Entrée du château de Fougères en 1793

En juillet 1788, une délégation de douze membres des Etats de Bretagne, parmi lesquels notre compatriote, le célèbre marquis de la Rouërie (1), s'était rendue à Paris afin de parlementer avec le roi et ses ministres.

Cette délégation fut enfermée à la Bastille le 14 juillet 1788, au grand scandale des Bretons, puis relâchée en Septembre après l'envoi de deux autres délégations mieux reçues à Versailles, en juillet et en août.

A Fougères, en avril 1789, les corporations se réunirent pour nommer des délégués au cahier des doléances. Pour la première fois, on relève sur le registre, le nom de Putod, médecin.

Nous ne nous occuperons, pour le moment, que de ce Fougerais, en raison du rôle important joué par lui au moment de la prise de la ville par l'armée vendéenne. C'est lui qui embauma le corps du général de Lescure, ainsi que nous l'avons vu dans notre première partie, qui lui a été spécialement consacrée.

Nous retrouvons la signature de Putod, en 1790, parmi celles de nombreux Fougerais approuvant la nomination du nouveau député de Fougères, M. Lemoine de la Giraudais, qui avait pris la place du député-maire de Fougères, M. le Mercier de Montigny, contraint, par les événements, de quitter brusquement cet emploi en 1789.

Putod figure encore parmi les huit Fougerais chargés « de convoquer les communes dans toutes les circonstances qui l'érigeront ».

Sa signature se trouve également sur une pétition de six Fougerais demandant l'établissement d'une milice nationale.

 

Putod se rendit ensuite à Rennes avec un autre de nos compatriotes — M. César, — pour exiger le maintien des troupes à Fougères. Il fit le tableau des troubles ayant agité la ville.

Il se rendit à Paris, avec dix autres délégués fougerais nommés par la Municipalité, afin d'assister à la fête de la Fédération du 14 juillet 1790.

Tout cela prouve surabondamment que Putod se laissa entrainer, comme beaucoup de jeunes hommes de son époque, à l'enthousiasme des idées nouvelles, premières lueurs du mouvement révolutionnaire.

C'est ce qu'oublie de dire M. Lemas, sous-préfet de Fougères de 1889 à 1897, auteur d'un important ouvrage, bourré de renseignements, paru d'abord en feuilleton, le 5 Mars 1892, dans la Chronique de Fougères, — ouvrage dont la partialité nuit à l'intérêt historique, — tous les Chouans sans exception— Putod et Boisguy en particulier, —tous ceux qui n'étaient pas révolutionnaires sont des bandits, des brigands, dans l'expression péjorative de ces mots ! Par contre, tous les révolutionnaires : « les patriotes », sont les meilleurs des humains!

M. Lemas annonce simplement, afin de ne pas passer sous silence les preuves de cynisme de Putod de 1789 à 1793 : « Lors de la formation des Gardes du Roi, il sollicita et obtint une place de capitaine. Il y resta jusqu'au licenciement de cette compagnie et revint à Fougères, laissant la réputation d'un duelliste. Il reprit son métier de médecin et sut, avec habileté, dissimuler ses opinions royalistes qu'il n’afficha publiquement que lorsque les Vendéens furent maîtres de Fougères. »

La vérité, c'est qu'à Paris, l'enthousiasme du jeune médecin pour les idées nouvelles qui l'avait agité à Fougères, ne dura pas longtemps.

A cette fête du 14 Juillet 1790, il dut méditer sur l'état des esprits dans Paris. Il ne rentra pas à Fougères. Opérant un complet revirement, il s’engagea dans la Garde Royale, eut de nombreux duels, ce que les Mémoires de la veuve du général de Lescure ont révélé à M. Lemas... et à nous-même.

Lors de son retour au pays, Putod reprit son métier de médecin.

L'armée vendéenne trouva en lui, en novembre 1793, un précieux concours. M. de Donnissan — le beau-père du général de Lescure, — s'empressa de le nommer : « Général en chef de l'armée catholique et royale de Fougères » en raison de ses capacités et des nombreuses recrues qu'il apporta aux assiégeants.

Putod nous semble avoir été de bonne foi dans ses actes, mais sa nature ardente et impulsive dut contribuer à un manque de pondération. Il paya de sa tête son dévouement à la cause royaliste qu'il avait cru devoir abandonner en 1789 et qu'il reprit à Paris l'année suivante.

M. Lemas, par sa situation de sous-préfet de Fougères, avait toutes facilités pour se faire ouvrir toutes les archives civiles. Ces archives, en ce qui concerne notre contrée, avaient, jusqu'alors, été peu consultées.

Par contre, il ne chercha pas, nous en sommes bien persuadé, à dépouiller les archives particulières des vieilles familles de la région.

La préface de son ouvrage décrit ainsi la population de notre pays : « Une population ignorante et fanatique, sous la domination des prêtres et des nobles », afin de contre-balancer « les apologistes de la chouannerie qui oublient les vols, les pillages et les assassinats. » Il y a lieu de noter qu'aucun historien fougerais n'avait encore traité l'histoire de la Chouannerie dans la contrée !

Nous n'avons pas à faire le procès de M. Lemas. Etranger au pays, sachant fort bien qu'il ne devait y séjourner que jusqu'à son prochain avancement, ce fonctionnaire crut devoir présenter le résultat de ses recherches de façon à ne pas s'attirer des reproches de son administration...

Cependant, comme il était facile à tout historien impartial de se renseigner en toute équité sur Putod ! Nous allons le prouver.

Le médecin Putod habitait au second étage de l'hôtel Le Harivel, rue Pinterie, n° 86, important immeuble à la façade de granit, précédé d'une grande cour fermée sur la rue — le trottoir est presque inexistant, — par de magnifiques grilles en fer forgé, d'époque Louis XV, lesquelles font arrêter tous les touristes descendant la rue conduisant au château de Fougères \

I. « Ma chambre servait de passage... Nous logions chez M. Putod, médecin, qui me traitait », a écrit la veuve du général de Lescure.

M. Putod disposait, peut-être, d'une chambre au rez-de-chaussée? La marquise ne voulait-elle pas dire que sous ses fenêtres, elle pouvait voir et entendre les personnes entrant dans la cour, ou, plutôt, parcourant le chemin de ronde des remparts Nord, l'ancienne tour « Cardinale » servant de point d'appui à l'importante maison Le Harivel? Il ne reste de la vieille tour Cardinale qu'un enchevêtrement curieux de caves, passage, souterrains servant de base à l'important hôtel Le Harivel. Nous reviendrons sur l'hôtel Le Harivel lors de notre dernier chapitre consacré à la dépouille mortelle du Saint du Poitou.

Le propriétaire, M. Le Harivel, occupait le rez-de-chaussée comprenant les jardins descendant jusqu'au Nançon ; le premier étage formait le pied-à-terre de M. André le Bouteiller, habitant principalement le château des Haries, en Dompierre-du-Chemin, près Fougères.

M. André le Bouteiller, chef de division dans la coalition du marquis de la Rouërie, ancien capitaine au régiment de Bourgogne, était le grand-père paternel de M. le vicomte Christian le Bouteiller, décédé en 1929, à l'âge de quatre-vingt-douze ans, l'historien renommé du pays fougerais, auteur de nombreux ouvrages dont « La Révolution au Pays de Fougères », paru en feuilleton, le 19 mars 1892, dans le Journal de Fougères et annoncé, par ce journal, « comme réponse au pamphlet de la Chronique ».

Il était donc extrêmement facile, pour un historien impartial, de se renseigner près de M. le Bouteiller, son grand-père ayant suivi l'armée vendéenne comme Putod. Plus heureux que son voisin Putod, M. André le Bouteiller ne fut ni tué, ni prisonnier, il put rejoindre la grande armée vers Dol et la suivre jusqu'à Granville.

De là, passé, pour un instant, en Angleterre, il revint, très peu après, prendre part à la guerre au pays de Saint-Méen et dans le nord du Morbihan sous le commandement de Cadoudal. M. Lemas a dédaigné cette source, pourtant de premier ordre, qu'il ne devait pas ignorer, croyons-nous.

Aussi, nous préférons, nous le déclarons tout net, l'opinion de M. le vicomte Ch. le Bouteiller sur Putod dans sa « Révolution au Pays de Fougères », plutôt que l'opinion de M. Lemas dans son « District Breton », édité ensuite chez Fissbacher en 1894.

