Découverte archéologique d’un Cippe du poitevin Lucius Lentulus Censorinus aux 3 Gaules Lyon (2)

Plusieurs milliers de siècles avant les premières lueurs de l'histoire, le territoire qui prit à l'époque celtique le nom de Poitou fut habité par des populations, dont l'archéologie préhistorique a révélé l'existence.

Les stations où l'on a retrouvé les traces de ces premiers habitants du pays, sont nombreuses dans toute la région calcaire et jusque sur le littoral. La Gâtine et le Bocage seuls paraissent être restés en dehors de ce peuplement.

Deux grottes fameuses, celles du Chaffaud (région de Civrai) et des Cottés (région de Montmorillon), ont livré à la curiosité des préhistoriens les vestiges de l'activité des peuples de chasseurs et de pécheurs, qui savaient travailler, dès l'époque paléolithique, avec un art remarquable, le silex, le bois de renne, l'os et l'ivoire.

Puis, de nouvelles migrations amenèrent sur le sol poitevin des hommes au crâne arrondi (brachycéphades), qui, se mêlant aux races de crâne allongé (dolichocéphales), formèrent le fond des populations de l'ère historique.

Sortis des abris sous roches et des grottes, où ils faisaient leur séjour, pour habiter des huttes et des cabanes, pour se grouper au besoin dans des camps fortifiés sur les plateaux, les habitants du Poitou à l'époque néolithique avaient perfectionné leur outillage.

Ils avaient réussi à tirer de la pierre polie une foule d'armes et d'outils; ils étaient parvenus à domestiquer les animaux et à mettre le sol en culture.

Ils s'étaient élevés jusqu'à la vie industrielle et avaient étendu leurs échanges, non seulement aux peuplades voisines, mais encore aux autres pays de l'Europe.

De cette lointaine époque, antérieure d'au moins 10.000 ans à l'ère historique, il est surtout resté en Poitou ces monuments mégalithiques, tertres tumulaires coniques (tumuli), dalles horizontales et verticales superposées (dolmens), obélisques (menhirs), alignements de pierres (cromlechs), qui attestent l'importance du culte des morts parmi les populations de l'ère néolithique.

Tantôt groupées en de vastes nécropoles, comme sur les plateaux situés entre Vivonne et Château-Larcher, tantôt isolées en sépultures particulières, réservées sans doute à de grands personnages, comme à la Pierre-Levée près de Poitiers ou à la Pierre-Folle près de Loudun, ces constructions se retrouvent par centaines sur toute l'étendue de la région.

Elles attestent l'intensité du peuplement, en même temps que l'existence de puissants clans ou tribus organisées.

Du trentième au dixième siècle avant notre ère, s'ouvrit une nouvelle période dans la vie des peuples préhistoriques du Poitou, celle où ils surent travailler l'or, surtout le cuivre et le bronze, alliage de cuivre et d'étain, avec une habileté souvent étonnante, de manière à obtenir des bijoux, des instruments, des armes de toute sorte.

Artistes moins habiles que ceux des temps précédents, les hommes de cet âge arrivèrent du moins à faire progresser la domestication des animaux, à perfectionner le travail agricole, à améliorer quelques variétés du travail industriel.

De nouvelles idées religieuses s'étaient fait jour parmi eux. Ils n'inhumaient plus leurs morts, ils les incinéraient.

A leur tour, ils furent submergés par des flots de nouveaux immigrants. C'est avec le dernier ban de ces envahisseurs, celui des Celtes ou Gaulois, entre le VIIe et le Ve siècle, que commença vraiment l'histoire du Poitou, sur laquelle les écrivains grecs et romains nous ont transmis de rares documents, complétés par les découvertes archéologiques.

Les Gaulois constituèrent, au moyen d'une fédération de tribus locales disséminées dans les petites divisions naturelles de la région (pagi ou pays), le premier Etat qui nous soit connu, et qui porte dans les Commentaires de César le nom de « cité » des Pictons.

Il comprenait un vaste territoire qui s'étendait au nord jusqu'à la Loire et aux frontières de l'Anjou et de la Touraine, à l'est jusqu'à la Creuse inférieure et aux étangs de la Vienne qui le séparaient du Berry.

Il arrivait aux derniers plateaux du Limousin ; il suivait le cours de la Charente au sud et n'était séparée de la Saintonge que par une longue étendue de marais.

Il parvenait à l'ouest jusqu'à l'océan Atlantique.

Les Pictons, qui tiraient leur nom ethnique de l'habitude qu'ils avaient, soit de peindre leurs armes, soit de peindre ou de tatouer leur corps, comme les Pictes écossais, constituèrent avec les Arvernes, les Volkes Tectosages, et les Lemovices, l'un des quatre plus grands Etats gaulois de la région située au sud de la Loire.

Cet Etat couvrait plus de 2 millions d'hectares, mais sa population était clairsemée, comme celle de l'Armorique. Elle n'atteignait probablement pas plus de 200.000 habitants, le neuvième de celle de notre époque.

Elle était disséminée dans les campagnes, au milieu des clairières des forêts, et surtout dans les zones de culture.

Elle se groupait en pauvres villages, formés de huttes de terre et de bois recouvertes de chaume, aux murs d'argile, au parquet de terre battue. Elle avait pour refuges, pour centres cultuels et pour lieux de marché des enceintes fortifiées (oppida), aux murs formés d'énormes blocs de pierre, placées sur des hauteurs, au confluent des cours d'eau, aux points de passage les plus fréquentés.

On en a retrouvé une dizaine dans le seul territoire du département de la Vienne. Le principal oppidum, dont César fait mention, était celui de Limonum (Poitiers), admirablement situé au cœur du défilé du Poitou, sur une plate-forme naturelle de 2 kilomètres, à l'entrée des gorges méridionales du Clain, défendu par deux rivières et des marais, accessible seulement par un isthme étroit, facile à défendre.

Un peu plus haut, vers le nord, à l'issue du seuil poitevin, non loin du confluent de la Vienne et du Clain, où devait s'élever la ville médiévale de Châtellerault, un autre oppidum de premier ordre, Briva ou Vieux-Poitiers, développait son enceinte sur 2.000 mètres de circuit.

Une aristocratie de grands propriétaires, dont le chef ou roi Duratius fut l'allié de Rome, gouvernait au 1er siècle la cité des Pictons.

