Plan_de_Bordeaux_vers_1450_-_extrait_centré_sur_la_rue_Juraïque

 On peut affirmer sans crainte qu'il y avait à Bordeaux, antérieurement à l'an mille, un assez grand nombre d’Israélites.

Une rue de l'intérieur de la ville, aujourd'hui rue de-Cheverus, a porté le nom de rue Judaïque; une autre, celui de Cophernam, par contraction de Capharnaüm, quartier des Juifs.

Plus tard, elle s'appela, par corruption, rue du Cahernan.

Une troisième, enfin, n'est jamais désignée dans les vieux manuscrits gascons que sous le titre de Rua deu Putz-deus-Judius ou Judeus ; rua Putei Judeorum en latin du moyen âge. On la nomme aujour d'hui rue des Bahutiers.

A Bordeaux, Clovis fit bâtir quatre églises, Saint-Martin, Saint-Etienne et le Saint-Sauveur, et une église de religieuses, et Clotiide fonda l'abbaye de Sainte-Croix.

Saint-Martin, — La première fondation de ce prince fut celle de l'abbaye de Saint-Martin, sur le mont Judaïque, hors de la ville.

Deux textes différents de la Chronique de Turpin, seconde interpolation, attribuent à Clovis la fondation de cette abbaye.

 

En 848, les Normands s'emparèrent de Bordeaux qu'ils incendièrent; à tort ou à raison, les Juifs furent accusés par le clergé de leur avoir facilité la prise de la ville en leur ouvrant une poterne (1).

On les chassa hors de l'enceinte fortifiée dans le voisinage de laquelle ils s'établirent, sur une éminence qui prit le nom significatif de Möns Judaicus, tandis que la porte la plus rapprochée recevait celui de Porta di Jew (porte des Juifs), aujourd'hui Porte-Dijeaux (2).

Cette porte était défendue par deux tours et flanquée d'une barbacane.

C'est sur l'emplacement choisi par les Israélites bordelais, hors des murs de la cité, que fut fondé par Guy-Geoffroy, dit Guillaume VII, duc d'Aquitaine, le prieuré Saint-Martin du Mont-Judaïque, vers 1070 (3).

 

Deux ans après, en 1072, le même duc fit don à l'abbaye de Maillezais en Poitou : I° de la nouvelle basilique de Saint-Martin, près Bordeaux ; 2° de la forêt voisine située entre le ruisseau de Lamothe et celui de la Devèze ; 3° du Mont-Judaïque ; 4° de quelques redevances.

 

 

1072. DON par le duc d'Aquitaine de la basilique de Saint-Martin, près Bordeaux, à l'abbaye de Maillezais.

Archives du département: Communautés religieuses. Copie collationnée par le greffier du bureau des finances. Communiqué par M. Gras, archiviste.

In nomine sanctæ et individuæ Trinitatis.

Prudentes qui causas agere habent sæculares ante judices, ad hoc student præcipue, ut tam eos quam ceteros auditores cum sermonibus artificiosis, cum muneribus copiosis sibi benevolos efficiant attentes quoque et dociles: verum bestiales homines cum venturos se fore non dubitent, verum ante justumque judicem neque illum morum correctione sibi reddunt placabilem, neque dignis obsequiis sanctorum emunt interventionem; qua propter ego, Gauffredus (4) peccator quidem, sed gratia Dei, dux Aquitanorum, ut regem regum Deum omnipotentem habere merear propitium et apud eum mediatores apostolorum principem beatum Petrum, atque confessorem Martinum, monasterio Maleacensi (5) et monachis Deo et supradicto apostolo famulantibus, ibi tam præsentibus quam futuris basilicam Sancti-Martini cum omnibus quæ ad eam jure attinent, quæ sita est in Meducullio, civitatis burdigalensis, ac beati Severini canonicæ, dono et sine ullo retinaculo concedo.

Do etiam beati Martini basilicæ et monachis Malleacensibus in ea Deo et suo confessori Martino servientibus, omnem annonæ et vini, carnis quoque et universorum meorum apud Burdigalam secundum jus redituum ex integro decimam : et palatii capellam : et silvam totam quæ inter duos rivos apud Arcus est sita; omnemque decimam Sancti-Hilarii de Cairaco; montemque Judaïcum; et dominaturam Helia abbatis in allodio. Sancti-Pauli et semel in anno unoquoque navis unius itinerariæ consuetudines et Duramnum rusticum cum uxore et sua universa sobole: et molendinos de Surbiaco annuo quoque et tribuo ut meorum cuilibet feodalium præfatæ beati Martini basilicæ quidquid meis de beneficiis videlicet festis concedere voluerit libere concedere liceat et contra ejus donationem nullius iniqui contradictio valeat.

