Le vezou (Instrument) veuze - LES CHANSONS DE MARIAGE EN VENDÉE
Le mariage a généralement conservé à la campagne, surtout dans les provinces du Nord et de l'Ouest, un caractère sérieux et grave, que le poète populaire nous montre de préférence : « Il s'est produit depuis près d'un siècle, dit Champfleury, une coterie de folles qui ont écrit le mot liberté au dos du code conjugal.
Le dernier des paysans avait plus de bon sens que le club des femmes. Il a dit à sa compagne : « Tu resteras à la maison, tu « élèveras tes enfants, et tu gagneras ton pain, comme moi, à la « sueur de ton front (1). »
Les usages, les coutumes qui marquent, en Vendée, les diverses phases d'un mariage, se rattachent aux rites latins, et une noce du Bas-Poitou a pu être comparée, sans trop d'inexactitude, à une noce romaine (2).
Ce symbolisme gracieux, dont nous verrons tant de vestiges, déguise lui-même le droit barbare et primitif de la prise de possession de la femme par la violence, le rapt ou l'achat.
Mais il est lettre close, non seulement pour les paysans, mais encore pour les mauvais railleurs, qui ne peuvent en pénétrer le sens.
Quand le jeune Vendéen était décidé à prendre femme, il offrait à sa « blonde » une paire de gants (3). « Vous ne les port'rez, belle, disait-il,
Rien que trois fois l'an :
La première à Pâques,
L'autre à la saint Jean,
La troisième à vos noces.
Et la belle, en acceptant, répondait invariablement :
Les votr' et les miennes
S'front en même temps.
Puis venait la demande et la réponse des parents.
Ici encore interviennent d'anciens usages. En Bretagne, un tison placé tout droit dans la cheminée, l'offre faite au jeune homme d'une branche de coudrier (autrefois signe de défaite), dans les Landes, un plat de noix servi à la fin du repas, équivalaient à un refus.
Il en était de même en Vendée, si le prétendant était reçu cérémonieusement, si, à la veillée, le chef de famille donnait de bonne heure le signal de la séparation. Mais, au contraire, la jeune fille lui ouvrait-elle gaiement la porte de la ferme, et sans se préoccuper de lui balayait-elle tranquillement la maison : il pouvait se dire : « On ne se gêne pas pour moi, je suis de la maison. »
Une huitaine de jours avant la cérémonie, le conviour procède aux invitations (4). Il se rend dans les familles désignées, la veste ornée d'un bouquet auquel chaque invité attache un ruban. Le soir, quand sa tournée est finie, il est tellement pavoisé, que son apparition jette une note gaie dans tout le village.
Le jour de la noce arrive enfin !
Avec quelle impatience il était attendu par la jeune fille ! Dans la nuit, ne pouvant dormir, elle interpellait la lune, si lente à accomplir sa révolution.
0 lune, méchante lune,
Tu n'es encore que là !
Je te croyais à quatre heures,
A minuit tu n'es pas.
Ah ! si j'avais mon arbalète,
Comm' je te jetterais à bas !
Au jour, dès la première heure, les paysans émergent de toutes les directions. Ils se sont faits beaux pour la circonstance. Les uns portent le chapeau de feutre aux longs rubans de velours, la chemisette (gilet) bordée de même étoffe, le petit veston court, la culotte à pont et à godeli, sans oublier leur bonne pipe (5) ; d'autres de longues blouses à plis avec plusieurs rangées de boutons.
Les femmes ont des coiffes variées, coniques ou à fond plat, carré (cabanières), en trapèze (claque) ; des bonnets plissés autour d'un toquet élégant ou dessinant les ailes gracieuses d'un papillon (6); elles portent le collet (fichu), la devantère de soie; le cotillon à godeli, la chaîne d'or ou d'argent agrafée au côté et descendant dans la poche du tablier.
Les invités se rendent chez la future, qui leur distribue les livrées : des rubans de différentes couleurs que les jeunes filles attachent à leur ceinture, les jeunes gens à leur chapeau ou bien au côté gauche de leur veston.
Les futurs époux portent des bouquets, de vrais bouquets de fiancés de village. Le cortège se forme pour se rendre à l'église. Le sonneur (7) est en tête, jouant sur la veze (8), ornée de rubans blanc, vert, rouge, les plus beaux airs de son répertoire.
Derrière la mariée, les demoiselles d'honneur portent, l'une une épine blanche garnie de fruits, de rubans, etc. ; l'autre, une quenouille ; le parrain tient avec précaution un grand gâteau dont il fera le partage au dessert. Le futur, conduit par sa mère, ferme habituellement la marche.
