L'Ami du peuple : le journal de Jean-Paul Marat- Procès- verbal authentique d’un banquet Républicain donné en 1793 à Bourg
/image%2F1371496%2F20250929%2Fob_d412cd_l-ami-du-peuple-le-journal-de-jean-pa.jpg)
L'Ami du peuple (ou L'Ami du peuple, ou le Publiciste parisien) est un journal politique radical fondé et rédigé par Jean-Paul Marat (1743-1793), figure emblématique de la Révolution française.
Lancé le 12 septembre 1789 sous le titre initial de Le Publiciste parisien, il adopte rapidement son nom définitif le 16 septembre suivant.
Ce périodique, dont la devise était Vitam impendere vero (« Consacrer sa vie à la vérité »), est paru jusqu'en septembre 1792, avec environ 685 numéros, avant de devenir Le Journal de la République française.
Contexte et rôle historique
Marat, médecin et scientifique converti en journaliste engagé, utilise ce journal comme un outil de propagande extrémiste pour défendre les intérêts des classes populaires (les sans-culottes) contre les élites et les contre-révolutionnaires.
Il y dénonce sans relâche des figures comme Jacques Necker, Jean Sylvain Bailly, le marquis de Lafayette, Mirabeau ou même le roi Louis XVI, qu'il accuse de trahison.
Le ton virulent – souvent qualifié d'incitateur à la violence – en fait un vecteur clé des journées révolutionnaires : la prise de la Bastille (1789), les journées des 5-6 octobre 1789, le 17 juillet 1791, le 10 août 1792, ou encore les massacres de septembre 1792.
Le journal paraît irrégulièrement (8 à 16 pages, quotidien en théorie) en raison des persécutions : Marat est plusieurs fois arrêté, son imprimerie détruite, et il doit se cacher ou s'exiler en Angleterre.
Malgré cela, il exprime les aspirations sociales radicales du peuple, plaidant pour une remise en cause profonde de l'ordre ancien, l'abolition de l'esclavage et l'élimination des modérés.
Impact et héritage
Considéré comme « le journal radical le plus célèbre de la Révolution » par l'historien Jeremy D. Popkin, L'Ami du peuple incarne le journalisme d'opinion naissant et influence directement les masses parisiennes.
Après l'assassinat de Marat par Charlotte Corday le 13 juillet 1793, un exemplaire du journal taché de son sang devient un symbole martyr, immortalisé par le tableau La Mort de Marat de Jacques-Louis David.
Le titre inspire par la suite d'autres publications, comme celui fondé par François-Vincent Raspail en 1848.
Aujourd'hui, les numéros sont numérisés et accessibles en ligne (par exemple sur Gallica de la BnF ou via des éditions critiques comme celle de Jacques De Cock et Charlotte Goëtz-Nothomb).
UN BANQUET RÉPUBLICAIN A BOURG EN 1793
Nous avons sous les yeux un document fort ancien, mais qui nous parait en ce moment d’une actualité incontestable.
C’est le procès- verbal authentique d’une fête donnée en 1793 à Bourg, chef- lieu du département de l’Ain, pour célébrer la mémoire de Marat, et offrir aux sans-culottes l’occasion de manger et boire en son honneur.
Nous empruntons cette pièce curieuse à celles qui se trouvent jointes à la collection des Mémoires sur la Révolution, publiés par MM. Berville et Barrière.
Les radicaux viennent de banqueter fréquemment et de remplir les journaux de leurs exploits politico-gastronomiques, et ils ont notamment célébré dans leurs festins « la grande République de 1792, » dont ils sont les héritiers.
Le moment nous parait donc singulièrement opportun pour montrer aux lecteurs, pièces en mains, ce qu’était un repas civique et républicain de cette grande, époque républicaine.
On ignore trop ce que contiennent les souvenirs de cette époque, dont nos radicaux modernes parlent avec attendrissement et vénération. Un certain nombre de grands crimes, tels que les massacres de septembre, l’échafaud de Louis XVI et de tant d’autres victimes sont dans toutes les mémoires.
