou des études récentes (par exemple, sur le lien avec le commerce triangulaire à Nantes, ville esclavagiste) soulignent comment ses actes s'inscrivent dans un contexte de violence atlantique et de guerre civile. Son nom reste synonyme d'atrocités, immortalisé dans la gravure « Noyades dans la Loire par ordre du féroce Carrier ». 

 

Guillaume Lamberty, adjudant-général et proche de Carrier, fut l’un des principaux exécutants des noyades. Il dirigea notamment la noyade de 90 prêtres réfractaires le 16 novembre 1793, utilisant des gabares modifiées pour couler les victimes dans la Loire. Lamberty, à la tête d’un groupe de sans-culottes, était connu pour sa brutalité et son implication dans les exactions, y compris le pillage des biens des prisonniers. Il fut jugé et exécuté avec Carrier en décembre 1794, partageant son sort comme l’un des rares membres du Comité révolutionnaire à être condamné.

 

Le Comité révolutionnaire de Nantes, réorganisé par Carrier à son arrivée en septembre 1793, était un organe de surveillance et de répression chargé de traquer les suspects contre-révolutionnaires. Composé de sans-culottes comme Jean-Jacques Goullin, Pierre Chaux et Jean Marguerite Bachelier, il joua un rôle central dans les arrestations, les jugements expéditifs et les noyades.

Le Comité contrôlait la Compagnie Marat, qui exécutait ses ordres, souvent sans passer par le Tribunal révolutionnaire. Après la chute de Carrier, le Comité fut démantelé, et plusieurs de ses membres furent arrêtés en juin 1794, bien que seuls Carrier, Lamberty et Fouquet furent exécutés, les autres étant acquittés ou libérés.

La gauche radicale, dans ce contexte, se caractérise par son soutien à la Terreur comme outil pour préserver la République face aux menaces internes (Vendée) et externes. Carrier, influencé par les idées hébertistes, incarne cette radicalité par ses mesures extrêmes et son discours justifiant les massacres comme un « principe d’humanité » pour « purger la terre des monstres » (les Vendéens). Le Comité révolutionnaire et des figures comme Lamberty reflètent l’adhésion d’une partie du peuple nantais (notamment les ouvriers et artisans) à ces idéaux, bien que des tensions émergent avec les sans-culottes locaux, qui reprochaient à Carrier de privilégier l’armée et de s’appuyer sur un cercle restreint de fidèles.

 

La Compagnie Marat, également connue sous le nom de « Hussards américains » ou « Compagnie des Noirs », était une unité paramilitaire active à Nantes pendant la Révolution française, notamment sous l'autorité de Jean-Baptiste Carrier en 1793-1794. Créée dans le cadre de la répression contre la révolte vendéenne, cette compagnie était composée principalement de sans-culottes locaux, d’anciens esclaves et de colons de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti), ainsi que d’autres révolutionnaires radicaux. Elle opérait sous la direction du Comité révolutionnaire de Nantes et joua un rôle clé dans les exactions, notamment les noyades de Nantes.

 

Rôle et actions

Répression brutale : La Compagnie Marat était chargée d’exécuter les ordres de Carrier, notamment les arrestations de suspects contre-révolutionnaires, le pillage et les noyades dans la Loire. Ces dernières, surnommées « déportations verticales » ou « baptêmes républicains », visaient prêtres réfractaires, royalistes et autres prisonniers jugés trop nombreux pour les prisons surpeuplées.
Composition diverse : L’unité incluait des figures comme Jean-Jacques Goullin et des membres issus des colonies, ce qui lui donnait un caractère unique. Leur présence reflétait l’engagement de certains révolutionnaires noirs et mulâtres dans la cause républicaine, bien que leur rôle ait souvent été exagéré ou caricaturé par les récits postérieurs.


Contexte : Dans une Nantes en crise (famine, épidémies, guerre civile), la compagnie agissait avec une autonomie relative, parfois au mépris des autorités locales, ce qui alimenta les tensions avec les sans-culottes nantais.

 

Réputation et fin

La Compagnie Marat devint un symbole des excès de la Terreur, souvent dépeinte comme une force de pillards et de bourreaux dans les récits thermidoriens. Après la chute de Carrier en février 1794 et la réaction thermidorienne, l’unité fut dissoute. Ses membres furent poursuivis, mais seuls quelques leaders, comme Carrier et Guillaume Lamberty, furent exécutés en décembre 1794, tandis que d’autres échappèrent à la justice.