Elle avait su établir sa suzeraineté sur de petits Etats voisins, tels que ceux des Anagnutes (Aunis) et des Agesinates (Angoumois). Elle maintenait dans l'obéissance sa clientèle d'hommes libres, auxquels étaient subordonnés un petit nombre d'esclaves.

Hardis cavaliers, habiles à conduire les chars de guerre, à manier la lance et l'épée, les nobles Pictons allaient au combat précédés d'enseignes, surmontées d'effigies monstrueuses, d'aspect farouche, aux cheveux tordus en spirales; ils portaient en guise de trophées les têtes coupées des vaincus.

 Ils avaient sur la côte une marine militaire, comme leurs voisins les Santons et les Vénètes (Bretons de Vannes).

Ils vivaient, partie de la vie pastorale, partie de la vie agricole. Ils étaient parvenus à amender les terres par la pratique du chaulage ou du marnage; ils connaissaient la charrue à coutre et à avant-train, la herse, la faucille et la grande faux. Ils pratiquaient avec succès la pêche, l'élevage, l'apiculture, la culture de la plupart des céréales, de quelques plantes industrielles, lin et chanvre, mais ils ignoraient la vigne.

Ils savaient retirer le sel de l'eau de mer, peut-être même fabriquer la soude, recueillir les parcelles d'or que roulait la Vienne, exploiter les gisements de minerais de cuivre, de plomb argentifère et de fer, réduire ces minerais dans des forges primitives, obtenir des fers à chevaux avant les Romains, travailler le fer et le bronze avec habileté, exceller même dans le travail de l'argenterie, de l'orfèvrerie, du monnayage.

Les monnaies poitevines offrent, de même que les trésors d'objets précieux découverts, comme celui de Notre-Dame d'Or en Loudunais, des spécimens d'un art avancé.

La circulation était déjà active sur les marchés de la cité des Pictons, tels que celui de Tournon (Turnomagus).

Elle était facilitée par des ponts de bois, par exemple celui de Briva, dont une inscription celtique rappelle la reconstruction, ainsi que par l'existence de véritables routes, que les Romains utilisèrent dans la guerre des Gaules, et qui unissaient déjà Limonum aux oppida voisins des Lemovices, des Andecaves, des Turons, des Santons et des Petrocores. On y pouvait faire jusqu'à 45 kilomètres par jour.

Belliqueux, braves, actifs, industrieux, les Pictons étaient aussi fort superstitieux.

Ils rendaient un culte au soleil, à Teutatès, le Dieu de la lumière, qu'ils confondirent plus tard avec Mercure, et qu'ils adoraient sur les hauteurs de Poitiers, aussi bien que sur celles du Bocage. Ils vénéraient la lune, dont le cycle servait chez eux à la mesure des journées. Leur imagination peuplait les étangs, les fontaines, les rivières (dives), les bois (lues ou nemets) de divinités bienfaisantes ou malfaisantes, auxquelles ils faisaient des offrandes, et dont le souvenir a survécu dans les légendes relatives aux déesses-mères, aux damoiselles, aux fées, et à la célèbre Mélusine, moitié femme, moitié poisson.

Ils avaient de grossières idoles de pierre, semblables au menhir du Vieux-Poitiers. Ils redoutaient les esprits des morts ; ils leur élevaient des tumuli, sous lesquels on a retrouvé des chefs enterrés avec leurs armes, leurs bijoux, leurs chars de guerre, comme aux temps néolithiques.

Ils avaient enfin dans les forêts, sur le bord des sources, sous les arbres des bois sacrés, sous la lumière des hauts plateaux, leurs fêtes, leurs pèlerinages et leurs assemblées religieuses.

Les Pictons étaient donc parvenus à ce degré de culture qui caractérise la demi-civilisation. Mais il leur manquait la puissance numérique, la cohésion ethnique, la forte organisation militaire, surtout l'esprit d'union qui leur eussent permis de maintenir leur indépendance, au moment où commença la conquête romaine.

 Peu peuplé, miné par les divisions qui régnaient entre l'aristocratie et la plèbe, aussi bien qu'entre les tribus qui le composaient, l'Etat picton fut l'un de ceux qui offrirent le moins de résistance aux entreprises de César.

Comme celui des Eduens, il se déclara l'un des premiers pour le conquérant romain, et le chef Picton Duratius ouvrit à l'ouest la voie aux légions, comme le chef éduen Divitiacus l'avait ouverte à l'est.

 Lorsque, en l'année 156, le lieutenant de César, Crassus, après la conquête de la Gaule du nord, se dirigea vers l'Aquitaine, l'aristocratie pictonne s'empressa de lui livrer passage.

La marine du Bas-Poitou aida les Romains à subjuguer l'Armorique et à détruire la puissance navale des Vénètes.

Quand la Gaule presque entière se souleva à l'appel d'Ambiorix et de Vercingétorix, Duratius, le chef de l'aristocratie des Pictons, resta seul fidèle à César dans la Gaule celtique, sans pouvoir empêcher un contingent de 8.000 hommes d'accourir au secours d'Alésia assiégée.

Duratius fut même investi dans Limonum par l'un des chefs du parti national, Dumnacus, qui avait soulevé contre les Romains le pays des Andecaves (Anjou).

La chute d'Alésia (septembre 52) permit aux légions romaines de Caninius et de Fabius d'accourir, pour débloquer la capitale des Pictons et pour rejeter les Andecaves au delà de la Loire, tandis que 5.000 dissidents du Poitou, enfermés dans Uxellodunum, y succombaient avec les derniers défenseurs de l'indépendance gauloise.

Ainsi, le Poitou gaulois échangea presque sans résistance l'autonomie précaire, dont il avait jusque-là joui, pour la domination de l'Etat romain.

Il devait y gagner, après des milliers de siècles d'une existence tourmentée, les bienfaits d'une longue paix et les bénéfices d'une civilisation supérieure, grâce à laquelle il allait occuper dans l'histoire de la Gaule l'une des premières places.

Les Romains comprirent en effet les premiers l'importance que présentait la possession du Poitou pour leur domination en Occident.

 Aussi occupèrent-ils fortement l'Etat picton et y placèrent-ils la capitale d'une des quatre grandes provinces entre lesquelles ils répartirent la Gaule, de manière à commander la grande voie historique qui unissait le nord et le sud de leur nouvel Empire.

Parmi les dix-sept Etats gaulois qui formèrent l'Aquitaine, amalgame savant d'éléments celtiques et ibères, la cité des Pictons fut, avec celle des Santons, pourvue d'une sorte de primauté.

