Théâtre Populaire du Poitou - Pierre Corneille-Saint-Marc - sauvetage Orangerie de la Mothe St Héray

La représentation de la comédie-héroïque, Au temps de Charles VII, donnée le 9 septembre dernier, sur la scène du parc de la Mothe-Saint-Héray, vient de consacrer, par un nouveau succès, l'oeuvre à la fois charmante et utilitaire, fondée, en Poitou, par M. Pierre Corneille.

On n'ignore point l'idée profonde qui fit naître ces tentatives de théâtres champêtres ; l'éducation du peuple par la Beauté ; l'intronisation, en pleine nature, d'un Art moralisateur et rajeuni. Initier lentement le peuple, ignorant et rude., aux harmonies du pur langage, aux grandeurs des sentiments nobles, aux émotions fécondes auxquelles ceux-ci incitent les âmes ; l'amener peu à peu à ce besoin de jouissances intellectuelles sans lesquelles la vie demeure incomplète ; l'arracher de temps en temps à son existence étroite et matérialisée, pour l'effleurer du coup d'aile de la poésie et de l'idéal, voilà bien le but de telles manifestations.

Elles réclament, cela va sans dire, toute une révolution dans l'art dramatique : la renonciation à certaines formes conventionnelles ; un retour à l'exposition de sentiments simples et vrais ; le dédain des situations savamment embrouillées; raffinées ou tordues ; l'horreur du factice qui fausse les âmes, et de la note canaille qui les avilit.

De plus, la création des théâtres populaires, ne devant en rien ressembler à une affaire, mais ayant, au contraire, comme devoir primordial de rester complètement désintéressée, exige l'abandon de ces moyens matériels compliqués et dispendieux, de cette mise en scène prestigieuse que les auteurs contemporains les plus talentueux considèrent comme l'adjuvant indispensable de leur valeur littéraire.

Je crois le « Théâtre de plein air » de M. P. Corneille destiné à demeurer un modèle parfait pour toutes les entreprises de ce genre qu'il est si souhaitable de voir naître sur tous les points de la France. L'exemple de leur diffusion nous est donné par la Suisse romande, où des tentatives analogues témoignent d'une si féconde vitalité.

Plus éloquemment encore que le « Théâtre du Peuple », organisé dans les. Vosges par M. Maurice Pottecher, il résout ce problème d'harmonieuse simplicité qui se pose toutes les fois qu'il est question de théâtres populaires, et surtout de théâtres ruraux.

A Bussang, existe une construction spéciale, une scène agencée selon les exigences coutumières. Et si la toile de fond est remplacée par le bleu du ciel, on l'encadre de praticables et de portants, en vérité très artistiques et d'un assemblage gracieux, mais incompatibles avec l'idée de réalisation matérielle prompte et facile.

Sur la scène du Parc, installée pour le théâtre poitevin, la Nature est le véritable décorateur. L'ingénieux artiste, M. de Ménorval, qui brosse avec sobriété et talent les accessoires destinés à compléter l'effet scénique et non à le créer, n'agit que sous les ordres de ce Maître tout-puissant, inspirateur de l'unique Beauté.

Des rocs, des taillis naturels se mariant aux toiles peintes sont les plus importants décors de ce « Théâtre de plein air. »

Bien mieux. Les premières représentations, — consacrant admirablement son titre, — en furent données, sans aucune préparation, sur divers points de la Vendée et des Deux-Sèvres, ne réclamèrent pas de disposition spéciale, empruntèrent au château féodal de Salbart (près de Niort), au site pittoresque du Puy d'Enfer, dans les environs de Saint-Maixent, à une simple  allée du parc de Fontenay-le-Comte, la note originale qui dispense de toute décoration profane.'..

Il n'en fallut pas davantage pour faire de ces essais quelque chose de charmant et robuste à la fois, qui devait s'épanouir en plein et durable succès sur la scène par excellence de la Mothe-Saint-Héray. 

A vrai dire, le miracle n'eût pas existé, peut-être, sans le coup de baguette de cette ensorcelante magicienne, — fille du Rêve, — qu'est la Poésie.

C'est elle qui fit de M. P. Corneille, plus qu'un ingénieux novateur et un organisateur inlassable. Elle affirma en lui la puissance créatrice qui s'empare de l'âme des foules, les fait se mouvoir, s'égayer, s'attendrir, s'emplir d'enthousiasme fécond, en face de l'héroïsme et de la vertu.