 

Sources historiques

Les archives départementales de Loire-Atlantique et les travaux d’historiens comme Alfred Lallié ou Jean-Clément Martin fournissent des détails sur ses activités, bien que les chiffres exacts des victimes (estimés entre 1 800 et 4 800) restent débattus.

En résumé, la Compagnie Marat incarne la radicalité de la gauche révolutionnaire à Nantes, mêlant idéal égalitaire et violence extrême dans un contexte de guerre civile.

 

Mémoire et représentations

Les noyades ont inspiré de nombreuses représentations artistiques, comme des tableaux anonymes ou des gravures, souvent marquées par une dimension religieuse (prêtres victimes, églises en ruines). Une peinture conservée au Château des ducs de Bretagne dramatise l’événement avec des détails saisissants.

En 2023, les 230 ans des noyades furent commémorés à Nantes, avec des dépôts de gerbes et des expositions d’objets retrouvés dans la Loire.

Pour approfondir :Alfred Lallié, Les noyades de Nantes (1878)
Jean-Clément Martin, La guerre de Vendée 1793-1800 (2014)
Reynald Secher, Vendée : du génocide au mémoricide (2011)

 

Carte Guerre de Vendée et Lieux de Mémoire (Maps et Dates)<==...

Théories révolutionnaires et pourcentage de morts <==

 

 


Défense de Carrier, jugement, 26 frimaire an III (16 décembre 1794). Allocution du président. Dernières paroles de Carrier.

Il était minuit et demi quand Carrier prit la parole à son tour. L'émotion excitée en faveur des autres se tournait tout entière contre lui car il fallait bien que quelqu'un répondît du sang versé, et lui-même finit par accepter ce rôle fatal. Il parla quatre heures, et dit en terminant

Fatigué, exténué, je m'en rapporte à la justice des jurés. Ma moralité est décrite dans une adresse de mon département. Je demande tout ce qui peut être accordé pour mes coaccusés. Je demande que si la justice nationale doit peser sur quelqu'un, elle pèse sur moi seul'.

Après le résumé du président, les questions étant posées, le jury se retira dans la chambre de ses délibérations pour les résoudre.

Acte d'accusation dressé contre quatorze membres du comité révolutionnaire de Nantes, détenus à Paris, et dont il leur a été donné communication par l'accusateur public, le 25 vendémiaire (14 octobre). ̃

Michel-Joseph Leblois, accusateur public près le tribunal révolutionnaire établi à Paris,

Expose que, par arrêté des représentants du peuple Bourbotte et Bô, en date du 5 thermidor, lors en mission près l'armée de l'Ouest et dans les départements en dépendants

Jean-Jacques Goullin, membre du comité révolutionnaire de Nantes, âgé de trente-sept ans, né à Saint-Domingue, demeurant à Nantes

Pierre Chaux, âgé de trente-cinq ans, né à Nantes, y demeurant, marchand et membre du comité révolutionnaire Michel Moreau, dit Grandmaison, âgé de trente-neuf ans, né à Nantes, y demeurant, membre du comité révolutionnaire; Jean-Marguerite Bachelier, âgé de quarante-trois ans, né à Nantes, y demeurant, membre du comité révolutionnaire, notaire public;

Jean Perrochaux, âgé de quarante-huit ans, né à Nantes, y demeurant, entrepreneur de bâtimens et membre du comité révolutionnaire

Jean-Baptiste Mainguet, âgé de cinquante-six ans, né à Nantes, y demeurant, épinglier et membre du comité révolutionnaire Jean Lévêque âgé de trente-huit ans, né à Mayenne, département de la Mayenne, maçon, membre du comité révolutionnaire de Nantes, ydemeurant;

Louis Naud, âgé de trente-cinq ans, né à Nantes, y demeurant, boisselier et membre du comité révolutionnaire; Antoine-Nicolas Bolognie, âgé de quarante-sept ans, né à Paris, horloger, demeurant à Nantes, et membre du comité révolutionnaire

Pierre Gallon, âgé de quarante-deux ans, né à Nantes, y demeurant, raffineur;

Jean-François Durassier, âgé de cinquante ans, né à Nantes, y demeurant, courtier pour le déchargement des navires venant de Saint-Domingue r `