De plus, l'important travail de M. le Bouteiller a été refait en 11 volumes manuscrits offerts à la Bibliothèque de la Ville de Fougères. C'est là, estimons-nous, qu'il faut chercher la vérité, car le dernier volume intitulé : « Examen de conscience », montre avec combien d'impartialité, M. le Bouteiller, si respectueusement connu dans notre pays, a voulu discerner, avec son esprit de justice, la part des cruautés — fruits de toutes les guerres civiles, — commises dans cette sanglante époque à Fougères et dans le département de la Mayenne, contrées auxquelles on peut, sans conteste, appliquer la dénomination de « berceau de la Chouannerie ». Avec équité, les faits de cette époque ont été exposés par M. le Bouteiller.

Ajoutons qu'aussi bien chez les Chouans que chez les Bleus, l'intérêt personnel primait parfois la question de principes.

Putod naquit, le 17 mai 1755, à Lons-le-Saunier, ainsi que le prouve l'acte de naissance ci-dessous :

« Le dix huit may mil sept cent cinquante cinq a été baptisée (sic) hipolite Désiré né le dix sept desd mois et an fils de Claude Hugues Putôt thailleur d'habit et de Marie Ursul Bailly Maitre mariés, lequel a eu pour parrain le Sr Hypolite Clerget de St Léger et marraine delle Désirée Ebrard illitérée.

Ipolite Clerget Saint Léger Vuillermoz pbre. »

Un frère, Claude-François, était né le 25 juin 1750, une sœur, Marie-Pierrette, le 12 septembre 1751, une autre sœur, Catherine, le 2 juin 1754.

Bien que le père de Putod soit désigné « thailleur d'habit », il appartenait à une famille noble, soit de Belgique, soit du Dauphiné (2). Les Bailly-Maitre étaient répandus dans le Jura dès le XVIIIe siècle (3).

En 1780, le médecin Putod, venu à Fougères nous ne savons comment, épousait Marie-Anne Savary, fille du principal hôtelier de la ville de Fougères, Pierre Savary, époux de Jeanne Lepage.

Les Savary — qui tenaient, nous l'avons déjà écrit le « grand hôtel Saint-Jacques — et les Lepage, sont de vieux noms fougerais. Marie-Anne Savary avait quatre sœurs : Olive, épouse, en 1784, de Jean Fontaine, de Rennes; Anne-Marie, épouse, en 1789, de Guillaume Templer; Charlotte, épouse, en 1781, de Louis Cavé; Jeanne, épouse de Simon Pelletier.

Le contrat de mariage des époux Putod-Savary fut passé, le 1er avril 1780, par-devant Me Le Beschu, notaire à Fougères.

Nous n'avons pu en retrouver la minute dans les dossiers de cette étude. L'acte du mariage religieux spécifie : «... Noble maître Hippolyte-Désiré Putod de Thivant, docteur en médecine, fils majeur de noble maitre Claude-Hugues Putod de Thivant et de Marie-Ursule Bailly-MaUre. » Parmi les témoins, deux Le Beschu de Champsavin, dont l'un Garde du Roi, appartiennent à une vieille famille du pays.

Le 28 avril 1782, naissait un fils : Marie-Charles-Xavier.

L'acte de baptême, église Saint-Léonard, est assez pompeux, le père est désigné : « Docteur en médecine, associé correspondant de la Société Royale de Médecine de Paris, ancien médecin de la Marine, médecin du Roy, Inspecteur pour les épidémies de la province de Bretagne. »

Le parrain : « Messire François-Xavier de Lassone, premier médecin ordinaire de la Reine et de l'Infirmerie Royale de Versailles, membre de la Société Royale des Sciences de Montpellier, membre de la Société Royale de Médecine de Paris, censeur royal et avocat en parlement de Paris, demeurant à Versailles au grand Commun du Roy. » La marraine : « dame Marie-Françoise-Marguerite de Lassone, épouse de M. Randon de la Tour, trésorier général des maisons du roy et de la reine. » Parrain et marraine représentés par Jean-Baptiste Cavé et Jeanne Cavé, apparentés à la mère de l'enfant.

Cet unique enfant Putod-Savary est porté décédé, le 28 juin 1785, sur le registre de la paroisse Saint-Sulpice de Fougères.

Enfin, à la date du 2 novembre 1792, notons un acte de donation mutuelle entre les époux Putod- Savary, étude Mabille, notaire à Fougères. La minute de cet acte a disparu, comme celle de leur contrat de mariage.

L'almanach du District de Fougères, de 1792, indique Putod parmi les quatre médecins de la ville et « Madame Putod marchande », en tête des douze « principaux Commerçants ».

Mme Putod tenait un important commerce de toiles dans le grand bâtiment servant de corps de garde, aujourd'hui détruit, situé dans la première enceinte du château de Fougères, entre les tours de la Haye-Saint-Hilaire et de Guémadeuc.

 On y accédait, soit par un bel escalier de pierre entre ces deux tours, soit de plain-pied, à droite, après avoir franchi la porte d'entrée du château.

Dans ce bâtiment habitait également, en 1793, la baronne de Pommereul, mère du général Gilbert de Pommereul, qui reçut chez lui, rue du Marché, en 1828, l'immortel auteur des « Chouans ».

Nous retrouverons Putod lors de notre description du siège de Fougères, nous le suivrons avec l'armée catholique et royale jusqu'à son arrestation et sa condamnation à mort.

Mais il convient de signaler, ici, que le Dr Robert Cornilleau à découvert, à la Bibliothèque Nationale, deux documents intéressant le médecin embaumeur du corps du « Saint du Poitou » :

1° Les pièces constituant que Putod fut reçu docteur en médecine de l'Université de Besançon : consignation du 24 Juin 1775 pour sa licence, 140 1. 17 s. 6 d. ; consignation du 27 Janvier 1776 pour son doctorat, la même somme. Pas d'exemplaire de sa thèse, les titres de l'Université de Besançon ayant été dispersés, en grande partie, à la Révolution.

2° Un livre curieux, édité par Putod en 1789, sous le pseudonyme d'Alitèphe, bel exemplaire de 310 pages in-8° au texte serré avec des notes abondantes, relié en maroquin rouge aux armes royales.

Une lettre de l'auteur à M. Prony, aux Invalides, s'y trouve incluse. Ce volume, inscrit également sur les fiches de la Bibliothèque Municipale de Fougères (où l'on ne pourrait plus le trouver aujourd'hui car il a disparu), ne porte aucune indication de nom de libraire ni d'imprimeur.

Le titre : « Le Vrai Patriote. Dissertation philosophique et politique » par M. Alitèphe, citoyen français; au-dessous du titre figure cette épitaphe : In vitium culpae fulga, si caret arte. — Art poétique, Horace, vers 3o. Le prix : 4 livres.

3° Une pièce de 15 pages in-8°, imprimée en gros caractères, et éditée : « chez Senneville, libraire au Palais-Royal, n° 214, 1791 » ainsi intitulée : « Adresse de M. Putod, médecin du Roi et Inspecteur des Epidémies en Bretagne, etc..., capitaine des Gardes nationales de Fougères à l'Assemblée Nationale, et dont il a été fait une mention honorable par M. le Président ». Un exemplaire en est conservé à la Bibliothèque Nationale.

La clémence de Putod ne lui servit guère dans le porcès qui l’envoya à la guillotine et ou on ne voulut même pas entendre de témoins à décharge !

Il est vrai que les billets comminatoires qu’il adressait aux communes de la Manche pour lever des hommes et des vivres devaient féconder des haines contre les « Brigands ».

L’acte d’accusation de Putod, pris à Cambourg par les Bleus est reproduit intégralement pages 109 à 114.

Choses curieuse, mais très explicable, Putod se donne comme né à Perrigny, près de Besançon. Notre jurassien crut avoir intérêt à cacher sa ville natale. Il fut néanmoins condamné :

« Du 1er frimaire de l’an 2 de la République une et indivisible.

La commission militaire établie par les représentants du peuple près les armées réunies de l’Ouest et des côtes de Brest ; déclare Hippolyte Putod, âgé d’environ 40 ans, natif de Besançon ; domicilié à Fougères et y exerçant la profession de médecin, convaincu d’avoir recruté pour l’armée des Brigands dans laquelle il a occupé le grade de général et d’avoir forcé les habitants des campagnes de délivrer des grains à cette armée.

En conséquence et conformément à la Loi du 19 mars 1793, le condamne à la peine de mort ».

 

QUE SONT DEVENUS LES RESTES DU CORPS EMBAUMÉ DU SAINT DU POITOU

« Retrouvera-t-on jamais les restes du général de Lescure ? » Question souvent posée à Fougères et à Avranches !

Nous allons essayer d'élucider certains points ayant trait à l’embaumement et à l'inhumation des entrailles ainsi que des ossements du « Saint du Poitou ».

Examinons, d'abord, les écrits relatifs à ces opérations.