Pendant la messe, le prêtre bénit treize pièces d'argent ; il en garde trois, remet les autres au marié qui les offre à sa compagne ; il bénit aussi le gâteau du parrain et l'anneau nuptial ; le marié le passe au doigt de sa femme, qui fait tous ses efforts pour que ce signe d'alliance ne dépasse point la première phalange (9).
Au sortir de l'église, l'épouse s'arrête, hésitante devant la porte, touchant symbole qui dit les regrets du passé, l'appréhension de l'avenir.
Un dialogue s'établit entre le nouveau maître et sa jeune femme :
Oh ! qu'avez-vous, ma douce amie,
Que vous avez le cœur si triste ?
— Galant, je voudrais m'en aller
Dans le château de mon cher père,
Pour y soigner ma bonne mère.
— Chez ton père tu n'iras point ;
Hier soir tu étais la maîtresse,
Mais aujourd'hui je suis le maître.
Paroles dures, paroles amères, et dans quel moment ! Tandis qu'ailleurs les compliments des amis, les prévenances, les gâteries des parents, entretiennent dans le cœur de la jeune épouse la joie d'aimer et d'être aimée pour la vie (illusion peut-être, mais si douce et si légitime dans un tel jour !), tandis que tout conspire autour d'elle à embellir cette journée dont le souvenir illuminera les heures sombres; — ici, au village, cérémonies, usages, chansons, rien n'a été négligé pour instruire cette pauvre paysanne des rigueurs de son avenir.
Le maître impitoyable qui affirme ainsi son autorité met fin au dialogue en emmenant sa compagne. Tout le monde l'embrasse, et le cortège se met en route, pour « aller à la vaisselle (10) », précédé des deux époux, qui se tiennent par le petit doigt ou par la main.
Ils sont arrêtés sur leur passage par de longs rubans de soie rouge attachés au dossier de deux chaises, de chaque côté du chemin. Sur l'une de ces chaises on a placé une assiette vide, dans l'autre une seconde assiette contenant des dragées et une paire de ciseaux.
Le marié prend les ciseaux, coupe le ruban, mange quelques dragées et dépose dans le plat une petite somme d'argent.
L'obstacle franchi, la noce continue sa promenade. Les invités entrent chez les marchands, font leurs emplettes ; le garçon d'honneur achète un récipient….. intime, le « lacrymatoire de la décadence » d'un héros de Labiche. Une tradition gaillarde le charge de faire ce cadeau aux époux.
Chacun reprend alors sa place dans le cortège. La bande joyeuse, aux sons de la veze, des chansons bruyantes, des gais propos, parcourt les rues, au milieu des curieux, surtout des curieuses, et se promène dans la campagne, en évitant les petits sentiers : ils porteraient malheur.
Sur la route, des paysans tirent des coups de fusil en l'honneur des héros du jour. Ils embrassent la mariée et prennent place dans le cortège. La noce enfin arrive devant la maison où le banquet est dressé.
Dans la cour, des fagots ont été déposés autour d'un mai couronné d'une bouteille ou d'une vessie pleine d'eau. La jeune épouse met le feu aux brindilles, et pendant que les flammes s'élèvent joyeusement, le marié, prenant son fusil, vise les objets placés au haut du mât; mauvais signe pour lui s'il est maladroit : il ne doit point espérer de bonheur en ménage.
Lorsque tous les paysans ont exercé leur adresse, la noce se dispose à entrer dans la maison. Mais, ô surprise ! la porte a été soigneusement fermée ; des jeunes filles se montrent à la fenêtre, et alors, entre la bande du dehors et celle de l'intérieur, se livre, sous la forme pacifique d'une chanson, un dialogue animé, simulacre des combats véritables livrés autrefois pour la capture de l'épouse.
Sont deux pigeons rames
Qui ont pris leur volée.
Ouvrez la porte, ouvrez,
Nouvelle mariée.
L'ont pris si haut, si loin,
La mer ont traversée.
Sur le château dau roë
Ont fait leur reposée.
0l est le fils dau roë (ou le nom du marié)
Qui en a fait la trouvée.
Ouvrez la porte, ouvrez,
Nouvelle mariée.
— Non, non, j' n' l'ouvrirai pas,
I suis dans mon lit couchée.
Enfin, après de longs pourparlers, ils est répondu de l'intérieur :
Frappez trois petits coups,
La port' sera ouvrée.
Elle s'ouvre en effet. Sur le seuil, des rateaux, des pelles, des pincettes, différents instruments de travail, barrent l'entrée.