Augustin Bataillé, âgé de quarante-six ans, à la Charité-sur-Loire, ouvrier en indiennes, demeurant à Nantes; Jean-Baptiste Joly âgé de cinquante ans, né à Angeryille-laMartel, département de la Seine-Inférieure fondeur en cuivre; > demeurant à Nantes

Jean Pinard, âgé de vingt-six ans, né à Çhristôphe-Dubois département de la Vendée, demeurant à Petit-Mar, département de la Loire-Inférieure (ces cinq derniers, commissaires du comité révolutionnaire)

 

Ont tous été envoyés au tribunal révolutionnaire, séant à Paris, comme prévenus de concussions, d'actes arbitraires, de dilapidations, de vols,, de brigandages, d'abus d'autorité, et d'avoir prononcé des arrêts de mort, ainsi qu'il résulte des interrogatoires qu'ils ont subis, des procès-verbaux et déclarations de témoins, jointes aux pièces adressées à l'accusateur public.

Tout ce que la cruauté a de plus barbare ; tout ce que le crime a de plus perfide; tout ce que l'autorité a de plus arbitraire ; tout ce que la concussion a de plus affreux, et tout ce que l'immoralité a de plus révoltant, compose l'acte d'accusation des membres et commissaires du comité révolutionnaire de Nantes.

Dans les fastes les plus reculés du monde, dans toutes les pages de l'histoire, même des siècles barbares, on trouverait à peine des traits qui puissent se rapprocher des horreurs commises par les accusés.

Néron fut moins sanguinaire, Phalaris moins barbare, et Syphane fut moins cruelle»

Sous le masque du patriotisme, ils ont osé commettre tous les forfaits; ils ont assassiné la vertu pour couronner le crime ils ont froidement médité le meurtre et l'assassinat; ils ont sciemment exercé toutes sortes d'exactions; tes deyoirs du magistrat ont été foulés-aux pieds; le cri de l'innocence a été étouffé, la vertu offensée, la nature outragée, et le voile dégoûtant du crime a couvert la statue sacrée de la liberté.

Ces êtres immoraux sacrifiaient à leurs passions honneur et probité; ils parlaient patriotisme, et ils en étouffaient le germe le plus précieux; la terreur précédait leurs pas, et la tyrannie siégeait au milieu d'eux.

La liberté, le premier de tous les biens ce doux présent de la nature, que des siècles barbares avaient bannie du sol français, et qui vient d'établir son temple sur les débris du despotisme; la liberté avait fui les bords de la Loire le voyageur incertain entrait en tremblant dans cette ville, qui, la première, sonna le tocsin de la liberté; il ne retrouvait plus ces Nantais, ces républicains qui, les premiers, osèrent attaquer l'hydre effrayant qui rampait dans les marais de la Bretagne; on n'y reconnaissait plus ces héros qui, les premiers, plantèrent à Rennes l'arbre chéri des Français on n'y voyait que des pères infortunés appelant la mort, et des femmes éplorées redemandant leurs enfants.

Tel était l'ouvrage des accusés qui se disaient les seuls patriotes; tel était le fruit des forfaits de Goullin, Chaux, Bachelier, Grandmaison, Perrochaux, Lévêque, Naux et Bolognie. Bô, représentant du peuple, a d'un seul trait tracé toutes ces vérités dans la lettre qu'il a écrite à l'accusateur public, en lui envoyant les accusés.

Les impositions les plus arbitraires, les concussions les plus horribles avaient anéanti toutes les facultés des habitants; le commerce languissait ; la fortune était un titre de proscription ; on incarcérait tous les citoyens aisés; leur liberté était mise à prix, et l'on calculait froidement les deniers qui devaient affranchir les malheureux qui attiraient les regards de ces membres du comité

. Combien de fois n'ont-ils pas transigé avec celui qu'ils faisaient arrêter comme suspect ! combien de fois n'ont-ils pas forcé les citoyens à payer au-dessus de leurs moyens ! Gallon, Jolly, Pinard, Bataillé et Durassier, étaient les instruments de ces nouveaux proconsuls; ils marquaient à la craie les maisons des Victimes dévouées à leur sordide et barbare cupidité; des arrestations sans nombre et sans motifs étaient faites par ces nouveaux sbires; et, comme si la loi eut déjà frappé les citoyens incarcérés, on violait leurs propriétés on les dépouillait de tous leurs biens, et les membres du comité se partageaient tous leurs effets les plus précieux.