Usque adeo autem præsentes donationes ratas, intemeratasque sicut a præsentibus ita a futuris, sicut ab alienis ita a propinquis et etiam successoribus meis observari deside ravi, quod eas et hic scribi feci, scriptas que manu propria per sigillum Crucis Dominicæ confirmavi, ac testes et corroboratores scriptos inferius viros legitimos adhibui sperans per sanctorum prædictorum mediationem interesse quandoque cœlestis lætitiæ Paradisi præstante domini nostri Jesu Christi clementia cui et honor et gloria in sæcula sæculorum, amen.

S. Goffredi ducis (4) ;

S. Hucnis de Leziniaco (6)

S. Rodulfi prepositi,

S. Archiepiscopi Goscelinus (sic),

S. Recmila,

S. Raymundi, vicecomitis Aquensis (7).

Acta et data anno millesimo LXXII° Incarnationis dominicæ, Gregorio septimo præsidente sedi apostolicæ et Philippo Francorum regnum obtinente.

 

Le tènement occupé par les Juifs devait se trouver, si je ne me trompe, au sud de l'abbaye, entre le chemin de Mérignac et Vestey ou ruisseau de la Mothe.

Au XIVe siècle il portait encore en gascon le nom de Plantey-deus-Judeus (8).

C'est là très probablement qu'ils étaient enterrés.

Il est certain qu'au XIIe siècle ils payaient une redevance au prieur du Mont-Judaïque, pour droit de sépulture, comme le prouve un curieux document dont nous parlerons plus loin.

Il y est dit qu'à l'époque où Richard Cœur-de-Lion n'était encore que duc d'Aquitaine et comte de Poitiers, le prieur de Saint-Martin desservait la chapelle de l'Ombrière, palais ducal (Palatium Umbrariae) (9).

C'est donc comme récompense et pour le dédommager de ses peines que le prince lui octroya le droit de prélever sur les Juifs une taxe d'inhumation qui, paraît--il, était d'un assez bon rapport.

La condition de ces derniers était fort précaire et ressemblait beaucoup au servage, puisqu'en 1265, Edouard, fils aîné du roi d'Angleterre, «donne à Bernard Macoynis, citoyen de Bordeaux, son juif de Lesparre, Bernard Benedict, pour le posséder pendant sa vie ainsi que tous les revenus qu'il en pourra tirer (10) ».

Mais, en 1280, ce même prince, devenu roi sous le nom d'Edouard Ier, règle par une charte spéciale la situation des fils d'Israël en Gascogne : De judieando communitatem Judœorum in Vasconiâ per legales christìanos. De Judœis in Vasconiâ de ccelero non gravandis (11).

1288, 7 juin. Belin Lettres patentes pour le prieuré de Saint-Martin du Mont Judaïque à Bordeaux, une dépendance de l'abbaye de Maillezais, par lesquelles il est décidé qu'au lieu et place de prétendus droits dont il n'a pu apporter la preuve le prieur de Saint-Martin touchera désormais 12 li. bordelaises par an sur la Connétablie, recouvrera ses droits sur la sépulture des Juifs au Mont Judaïque si les Juifs sont à nouveau autorisés à demeurer en Gascogne (12), et cessera d'être tenu d'assurer le service de la chapelle du château de l'Ombrière.

B. Copie du XVe siècle. Arch. dép. de la Gironde, G 75.

Publié : Arch. hist. de la Gironde, t. XIX, 1879, p. 423 (où cet acte est attribué à Edouard III et daté par erreur du 7 juin 1342) (13).

Edouard II, son successeur, semble d'abord les protéger et leur accorde en Agenais un commissaire spécial nommé Albert Medicus ou Medici; mais, le 15 novembre 1313, il donne l'ordre, on ne sait pour quels motifs, de les chasser de la province d'Aquitaine : De Judeis de ducatu Aquitaniœ ejiciendis Edouard II, son successeur, semble d'abord les protéger et leur accorde en Agenais un commissaire spécial nommé Albert Medicus ou Medici; mais, le 15 novembre 1313, il donne l'ordre, on ne sait pour quels motifs, de les chasser de la province d'Aquitaine : De Judeis de ducatu Aquitaniae ejiciendis (14)

En 1316 et 1318, il signe contre eux de nouvelles ordonnances de bannissement ou d'expulsion (15).