En premier lieu, le manuscrit de la veuve du général. Reprenons ces quelques lignes, page 129, écrites vers 1802-1805 : « Je fis donner parole d'honneur à M. l'abbé Jagault de faire embaumer le corps; les entrailles furent enterrées à Fougères. Le principal se chargea de le faire emporter ; on m'assura à A franches que les personnes qui devaient y veiller s'étaient cachées et avaient disparu : j'en fus inconsolable. J'ai toujours soupçonné que mon père qui avait — ici les mots suivants raturés : « toujours voulu qu'on l'enterra secrètement avait arrangé tout cela », ces mots remplacés par : « fait l'impossible pour que je le laisse enterrer le fit faire secrètement. Dans le fait c'était plus raisonnable mais je n'ai jamais pu savoir la vérité quelque recherche que laye fait et la perte de son corps sera toute ma vie le sujet d'une douleur amère, ce que je sais au moins c'est que les patriotes n'ont point trouvé son corps car ils mirent sur les gazettes que les Vendéens l'emportaient espérant qu'ils inspirerait encore aux soldats cette même ardeur qu'il leur donnait pendant sa vie, je crois qu'il faudra mieux », ces cinq derniers mots, ainsi qu'un autre complètement illisible, raturés. Enfin, dans une note : « Après un service, on le mit dans une caisse faite en forme de caisson qui suivit le train d'artillerie à Avranches. M. Jagault étant tombé malade, on profita de sa position pour faire enterrer le corps sans qu'il en eut connaissance. Il n'a jamais su comment cela s'était passé, malgré l'engagement qu'il avait contracté. C’est lui qui fit la sépulture des entrailles à Fougères. »

Ici, une parenthèse : « Quelque recherche que j'aye fait », on chercherait en vain, dans les volumineuses archives de Clisson, trace de ces recherches.

On n'en trouverait pas davantage à Fougères ni dans le pays d'Avranches où elles ne seraient pas passées inaperçues étant donnée l'importance du personnage de tout premier plan, exempt de reproches, pour lequel Fougères et Avranches n'ont cessé de conserver un souvenir respectueux et fidèle.

Et comme il est navrant de constater l'abandon des restes, si faciles à retrouver après la tourmente, des trois filles du général de Lescure !

 Leur mère pouvait, il nous semble, les faire revenir dans la sépulture de famille en la chapelle de Saint-Aubin-de-Baubigné. M. le Curé de Saint-Géréon, que nous avons questionné au sujet de la tombe de Marie de Lescure, morte dans sa paroisse, le 24 décembre 1793, nous a répondu que la famille de la marquise de La Rochejaquelein avait fait une démarche trop tardive pour recueillir ses restes, le cimetière ancien-n'existant plus.

Quant à Joséphine et Louise de Lescure, mortes toutes les deux à Prinquiau le 20 avril 1794 et le 10 août 1795, leurs sépultures, qui avaient dû cependant être soigneusement notées, ont disparu !

En 1804, la marquise de Donnissan, dans son manuscrit inédit, passe sous silence ces questions d'embaumement et d'inhumation de son gendre à Fougères et Avranches.

En 1806, M. Alphonse de Beauchamp, dans son histoire de la guerre de Vendée, évoquait, l'un des premiers croyons-nous, la mort de Lescure et le transport de sa dépouille — la première édition des mémoires de la veuve de Lescure date seulement de 1814 —; M. de Beauchamp écrit : « Le séjour de Fougères fut marqué également par la mort de Lescure et par la douleur qu'en ressentit l'armée.

 Ce chef célèbre, grièvement blessé à la tête, avait été porté sur un brancard de Varades à Laval ; deux cents Vendéens, commandés par le chevalier de Beauvollier, lui servaient d'escorte.

 Il mourut à Laval (!) le lendemain du jour où il avait encore paru au conseil pour y donner son avis : sa mort ne fut bien connue qu'à Fougères.

Lescure s'était toujours signalé par son courage et sa modération ; aussi laissa-t-il un nom illustre parmi les Vendéens.

Fils d'un père prodigue, il fit le meilleur emploi de sa fortune : doux, poli, sensible, il mérita par ses vertus privées et sa bienfaisance les regrets de son parti. Son physique était faible et même efféminé ; Lescure prouva néanmoins qu'il peut se trouver dans un corps débile une âme énergique. Intrépide et calme dans les dangers, jamais son courage tranquille ne se démentit.

Les Vendéens placèrent son corps dans un cercueil, qu'ils traînèrent avec eux. »

Citons encore, parmi les autres historiens, Chateaubriand, qui, en 1819, dans son chapitre « De la Vendée » (Mélanges historiques) écrivit : « M. de Lescure expira avant d'entrer dans cette dernière ville (Fougères).

 L'illustre veuve du général vendéen emporta dans un cercueil les dépouilles mortelles de son mari. Elle craignit que la tombe de Lescure ne fût violée. Quelque temps après, cet homme qui laissait un nom immortel, fut enterré au bord d'un grand chemin, sur un coin de terre inconnu. »

Le premier historien du pays d'Avranches ayant évoqué l'inhumation, M. Le Héricher, s'exprime ainsi, dans son « Avranchin Monumental et Historique », édité en 1845 : « Le petit cimetière de l’hôpital renferme une illustre dépouille. Ce fut là, au bord d'une grande route, que M. de Lescure fut enterré. »

Beaucoup plus tard, M. Ménard, autre historien avranchinais, écrit : « L'armée était en pleine retraite lorsque M. de La Rochejaquelein arriva à Avranches. Avant de quitter cette ville, M. de Donnissan avait eu soin d'inhumer le cadavre de M. de Lescure, qu'on avait rapporté de Fougères, à la suite de l'armée. Cette triste cérémonie eut lieu la nuit et si mystérieusement, que l’endroit de la sépulture est resté complètement ignoré.

 Si l'on parvenait à les retrouver un jour, on devrait rendre au « Saint du Poitou » les honneurs qu'on a rendu au « Saint de l’Anjou », Jacques Cathelineau... M. de Donnissan emporta son secret dans la tombe. » (Il fut fusillé à Angers le 8 janvier 1794.)

M. Le Héricher cite M. Berthre de Bourniseaux : « ... le cercueil lui enterré secrètement dans l'ombre de la nuit, sur une grande route, près d'Avranches ». Mais ce texte est celui de l'édition Brunot-Labbé, Paris, 1819 (t. II, p. 156), alors que dans la première édition de son « Précis historique de la Guerre civile de la Vendée », édition Buisson et Mongie, Paris, An X (1802), M. de Bourniseaux avait écrit : «... Malgré tous les obstacles, l’armée se met en chemin ; elle arrive à Ernée ; ce fut dans cette ville qu'elle déposa le corps du brave Lescures. Ce général, blessé à Chollet, étoit mort peu après le dernier combat de Laval. On avoit toujours conduit son corps dans une voiture à la suite de Vannée ; mais enfin, prévoyant les dangers qu'on alloit courir, Laroche-Jaquelin le fit inhumer avec tous les honneurs militaires à Ernée. Peu de jours après cet événement, les Vendéens arrivèrent aux portes d'Angers... » p. 148- 149 ! ! !

 

M. Jean Dupont, fils du regretté Etienne Dupont, l'historien si apprécié du Mont-Saint-Michel et de la ville de Saint-Malo, a bien voulu nous communiquer un manuscrit de son père, non encore édité, intitulé « Mesdames Fleurdelys », contenant, entre autres historiettes, celle intitulée « L'Ensevelisse use — Victorine Saintdenis — Brumaire an II ».

De ce chapitre, consacré à l'inhumation des restes du général de Lescure, nous estrayons les curieuses lignes suivantes :

« Au pied même de la colline d'Avranches, à la sortie du faubourg de Malloué, sur le bord de la petite rivière de Pirette... s'élève l'hospice d'Avranches... »

Là, en 1793, « une seule domestique était restée, c'était une fille solide, intelligente et gaie ; Victorine Saintdenis n'avait pas de famille ; elle n'était pas venue au monde à l'hospice d'Avranches, mais presque : on l'avait trouvée, au tour de l'établissement, le matin du 9 octobre 1773, aussi l'avait-on nommé Saint-Denis (qu'on écrivait en un seul mot), jour de la fête patronale de ce saint ; elle avait grandi à l'hospice... elle y était restée.

Le 12 novembre 1793, les Vendéens entraient à Avranches (4)... Leur venue fut saluée avec joie; les administrateurs avaient pris la fuite... Un des premiers soins des Vendéens fut d'occuper l'hospice...

Le soir même du 12 novembre, une voiture entrait sans bruit dans la cour de l'hôpital ; il en descendit deux officiers de l'armée royaliste, un médecin et un prêtre. Ils eurent aussitôt un assez long conciliabule avec l'officier qui avait pris, le matin, la direction des services de la maison.