Mediolanum Santonum (Saintes) devint la métropole religieuse et économique de la province romaine ainsi organisée par Auguste. Limonum Pictonum (Poitiers) fut la métropole administrative et militaire.

 C'est là que résida, à l'époque des Césars et des Antonins, pendant deux cents ans, le gouverneur général (légat impérial) du rang de propréteur qui fut chargé d'administrer cette province sénatoriale.

L'autorité impériale y fut fortement assise.

L'Etat picton ne conserva point, au contraire de celui des Santons, son indépendance politique sous le contrôle de Rome. Il ne fut classé, ni parmi les cités libres, ni parmi les cités alliées, mais bien parmi les cités sujettes. Il perdit, même dès l'époque d'Auguste, son monnayage particulier. On ne lui concéda que l'immunité, c'est-à-dire l'exemption de l'impôt régalien ou tribut. Son aristocratie entra aisément dans les cadres de la cité romaine.

 Aussitôt après la conquête, les chefs pictons Duratius, Viretius, Atectorix, commandent des troupes de cavalerie au service de Rome.

1 La noblesse poitevine fournit aux Empereurs, au Ier et au 11e siècle, de hauts fonctionnaires de l'ordre administratif, financier ou religieux, proconsuls, enquêteurs, curateurs de cités, grands flamines des cultes officiels.

Une inscription célèbre mentionne le nom d'un consul, Claudius Varenus, originaire de Poitiers, et dont la fille Claudia Varenilla avait épousé le propréteur d'Aquitaine, Marcus Censorius Paulus, vers l'époque de Trajan.

Une autre est relative à un chevalier poitevin, Lucius Lentulus Censorinus, qui exerça en Gaule les charges les plus élevées, d'abord auprès de l'assemblée générale de Lyon (concilium Galliarum), puis dans la cité de Bordeaux, dont il fut administrateur.

 Maîtres dans l'art de gouverner, habiles à concilier l'autorité avec une liberté réglée, les Romains accordèrent à la cité des Pictons une large autonomie locale. La cité eut son aristocratie municipale de duumvirs qui fit exécuter des travaux d'utilité publique, qui organisa les distributions de secours et qui surveilla l'organisation des cultes.

 D'ailleurs, le pays fut soumis au régime fiscal habituel, comme le prouve la présence, attestée par les inscriptions, d'un fermier des impôts indirects à Poitiers.

 L'enrôlement volontaire suffit aux Empereurs romains pour recruter en Poitou des corps de cavalerie (alæ), dont l'un porta longtemps le nom de l'ancien chef Atectorix (ala Atectorigiana), et qui allèrent servir jusqu'en Mésie (Bulgarie actuelle).

Des inscriptions découvertes à Aulnay montrent que d'autres contingents poitevins servirent dans les légions de Germanie.

Le service militaire était du reste fort léger, puisque la majeure part des contingents du Poitou n'était appelée qu'à contribuer à la formation des 11 cohortes d'infanterie (11.000 hommes) et des deux ailes de cavalerie (1.000 hommes), qui, recrutées dans l'immense territoire de la Gaule, suffisaient à en assurer la sécurité.

Sous ce ferme gouvernement, qui n'imposait aux administrés que des charges fiscales et militaires peu lourdes, et qui ouvrait à l'élite sociale la carrière des ambitions légitimes, le Poitou connut une prospérité dont son histoire offre peu d'exemples.

Pendant deux siècles et demi, jusqu'aux premières invasions germaniques, le développement de la vie urbaine et la diffusion du luxe jusque dans les bourgs ou les domaines ruraux (villæ) attestent la profondeur du mouvement.

Le Poitou n'avait, avant la conquête, que de misérables bourgades, que des oppida grossiers.

Il eut, à l'époque romaine, de belles agglomérations urbaines, sur le modèle de celles de la Grèce et de Rome.

Des inscriptions, relevées dans 23 localités diverses, des centaines de trouvailles archéologiques prouvent que le peuplement du pays avait beaucoup progressé, jusque dans les régions jusque-là presque désertes du Marais, de la Gâtine et du Bocage, mais surtout dans la zone de la plaine Poitevine.

Les principaux groupements urbains se développèrent le long ou aux points de croisement des voies romaines.

Limonum, l'ancien oppidum celtique, grandit au point de devenir une des principales villes de Gaule, et de réunir probablement, si l'on en juge par ses aqueducs et ses arènes, plus de cinquante mille habitants, chiffre qu'il ne devait jamais plus atteindre.

Des habitations construites en matériaux solides, bien aménagées, s'étendirent sur le plateau et sur les pentes, jusqu'aux bords de la Loire et du Clain.

 Elles escaladèrent même les hauteurs voisines. Les plus beaux de ces édifices privés étaient décorés avec goût de mosaïques, d'objets d'art, voire même de statues : la chaleur y était distribuée l'hiver par des hypocaustes.

Elles étaient munies de bains. Elles étalaient des façades sculptées.

 Trois aqueducs, dont deux convergeaient vers le centre actuel de la ville, où se trouvait un château d'eau, dont le troisième desservait les bas quartiers, amenaient à Limonum l'eau de quatre sources inépuisables, distantes de 25 à 12 kilomètres, avec une profusion qui n'a jamais été égalée.

Un balnearium, ou grand établissement de bains froids, des thermes ou bains chauds, découverts, il y a trente ans, au nord de la ville, dans le quartier Saint-Germain, et qui couvraient de leurs constructions décorées de marbres, de mosaïques et de peintures, une surface de trois hectares, complétaient l'aménagement hygiénique de la capitale des Pictons.

Des arènes, aussi vastes que celles de Nîmes, doubles de celles de Pompéi, et dont les débris ont excité longtemps l'admiration des touristes, offraient aux hommes de ce temps la variété des spectacles qu'on recherchait dans les amphithéâtres romains.

Elles s'étendaient sur une longueur de 264 mètres, sur une largeur de 210 mètres, sur une profondeur de 155 mètres, couvraient tout un quartier de la ville actuelle et pouvaient contenir sans peine 22.000 spectateurs.

On trouvait encore dans le Limonum romain une salle de réunions publiques (diribitoria), une basilique, sorte de halle et de bourse de commerce, dont l'emplacement a été récemment découvert près du Palais de justice, un marché en plein air (ou forum) auprès du Clain, non loin d'un second établissement de bains chauds (thermes), dont on a dégagé des vestiges près de l'ancienne abbaye Saint-Cyprien.