Les satellites de ces nouveaux tyrans ne se bornaient point à exercer leur despotique empire dans l'enceinte des murs de Nantes ils parcouraient le département ;

 le district de Partenay a fait contre ces actes arbitraires et destructifs de toutes les lois les procès-verbaux qui sont joints à la procédure.

Ce n'était point assez de disposer de la fortune et de la liberté des citoyens, il fallait encore s'arroger le droit de vie et de mort; il fallait tracer des listes de proscription, et envoyer au supplice ceux qui n'avaient point été jugés et dont le crime était encore inconnu.

Goullin et Chaux font le procès à l'accusateur public du tribunal révolutionnaire établi à Nantes.

Dans une séance publique, ils le traitent de modéré, parce qu'il ne fait pas égorger des accusés sans les juger ;'parce qu'il refuse de faire traîner au supplice des femmes enceintes et des enfants qui connaissaient à peine leur existence.

Grandmaison le menace à la société populaire, et voyant les citoyens venger cet innocent, accusé par leurs applaudissements il lui voue la haine la plus implacable; il connaissait ses pouvoirs, il ne fut pas long-temps sans lui en faire sentir les funestes effets.

Toutes ces atrocités n'étaient que le prélude de plus grands crimes impatient des lenteurs de la justice, le comité ne met plus de frein à sa cruelle barbarie ; il vote lui-même la mort et désigne les yictimes.

Cent trente-deux Nantais sont envoyés à Paris sans cause, sans motif; leur voyage, est un tissu de malheurs; et dans le narré de leur translation on ne peut lire, sans frémir d'horreur, tous les maux qu'ils ont soufferts.

Traînés comme des criminels, de prison en prison, arrivés enfin à Paris on demande quel est leur crime; le comité est sommé de donner les faits qui sont à leur charge, il répond qu'il n'en à pas, et cependant ils sont au tribunal révolutionnaire, et cependant leurs noms sont accolés à ceux des scélérats qui conspirent contre la patrie

L'épouse d'un de ces infortunés vient à Paris réclamer la justice une lettre du comité l'y précède; on la représente comme une Messaline, et, pour voiler la vérité, on fait traîner au cachot le malheureux père qui venait, au nom de la nature, réclamer l'époux de sa fille.

Goullin, Chaux, Grandmaison, Bolognie, Naux et Lévêque signèrent cette lettre, qui fut envoyée à la section Lepelletier, et qui se trouve aux pièces du procès.

Le 15 frimaire de nouvelles victimes sont désignées; cent trente-deux sont vouées à la mort; l'ordre de les fusiller est donné, et ce fut Goullin, Grandmaison et Mainguet qui signèrent cet ordre qui subsiste encore en original.

A ce récit la nature frémit, la raison s'anéantit, et la liberté se couvre d'un crêpe funèbre.

Jamais la lime du temps n'effacera l'empreinte des forfaits commis par ces hommes atroces ; la Loire roulera toujours des eaux ensanglantées et le marin étranger n'abordera qu'en tremblant sur les côtes couvertes des ossements des victimes égorgées par la barbarie, et que les flots indignés auront vomi sur ses bords.

La nuit du 24 au 25 frimaire, cent vingt-neuf prisonniers, pris au hasard, sont arrachés des cachots, liés, garrottés, traînés sur le port, embarqués sur une gabarre et engloutis sous les eaux.

Goullin tenait la liste fatale, Jolly liait les malheureuses victimes, et Grandmaison les précipitait dans la Loire.

Le projet fut arrêté dans le comité et les ordres donnés par ses membres. Mainguet convient d'avoir signé ; Grandmaison avoue qu'il a lui-même fait engloutir les victimes, et Goullin présidait à cette exécution funeste qui confondit en un instant le coupable et l'innocent, qui détruisit tous les droits sacrés de la nature, viola ceux de la liberté et d'un nuage de sang obscurcit les plus beaux jours de son règne.

 

La nécessité avait; dit-on, exigé cette mesure, et les circonstances étaient impérieuses. A-t-on jamais pu transiger avec la justice et l'humanitë?

Quelle loi barbare peut conférer à des citoyens le droit de faire périr leurs concitoyens sans avoir scellé du sceau de la justice le crime qui les rend coupables?