La voiture contenait le corps du Saint du Poitou, M. de Lescure. Sa femme avait refusé de le laisser enterrer... » A Fougères : « elle exigea qu'on embauma le corps; ce soin est confiée à M. Putod, médecin, homme tout dévoué aux royalistes; mais les aromates et les produits chimiques lui manquent; il enlève seulement les intestins et quelques organes internes plus sujets à une décomposition rapide ; ces restes sont pieusement déposés au cimetière de Fougères, le corps, entouré d'un épais linceul, est enveloppé de peaux de moutons...

La sinistre voiture suivait toujours l'armée ; Mme de Lescure espérait confier provisoirement à la terre de Granville, dont les royalistes allaient certainement s'emparer, le corps de son époux.

Mais la nature accomplissait son oeuvre ; le cadavre du chef vendéen, insuffisamment embaumé, se décomposait affreusement ; les chefs durent parler avec énergie à la pauvre femme qui était alourdie par une grossesse avancée ; les prêtres se joignirent à eux; Mme de Lescure se laissa convaincre ou plutôt accepta le sacrifice qu'on lui imposait; mais on lui promit que le corps serait secrètement inhumé et que jamais les Bleus, si la fortune des armes leur rendait Avranches, ne pourraient découvrir le petit coin de terre où reposerait, en attendant son glorieux retour au pays natal, le grand chef que le roi et la France venaient de perdre.

 Il ne fallait pas, bien entendu, que M. de Lescure fût inhumé au nouveau cimetière d'Avranches, où, depuis le mois de mars, on enterrait les morts de l'hôpital : on aurait vite découvert sa tombe...

L'abbé Bernier, Lyrot de la Patouillère et Verteuil vont s'occuper des détails du mystérieux enterrement ; il ne faut pas qu'à l'hospice on se doute de la chose... On pensa tout de suite à Victorine Saintdenis dont on a fait l'éloge à M. d'Antichamp et à l'abbé Bernier.

Verteuil a un long entretien avec elle, loin de toute oreille indiscrète. Elle conduit le chef vendéen dans un champ, situé de l'autre côté de la route d'Avranches à Villedieu et qui dépend de la ferme de l'Andesoudière : la nuit est très sombre, mais les lieux sont familiers à Victorine ; la fosse est presque faite, on utilisera un trou qui a été pratiqué pour faire jadis du terreau.

Verteuil est frappé de l'intelligence et de l'esprit de décision de la jeune fille. Elle lui dit, en deux mots, son histoire et sa joie de savoir les Vendéens maîtres du pays. Ils ramènent, n'est-ce pas, le bon Dieu ? Verteuil lui confirme ses espérances ; il lui confie le nom de celui qui doit reposer dans ce coin de terre : elle a entendu parler du Saint du Poitou. Quel honneur pour elle de contribuer à lui donner une sépulture chrétienne !

 L'abbé Bernier est là pour bénir la terre qui Va recouvrir ce martyr de la foi : « Vous savez, lui dit Verteuil, ce que vous risquez, si les républicains découvraient qui a facilité la sépulture du général vendéen ? Votre vie est en jeu, mon enfant ! »

— Qu'importe, répond fièrement la jeune fille. Je me charge de tout ; j'ai deux hommes de confiance parmi les infirmiers ; ils m'aideront à porter le corps, à creuser, puis à combler la fosse.

A minuit tout sera prêt, faites seulement approcher la voiture le plus possible du champ où nous sommes ; je viendrai prendre le corps ; le prêtre nous accompagnera et M. de Lescure sera pieusement déposé dans cet endroit que rien ne désignera aux regards les plus soupçonneux. Fiez-vous à moi. »

 Six heures sonnèrent à l'horloge de l'hôpital, où Verteuil et Victorine rentrèrent séparément, par prudence.

A minuit et demie, le corps du Saint du Poitou reposait dans la terre normande. Tout s'était passé comme la jeune fille l'avait dit.

 

Cinq jours après les Vendéens, repoussés et battus à Granville, reprenaient le chemin d'Avranches; entrés victorieusement dans l'arrondissement le 10 novembre, ils le quittaient précipitamment le 19, poursuivis par le général Westermann; le 21, des scènes atroces se passaient à Avranches...

Les blessés de l'hôpital ne furent pas remontés en ville, leur exécution devait avoir lieu dans une ferme voisine de l'établissement, à l'Andesoudière

. Parmi ces invalides se trouvait une femme... on lui reprochait aussi d'avoir caché le corps du général de Lescure et de l'avoir enterré secrètement. Victorine Saintdenis refusa de répondre aux questions de l'agent délégué par Laplanche, pour obtenir d'elle des aveux : prières et menaces, tout fut inutile.

 On la promena même dans les champs voisins de l'hôpital, dans l'espoir que l'émotion la trahirait, en passant près de l'endroit où elle avait déposé le cadavre du chef vendéen. Elle demeura impassible. Furieux, Laplanche ordonna qu'on la fusillât, immédiatement.

Elle fut passée par les armes dans un petit verger, planté de pommiers, en bordure de la route d'Avranches à Villedieu, à moins de trente mètres de la chapelle de l'hospice, sous un petit bois, dominant le ruisseau de Pirette.

 Les Bleus l'enterrèrent dans une fosse commune avec soixante pauvres blessés dont plusieurs avaient été arrachés de leur lit et qui tombèrent sous les balles républicaines à une vingtaine de mètres de l'endroit où la bonne Victorine Saintdenis avait enseveli de ses mains pieuses la dépouille mortelle du « Saint du Poitou ».

En 1845, en face de l'hospice d'Avranches, dans un verger de l'Andesoudière, limité au sud-ouest par les bâtiments de la tannerie Latouche, on découvrit plusieurs squelettes ; l'un d'eux portait au niveau de la mâchoire inférieure un petit objet en or : était-ce les débris d'un appareil dentaire ?

 On prétendait aussi que c'était un fragment d'une petite croix en or, que le « Saint du Poitou » portait toujours au cou.

 Rappelons encore que l'inhumation secrète de M. de Lescure a inspiré à Victor Hugo les vers d'une de ses « Odes et Ballades », où le poète nous montre les héros de la Vendée contraints :

... de promener des os sans sépulture

Et de cacher leurs morts sous une terre obscure, Pour les dérober aux vivants. »

 

Au cours d'assez nombreuses recherches à Avranches, nous avons acquis la preuve que M. Dupont avait, pour donner une base sérieuse à son attachant récit, interrogé de vieux Avranchinais, en dehors de ce que M. Le Héricher, son ancien professeur en rhétorique, avait pu lui dire autrefois. M. Pupont apprit qu'une vieille fille de l'hospice, Solange Euphémie, vivant vers 1844, avait vu des maçons trouver plusieurs dentiers, en pratiquant un trou dans le champ dit de l'Andesoudière.

 Cependant, par dentiers, suivant l'expression des Avranchinais de cette époque, il faut comprendre, dans leur vieux langage, non pas des appareils de prothèse dentaire, mais des mâchoires.

Dans ce champ, ainsi que dans les environs, avaient été enterrés de nombreux corps auxquels on avait laissé, suivant l'usage, leurs bagues et bijoux.

Examinons de près le récit de l'excellent conteur, en ce qui concerne certains passages qui nous ont semblé anormaux :

— « les aromates et les produits chimiques manquent à Putod » : aucune preuve n'a été recueillie par nous, sur ce sujet, près de vieux Fougerais consultés, entre autres M. le vicomte le Bouteiller, dont l'arrière-grand-père habitait la même maison que Putod. Après la tourmente, semblable détail sur l'embaumement de Lescure n'aurait pas manqué d'être consigné dans les archives si importantes de cette vieille famille, ou chez les voisins de l'hôtel Le Harivel.

— « le corps, entouré d'un épais linceul, est enveloppé de peaux de moutons » : cela nous semble impossible. Comment, ce corps embaumé, — mettons tant bien que mal par un médecin peu habitué à cette opération,

 — mais placé, la veuve de Lescure le précise, « dans une caisse faite en forme de caisson », aurait-il été enveloppé dans des peaux de moutons? Alors que M. Dupont note que les intestins et organes à décomposition rapide ont été déposés au cimetière de Fougères!

 Ce détail de l'inhumation des entrailles à Fougères sera repris par nous plus loin.

— « Mme de Lescure espérait confier provisoirement à la terre de Granville, dont les royalistes allaient certainement s'emparer, le corps de son époux » : Mme de Lescure n'avait pas de confiance dans cette expédition : « ... Je ne concevrai jamais comment on alla à Granville... nous aurions dû marcher, à Rennes par Vitré, pour faire révolter la Bretagne » , écrit-elle lors de son départ de Laval pour Fougères et Granville.