Mais on ne connaît pas les détails à la fois ridicules et odieux qui ont marqué la tyrannie de ce régime infâme appelé la République de 1792.
On ne sait pas assez qu’elle était grotesque chaque fois qu’elle n’était pas sanglante; on ne se représente pas la part immense de niaiserie et de stupidité qui a présidé à l’établissement de la première République en France. « Le sang ou l'imbécillité. » C’est la définition de M. Thiers ; il n’y en a pas de meilleure.
Voici donc le procès-verbal signé par le citoyen B. .., maire, et les ci oyeos B..., président, C. .., M... et D..., secrétaires. Les éditeurs n’ont pas cru devoir publier les noms de ces citoyens.
C’est regrettable, car ils méritaient de passer à la postérité ; la fêle a lieu à « Bourg-Régénéré ! » le 20 brumaire, au II de la République une, indivisible et démocratique.
Il est encore une remarque qui n’est pas hors de propos. Le lecteur verra que les républicains purs de 1793, en même temps qu’ils manifestaient, leur haine contre les aristocrates, n’en ressemaient pas une moindre contre les « fédéralistes. »
C’est le mot qu’ils avaient imaginé pour désigner et rendre impopulaires les modérés, les Girondins. Ils les accusaient de vouloir partager la France en petites républiques ; ils les faisaient maudire comme tramant une conspiration horrible contre l’unité, 1’indivisibilité de la République et la sûreté du peuple français. » C’est le texte même des actes d’accusation dressés contre les principaux Girondins.
Aujourd’hui, ce serait plutôt la démagogie qui serait fédéraliste, comme l’a montré la tentative séparatiste de la Commune de Paris.
C’est 'qu’en 1793 la Terreur était établie, et régnait par la populace des faubourgs parisiens. II s’agissait de la maintenir en étouffant toute velléité d’indépendance et de vie locale dans les- départements. Voilà pourquoi « l’unité et l’indivisibilité » étaient en grand honneur.
Aujourd’hui, la Terreur ne règne pas encore; il s’agit de la préparer et de lui donner les moyens de s’emparer du pays. Voilà pourquoi l’indépendance, c’est-à-dire la liberté d’action, des grands centres socialistes et terroristes est prêchée par la démagogie.
On sait que, dans ce parti, les principes ne sont que des moyens d’arriver, et qu’on en change à chaque détour de route. La fin justifie les moyens.
D’ailleurs l’histoire nous montre que tout agitateur démagogue n’a qu’une idée : dépopulariser l’Assemblée où il n’est pas le maître, inventer un mot d’ordre, vague et sonore, qui lui permette de perdre et de supplanter tout ce qui n’est pas lui. Ceci dit, laissons parler au sieur B..., maire de Bourg-Régénéré l’an II de la République :
BOURG-RÉGÉNÉRÉ.
Récit de la fêle civique en mémoire de Marat, de l’inauguration de son buste et de celui de Lepelletier, à la Société des Sans-Culottes ; fait par le citoyen R..., maire.
Un coup de canon, parti à l’aurore, a fait lever tous les Sans-Culottes. Chacun s’est rendu à son poste.
Cent jeunes filles, la tête couverte d’une guirlande de chêne, ont entouré un char sur lequel étaient places cinq vieillards vénérables, entrelacés et soutenus dans les bras de quinze vierges nubiles, s’empressant de les réchauffer de la pureté de leur haleine et chargées de les soigner pendant toute la fête.
Un bataillon des jeunes élèves de la patrie qui n’avait point dormi de toute la nuit, de peur de ne pas se réveiller assez matin, suivait le char.
La garde nationale, cinquante hussards du premier régiment à cheval, ainsi que la gendarmerie, la compagnie, des vétérans, celle des invalides, veillaient à la tranquillité et formaient deux haies.
Les mères de famille patriotes, les autorités publiques, les membres de la Société des Sans- Culottes, tous étaient confondus et marchaient cependant avec cet ordre que dicte la simple nature.