Il paraît que cette décision cruelle, ou tout au moins sévère, fut très préjudiciable au prieuré Saint-Martin.

C'est ce que prouvent clairement les lettres-patentes datées de Belin (Gironde), le 7 juin 1342, par lesquelles Edouard III permet au prieur de prélever de nouveau les coutumes et les revenus qu'il percevait antérieurement, par l'intermédiaire du comptable ou connétable de Bordeaux, sur certaines maisons de la rue de la Rouáselle, afin d'augmenter les revenus du couvent dont les intérêts avaient été lésés par l'expulsion des Juifs du duché d'Aquitaine.

 

 

 

 

 

 

Notes sur les juifs à Bordeaux et sur quelques manuscrits de la bibliothèque de cette ville par E. Gaullieur

 

Abbaye Saint-Jean de Montierneuf de Poitiers fondée au 11e siècle par Guy-Geoffroy-Guillaume comte de Poitou et duc d’Aquitaine <==

Liste des Abbés - évêques et seigneurs de l’abbaye de Maillezais <==

 


(1) Adreraldus Floriacensis, De miraculis Saneti Benedicti, cité par Mary-Lafon, Histoire du Midi , t. II, p. 17 et 18.

(2) Arch, départementales de la Gironde, Mss. Comptes de V archevêché, année 1357, publiés par M. Léo Drouyn dans le tome XXI des Arch . historiques de la Gironde : t Rua quse de porta Diffeu ducit ad puteum de Banhacat. »

(3) Arch, municip. de Bordeaux, série GGr, mss. : Inventaire général des Feuillants, t. II, f° 206 r°. Cette copie, faite au xvii0 siècle, porte par erreur la date de 1077.

(4) Guy-Geoffroy, dit Guillaume VII, duc d'Aquitaine, de 1058 à 1086.

(5) Maillezais n'était alors qu'une abbaye possédée par le célèbre Goderan, un des trois personnages qui portaient à cette époque le titre d'évêque de Saintes.

(6) Hugues VI de Lusignan ==> 1060-1078 quatrième dimanche de carême, Hugues VI de Lusignan vient signer une charte pour Hugues, viguier du château de Vivonne

(7) Le copiste a essayé de faire un fac simile des signatures; mais il a interverti leur ordre.

(8) Arch, historiques de le, Gironde, t. Ill, p. 51-55. Reconnaissance pour une vigne située au lieu appelé «Plantel deus-Judeus ».

(9) Lettres-patentes du 7 juin 1342, aux. Archives départementales de la Gironde, série G, archevêché, liasse 75.

(10) Notice d'un manuscrit de la bibliothèque de Wolfenbüttel, intitulé : Recognitions feodorum (XIIIe siècle), ancien manuscrit de la Comptablie de Bordeaux , publié par MM. Maitial et Jules Delpit ; Paris, Imprimerie nationale, 1841.

(11) Thomas Carte, Catalogue des rolles gascons, normans et françois conservés dans les Archives de la Tour de Londres ; Londres, 2 vol. in-f°, 1743, t. I, p. 12.

(12) C'est à une date incertaine du printemps 1287, en mai ou juin, qu'Édouard Ier avait fait procéder à l'expulsion des Juifs de Gascogne.

(13) L'acte donné le 7 juin 1288 à Belin et par lequel Édouard Ier aurait accordé à la commune de Saint-Émilion une banlieue et la justice haute et basse sur les bourgeois vivant dans ces limites, signalé par M. GOURON, Catalogue., n° 1726, n'existe pas. Il est né vraisemblablement d'une confusion avec l'acte de même contenu qui fut délivré à Saint-Émilion le 7 juin 1289 (R. G., II, 1690).

«  Edwardus, etc. Sciatis quod pro fideli et laudabili servitio quod dilectus et fidelis noster Bernardus Macoynis, civis noster Burdegalensis, nobis impendit, dedimus et concessimus eidem Bernardum Benedictum, judeum nostrum de Sparrâ, habendum et tenendum dum vixerit una cum omnibus talliagiis suis in deveriis que judeus nobis facere tenetur, et si forte dictus judeus Bernardum eumdem prevenerit moriendo, volumus et concedimus quod idem Bernardus, quamdiu vixerit, heredes ipsius judei habeat unà cum talliagiis et deveriis eorumdem, etc. », p. 130.

 

(14) Thomas Carte, Catalogue des rolles gascons , t. I, p. 44 et 45, et Rymer à l'année 1309 : De officio judicatur a Judeorum in senescalciâ nostra et terrà Agennesii.

(15) Thomas Carte, p. 50, 54 et 58.