Le jeune poète poitevin a su écrire en style noble des choses compréhensibles au vulgaire ; peindre pour ces cœurs naïfs et incultes des sentiments simples et délicats ; faire apprécier à ces ignorants le grand, souffle héroïque qui passe à travers l'histoire. Car c'est dans l'histoire qu'il puise. Et les faits qu'il choisit, touchant plus ou moins de près le pays poitevin, ont double attrait pour ces ruraux.

Ainsi, la reconstitution de ces vieilles légendes, jouées par les troupes armoricaines de paysans-acteurs, éveille dans l'âme bretonne la douceur attendrie des souvenirs de son passé. Mais, là, c'est dans un dialecte particulier que se traduisent des idées vieillies, échos d'une morale incomplète ou puérile. Le même reproche peut s'adresser aux théâtres champêtres du pays basque.

Les uns et les autres ne sauraient éveiller qu'un intérêt d'art rétrospectif, et ne sont en rien éducateurs. Car ce n'est pas chercher à embellir l'âme que de vouloir la couler dans un moule trop étroit ou fêlé. Aucune tentative de ce genre ne saurait s'imposer dans la plus grande partie de nos campagnes, surtout quand le dialecte local n'est, comme il arrive généralement, que du français corrompu. La langue colorée et poétique de Mistral, la grâce souriante de Mireille peuvent, à la vérité, se dire filles de l'Art. Mais c'est là, il me semble, chose exceptionnelle. Je ne vois pas le dialecte saintongeois ou poitevin exprimer avec aisance les sentiments chers aux héros de Racine ; il me paraît uniquement destiné à servir des effets comiques.

Ce n'est point le but du théâtre populaire ; non seulement il s'est déclaré l'adversaire des mélodrames grossiers, des charges ineptes ou salissantes, ramassés dans la boue des faubourgs urbains par les troupes foraines, mais encore doit-il répudier absolument le sentimentalisme faux et ridicule, et ne pas s'abaisser jusqu'au grotesque.

Point n'est besoin de flatter les instincts vulgaires et le goût du trivial pour s'attirer la faveur des masses.

Le théâtre poitevin en est la preuve. M. P. Corneille y célèbre l'Honneur, le Devoir et l'Amour, dans cette langue noble et correcte qui fut, jadis, celle de son illustre homonyme..

 Il y'a du XVIIe siècle dans la grâce souriante ou émue de son verbe et l'élan héroïque de ses accents. Avec aisance et sincérité, il coule dans le moule classique une éthique rajeunie, et sait, — admirateur de beautés surannées, — rester profondément original et contemporain.

Bonne Fée et la Légende de Chambrille, représentées à Salbart au Puy d'Enfer et à la Mothe, en 1897, ne traduisent d'abord, de ce talent poétique, que la nuance élégante et gracieuse. Une note légèrement tragique commence à résonner dans Chambrille, qui s'élargit, s'amplifie superbement dans les douloureux accents d'Erinna, la Vierge gauloise, amoureuse et chaste, dont la secrète souffrance s'épanche en vers infiniment harmonieux :

0 lune, dont la pâle et discrète clarté

Ajoute tant de charme à cette nuit d'été !

Brise molle du soir, de senteurs embaumée,

Qui m'apportes des fleurs l'haleine parfumée,

Mystère inquiétant des bois silencieux,

Et vous, hôtes du vide insondable des deux,

Etoiles, dont la marche simple et mesurée

Régie les mouvements de la sphère éthérée !...

Par la Clémence, est, — ainsi qu’Erinna, — une tragédie, dans la forme classique, fidèle à la règle des trois unités. Le succès qu'eut, l'année passée, sur la scène du Parc, l'épisodique amour de Clotilde, fille de Clovis le roi vainqueur, et d'Amaury, fils du roi vaincu Alaric, a mis des fragments de cette œuvre dans tous les périodiques régionaux.

Le souvenir en est trop récent pour qu'il me soit besoin de le raviver.

Il en a été de même, du reste, pour la comédie-héroïque, Au temps de Charles VII. Et si je ne puis résister au désir d'une analyse rapide, c'est qu'en parler encore est du domaine de l'actualité. C'est peut-être aussi que le rythme de ses vers hante encore ma mémoire charmée....