Des victimes innocentes, des enfants sortant à peine des mains de la nature, étaient désignés par ces-nouveaux Caligulas.; ils étaient livrés aux flots ; les prières des citoyens ne purent toucher le cœur de ces barbares; Mainguet est le seul d'entre eux qui déclare en avoir soustrait au naufrage près de cinq cents qu'il confia, à l'insu du comité, aux, soins bienfaisants des habitants qui les réclamaient.  

Néron contemplait le fatal vaisseau qui renfermait sa mère, et que les eaux du Tibre faisaient flotter sous ses fenêtres.

Les membres du comité de Nantes veulent l'imiter; ils font construire une gabarre à soupape; elle est destinée à recevoir les victimes que le hasard désignera et plus d'une fois elle servit leur trop cruelle barbarie ; ils ne voilaient pas même entre eux leurs forfaits, et Mainguet déclare qu'ils appelaient ces affreuses expéditions les baignades; c'est ainsi qu'ils qualifiaient un crime que Néron rougit d'avoir commis une seule fois sur une seule personne et qu'eux, plus cruels et plus scélérats, ont commis plusieurs fois, et sur des milliers de malheureux.

Quoiqu'on n'ait des preuves matérielles que d'une expédition de ce genre, on a l'aveu de plusieurs accusés qui, déchirés par les remords, ont été forcés de déclarer qu'il y en avait eu de quatre à huit ce sont leurs expressions.

Deux des malheureux dévoués à la mort engloutis sous les eaux, luttent contre les flots et s'échappent à la faveur des ombres de la nuit ; c'était Leroy et Garnier; ils sont rencontrés le lendemain encore tremblants et respirants à peine ; Goullin, Chaux et Grandmaison en sont instruits ils délibèrent si on les replongera à l'eau et ils finissent par les mettre dans les cachots où ils languirent pendant trois mois.

Les cent trente-neuf individus enlevés des prisons n'étaient qu'une partie des malheureux inscrits sur la fatale liste elle en contenait cent cinquante-cinq la copie de cette liste est jointe aux pièces.

Ivres de sang et de vin, ces cannibales reconnaissaient à peine leurs victimes, et leurs yeux se refusèrent à lire la trace de leurs forfaits.

Pour consommer tant de crimes, il fallait s'associer les êtres les plus immoraux ; on forme une compagnie révolutionnaire; on choisit les sujets les plus abjects et Goullin osait demander encore s'il en existait de plus scélérats.

C'est cette compagnie qui fut l'instrument de tous les crimes du comité; plusieurs des citoyens qui la composaient étaient égarés, et l'aveu qu'ils en ont fait ne laisse pas douter un instant des manoeuvres que l'on employait pour les faire agir.

Tant d'atrocités devaient émouvoir l'âme du patriote, pas un Nantais n'ose élever la voix chacun d'eux venait courber la tête sous le joug de ces despotes sanguinaires; un seul veut venger sa patrie.

Phelippes accusateur public, verbalise contre le comité ; il lui demande compte des sommes qu'il a touchées et des innocents qu'il a sacrifiés; il invite chaque citoyen à lui donner le relevé de ce qu'il a payé, et à lui procurer les connaissances certaines des actes arbitraires de ce comité ; ces démarches ne sont pas infructueuses; une foule de preuves s'accumulent; on se rallie autour de cet homme qui ose attaquer les nouveaux tyrans; on lui parle le langage de la vérité ; il est bientôt convaincu de la scélératesse des membres du comité; il consigne les faits dans des procès-verbaux qui sont joints aux pièces du procès; se voyant ainsi poursuivi, le comité fait afficher une ordonnance qui invite les citoyens à venir déclarer ce qu'ils avaient donné.

Les particuliers se présentent; on leur fait écrire ce que l'on veut; on leur fait déclarer qu'ils ont donné librement telle somme, tandis qu'ils y avaient été forcés; on leur fait désigner l'emploi une partie pour les frais du comité, une autre pour la salubrité de l'air, une autre pour l'arrangement d'un chemin qui était extrêmement nécessaire à Chaux, et enfin une autre partie pour payer les frais des voitures qui avaient conduit en prison les malheureux désignés par le comité.

Histoire parlementaire de la Révolution française, ou Journal des assemblées nationales depuis 1789 jusqu'en 1815 : contenant la narration des événements... précédée d'une introduction sur l'histoire de France jusqu'à la convocation des États-Généraux. Tome 34 / par P.-J.-B. Buchez et P.-C. Roux

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