— « L'abbé Bernier, Lyrot de la Patouillère et Verteuil vont s'occuper des détails du mystérieux enterrement » : Verteuil aurait confié à « l'ensevelisseuse » le nom de l'illustre général !... l'abbé Bernier aurait béni la fosse !... Voilà qui nous surprend !

MM. de Lyrot et de Verteuil furent tués, tous les deux, à Savenay, un mois après, le premier le 23 décembre 1793, le second le lendemain : ils ne purent laisser aucun souvenir. Mais le célèbre abbé Bernier leur survécut : il ne mourut que le 1er octobre 1806, à Paris, après avoir été employé par Bonaparte à la pacification de la Vendée, aux négociations du Concordat, avant d'être nommé évêque d'Orléans en 1802.

 Cet éminent prélat n'aurait pas manqué de faire connaître à Mme de Lescure l'endroit bénit par lui pour l'inhumation de son glorieux époux.

D'autre part, la correspondance de l'abbé Bernier a été publiée en partie, aucun événement concernant le passage de l'armée catholique à Avranches avec l'abandon en terre normande des restes du « Saint du Poitou » ne semble avoir été consigné. Nous ne pouvons donc attacher d'importance à ce point demeuré si obscur...

Quant à la découverte, en 1845, dans le verger de l'Andesoudière, d'un petit objet en or au niveau d'une mâchoire inférieure? Débris d'un appareil dentaire ou fragment d’une petite croix en or ayant appartenu au général de Lescure ? Nous estimons cette découverte bien fragile !

Elle précède fort judicieusement, pour le plaisir du lecteur de la jolie nouvelle de M. Étienne Dupont, les beaux vers de Victor Hugo cités plus haut.

Dans la ville d'Avranches, plusieurs endroits nous ont été désignés comme étant susceptibles de renfermer le corps embaumé du général de Lescure. Ils ont tous, plus ou moins, leurs traditions.

Désirant vérifier une de ces traditions, nous avons fait effectuer, en 1931, des fouilles dans le potager de la ferme des Boutonnières, sous un très vieux figuier, près d'un chemin montois : elles n'ont abouti qu'à un résultat négatif.

Lorsque nous aurons ajouté que des centaines et des centaines de Vendéens ont été enterrés en désordre à Avranches, près de Changeons, Beaurepaire, au petit cimetière de l'hospice, dans le Champ du Noyer, etc..., on comprendra la difficulté ou l'impossibilité de recommencer de nouvelles fouilles.

Toutefois, signalons encore l'emplacement et les alentours de l'ancienne tannerie Latouche, ainsi qu'un jardin situé presque en face ; mais ce dernier terrain, en bordure de la route de Villedieu, ayant été exhaussé lors de la réfection de cette route, rendrait les prospections très difficiles.

 

Les archives de la famille Le Bouteiller contiennent, parmi les souvenirs du marquis de Vaujuas-Langan, un curieux document.

Disons d'abord que le chevalier de Farcy de Pont-farcy, châtelain de Launay-Villiers et propre frère de Mme de Langan, avait donné asile, pendant la Révolution, à sa sœur et à ses nièces (dont Émilie-Charlotte, future Mmo de Vaujuas), à l'hôtel de Mué, à Laval. Il y avait logé des officiers de l'armée vendéenne lors de son premier passage à Laval — 23 octobre au 2 novembre 1793, — il venait d'en loger à nouveau lors du second passage, alors que les Vendéens allaient se diriger vers Le Mans.

Voici ce document :

« Outre le vide qu'une guerre meurtrière faisait journellement dans les rangs vendéens, la dyssenterie occasionnait de grands ravages dans leur armée. Ils quittèrent Laval, après y être resté deux jours, et y laissèrent les germes de la maladie qui les décimait. Ma mère en ressentit de légères atteintes, et elle se trouvait un jour dans sa chambre près d'un vieux médecin qui la soignait, lorsqu'elle vit entrer tout à coup un officier républicain le sabre nu à la main et suivi de plusieurs soldats; elle crut d'abord qu on voulait la massacrer. L'officier fit des recherches dans la chambre, regarda attentivement le médecin qu'il soupçonnait d'être un prêtre et se retira sans faire connaître le motif de sa brusque visite. On sut depuis qu'il cherchait M. de Lescure, dont les républicains ignoraient la mort, et qu'ils supposaient être resté malade dans quelque maison. »

Il semble surprenant que les républicains, après le second passage des Vendéens à Laval, n'aient pas appris la mort du général de Lescure alors qu'un service funèbre avait été publiquement célébré pour lui à Fougères après son embaumement par le médecin Putod !

Mais ces soldats républicains cherchaient-ils le grand blessé, qui avait été soigné à l'hôtel de Monfrand, 23, rue du Hameau, ou bien la dépouille embaumée du « Saint du Poitou » ?

En tous les cas, il apparaît certain que le milieu royaliste de Laval savait que le général de Lescure vivant ou mort — était encore l'objet de recherches policières !

 

Examinons, maintenant, ce qui a pu se passer à Fougères après l’arrivée du corps du général de Lescure.

L’étroite rue Pinterie, bordée extérieurement par les remparts nord et sud de la vieille cité fortifiée, est ainsi appelée parce que l'on y fabriquait autrefois des pintes d’étain.

Elle relie la basse-ville et le château à la haute-ville.

En 1793, tous les voyageurs venant de Rennes, Saint-Malo ou Avranches, étaient contraints de gravir sa pénible montée afin d'arriver au centre de Fougères.

A moins de cent mètres de l'entrée du château, cette rue pittoresque présente, sur sa droite en montant, une remarquable suite de huit maisons à porches. Vers leur milieu, mais de l'autre côté de la rue, au n° 86, une grande et belle propriété particulière attire le regard par ses superbes grilles en fer forgé.

L'hôtel Le Harivel Fougère

Portail de l'Hôtel Le Harivel, 86, rue Pinterie.

C'est l'ancien hôtel Le Harivel que nous avons déjà signalé. Ce sont ces grilles, surmontées d'un écusson ayant les lettres L et H en monogramme, qui firent découvrir, par le citoyen Foubert, celui, qui « enrôlait pour l'armée catholique » et délivrait des passeports : le médecin Putod, « général de l’armée catholique et royale de Fougères ».

 

En 1930, la Société Archéologique et Historique de l'arrondissement de Fougères fit apposer, sur le mur de gauche soutenant le portail, une plaque de marbre commémorative portant l'inscription suivante :

Lors du passage de l'Armée vendéenne

3-6 novembre 1793

ces grilles s'ouvrirent pour recevoir le' corps du

Général de LESCURE

mort à la Pellerine, des suites de ses blessures.

 

C'est là que fut embaumé, par Putod, le corps du général de Lescure. Nous allons essayer d'élucider ce qu'il advint de ses restes.

L'hôtel Le Harivel fut construit par Pierre Le Harivel, qui épousa, en 1760, Renée Quinton (5) et par Julien Le Harivel, époux de Jeanne Gouin, tué près de sa porte lors du furieux combat livré rue Pinterie au moment de la ruée victorieuse des Vendéens entrant par la Porte Saint-Sulpice non défendue.

Cet hôtel est construit sur l'emplacement de l'ancien « hôtel du Tiercent », ou « des Piliers » et sur la vieille tour « Cardinal »(6) tour faisant partie, avec les tours « Desnos » et « Montfromery », des remparts nord de la ville.

 

Sous la cour qui se trouve entre l'hôtel Le Harivel et la maison suivante, il existe une grande et superbe salle souterraine — 5 m. 50 de largeur sur 12 m. 7a, — de construction hardie.

Cette salle, voûtée en ogive, possède un remarquable arc-doubleau en granit qui épouse toute la voûte et repose sur des piliers presque entièrement enfouis, adossés aux murs et surmontés d'un petit chapiteau. On y accède, du côté du Midi, par un escalier récent, mais on remarque, à gauche, ce qui était l'accès primitif, ou un début de souterrain actuellement muré et se dirigeant vers la rue Pinterie, à l'extrémité opposée de cette belle et curieuse salle est percée une étroite fenêtre, murée de l'extérieur, mais ayant encore son ancienne grille.

M. Pautrel fait remonter cette cave au XIVe siècle. M. Boutin, acquéreur de cette maison en 1880, avait entendu dire qu'une cave semblable se trouve sous le pavé de la grande cour qui précède sa maison. Cette autre cave semble bien exister, car elle a été délimitée par un sourcier fougerais, mais elle semble beaucoup plus exiguë, elle est séparée de la cave des Piliers par le commencement de la ruelle des Vaux, curieux chemin de ronde passant sous l'hôtel Le Harivel, le contournant et se dirigeant vers les tours Desnos et Montfromery. Cette ruelle, tout à fait obscure dans son passage sous l'hôtel Le Harivel, est toujours fréquentée en raison du raccourci qu'elle présente par son aboutissement près de l'ancien « Bourg Roger ».