Les uns portaient le buste de notre ami Marat; d’autres celui de Le pelletier, tous deux couverts de chêne. Partie des membres élevaient dans les airs tous les différents emblèmes de la liberté que la Société avait pu rassembler.
Ici, on voyait une charrue attelée à deux chevaux; un sans-culotte, monté dessus, portait une gerbe de blé, et l’autre le drapeau tricolore, surmonté du bonnet chéri de la liberté; un brave agriculteur, assis sur sa charrue, semblait entr’ouvrir le sein de la mère féconde qui nous habille et nous nourrit.
Là, le canon retentissait au loin ; ici, la simple musette annonçait les plaisirs purs et champêtres.
A la suite venait, enchaîné, le monstre du fédéralisme; il avait deux figures : l’une douce et mielleuse, l’autre hideuse et jetant le sang par la bouche. Un serpent venimeux sifflait à ses oreilles et semblait encore vouloir l’instruire à tourmenter les patriotes; les débris d’une robe de procureur le couvrait en partie; il tenait d’une main la branche d’olivier et de l’autre un poignard. Il portait d’un côté cette inscription : Portrait du fédéralisme, et de l’autre : Tombeau de la chicane.
Enfant des Furies, il a été précipité dans les flammes empestées qui s’exhalaient de vieux terriers, et du reste impur des vestiges de la féodalité qui avaient pu échapper jusqu’à ce jour au feu dévorant.
Une statue équestre de bronze du petit Condé était traînée sur une claie et salissait la boue.
Le cortège s’acheminait ainsi aux cris de : Vive la République! Vive la Montagne ! et en entonnant des hymnes patriotiques, a parcouru la ville ; les accents de la liberté retentissaient dans les airs et blessaient, dans les maisons, les aristocrates cachés.
Arrivé sur la place Jemmapes (du Greffe, vieux style), le citoyen D... a lu un discours en mémoire de Marat, et a prononcé les paroles suivantes aux jeunes enfants des deux sexes :
« O vous, jeunes élèves de la patrie, vous qui devez recueillir les fruits de l’arbre que vos pères ont planté; vous pour qui nous travaillons sans relâche ; vous pour qui nous exposons nos vies et nos fortunes; vous la seule consolation des âmes pures et vraiment républicaines! vous, qui payez et nos maux et nos revers par l’espoir de vous en épargner! »
Ecoutez aujourd'hui la voix des bons sans- culottes qui vous aiment, qui vous portent dans leur sein, dont vous êtes tous les enfants et qui n’aspirent à la vieillesse que dans l’espoir de vous voir porter une feuille de chêne sur leur tombe.
« On a corrompu vos jeunes cœurs, mes tendres amis ; on vous a insinué une chanson perfide, qui n’était autre chose qu’un arrêt de mort sur tous les patriotes ; que cette époque de votre vie ne s’efface jamais de votre mémoire ; voyez de prés ceux que les fédéralistes vous invitaient à calomnier, et vous rencontrerez en eux de bons pères, de bons époux. »
Cette première faute de votre enfance doit être un préservatif pour vous; vous chantiez : «A la guillotine, Marat ! » et Marat était un bon patriote et l’ami du peuple et de l’égalité. Il fut assassiné par une ci devant noble ; ce mot seul le justifie à votre petit discernement. »
Vous chantiez : « A la guillotine, les maratistes ! » vous me poursuiviez dans les rues avec ce cri perfide ; eh bien ! ces maratistes désignés à vous par des prêtres scélérats, vous prouveront jusqu’au dernier soupir qu’ils sont amis de la nature première des peuples opprimés et esclaves, et qu’ils n’ont jamais aspiré qu’à l'anéantissement des despotes en tout genre, soit qu’ils soient cachés sous le voile de la chicane, soit qu’ils soient chargés de la couronne ou de la tiare.