De nombreux temples étaient consacrés au culte. Deux à l'intérieur s'élevaient sur les deux places, où furent depuis construites l'église Notre-Dame la Grande et la cathédrale Saint-Pierre.

D'autres couronnaient les hauteurs. Quatre nécropoles ou cimetières au sud, au nord et à l'ouest, donnaient asile au peuple des morts.

Les vivants pouvaient circuler au milieu de rues larges, sous des arcs de triomphe, sur des places ornées de statues équestres en bronze ou d'effigies de marbre.

D'une triste forteresse celtique, les Romains avaient su faire une cité d'aspect grandiose et élégant à la fois.

Ils avaient créé ou développé d'autres centres urbains moins considérables, mais qui dépassaient de beaucoup les futures cités médiévales.

 C'était d'abord à l'extrémité du Poitou Rezé (Ratiatum), qui couvre de ses ruines 1 kilomètre carré de superficie, ville disparue dont le souvenir ne se conserve plus que dans le nom du pays de Rais, voisin du pays Nantais.

Plus à l'est, sur la grande voie romaine de Bordeaux à Orléans, l'ancien bourg gaulois de Briva (Vieux-Poitiers) devint une ville, dont le périmètre de plus de 60 hectares renferme les ruines d'un temple et d'un théâtre, des fragments de colonnes, de frises, de corniches, de bas-reliefs, de sculptures, de tombeaux, de marbres, qui attestent la splendeur de cette cité, disparue depuis treize siècles devant la ville moderne de Châtellerault.

D'autres centres secondaires surgirent, comme Brioux (Brigiosum), Rom (Rauranum), Saint-Gervais, près de Beauvoir-sur-Mer, aujourd'hui déchus, alors florissants, parce qu'ils étaient des lieux d'étape sur des chemins fréquentés. Le plus célèbre de ces centres de second ordre, Sanxay (Sanciacun), découvert depuis 30 ans par un archéologue heureux, dut probablement au culte des eaux et des bois son éphémère fortune.

 Lieu de pèlerinage alors fréquenté dans un vallon pittoresque de la Vône (affluent du Clain), il s'animait au moment des fêtes qui attiraient dans ses hôtelleries et sur ses places la foule des dévots et des marchands.

 Il pouvait offrir à 8.000 fidèles l'accès de son temple presque circulaire, orné d'une façade monumentale de trois rangs de colonnes et d'un cloître qui courait autour de l'édifice.

 Plus de 10.000 spectateurs trouvaient aisément place dans son rustique théâtre, adossé à une colline, pourvu d'une façade de 90 mètres de long et d'une arène de 38 mètres de diamètre. Sanxay avait enfin ses thermes, les plus beaux qui aient été découverts dans l'Ouest.

Dans les campagnes, on rencontrait de loin en loin de gros bourgs (vici), semblables à celui dont on a dégagé les vestiges au Bernard, en Vendée.

Des habitations en pierre ou en briques y avaient remplacé les cabanes et les huttes.

On y a retrouvé des cimetières, des bains avec hypocaustes, de nombreuses traces de l'outillage de la vie domestique, des objets d'art, des statues plus ou moins grossières, des parures et des poteries.

La prédominance de la vie urbaine, qui caractérisa le Poitou de ce temps, comme le reste du monde gréco-romain, se conciliait avec l'existence d'une vie rurale, pourvue de tout le confortable antique pour les grands propriétaires.

Dans les vastes domaines (villæ), dont on a reconnu les traces, existaient des maisons de campagne, véritables habitations de plaisance, qui avaient leurs salles de bains, leurs calorifères ou hypocaustes, quelquefois même leur petit temple et leur théâtre.

 La brique dans leur construction se mariait à la pierre. Leur toiture était faite de tuiles courbes ou de tuiles à rebords. L'élégance s'y unissait à la solidité.

 Tout y rappelait le confort d'une société qui se croyait sûre du lendemain, assise dans la paisible confiance que donnent la stabilité et la richesse.

Reconstitution historique d’une moisson au vallus dans le village Gaulois de Saint Saturnin du Bois

La paix en effet, durant deux cent cinquante ans, fut presque ininterrompue. L'ordre régnait. La hiérarchie sociale n'était contestée par personne.

Les luttes de classes de l'ancienne cité gauloise étaient finies depuis la conquête. Une aristocratie de grands propriétaires détenait la fortune foncière, la principale alors. Elle partageait son temps entre le service de l'Etat, la gestion des dignités municipales et la surveillance de ses domaines.

La terminologie locale nous a conservé le souvenir d'un certain nombre de ces personnages de haut rang, qui avaient déformé leurs noms gaulois ou qui s'étaient affublés de noms latins, tels que les Sanctius, les Florus, les Licinius et les Luciacus.

On a pu relever ainsi la trace certaine d'une cinquantaine de ces membres de l'aristocratie terrienne du Poitou romain.

Une classe moyenne semble s'être constituée dans les villes, formée de petits propriétaires fonciers (curiales) et de marchands. Elle vivait à côté de nombreux artisans, d'affranchis et d'esclaves domestiques ou ruraux.

Rien ne paraît avoir longtemps troublé le calme de la vie sociale dans cette cité celtique romanisée.

La prospérité économique s'était développée d'une manière prodigieuse en ce milieu pacifié.

Si les Romains n'essayèrent pas de conquérir le Marais qui s'étendait encore à leur époque jusqu'à 10 lieues dans l'intérieur, du moins, en ouvrant de larges percées dans les bois et les landes, ils commencèrent à tracer la voie à la colonisation agricole du Poitou.

Ils laissèrent aux forêts une large place dans leur économie rurale ; ils leur abandonnèrent les deux tiers du sol, mais ils en entreprirent l'exploitation méthodique.

Ils firent progresser l'élevage du cheval, de l'âne, des bêtes bovines ; ils s'adonnèrent à la culture pastorale.

Les Pictons, qui pratiquaient déjà de bonnes méthodes agronomiques, développèrent par les amendements l'aire des cultures. Aux céréales usuelles, à la production arboricole et horticole, à celle des vieilles plantes textiles, peut-être joignirent-ils celle de la vigne, du moins à partir du IIIe siècle.

Ils poussèrent activement l'exploitation des mines, notamment à Melle, à Brioux et à Alloue, ainsi que celle des carrières de pierre.