Car nous fûmes de la fête.... Nous gravîmes, le 9 septembre, le sentier en pente rocailleux qui mène au parc de la Mothe- Saint-Héray, à la lueur confuse des lampions multicolores ; nous nous mêlâmes à la foule joyeuse, composée de touristes, amateurs de ces manifestations d'art champêtre, de journalistes en belle humeur, en quête de la copie facile qu'anime le grain d'enthousiasme sincère, — rare aubaine ! — enfin de bourgeois, de paysans en habits de fête, venus de bien loin à la ronde, qui en wagon, qui en carriole, ceux-ci graves, contenus, dans l'attente du plaisir annuel, avides des impressions nouvelles qui leur sont promises, entièrement conquis par leur théâtre, et, — pourquoi le taire ? — visiblement très fiers de leur poète !

L'intention de M. Corneille est de nous montrer, au milieu de la cour, pleine de nonchaloir et de vices, du roi Charles VII, une Jeanne d'Arc nouvelle, ni sainte, ni sorcière, sans mystère et sans étrangeté, une fille du peuple, toute simple, passionnée et naïve., très réelle au point de vue historique, très originale sous le rapport artistique, et profondément accessible au sens populaire.

Et comme lien, entre les scènes de grande envergure, où la Lorraine, vaillante et convaincue, lutte contre le flottant scepticisme de Charles VII et l'influence néfaste des favoris, M. Corneille a brodé l'épisode délicatement sentimental des amours de Jean et de Manon.

Nous n'avons plus ici la forme rigoureusement classique. Le vers se fait plus libre. Et ce qu'il sacrifie à l'impeccabilité des règles prosodiques, il le récupère en mouvement et en vivacité. Il s'émaille, en même temps, de réminiscences archaïques qui sont de jolies trouvailles. Cette fine recherche d'authenticité se révèle à plusieurs reprises :

Seigneur Dauphin, c'est Dieu qui m'amène céans

Afin de délivrer la ville d'Orléans,

Qu'indûment les Anglais maintiennent en alarmes. ,.,

.............

Sire, de batailler le moment est venu,

C'est grand pitié par tout le royaume de France.

On la retrouve dans les délicieuses fantaisies dont M. Corneille s'est plu à enjoliver l'acte II, — bluettes et romances, mélancoliques ou mignardes, où le talent de son collaborateur musical, M. Louis Giraudias, trouve l'occasion nouvelle de s'affirmer :

Odette aimait un page

De frais visage,

Un beau page mignon,

Gai compagnon,

Qui toujours sur sa veste,

Pimpant et leste,

Avec grâce portait

Brin de muguet.

..........

A côté, c'est le vers coloré, évocateur, qui, pardessus la rampe, fait jaillir l'étincelle de l'émotion :

……Déjà j'entends le bruit

Des bataillons qui sur les chemins se déroulent.

Déjà j'entends le bruit des redoutes qui croulent,

Et les chants de victoire, et l'hymne triomphant

Poussé par le géant vaincu qui se défend

Enfin, qui se réveille enfin, qui se secoue,

Et jette la vermine anglaise dans la boue.

Voilà ce que j'entends, voilà ce que je vois,

Et ce que Dieu veut que je fasse 1....

Mais comment passer sous silence la figure d'Alain Chartier, l'ironique et exquis poète, le philosophe bavard et malin, qui paraît et, sans cesse, reparaît, semble se jouer de tous et 'de lui- même, incarne, dans l'oeuvre, l'idée morale et profonde, sous un tour enjoué et séducteur.

Le public campagnard a-t-il bien compris la remarquable allure de ce rôle ? en a-t-il pénétré l'aimable finesse et saisi le charme ailé?... Chose certaine : frénétiquement, il l'acclama. M. Huot fut, à vrai dire, un merveilleux interprète. Son aisance et sa virtuosité méritèrent, à elles seules, le succès très caractéristique que remporta le personnage d'Alain Chartier.

Cet enthousiasme sincère et spontané d'un public formé d'éléments très divers me rendit, ce jour-là, plus consciente encore de l'utilité sociale de ces théâtres ruraux. La joie qui émanait de cette population en fête, la cordialité très franche de son accueil, l'intelligence avec laquelle furent soulignées certaines beautés poétiques, m'inspirèrent la pensée que la tentative avait déjà porté des fruits.