Que va faire la ménagère ? Si elle franchit l'obstacle sans réparer ce désordre, il faut plaindre le mari; au contraire, remet-elle avec précaution chaque objet à sa place : honneur à ses vertus pratiques !
Mais l'heure s'avance ; les appétits sont aiguisés, et les paysans impatients réclament à grands cris le dîner. Ils parlent même de commencer sans les mariés, mais les convives s'avancent pour prendre place au banquet.
Dans l'immense hangar, ou dans la cour, sous des tentes, des tables ont été dressées. Pour cette grave circonstance, le paysan, si avare, si égoïste, dénoue largement sa bourse, fait main basse sur son poulailler, sa bergerie, son étable. Il invite deux cents, trois cents, quatre cents personnes, tout un village. Ce sont de véritables noces de Gamache qu'il prépare à sa fille. Au début, on n'entend guère que les mâchoires qui broient les aliments, mais, peu à peu, le bruit se propage et devient de plus en plus assourdissant. Les femmes de service vont, viennent, interpellées au passage par les garçons. Un jeune enfant se glisse furtivement sous la table et va dérober la jarretière ou le soulier de la mariée.
Ce soulier est mis aux enchères (il revient toujours au mari, qui le restitue à sa femme), et l'on s'efforce par toutes sortes de moyens (quêtes faites par la demoiselle et le garçon d'honneur, etc.) de retirer le plus d'argent possible pour couvrir une partie des frais.
Mais voici que le silence s'établit. Des jeunes filles s'avancent vers la jeune épouse, un bouquet à la main. Elles l'offrent à leur compagne d'hier avec le gâteau traditionnel. L'une d'elles chante alors cette fameuse chanson de la mariée, qui varie à l'infini suivant les régions, mais dont le fond reste toujours le même.
Nous somm' venus vous voir,
Du fond de nos villages,
Pour vous marquer la joie
De votre mariage.
Nous le souhaitons heureux,
Heureux pour tous les deux.
L'époux que vous prenez
Sera souvent le maître,
Ne s'ra pas toujours doux,
Comme ile devrait l'être.
Mais pour le radoucir,
Faudra lui obéir.
Adieu le sans-souci,
La liberté jolie !
Adieu le temps chéri
De vot' bachélerie.
Vous n'irez plus au bal,
Madam' la mariée;
Vous aurez l'air sérieux
Devant les compagnées.
Le bouquet que voilà,
Qu'i vous prions de prendre,
C'est un bouquet de fleurs,
Pour vous faire comprendre
Que les plus grands honneurs
Passent comme les fleurs.
Le gâteau que voilà,
Que ma main vous présente,
Prenez-en un morceau,
Car il vous représente,
Qu'il faut, pour se nourrir,
Travailler et souffrir.
Vous sou'aitons le bonjour,
Madam' la mariée.
Cette cérémonie touchante a ému la jeune femme, interrompu le vacarme. Il renaît de plus belle à l'entrée de l'énorme gâteau offert par le parrain. Un garçon vigoureux le porte au-dessus de sa tête.
« Il est accompagné par d'autres paysans munis d'assiettes d'étain, et tous ensemble exécutent une espèce de danse, pendant laquelle les porteurs d'assiettes les frappent les unes contre les autres et contre le gâteau. Celui-ci est ensuite déposé sur la table et coupé en morceaux.
Lorsqu'on veut donner une grande marque de respect à quelqu'un, on lui envoie un morceau du gâteau de noces (11) »
Le dîner tire à sa fin. Les beaux chanteurs font entendre leur répertoire; ils émerveillent l'assistance par leurs voix sonores, leur mimique expressive. Les refrains sont repris en chœur avec accompagnement de cris demi-barbares, iou! iou! iou! hi! hi! hi!
de coups sur la table, sur les verres, sur le plancher. Les têtes sont échauffées; chaque paysan entonne sa chanson sans écouter les autres : il grossit sa voix pour dominer le bruit. La confusion, le tumulte sont à leur comble. Les vieux sont ravis ; ils complimentent les parents des mariés : « C'est une belle noce, une bien belle noce ! »
Tout à coup, les violons font entendre leurs aigres crincrins.
C'est le moment d'entrer en danse. Les couples s'enlacent; les quadrilles se forment, et les rondes, les branles, entraînent les moins ingambes dans un mouvement joyeux et bruyant.
Voici minuit; les époux ont discrètement disparu. Il s'agit de leur apporter la chaudée ou soupe à l'oignon. Les jeunes gens la composent d'ingrédients de nature diverse et fort peu digestibles. Ils y mettent du vin, du poivre surtout. Souvent les tranches de pain sont attachées par des fils.