Excellents métallurgistes, ils eurent des forges, dont la vitalité est attestée par les monceaux de scories qu'elles ont laissés sur le sol du Poitou.

On a retrouvé les creusets en terre réfractaire, où ils traitaient les minerais, les ateliers où ils fondirent le bronze, fabriquèrent les armes, forgèrent le fer, travaillèrent le cuivre et les autres métaux.

Dans une seule localité de la Vienne, on a découvert une série de 3.700 petits bronzes fabriqués par des artistes poitevins sous le règne d'un seul prince.

Les musées et les collections renferment une foule de bijoux qui attestent le bon goût de ces artistes.

Les ateliers monétaires de la province frappèrent une multitude de monnaies qui sont parfois de vraies œuvres d'art. On a trouvé à Vernon, près de Poitiers, un trésor de ce genre qui contient de beaux spécimens de ce monnayage poitevin.

 En dehors de sa petite industrie, le Poitou eut des spécialités industrielles florissantes , briqueteries , ateliers de céramique commune ou fine, si nombreux qu'on a pu relever jusqu'à 1.200 noms ou signes de potiers poitevins; fabriques de mosaïques; verreries, d'où sortaient à la fois le verre commun, le verre émaillé, le verre coloré, ainsi que des perles, des anneaux, et jusqu'à des vases artistiques décorés d'ingénieuses peintures.

Le commerce s'était propagé le long du littoral, dans les ports des îles de Deas (Noirmoutier) et d'Oyas (Yeu) que les Romains colonisèrent, surtout dans les rades fréquentées, situées au sud et au nord de la côte poitevine, celles de Portus Santonum (Royan), de Portus Secor (Bourgneuf) et de Condivincum (Nantes).

Il se faisait surtout par la voie de terre, car l'Océan n'était pas encore la grande route des relations humaines.

 Les Romains, transformant l'ancien réseau des voies gauloises, construisaient en Poitou un admirable réseau de grands chemins qui leur a survécu pendant dix siècles.

Ils les édifièrent avec des matériaux solides qui ont bravé l'effort des ans, les tracèrent en ligne droite, de manière à assurer des communications rapides, les jalonnèrent de mille en mille (1 kil. 436), au moyen de bornes, dont on a retrouvé plusieurs spécimens, y établirent des stations (diversoria, mansiones) pour les voyageurs, des relais pour les courriers impériaux, qui y circulaient avec une vitesse égale à celle de la malleposte française du début du XIXe siècle.

Autour de Limonum rayonnèrent cinq grandes voies, qui unirent la capitale des Pictons avec le nord de la Gaule et avec l'Espagne par Tours et par Bordeaux, avec Lyon par Bourges et Autun, avec Bordeaux par Saintes, avec Toulouse et Clermont par Limoges, et enfin avec Nantes et Angers.

 Des voies secondaires se dirigeaient vers Périgueux, le Mans, Thouars, Loudun. D'autres suivaient la côte, ou traversaient le pays des Pictons en diagonale, rattachant ce pays aux cités voisines.

Il fallut attendre seize cents ans, avant de retrouver un effort pareil à celui dont les Romains firent profiter leurs sujets pictons, au grand avantage de la circulation commerciale.

Rome imprima profondément sa marque jusque sur les croyances et les idées de ses administrés.

Les Pictons adoptèrent sans répugnance le culte officiel de la cité victorieuse et de ses Empereurs, qu'ils associèrent à celui de leurs Dieux nationaux.

Leurs notables, tels que ce Tiberius Claudius Potitus, dont une inscription a transmis le nom, exercèrent les fonctions de flamines ou de prêtres romains. Ils bâtirent aux Césars divinisés, sur la colline de la Roche, à Poitiers, et au point culminant du Bocage, des temples où ils les vénérèrent en compagnie du Teutatès celtique, le Mercure gréco-latin.

Ils associèrent à leur vieille divinité Smer ou Lug l'Hermès latin et hellénique qu'ils appelèrent Adsmerius.

 Leur zèle dévot groupa dans un même hommage pieux les nouvelles divinités des vainqueurs, Apollon, Mars, Hercule, Minerve, Vénus, et les vieilles Divinités protectrices du sol poitevin, les Matres ou Déesses nourricières de la terre, Epona, la déité des chevaux, les génies des monts, des arbres et des eaux, jusqu'aux fétiches ou pierres (fana, vernemets), survivants d'un lointain passé religieux.

 On vit même pratiquer à Limonum la divination étrusco-romaine. Un Campanien installa dans la capitale du Poitou au 1er siècle un collège d' haruspices.

A leurs maîtres, les Pictons empruntèrent encore les pratiques magiques, les formules de l'art médical, notamment celles de l'oculistique, ainsi que l'amour des spectacles sanglants de l'arène, dont on rencontre la trace jusque dans des vici du Bas-Poitou romain.

Sous leur direction et à l'école de leurs artistes et des maîtres gréco-latins, ils prirent quoique chose de la force et parfois même de la sobre délicatesse de l'art antique. Les monuments religieux et civils dont le Poitou est parsemé attestent la puissance du génie architectural des élèves de Rome en cette terre gauloise. Ces élèves ont encore marqué leur trace dans la décoration, la glyptique, la mosaïque, la peinture sur verre, le travail du marbre, du bronze et de l'ivoire.

On a la preuve du talent des artistes poitevins formés par la Grèce et par Rome dans deux œuvres de premier ordre récemment découvertes.

 L'une est la statuette de Mercure en bronze trouvée dans les fouilles de Sanxay et qui est l'adaptation la plus remarquable du chef-d'œuvre du sculpteur grec Polyclète que la Gaule ait transmise jusqu'à nous.

 L'autre est la statue en marbre de Minerve, qu'un hasard heureux a permis de dégager en 1902 dans l'enceinte de Poitiers, et qui mérite la célébrité universelle qu'elle a aussitôt acquise par la beauté de ses lignes et de son expression, par la science technique qu'elle atteste, au point qu'on y voit avec raison l'une des plus belles créations de l'école de sculpture romaine archaïsante du premier siècle, l'un des reflets du pur idéal des Calamis et des Phidias.

Une crise effroyable, résultat de l'affaiblissement militaire et politique de l'Empire au IIIe siècle, compromit pendant plus de cinquante ans l'œuvre des Empereurs.

Les premières grandes invasions germaniques commencèrent.