Encore un moment et tous les tyrans tomberont, le temps des vertus est arrivé ; vous ôtes jeunes, n’aspirez qu’aux mœurs républicaines, étudiez le caractère de Brutus; et si le salut de la patrie l’exige, souhaitez de mourir pour elle comme Marat.
Le citoyen T... a prononcé ensuite un discours en mémoire de Marat et Lepellelier.
Le citoyen C..., président de la Société, a rappelé avec force la surveillance que doivent avoir les braves Sans-Culottes sur les vils aristocrates.
Arrivés sur la place devant la commune, près du monument élevé à Marat, autour duquel on lit ces quatre inscriptions :
La première : L'ami du peuple assassine par les ennemis du peuple ;
La deuxième : Ici les fédéralistes ont brûlé l'effigie de Marat ;
La troisième : Ici, les Sans-Culoltes ont rendu justice aux vertus de Marat ;
La quatrième : Peuple; que ton erreur te serve à jamais de leçon.
Le citoyen D... a prononcé l’oraison funèbre de Marat, a rappelé au peuple souverain sa force et sa marche révolutionnaire, et a fini par faire entourer la pyramide de Marat par toutes les femmes, qui ont déposé leurs guirlandes de chêne sur les piques de la grille qui environne son tombeau.
Le cortège s’est rendu ensuite à l’église de Brou, où les tables étaient dressées, où chaque patriote avait porté son dîner, et où les pauvres avaient été invités comme premiers convives.
Là, les épanchements fraternels : là le président de la Société a donné, au nom de tous, le baisir de Sans-Culotte à un député des Sociétés voisines, à un vieillard, à une jeune fille et à un défenseur de la patrie.
Le citoyen D... a proposé de boire en mémoire de Marat, et l’a portée ainsi :
Attention !
Préparez les urnes,
Versez et comblez les urnes,
Alignez les urnes !
Laissez fumer l’encens en mémoire de Marat,
Serrez les urnes,
Elevez-les à la grande voûte,
Reportez les au cœur.
Approchez de la tombe,
Versez des larmes,
Epuisez vos pleurs.
Alignement.
Reposez l’urne sur le catafalque avec unité et indivisibilité, en trois groupes égaux.
Recueillez-vous, Sans-Culottes, et applaudissez : Marat est heureux ; Marat, notre ami, est mort pour la patrie!
Le repas s’est passé avec ordre, avec joie et sans ivresse. Trois mille citoyens, tant de la ville que de la campagne, embellissaient cette fête.
Au premier signal, les tables ont été enlevées, et la musique et la danse ont succédé à la promenade civique et au festin.
La nuit approchait, le canon annonce le départ, et tous en bon ordre, se sont rendus à la Société, où les bustes de Marat et de Lepelletier ont été placés aux cris de vive la République! vive la Montagne ! et vive à jamais les Sans-Culottes!
Bourg-Régénéré, chef-lieu du département de l’Ain, 20 brumaire, an II de la République, une, indivisible et démocratique.
C..., Président,
B..., C..., M..., Secrétaires.
Voilà la martre et l’ordre d’un banquet républicain du temps de la grande République, dont nos radicaux se disent les héritiers. Il y a du vrai dans celle assertion ; mais évidemment les traditions classiques sont perdues.
Ce n’est pas en 1872 que l’on aurait la patience dans un banquet démagogique de vider les verres en douze temps : « Préparez, urnes ! versez et comblez urnes! élevez-les à la grande voûte, reposez-les avec unité et indivisibilité. »
Que de cérémonies dans ce temps pour se désaltérer ! Que d’émotion vraie et naïve dans ce commandement démocratique : « Epuisez vos pleurs 1 alignement ! » Remarquez aussi cette observation soigneusement notée : « Le repas s’est passé sacs ivresse.»
Enfin, le festin et le bal avaient lieu dans une église; touchant présage de ce qui attend la France lorsqu’elle sera livrée aux héritiers des athées et des sacrilèges de 1792!
(L’Etoile, d’Angers. 1872-11-03)