Je voudrais voir notre bourgeoisie, provinciale s'intéresser profondément à ces manifestations artistiques. Quel remède précieux contre ces deux maux dont elle languit : l'ennui et la banalité ! Vraiment, elle finirait par en périr si elle ne faisait aucun effort pour sortir de sa dangereuse léthargie intellectuelle et si elle ne cherchait à se débarrasser de ses ridicules préjugés contre l'art, —- l'art dramatique en particulier !

En même temps, le théâtre provincial, ainsi compris, est destiné à encourager les jeunes talents, à leur permettre de s'épanouir librement dans la saine lumière. Voilà de la véritable et heureuse décentralisation !

Alors, qui sait si, plus tard, il n'en découlera pas un art complètement provincial, dépouillé de tout convenu, fait de robustesse, de charme agreste et de variété infinie... ?

Fr. Benassis. Le Chercheur des provinces de l'Ouest

 

 

 

Le docteur Pierre Urbain Corneille Saint-Marc, dit Pierre Corneille ou Pierre Corneille Saint-Marc né en 1862 à Coulonges-sur-l'Autize en Deux-Sèvre

 

Le docteur mourra en 1945 après avoir participé au sauvetage de l’Orangerie et abrité des persécutés pendant la guerre.

Orangerie du Château de La Mothe-Saint-Hêray.

— M. le Président rappelle la légitime indignation soulevée dans le public et dans la presse par le projet de transtert à Royan de l'Orangerie de La Mothe.

Après avoir pris connaissance d'un savant rapport du docteur Corneille, la Société décide d'adresser au Ministre des Beaux-Arts le voeu suivant :

« Justement émue des atteintes fréquentes portées aux monuments qui constituent le patrimoine artistique de la région, la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres, s'élève avec énergie contre le projet de transfert à Royan de l'ancienne galerie du Château de La Mothe, aujourd'hui connue sous le nom d'Orangerie.

La Société fait appel à l'intervention du Ministre des Beaux-Arts pour que l'Orangerie soit remise en état et classée comme monument historique. »

 

Séance du 4 novembre 1925

Présidence de M. Léonce CATHELINEAU, président

Etaient présents : MM. Béguin, docteur Bellot, Cathelineau, Gangneux, Giraudias, Lacroix, Loez, commandant Mercier, Meyrialle, Paloumet.

Absents excusés : MM. Allard, abbé Autexier, BeauchetFilleau, Deberne, Fafet, Farault, Galteaux, Genève, Gillard, Guillemet, Jousset, Pénigaud, Pierrey, Roullet, Rousseau, Toutant.

Le secrétaire donne lecture du procès-verbal de la dernière séance, qui est adopté sans observation. .

Correspondance. — M. le Président fait connaître qu'il a reçu de M. le député Goirand, les renseignements qu'il avait demandés au sujet de l'Orangerie de la Mothe. Il s'agit, maintenant que le classement est acquis, de poursuivre 1'expropriation de l'immeuble pour obtenir son affectation à un usage communal. Devenue propriété municipale, l'Orangerie pourra être utilisée par le théâtre de La Mothe, et, d'une façon générale, pour les réunions publiques et les conférences de toute nature.

L'Orangerie sera entièrement restaurée avec le concours des Beaux-Arts et de l'initiative privée"; la « Sauvegarde de l'Art Français » a promis son appui pécuniaire. A la lettre de M. Goirand, est jointe une savante consultation juridique rédigée par M. Gasquet, maître des requêtes au Conseil d'Etat.

La Société charge M. le Président d'adresser ses remerciements à M. Goirand.

 

 

M. Levieil rend un hommage ému au docteur Corneille, au député André Goirand, au duc de Trévise dont les efforts, aidés par ceux du docteur Griffault, maire de La Mothe, ont réussi à sauvegarder au moins provisoirement l'Orangerie de La Mothe.

La Société décide d'adresser ses félicitations et ses remerciements à tous ceux qui ont contribué à la défense du monument menacé.

Société historique et scientifique (Deux-Sèvres)

 

 

 

Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière à Fontenay le Comte, le jeu de Paume dans l’Ouest <==