Fougère 1944

La propriété Le Harivel se prolonge, par des jardins en terrasses, jusqu'à la rivière.

Nous avons lu dans un rapport sur les réparations à faire aux murailles, daté du 23 thermidor sans indiquer l'année, mais que l'on croit être de 1794 :

« Les bâtiments de la citoyenne Harivel sont en partie extérieurs au mur de la ville et occupent une espèce de tour en ouvrage avancé qui parait couvrir une double poterne. Il existe encore sous cette maison un passage qui, s'étendant le long du revêtement en dehors, avait deux issues, l'une à droite, l'autre à gauche. Elles ont été murées toutes les deux.

« Celle de gauche aboutissait à une espèce de ruelle ouverte du côté de l'ouest et comprise entre le mur de la ville d'une part et un bâtiment servant de magasin.

« Plusieurs portes latérales s'ouvraient sur cette ruelle, savoir : une dans le mur de la ville dépendant de la maison occupée par le cit. Lorfeur fils, la seconde dans le magasin désigné ci-dessus. Ces ouvertures ont été condamnées, mais pas assez solidement.

« Du reste ce n'est pas par ces endroits seulement que la maison de la cit. Harivel est exposée à une surprise. Le jardin qui dépend de cette maison n'étant pas solidement clos, l'ennemi peut y pénétrer. On communique de ce jardin par un escalier à une espèce de petite cour en forme de terrasse qui a elle-même des communications non seulement avec le magasin dont nous avons parlé, mais avec plusieurs parties de la maison principale. Une cave qui règne sous la d. maison mérite surtout l'attention. Elle a deux portes dont l'une donne sur la petite cour dont nous parlons et l'autre dans la cour intérieure. De sorte que si l'ennemi avait passé la première de ces portes, il ne lui faudrait plus qu'un instant pour se montrer dans le sein de la ville.

« L'escalier qui communique des jardins à la terrasse est fermé par une porte accompagnée d'une cloison à claire-voie très aisée à franchir — remèdes à apporter. »

Ajoutons que, récemment (1931), dans une cave de la maison voisine, qui faisait autrefois partie de la même propriété, un trou s'est ouvert sous une charge trop lourde et a révélé un souterrain communiquant, croyons-nous, avec la cave des Piliers et traversant la rue Pinterie.

Pour un étranger, le procès-verbal ci-dessus est la preuve qu'aucune maison de Fougères ne possède de caves aussi curieuses que celles de l'ancien hôtel Le Harivel.

En effet, les caves situées sous l'hôtel Le Harivel sont fermées, en partie, par la base de la vieille tour Cardinal. On y accède, notamment, par un souterrain ouvert dans le jardin : un long boyau, éclairé sur un côté par les archères de deux casemates battant les environs de l'ancienne porte de Rillé détruite en 1767.

Une troisième casemate, ouverte du côté de la tour Desnos, a été convertie en cave ; au-dessus, les planchers du rez-de-chaussée se présentent à 2 m. 10 e la voûte en coupole de cette cave.

 En 1895, M. Boutin, propriétaire de l'hôtel Le Harivel depuis 1880, afin de rendre logeable le rez-de-chaussée donnant sur le jardin, fit démolir les restes de la tour Cardinal qui s'élevaient à cette époque jusqu'au premier étage. Un plancher fut jeté sur cet amas de pierres faisant un blocage suffisant pour le recevoir. Un élégant perron, adossé à ce qui reste du mur de la tour, descend maintenant dans les jardins. Entre le bas de cet escalier et un petit pavillon de construction plutôt récente, se voit un soupirail destiné à donner du jour au souterrain qui, de ce fait, présente un éclairage analogue à celui des Celliers de Landéan, cette autre mystérieuse cachette souterraine creusée en pleine forêt de Fougères !

Signalons, ici, un bel article de M. Georges Cain (1853-1919), conservateur du Musée Historique de la Ville de Paris, paru dans Le Figaro du 10 Septembre 1911, sous le titre : « Fougères ». Nous en extrayons les lignes suivantes :

« Au bout de vingt minutes de cette promenade nous débouchons sur la Pinterie — une vieille rue pittoresque, bordée d'antiques maisons, — et, tandis que nous admirons les logis à pignons, les fenêtres à meneaux, les fers forgés, les porches sculptés, notre bonne chance nous fait rencontrer un aimable Fougerais, qui s'offre à nous faire les honneurs de sa demeure, construite au numéro 86, sur les ruines d'une antique tourelle. « Nous avons utilisé les fossés pour y planter notre jardin. Une des caves servit de chapelle durant la Révolution, et vous pourrez voir dans nos rochers où lut apporté le corps de Lescure, après l'affaire de Cholet... »

Est-il besoin de dire l'accueil fait à cette alléchante proposition? M. Boutin, notre guide, soulevant un anneau de fer, ouvre une trappe, d'où part un escalier de cave... Cette cave formait l'asile secret où le « bon » prêtre — non jureur — disait la messe aux « enragées dévotes » de la Terreur et son petit autel portatif devait certainement être adossé contre cette arcade gothique, à demi enfouie sous le sol (7).

Descendant ensuite en un délicieux jardin, nous contournons les flancs même du roc sur lequel est bâti Fougères. Notre hôte, écartant des branches de lierre, dégage alors une fente entre deux rochers. « Voici l'entrée de la grotte où fut caché le cadavre de Lescure... C'est ici que ses chouans noirs de poudre, déguenillés, fangeux, ont déposé le corps de leur général, grièvement blessé lors de l'affaire de Cholet... »

Entre Ernée et Fougères, à la hauteur du village de la Pélerine, Lescure expira. On cacha sa mort aux troupes, et le cadavre fut déposé dans la grotte, en attendant d'être inhumé secrètement entre Pontorson et Avranches par les soins du marquis de Donnissan, père de Mme de Lescure.

C'est probablement sur cette dalle que reposa le corps du Saint du Poitou et la sombre retraite à peine éclairée d'une lueur bleuâtre filtrant entre deux fentes de rochers a vu ceci : un mort en uniforme taché de boue et de sang... »

Nous avons dit que le médecin Putod quitta Fougères le 13 novembre 1793. Que s'était-il passé dans cet hôtel Le Harivel, où il habitait, depuis le 3 Novembre, date de la prise de Fougères, par les Vendéens ? Ou, plutôt, que devint le corps de Lescure à partir du moment où il franchit les grilles ?

Mme de Lescure indique la date du 4 Novembre : « C’était le 4 novembre... quand j'entendis la voiture... rouler sur le pavé de la grande cour, pouvons-nous déclarer sans crainte. Elle n'indique pas le jour exact de l'embaumement, ni le jour de la « sépulture des entrailles » ; mais nous savons, ici, que le service eut lieu le 8, elle laisse seulement supposer que le « cercueil disposé en larme de caisson » suivit le train d'artillerie, ce qui porterait ce départ au 8 Novembre.

Du 4 au 8, ou au 13, que put faire le médecin Putod dans cette vaste maison Le Harivel en dehors de l'opération de l'embaumement ?

Examinons donc ce qui dut se passer chez les trois occupants de cette maison : les Le Harivel, les le Bouteiller, les Putod (8) :

Sans romancer un peu trop l'histoire, il semblerait que l'enchaînement des circonstances suivantes agencerait assez bien les vraisemblances avec les données positives connues :

Au début de Novembre 1793, l'hôtel Le Harivel devait être habité par les personnes suivantes : 1° Julien Le Harivel, sieur de la Maison-Neuve, né en 1743, époux de Jeanne Gouin, d'où (comme enfants vivants), Marie-Anne, née en 1774 (mariée à François Gouin de la Germondais et morte à trente et un ans, en i8o5, à Fougères); Eugène, né en 1781, et César-Marie, né en 1784; — 2° Putod et sa femme ; «— 3° André-Charles le Bouteiller, ancien capitaine au régiment de Bourgogne, époux de Anne-Françoise-Gabrielle-Julienne Le Mercier de la Villegueurif (du pays de Cancale), d'où trois enfants alors vivants, savoir : Joseph, né à Dol en 1780 ; André, né à Fougères en 1788, et Anne, née à Fougères en 1792. Ces derniers habitaient les Haries, en Dompierre-du-Chemin, mais louaient alors un pied-à-terre sis à Fougères, rue de la Pinterie, à l'hôtel Le Harivel. — Les sœurs d'André-Charles habitaient à l'emplacement du n° 36 de la rue Nationale actuelle.

3 Novembre :

 le 3 novembre, à l'approche de l'armée vendéenne, M. le Bouteiller était allé préparer un asile à sa famille à la Marche, en Romagné; il ne dut rentrer à Fougères qu'après la prise de la ville, ou du moins après la mortelle blessure qui frappa M. Le Harivel dans la rue devant chez lui.