En 351, les Francs pénétraient en Gaule occidentale, assiégeaient Tours, arrivaient peut-être jusqu'en Poitou.

A la suite de cette première irruption, repoussée par les Césars gaulois, Posthumus et Tétricus, la cité des Pictons perdit sa primauté administrative, au profit de Bordeaux, qui devint le siège du gouvernement romain en Aquitaine et même la capitale d'un Empire éphémère.

Une seconde invasion fut encore plus funeste à la cité pictone. A peine Aurélien avait-il détruit l'Empire gaulois et ramené le Poitou dans l'unité romaine, qu'une formidable ruée des Barbares, survenue après l'assassinat de l'Empereur (janvier 275), amena la ruine de 60 cités gauloises, parmi lesquelles figura celle des Pictons.

Non seulement les petites villes, comme Sanxay, ou de simples villæ, comme celles d'Andillé, mais encore les grands centres urbains surtout, qui se trouvaient sans défense, furent la proie des envahisseurs.

Un immense incendie, dont on a retrouvé les traces, dévora Limonum, pillé auparavant sans doute par les Germains. Peut-être même une crise sociale, la jacquerie des Bagaudes, se greffant sur l'invasion, se propagea-t-elle ensuite jusque dans l'Ouest.

Cent années d'un gouvernement fort, celui des dynasties dioclétienne, constantinienne et théodosienne, réparèrent assez rapidement les conséquences de cette catastrophe, mais ne rendirent pas à la cité des Pictons son ancienne suprématie administrative.

Placé d'abord dans l'Aquitaine nouvelle, dont Bourges était la capitale, puis dans la seconde Aquitaine, dont Bordeaux fut le chef-lieu, et qui dépendaient l'une et l'autre de la préfecture des Gaules ou d'Arles, le Poitou se trouva sur le même plan que les cités de Saintes, d'Angoulême et de Limoges.

Limonum prit alors son nom actuel emprunté à celui du peuple (les Pictones ou les Pictavi), qui habitaient son territoire.

Le pays avait recouvré peu à peu une partie de son ancienne prospérité.

L'historien Ammien Marcellin, au milieu du IVe siècle, met Poitiers, immédiatement après Bordeaux, Clermont et Saintes, au premier rang parmi les « grandes et belles cités » des quatorze circonscriptions territoriales (civitates) qui composaient l'Aquitaine.

Le gouvernement impérial rappela l'aristocratie pictone au service de l'État.

Un Poitevin, Exuperantius, assassiné à Arles en 424, avait été préfet des Gaules et avait pacifié l'Armorique révoltée.

Le Poitou fut mis à l'abri de nouvelles surprises par une solide organisation de la défense militaire.

Poitiers devenait à la fin du IIIe siècle, probablement à l'époque de Constance Chlore, une place forte de premier ordre, munie d'une enceinte puissante, flanquée de tours rondes, épaisse de six mètres, la première de la Gaule entière, avec son pourtour de 2 km. 600.

Pendant neuf siècles, elle barra le seuil du Poitou à l'effort des envahisseurs, et, souvent assiégée, ne succomba presque jamais, offrant un point d'appui quasi inexpugnable aux dominations successives qui s'établirent dans le pays.

Un grand nombre de postes militaires fortifiés (castra, castellaria) dont on a reconnu 70 emplacements divers, couvrirent les voies d'accès principales et secondaires de la région. Des troupes y furent cantonnées.

 

D'après l'Almanach impérial (Notitia Dignitatum), Poitiers fut le siège d'un grand commandement militaire, celui du préfet des contingents auxiliaires, Sarmates et Scythes Taïfales, dont le souvenir s'est conservé dans un certain nombre de lieux du Haut et du Bas-Poitou où ils furent établis, tels que Tiffauges et Torfou.

Malgré le despotisme administratif et la fiscalité croissante, une certaine renaissance économique se produisait.

 Elle est attestée par les résultats des fouilles archéologiques, spécialement en ce qui concerne le travail des métaux et l'art céramique. Les routes étaient réparées, comme le prouve le rétablissement des bornes milliaires.

Ammien Marcellin assure que l'aisance était si répandue dans les cités d'Aquitaine, la moelle de toutes les Gaules, dont faisait partie le Poitou, qu'il était difficile « d'y trouver un pauvre et un misérable ».

Le poète Ausone décrit sous des couleurs favorables les domaines agricoles du Poitou, où il était propriétaire.

Le prêtre Salvien, malgré son tour d'esprit pessimiste, affirme enfin que les Aquitains, parmi lesquels figuraient les Pictons, « sont les premiers des Gaulois pour la richesse comme pour les vices » qu'elle engendre.

Mais, dans cette dernière période de son existence sous la domination romaine, le Poitou doit surtout la place éminente qu'il reconquiert en Gaule au rôle qu'il joue dans l'évolution des idées intellectuelles et religieuses.

Poitiers fut au IVe et au Ve siècle, après Autun et Bordeaux, un des centres de l'enseignement littéraire où se conservèrent les dernières traditions de la culture gréco-latine.

On enseigna dans ses écoles la rhétorique, la grammaire, la poésie et l'éloquence.

Toutefois, la vraie gloire du Poitou fut alors de devenir, après Lyon et Arles, les métropoles successives du christianisme gaulois, le premier foyer de la pensée chrétienne, depuis l'avènement des seconds Flaviens.

Un grand évêque jeta sur le diocèse de Poitiers, qui s'était obscurément constitué entre le milieu du IIIe siècle et le milieu du IVe, un lustre incomparable, de sorte qu'à peine converti à la religion chrétienne, le Poitou se trouva appelé, en quelque sorte, à en être le second berceau dans la Gaule.

Saint Hilaire était un de ces hommes d'action, doués du tempérament des organisateurs, des chefs de parti et des conducteurs de foules, que les fidèles allaient prendre à cette époque dans les rangs de l'aristocratie.

 Né d'une famille noble des confins de la cité des Pictons, nourri d'une forte culture littéraire, il avait vécu de la vie laïque, s'était marié et était devenu père de famille, avant d'être appelé par l'acclamation du clergé et du peuple à la dignité épiscopale, sur laquelle il jeta tant d'éclat.