Quand elle est faite, la bande joyeuse s'en va frapper à la porte des nouveaux époux :
Monsieur le marié,
Débarrez votre porte
La soupe à l'oignon
Nous vous l'apportons.
Si vous n'voulez la débarrer,
Nous allons l'enfoncer.
La porte s'ouvre, et les malheureux sont obligés d'avaler, parfois avec des cuillères percées, quelques gorgées de ce brouet incendiaire (12).
Dans quelques communes du Haut-Bocage, la mariée doit porter le bouquet pendant trois jours, ce qui l'oblige à coucher avec ses compagnes, tandis que son mari va reposer sur du foin avec les autres invités.
Cette coutume s'explique, non seulement par la difficulté de loger des hôtes aussi nombreux, mais encore par des souvenirs du droit de markette.
Mais une nuit est bien vite passée. Le lendemain, jeunes gens et jeunes filles se réveillent tout disposés aux divertissements, et, de ce fait, la deuxième journée est plus gaie que la première; elle n'est point assombrie par des cérémonies touchantes et sérieuses.
Un cortège s'organise pour transporter en grande pompe le mobilier et les articles du ménage de la jeune femme. On danse, on se promène, on joue à mille jeux, et on boit tant qu'il y a du vin dans les barriques. Celui qui vide le dernier verre attache le fausset à son chapeau. C'est la fin de ces noces de Gargantua.
S. TRÉBUCQ.
Sur les derniers pas du Général Charette, 220 ans après (Guerre de Vendée)
Posté par P'Hystorique sur dimanche 27 mars 2016
(1). Préface des Chansons des provinces de France.
(2). « Ces usages existaient dans les noces romaines ; le mari était censé par ce don (celui de treize pièces de monnaie) acheter sa femme. On y voyait aussi l'anneau, la ceinture, la couronne et jusqu'au flammeum représenté aujourd'hui par la coiffure flottante des mariées. Dans ces mêmes noces, on faisait aussi manger aux époux un gâteau de pure farine de froment que le prêtre avait bénit, pour leur marquer par cette nourriture commune et sacrée l'union inaltérable qui devait régner entre eux. On y portait aussi la quenouille et le fuseau, pour donner à entendre à la jeune épouse qu'elle devait dans son ménage s'occuper des travaux de son sexe, et non s'attacher à de vains plaisirs. Les cinq flambeaux d'épine blanche, avec lesquels on allait la chercher chez son père, étaient le symbole des épines du mariage qu'une flamme pure et toujours vive pouvait seule faire disparaître. » Bournisaux, Histoire des guerres de Vendée.
(3). Anciennement, les gants étaient considérés comme une investiture, une sorte de contrat matérialisé, une marque de prise de possession. Voir Génin, Récréations philologiques.
(4). Marais septentrional.
(5). C'est le costume du Marais de Challans.
(6). Bonnet des élégantes sablaises.
(7). Ménétrier vendéen.
(8). Cet instrument n'est autre chose que la cornemuse, qui était très usitée au moyen âge, sous le nom de muse, servant à désigner la vielle. Rabelais parle « des vizes bouzines et cornemuses » qui sonnèrent harmonieusement lorsque la reine du pays de Lanternois « eut commencé un branle double ».
Louis XI, au Plessis-lez-Tours, charmait ses loisirs en se faisant jouer, par des bergères du Poitou, des airs de cornemuse.
(9). Dans ces conditions, elle sera la maîtresse chez elle : son mari n'aura qu'à obéir.
(10). C'est-à-dire pour faire différents achats. C'est surtout de la vaisselle qui est offerte aux mariés. De là l'expression.
(11). Notice sur Chavagne-en-Paillers, par A. de La Villegille. — Bulletin des Antiquaires de l'Ouest (4e trimestre 1842). –
(12). Cette indécente coutume paraît avoir été établie pour combattre le nœud de l'aiguillette, maléfice ayant ponr but de réduire les nouveaux mariés à l'état d'impuissance. En Vendée, l'un des moyens les plus employés pour se soustraire à ce sortilège est de placer une pièce de monnaie dans le soulier de l'épousée. Il nous a été dit que des pratiques analogues existaient, il y a peu de temps, dans la partie la plus ancienne de l'île de Noirmoutier.
On se procure deux images de cire figurant les mariés. Veut-on faire mourir l'un d'eux : on le pique avec une aiguille (envoûtement du moyen âge); veut-on simplement les désunir : on les place dos à dos. — Voir Curiosités théologiques de Paul Lacroix; les ouvrages de démonologie de Bodin, Spencer, etc.
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