Ce soir-là, Mme le Bouteiller, effrayée « de ne voir que sang et cadavres aux approches de la maison », comme elle le dit elle-même dans un mémoire, s'était retirée en hâte chez ses belles-sœurs, qui habitaient le haut de la ville. M. le Bouteiller dut y rejoindre sa femme et ses enfants. Son pied-à-terre de la rue de la Pinterie devait être inoccupé ; à ce moment la ville s'encombrait par l'arrivée des soldats vendéens, qui devaient chercher partout des logements ; il est assez naturel de penser que M. de Donissan, logé à l'hôtel Le Harivel, aurait occupé le 3 au soir les appartements disponibles des le Bouteiller, rue Pinterie; M. de Donissan préparait ainsi le logement de sa femme, de sa fille et de son gendre mourant, qui devaient être encore à Ernée, tout à l'arrière-garde.

4 Novembre :

le 4, M. le Bouteiller alla conduire sa femme, ses enfants et ses sœurs à la Marche, en Romagné ; il revint à Fougères le jour même ; où se logea-t-il ? Assez vraisemblablement rue Nationale, chez ses sœurs (alors réfugiées à la Marche). On vient de dire que son pied-à-terre de la rue Pinterie, laissé vide, avait dû être occupé par M. de Donissan, qui y préparait le logement nécessaire aux siens alors en route d'Ernée à Fougères.

Le soir du 4, à la nuit tombante, l' arrière-garde vendéenne arrive; Mme de Donissan est reçue à l'hôtel Le Harivel ; on y a préparé du feu ; Mme de Lescure, exténuée de fatigues et d'inquiétudes pour son mari, y pénètre, bientôt suivie par le corps inanimé de M. de Lescure, mort en route ; elle apprend la mort de son mari par M. de Beauvollier, le cadavre est là chez le chirurgien Putod, qui pourra bientôt procédera l'embaumement.

 Remarquons encore une fois que la ville est plus encombrée que jamais ; un vide s'est produit la veille au soir au pied-à-terre des le Bouteiller, et presque en même temps nous voyons arriver à l'hôtel Le Harivel un surcroît d'habitants. Aussi, vraisemblablement, pensons-nous que le 4 au soir, M. Le Bouteiller retourne loger dans la maison de ses sœurs.

5 Novembre :

le 5 dut être le jour de l'embaumement du corps du général de Lescure par Putod. Où se fit cet embaumement? Dans une des caves, disent certains Fougerais. Dans le couloir à gauche de la cuisine du rez-de-chaussée, couloir conduisant au jardin, d'après la tradition Boutin.

 Peu après dut avoir lieu la mise en bière, et comme témoins vraisemblables de cette cérémonie, nous ne trouvons guère que Putod, M. de Donnissan et peut-être quelque chef vendéen (les officiers royalistes devaient être accaparés par d'autres multiples soucis). Ces personnages disparurent assez peu de temps après.

8 Novembre :

le 8, au départ du cercueil vers Avranches, ne durent rester à l'hôtel de la rue Pinterie que Me Le Harivel et ses enfants endeuillés, si toutefois ils n'allèrent pas chercher le calme chez leurs parents, qui habitaient une propriété voisine, le numéro 94, puis les époux Putod.

Qu'était devenue la famille le Bouteiller? Le 8, Mmes le Bouteiller et les enfants étaient rentrés à Fougères et se logeaient rue Nationale et non pas rue Pinterie.

En effet, Mme le Bouteiller écrivit plus tard un mémoire destiné à obtenir la radiation du nom de son mari sur la liste des émigrés ; étant donné le but qu'elle poursuivait, on l'y voit user du vocabulaire en vogue chez les révolutionnaires et qualifier par exemple les Vendéens de « brigands » ; de même la voit-on représenter M. le Bouteiller comme entrainé de force par quatre fusiliers, à moins que ces quatre hommes n'aient constitué une sorte de piquet d'honneur, semblables à ceux qui escortaient les gens arborant les drapeaux blancs aux clochers de certaines églises rurales.

Elle écrit : « Nous restâmes à la Marche jusqu'au Vendredi 8 Novembre, vieux style, que nous apprimes que les brigands avaient évacué Fougères, pour se porter sur Dol. Arrivés à Fougères, nous en trouvâmes un assez grand nombre, et fûmes instruits que leurs chefs voulaient soulever la campagne. Nous apprîmes qu'ils avaient formé je ne sais quel conseil et qu'ils avaient mis au nombre de ses membres le citoyen le Bouteiller. Nous restâmes chez mes belles-sœurs, et, le Dimanche mon mari fut conduit par quatre fusiliers aux ordres des chefs qui se trouvaient alors à Fougères à l'Hôtel de Ville, où ce prétendu conseil devait s'assembler. Il ne s'y trouva presque personne. »

Mme le Bouteiller allait bientôt prendre le bandeau de veuve, mais à la suite d'une fausse nouvelle ; André-Charles était résolu à rejoindre la Grande Armée plutôt que de rester à Fougères ; le 10 novembre, le jour même où il avait été conduit à l'Hôtel de Ville, il partait pour Dol, en gagnant, où sous prétexte de gagner sa terre de Longrais, en Coglès ; il quittait la région, où il ne voulait pas avoir à se battre contre des concitoyens ; il rejoignait les Vendéens et accompagnait la Grande Armée jusqu'à Granville.

Voyant bientôt celle-ci revenir sur ses pas vers Fougères, et se refusant à mener la guerre dans son propre pays, M. le Bouteiller préféra alors passer en Angleterre ; il en reviendrait bientôt pour chouanner loin de son pays, comme lieutenant-colonel (brevet d'Edimbourg, 15 juin 1796), sous les ordres de Cadoudal, dans la région de Saint-Méen et le Nord du Morbihan.

Or, le 11 Novembre 1793, c'est-à-dire le lendemain même de son départ de Fougères, on avait trouvé, sur la route de Saint-Brice-en-Coglès, un cadavre défiguré par des coups de sabre et revêtu d'un costume semblable au sien : chapeau tricorne, habit et veste de couleur biche ou noisette et culotte noire.

Mme le Bouteiller avait pris aussitôt le deuil et fait part autour d'elle de son veuvage. En était-elle si convaincue? C'était montrer à la fois beaucoup d'adresse et de présence d'esprit; elle détournait ainsi les soupçons qui pesaient sur son mari; elle évitait aussi la mise sous séquestre des biens de la famille.

Il semblerait que Mme Le Bouteiller dut vivre alors retirée chez ses belles-sœurs, avec ses enfants, plutôt que de retourner dans le pied-à-terre qu'elle avait eu à l'hôtel Le Harivel ; elle ne tarderait guère à s'installer à l'hôtel de Marigny.

Mais, du 8 au 13 novembre, date du départ de Putod pour Granville, nous ignorons ce que ce médecin, « général en chef de l'armée catholique et royale de Fougères », a pu faire du corps du général de Lescure qu'il avait embaumé, si ce corps n'est pas parti le 8 ? Putod était peut-être demeuré tout seul dans l'hôtel Le Harivel ?

 Sa femme, sans doute aussi effrayée que Mme Le Bouteiller, pouvait se réfugier dans sa famille à Fougères, peut-être même au château où elle était locataire d'un Vaste local réservé à son important commerce de toiles?

L'hôtel Le Harivel devait être vide.

Alors, n'est-il pas permis de penser que devant le peu de confiance que certains royalistes avaient dans l'expédition si hasardeuse de Granville, Putod, d'accord avec le général de Donnissan — qui avait formellement promis à sa fille de veiller à la conservation du corps de Lescure, — n'ait caché soigneusement le cercueil afin de le reprendre plus tard? Le départ du corps embaumé pour Avranches pouvait être une feinte.

Et combien il était facile de dissimuler le cercueil dans cette tour Cardinal, du rez-de-chaussée jusqu'aux profondeurs des caves mystérieuses !

Les trois grandes casemates qui existent en sous-sol, laissent supposer, qu'en 1793, il pouvait s'en trouver d'autres au rez-de-chaussée. Le jour pénétrant avec peine au travers des archères, qui pouvait songer que dans cette tour, en partie enclavée dans une maison désormais historique, un cercueil, recouvert en hâte de terre et de cailloux, se trouvait caché dans une sorte de tombeau provisoire ?

Mais, ce tombeau provisoire ne serait-il pas devenu un sépulcre définitif?

Putod et Donnissan ont emporté, dans leurs fins rapides et tragiques, — le premier guillotiné à Rennes le 24 novembre 1793, le second fusillé à Angers le 8 janvier 1794 — le secret dont nous essayons, aujourd'hui, de déchiffrer l'énigme.