Il avait le coup d'œil juste, la décision prompte, le caractère énergique, la parole entraînante. Saint Jérôme, un bon juge, l'a appelé le Rhône de l'éloquence latine. Il se fit en Occident le champion de l'orthodoxie, comme saint Athanase le fut en Orient. Tous deux rendirent au christianisme un service capital, en l'empêchant de sombrer dans les subtilités d'une sorte de philosophie religieuse, sans dogmes arrêtés, sans discipline nette, sans culte défini, telle que celle où l'eût entraîné l'arianisme, dont Hilaire fut l'inébranlable adversaire.

Pendant quinze ans, l'intrépide évêque de Poitiers osa tenir tête aux Empereurs ariens et à la majeure part d'un épiscopat servile. Il subit quatre ans d'exil au fond de la Phrygie, sans se laisser abattre (355-360). Il combattit sans relâche l'arianisme par la plume et par la parole; il triompha enfin des adversaires de la foi : « C'est à lui seul, « dit l'historien Sulpice Sévère, que la Gaule dut « d'être délivrée de la souillure de l'hérésie. »

En même temps, il donnait dans son diocèse le modèle d'une forte organisation, groupait autour de lui son clergé discipliné en une communauté qui devint le monastère ou l'abbaye Saint-Hilaire.

 Il créait un enseignement et une propagande chrétienne. Il consignait dans ses sermons et ses écrits théologiques, en une forme littéraire originale, vigoureuse et éloquente plus que correcte, la substance des dogmes orthodoxes et la fleur de la pensée chrétienne. Il contribuait enfin à déterminer les formes de la liturgie et du culte, leur imprimait une gravité, une solennité, un éclat propres à frapper l'imagination et l'esprit, composait même quelques-uns des hymnes qui en ont rehaussé la majesté.

Quand il mourut, le prestige de l'église de Poitiers était fondé pour des siècles. Le sanctuaire qu'on lui éleva dans la suite n'eut d'égal dans la vénération des fidèles que celui de son propre disciple, saint Martin de Tours, dont il avait eu le mérite de susciter et d'encourager la vocation.

Par une heureuse coïncidence en effet, le Poitou, qui venait, avec saint Hilaire, de prendre la direction du christianisme occidental, dotait encore l'Occident des premiers germes de la vie monastique.

Entre 355 et 366, l'évêque de Poitiers recevait la visite d'un tribun militaire pannonien, qui, cantonné sur la frontière des Gaules, où il avait servi jusqu'à 40 ou 46 ans dans la garde impériale, s'était épris d'une sorte d'admiration fervente pour l'apôtre du Christ, et qui vint lui demander de l'admettre par une faveur spéciale, comme exorciste, dans le clergé poitevin.

C'était une étrange physionomie que celle de Martin. Peu lettré, rude, dépourvu de décorum, négligé dans sa mise, dénué d'éloquence et d'instruction théologique, en butte au dédain ou à l'hostilité des clercs, le futur saint populaire des Gaules avait en revanche les dons qui séduisent les masses : la simplicité de l'existence, l'ardeur de la piété, le prestige d'une vie de pénitences extraordinaires, la pratique d'une charité inépuisable, l'amour des humbles et des petits.

Son prosélytisme ne pouvait se contenter de la vie de ces pénitents volontaires qu'on appelait des frères (fratres) et qui vivaient en reclus dans le monde. Il introduisit en Poitou l'idéal d'existence plus élevé des anachorètes ou solitaires, en créant à Ligugé, près de Poitiers, en un lieu alors désert et sauvage, la première laure, où de pieux ascètes, comme lui, vécurent en cellules séparées, dans la continence et la pauvreté.

Ce fut l'ébauche, encore très imparfaite, mais destinée à un développement brillant, du monachisme occidental.

C'est du Poitou que saint Martin devait partir pour occuper pendant 26 ans l'évêché de Tours, fonder en Touraine un vrai monastère, celui de Marmoutiers, supérieur en importance à Ligugé, et commencer l'organisation de cette croisade contre le paganisme survivant dans l'Ouest, qui a immortalisé son nom.

La légende, d'accord avec l'histoire, a associé sa mémoire à celle de saint Hilaire dans l'honneur du triomphe du christianisme gaulois.

 Grâce à leur action commune, dont le Poitou fut le principal théâtre; le pays des Pictons, relégué au second plan dans l'ordre administratif depuis le IIIe siècle, était passé au premier dans l'ordre religieux.

Il entrait dans la pleine lumière de la grande histoire, où il devait longtemps rester, au cours du Moyen Age et jusqu'au cœur des temps modernes.

 

 

Nous empruntons au Courrier de Lyon de septembre 1855 les détails archéologiques suivants, publiés par M. Comarmond.

 

Des fouilles récemment pratiquées à Lyon viennent de faire découvrir un monument antique du plus grand intérêt pour Bordeaux

On sait qu'avant l'invasion des Romains et sous la domination de ce peuple, Bordeaux (Burdigala) était capitale de la cité des Bituviges vivisci.

Dans la constitution politique des Gaules à cette époque, on ne donnait point le nom de Cité (Civitas) à une ville, comme on le fait de nos jours.

Le nom de Cité s'appliquait à un groupe de citoyens formant corps politique et administratif, ayant leur magistrats particuliers, leurs lois, leurs usages, et leurs intérêts presque toujours distincts de ceux des peuples voisins.

Ainsi, les Bituviges vivisci dont le siège principal était à Bordeaux, comptaient autour d'eux les Medulli (Médoc), les Bou (Teste de Buch), les Belendi (Belin), les Vasates (Bazas), les Cocosates d'où vient peut- être le surnom de cousiots donnés à certains habitants de nos landes, etc., etc.

Ce nom Bituviges vivisci avait été étrangement défiguré par les anciens géographes ou leurs copistes, tantôt on les appelait loscoi, tantôt Ubisci, et leur véritable nom ne fut manifesté que par un monument découvert il y a près de trois siècles, dans un vieux pan de murailles de la ville et heureusement conservé encore aujourd'hui au musée de Bordeaux.

C'est un autel d'une conservation parfaite bien qu'il compte près de deux mille ans d'existence, consacré à Auguste et au génie protecteur de la cité des Bituviges vivisci.

 Voici l'inscription sauf la forme des lettres de leur enlacement que les caractères ordinaires de l'imprimerie ne peuvent reproduire.

AVGVSTO SACRVM

ET GENIO

C IV I T A T

BIT. VIV.

Pendant bien longtemps ce monument a été le seul qui fit connaître le véritable nom des anciens habitants de Bordeaux; car on ne pouvait attribuer aucune autorité à une inscription d'ailleurs non conservée et où les abréviations permettaient de lire vivus ou vivicus, par suite du sens louche de la phrase ou de l'imperfection de la copie.

En 1840, lors de la démolition du fort du Hà, on a trouvé un cippe où figure aussi l'ancien nom du peuple bordelais ; mais faute de connaitre les circonstances et les détails de cette découverte, je n'oserais me prononcer pour l'authenticité de ce monument, qui est d'ailleurs conservé au musée et placé en face de l'autel dont je viens de parler.

C'est un cippe de de petite dimension en calcaire tendre, de forme arrondie par le haut et portant l'inscription suivante :

D. M.

C A S T R I CIE

NATI0NIS

BITVR. VV.

DEF. AN. V

CASTRNS

PAT. P.

« Aux mânes de Castricia de la nation des Bituriges vivices, morte à l'âge de 5 ans, Castrens son père (a élevé ce monument.) »

Il parait assez extraordinaire qu'on ait jugé utile d'indiquer que cette jeune fille, décédée à Bordeaux, appartenait à la nation bordelaise ; cela devait aller de source.

Sans doute, quand une personne mourait, loin de sa patrie, on pouvait indiquer et l'on indiquait en effet à quel peuple elle appartenait.

Ainsi les beaux monuments de VALERIVS FELIX et de VALERIA VICTORINA, son épouse, trouvés à Bordeaux, indiquent qu'ils étaient CIV. AQV probablement citoyens de Dax.

Dans un autre monument, on fait connaître qu'un certain SATVRNINVS était Boien CIVIS BOIAS.

 Mais il est autrement sans exemple dans les monuments funéraires découverts à Bordeaux, et ils sont en très-grand nombre qu'on ait donné à un défunt le titre de citoyen de Bordeaux, tous ceux qui mouraient au sein de la population étaient censés lui appartenir, sauf mention du contraire.

Il est vrai que les noms Castrens et Castricia, indiquant une famille étrangère à la localité, on pourrait supposer que le chef de cette famille nouvellement admis à faire partie de la nation bordelaise tenait à constater son nouveau titre.

Quoi qu'il en soit, le monument existe; il est soumis à l'appréciation des hommes compétents.

Mais s'il peut y avoir des doutes sur l'authenticité de ce cippe, il ne saurait en être de même pour celui qu'on vient de découvrir à Lyon.

Ce n'est point une pierre de faibles dimensions qu'un mystificateur peut facilement glisser au milieu de décombres : il s'agit d'un monument du premier ordre par les dimensions ; c'est un piédestal ou cippe en marbre haut de 2 mètres 10 centimètres et du poids d'environ 4,000 kilog.

Dans la profonde tranchée que fait exécuter la compagnie des Eaux dans la rue de la Cage (Rue Constantine) à Lyon, les ouvriers ont découvert, à 3 mètres 60 centimètres de profondeur, et à la distance de 24 mètres et demi de la rue Lanterne, un cippe en calcaire jurassique (Choin-de-Fay)

Le cippe de Lyon porte sur l'une de ses faces l'inscription suivante, en belles lettres onciales, attribuable au milieu du ler siècle :

L. LENTVLIO

CENSORINO

PICTAVO

OMNIBVS HO

NORIBVS APVD

SVOS FVNCTO

CVRATORI BIT.

VIVIS CORVM

INQVI SITORI

TRES PROVIN

CIAE GALLIAE.

« A Lucius Lentulius, Censorinus, Poitevin, ayant rempli toutes les charges honorifiques chez les siens Curateur des Bituriges vivisces, inquisiteur, les trois provinces de la Gaule ( ont élevé ce monument ), »

Le cippe dont il s'agit n'est- point un monument funéraire, il n'en porte point les formules peut-être était-il destiné à supporter une statue.

Dans tous les cas, c'était un hommage public rendu dans la capitale des Gaules à un homme qui avait rempli à Bordeaux une magistrature importante.

A double titre, ce monument intéresse donc notre ville, car il consacre de nouveau d'une manière complète l'ancien nom du peuple dont elle était la capitale, et manifeste l'existence d'une magistrature bordelaise dont notre histoire n'avait encore rien fait connaitre.

Le nom de CENSORINVS n'est pas étranger à Bordeaux.

 Notre musée contient deux, monuments funéraires qui attribuent ce nom à des affranchis.

L'un, découvert en 1820, porte l'inscription suivante :

SIORAE CE

NSORINAE, LIB

M A T V R V S

FRATER

« A Siora Censorina, affranchie Maturus son frère. »

 

L'autre, découvert en 1756, est un très-joli cippe ou nous lisons :

CENSORINVS

TASCILLIl

LIB.

Q. DE. A. L

XXIII CE

NTVRIO

F. ET. FRA

TRESEI

 P. 0. P. N.

« Censprinus de Tascillus affranchi, mort à l'âge de 50 ans, centurion de la 23e légion

— son fils et ses frères ont élevé ce monument au meilleur des parents. »

On sait que les affranchis prenaient le nom de leurs protecteurs, car passant de l'état de chose mobilière ou immobilière à l'état d'individu entrant dans la famille civile, ils devaient prendre un nom qui les caractérisât à l'avenir; ce nom dicté par la reconnaissance ou l'intérêt, était généralement celui du maître qui les affranchissait ou de quelque puissant personnage qui leur accordait sa protection.

Ne pourrait-on pas avec quelque fondement supposer une relation entre les deux cippes CENSORINVS découverts à Bordeaux et le monument qui vient de l'être à Lyon? Le curateur de la cité vivisce méritait bien que son nom fût adopté par des affranchis qui lui devaient peut-être le bienfait de la liberté ou qu'il prenait sous sa puissante protection.

Il serait fort heureux que le musée de Bordeaux pût s'enrichir du monument découvert à Lyon pu que tout au moins il en possédât une reproduction fidèle à l'aide du moulage, il se rattache trop justement à l'histoire de notre localité pour ne pas y inspirer le plus vif intérêt.

Pc Lanefranque.

 

L'Express : moniteur des chemins de fer : industrie, agriculture, littérature, beaux-arts : guide des voyageurs, actionnaires, capitalistes et industriels

Histoire de Poitou ([5e édition]) P. Boissonnade

 

 

 

Les 2000 ans de L'Arc de Germanicus à Saintes et de l’amphithéâtre des Trois Gaules à Lyon <==