La Société Archéologique et Historique de Fougères ne pensait pas si bien dire en faisant graver sur le marbre :

« Ces grilles s'ouvrirent pour recevoir le corps du général de Lescure... » !

 Car elle laissait à l'imagination des chercheurs le soin de savoir si elles ne s'étaient pas refermées ensuite, et pour toujours, sur la dépouille mortelle du « Saint du Poitou ».

« ... Les entrailles furent enterrées à Fougères... C'est lui (l'abbé Jagault) qui fit la sépulture des entrailles à Fougères », précise, textuellement et deux fois, la marquise de Lescure.

Le service religieux des entrailles — qui pouvait, canoniquement, être célébré sans le reste du corps - ayant eu lieu à l'église Saint-Sulpice, leur sépulture ne put s'effectuer que dans le cimetière voisin, situé entre cette église et l'ancienne rue des douves du château, appelée par Balzac « le chemin; qui, de la porte Saint-Sulpice, va rejoindre les grandes routes sous le feu du château ».

Le cimetière de Saint-Sulpice, ainsi que les autres de la ville, ont été successivement détruits ou abandonnés, depuis la création, en 1813, du nouveau cimetière de Fougères.

De celui de Saint-Sulpice, il ne reste plus aujourd'hui que son calvaire, haute croix de granit simple et élégante, surmontée d'une petite croix de fer ; on remarque, sur le croisillon face à l'église, gravées en creux et rangées en pal, trois coquilles de pèlerins : les « coquilles d'argent » des armes du Mont-Saint-Michel (9).

 La tradition locale veut que ce soit au pied de ce calvaire que les entrailles du « Saint du Poitou » aient été enterrées.

En les confiant à la terre de Fougères, le destin pouvait-il choisir un endroit plus solennel ? A l'ombre de 1’église et sous le regard imposant des tours crénelées de la vieille forteresse, elles s'anéantirent pour toujours dans ce site majestueux et incomparable.

Lors de nos recherches à Avranches, nous avons interrogé divers sourciers, la plupart faisant partie de la « Société des Amis de la Radiesthésie », dont le siège est à Paris, 105, boulevard de Magenta, et qui compte plusieurs grands savants parmi lesquels le célèbre professeur Branly, l'inventeur de la T. S. F.

L'un des membres de cette société, à qui nous avions remis plusieurs plans et photographies d'Avranches et qui possédait la carte postale de Fougères représentant les fameuses grilles de la rue Pinterie, nous fit constater que sur cette carte les radiations décelées par son pendule indiquaient que le corps du général de Lescure, s'il avait bien franchi les grilles, semblait être resté dans les caves de l’hôtel Le Harivel !

Le recoupement opéré sur cette photo indiquait que le corps devait se trouver à 36 mètres de la grille. L'exactitude de cette indication a été vérifiée plus tard.

Sur place, dans les caves mystérieuses de cette maison qui vit tant d'événements s'y dérouler en novembre 1773, M. l'abbé Mermet, M. l'abbé Brunard, Mme la Comtesse d'Andlau, MM. Larvaron et Nicoul, sourciers bien connus, attestèrent que des radiations ossements étaient caractéristiques, mais sans qu'il soit possible d'affirmer qu'il s’agit des restes embaumés du « Saint du Poitou ».

Mme de Mersseman, auteur d'un livre très curieux : « Ondes humaines décelées par les photographies et les écrits » après consultation sur plan, trouve « des ossements humains », presque au même endroit que M. l'abbé Mermet, « sans toutefois donner une affirmation précise qu'il s'agit du corps du général de Lescure ».

Sensiblement au même point, M. Emile Christophe nous déclare : « Il y aurait des ossements à l'endroit que j'ai indiqué ». Le R. P. Gayral de Serezin et M. Bovis, trouvent également des radiations ossements.

M. Joseph Treyve, le sourcier bien connu de Moulins, sent également des radiations Lescure dans ces caves ainsi qu'à Avranches.

Lors de l'embaumement, le cœur du héros n'aurait-il pas été recueilli dans une urne, ou dans une boîte métallique, afin d'éviter qu'il soit enfoui avec les entrailles périssables, ce qui pourrait justifier un transport partiel des restes du général de Lescure à Avranches?

L'hôtel Le Harivel Fougère bombardement 1944

Nous regrettons que les propriétaires actuels de l'ancien hôtel Le Harivel, devenu aujourd'hui bien indivis, soient encore hésitants pour accorder l'autorisation d'effectuer les fouilles que nous aurions désirées... Elles permettraient cependant d'apporter le point final à cette question si troublante des restes dispersés de l'illustre dépouille embaumée par le médecin Putod, général de l'armée catholique et royale de Fougères !

PUTOD

d'azur, vêtu d'or, au croissant de même.

 

Ce bel hôtel Le Harivel, s'est complètement écroulé en Mai 1945.

 

 

 

Victoire de Donnissan Lescure, Marquise de La Rochejaquelein - Fouilles du Château de Mallièvre<==

La Virée de Galerne – Octobre 1793, La Bataille de Fougères. <==

Fougères 1793 : Condamnation du médecin Hippolyte Putod, Général en chef de l'armée catholique et royale de Fougères <==

Fougères 8 novembre 1793, mariage de Charles-Marie Goguet de La Salmonière avec Mlle Émilie-Louise-Charlotte de Bonchamps. <==

1821 Voyage dans les pas des Guerres de Vendée.  <==

 

 

 


 

(1). ARMAND TUFFIN, MARQUIS DE LA ROUERIE, né en 1756 au château de la Rouerie, dans la commune de Saint-Ouen, d'abord officier aux gardes françaises, d'où ses désordres le firent renvoyer, se retira à la Trappe; reprit ensuite les armes, et servit avec distinction, dans la guerre d'Amérique, sous le général Rochambeau.

De retour en France, peu de temps avant la Révolution, il fut un des douze députés bretons qui vinrent à la cour en 1787, pour réclamer le maintien des privilèges de la province.

 Enfermé à la Bastille pour sa résistance aux décisions du ministre, il en sortit entouré d'une sorte de popularité.

Ennemi des innovations qu'il prévoyait devoir entraîner la ruine de la monarchie, il s'occupa tout entier des moyens d'opérer une contre-révolution.

Il se rendit en 1791 à Coblentz, et communiqua ses projets aux princes, qui les approuvèrent.

De retour en Bretagne, il conçut l'idée d'insurger cette province, ainsi que l'Anjou et le Poitou ; il se fit un grand nombre de partisans, et fut comme l'âme et le chef de toute la confédération.

 Les alliés ayant attaqué les frontières du nord de la France, La Rouerie crut ce moment favorable pour l'exécution de ses projets ; mais la conspiration avait été dévoilée par un traitre, et des émissaires envoyés de Paris étaient chargés d'arrêter son auteur.

Il erra pendant longtemps de châteaux en châteaux, et parvint à se dérober à leur poursuite ; enfin, épuisé de fatigues, il tomba malade au château de la Guyomarais, auprès de Lamballe, et succomba quatre jours après, le 30 janvier 1793.

(2). Alphonse Beauchamp, dans son « Histoire de la guerre de Vendée et des Chouans J) orthographie Putod : « Putaud de la Baronnière », édition de 1806. — I, p. 38. »

(3). Nos remerciements à MM. Davillé, archiviste du Jura ; Perrod, président de la Société d'Emulation du Jura, et à M. Monot, de Lons-le-Saunier, pour leur renseignements si aimablement fournis.

(4). M. E. Dupont écrit avoir recueilli quelques renseignements sur l'armée vendéenne « Je la vie passer pendant de longues heures, me racontait, quand j'étais enfant, la vieille dame Hébert. » Il avait également eu connaissance, nous n'en doutons pas, des brochures sur l'hospice d'Avranches éditées par M. Ch. de Beaurepaire en 1858 et par M. F. Jourdan en 1904, inspirées, en ce qui concerne Lescure, du livre de M. Le Héricher, paru en 1845 et cité plus haut.

(5). Son fils changea, le 12 juin 1796, son prénom de Jean-Marie par celui d'Egalité, pendant que l'un de ses parents se faisait appeler Marat.

(6). Tour Cardinal : son nom provient d'un certain Cardin, maréchal, qui y forgeait ses enclumes.

(7). Il est très possible qu'un prêtre réfractaire ait célébré la messe dans cette « cave des Piliers », pendant la tourmente révolutionnaire.

(8). Surtout après consultation des archives de la Maison le Bouteiller.

(9). Ce calvaire (ainsi que deux autres croix montoises des environs de notre ville), est l'hommage de pèlerins dévots à l'Archange dont l'abbaye se dresse, non loin de Fougères, a Il péri] de la mer.