Cluny, l’église abbatiale pillée puis renversée (1793-1794) Fouilles en 1938 sous la direction de M Kenneth -John Conant

L'armée révolutionnaire arriva de Mâcon à Cluny dans les derniers jours de novembre 1793.

Son premier exploit fut de renverser la grande croix de pierre qui se dressait à l'entrée du monastère (1), le 18 novembre 1793. Les statues tant admirées des connaisseurs et qui décoraient le portail du narthex ne trouvèrent point grâce devant ces farouches iconoclastes ; ils brisèrent coup sur coup trois grandes statues et trois plus petites (2).

Dix jours après, le 28 novembre, les soldats que commande Bargeau, font irruption dans la grande église ; l'un d'eux décapite la statue de saint Benoît, érigée dans la chapelle de ce nom, au fond du transept de gauche ; les autres s'avancent jusqu'à l'autel de saint Hugues, dit l'autel matutinal ou de retro c'est l'endroit le plus vénéré de l'antique sanctuaire: une colombe en argent, suspendue à une chaîne de même métal, renferme les saintes espèces.

Les forcenés s'acharnent contre l'autel, brisent les grilles qui l'entourent et détruisent (vers les trois heures du soir), dit Bouché, le chef-d'oeuvre de frère Placide, le célèbre Jean Julien, qui ornait toute cette partie réservée de l'abside.

 Le bon religieux, remarque notre chroniqueur, vécut assez « pour voir en bien peu de temps détruire un ouvrage qui lui avait coûté bien des années de travail. »

Ce ne fut pas encore assez au gré de leur impiété. Le lendemain, le même détachement de l'armée révolutionnaire, « composé de cent hommes de Paris et de cent hommes de la commune de Mâcon », revient à la grande basilique, renverse la chapelle des Cinq-Abbés (3) et celle du Rosaire adossées aux premiers piliers, et met en pièces, « les confessionaux, la chaire à prêcher, les tombeaux et autres ornementations de l'église. »

Cette fois, la troupe se trouva satisfaite de sa triste besogne. Il ne paraît pas, en effet, qu'elle ait continué ses dévastations sacrilèges dans l'après-midi.

La chapelle de Bourbon fut ainsi épargnée. « A onze heures du matin, raconte Bouché, j'y entrai avec trois officiers du détachement de Mâcon ; sur l'observation que je leur fis, que le tableau du maître-autel de cette chapelle était excellent, Bargeau, commandant le détachement, l'envoya à la maison commune. »

Les églises paroissiales ne furent pas épargnées.

L'armée révolutionnaire s'acharna en particulier sur les statuettes et fines sculptures qui ornaient la porte de Notre-Dame et que la disparition du porche en 1786 avait plus exposées à ces outrages.

De si beaux exemples devaient être suivis. Le trente novembre, à trois heures du soir, une autre bande de terroristes, accompagnée des officiers municipaux, fit brûler, dit Penjon, sur la place du Champ de foire, sur celle du Merle d'après Bouché, « les statues de bois, les livres d'église et une grande quantité de terriers, de titres, de chartes, etc. »

Un ouvrier de Cluny, le citoyen Colas Geotier, couvreur, acquit alors une triste célébrité pour la part qu'il prit aux démolitions de l'église hugonienne.

C'est lui qui, le 1er décembre 1793, brisa la statue du bénédictin en aube et l'encensoir à la main, lequel semblait du fond du narthex, offrir les hommages perpétuels de ses frères au Dieu de l'Eucharistie.

C'était déjà le citoyen Colas, qui, les 24, 25 et 26 novembre précédents, avait par ordre de la commune enlevé les croix « de dessus les quatre grands clochers ».

Nous savons que, dès le mois d'octobre, toutes les cloches de la basilique (4), sauf celles du Chapitre « qui se trouvent dans le clocher de l'Eau Bénite », avaient été descendues, au grand mécontentement des habitants et conduites à Mâcon, « pour être converties en canons pour le service de la République ».

Les mêmes nécessités d'Etat servirent encore de prétextes pour dépouiller la grande église des grilles qui se dressaient à l'entrée des chapelles rayonnantes et autour des tombeaux.

C'est en février 1794, selon Bouché, que les grillages de l'église furent enlevés par les ordres du district de Mâcon.

On sortit 22 milliers de fer, non compris les petits morceaux qui ne pouvaient servir à la fabrication des armes à laquelle on les destinait.

Devant l'indignation que provoque dans toute la contrée cet odieux vandalisme, l'oeuvre dévastatrice subit un temps d'arrêt (5). Elle reprendra bientôt.

 Le gouvernement aussi bien que les autorités départementales prétendaient tirer de Cluny toutes les ressources dont ils avaient besoin.

« Informés que la couverture de la cy-devant église de Cluny, district de Mâcon, font écrire les membres du Comité de Salut public, est en cuivre, ils ont pensé qu'il y avait là une précieuse ressource pour l'armement de la marine dont les besoins sont l'objet de leur sollicitude (6). »

Il n'y avait pas de cuivre mais les noues des voûtes étaient en beau plomb d'Espagne.

 Le charpentier Jacquelot fut chargé d'en faire l'estimation et retint l'adjudication. Si ce fut pour lui un gros profit, on peut dire que la ruine totale du gigantesque édifice devait en être la conséquence fatale ; les pluies s'infiltrèrent dans les voûtes, et firent autant de mal, sinon plus, que la main des démolisseurs.

L'Etat, il est vrai, ne prit pour l'instant aucune part aux spoliations de la grande basilique. Mais la lettre du Comité de Salut public était une invite qui ne lut que trop bien comprise.

L'administration jacobine se retira en 1795, après avoir achevé le pillage commencé en 1793.

Celle qui l'a remplacée n'eut ni le courage, ni sans doute le pouvoir de sauver l'édifice lui-même. Des réparations aux toitures devenaient urgentes ; elle ne sut pas trouver la somme nécessaire, estimée à 200 frs !

En l'an IV (1796), afin d'éviter une vente totale ou partielle, que les lois des 28 ventose et 6 floréal (7) an V rendaient inévitable, la commune pria l'administration centrale de Saône-et-Loire d'intervenir auprès du ministre de la guerre pour l'installation à la c. d. abbaye d'un corps de vétérans Rien n'y fit.

Une adjudication eut lieu au siège du district, à Mâcon, le 2 floréal an VI (1798) et le citoyen Balonnard, marchand en cette ville, obtint l'église et le monastère avec toutes ses dépendances pour le prix de 2 millions 14.000 francs (8).

 Le 21 avril 1798, les vastes immeubles avaient enfin trouvé des preneurs et dès le 16 juillet suivant, le marteau dévastateur put commencer son oeuvre néfaste.

De la croix du monastère abattue en 1793, il restait le socle.

La municipalité le fit enlever pour ouvrir une rue, véritable voie scélérate, depuis l'entrée du narthex jusqu'aux jardins, ensuivant l'axe de la grande église (9).

Les tours des Barabans étaient couvertes d'un toit plat à tuiles creuses : ce toit fut détruit, les 5 et 6 fructidor an VI (22 et 23 août 1798).

Dès le 26 thermidor précédent (13 août), on (qui ?) a décidé de renverser celte église et les premiers coups de marteau lui avaient été portés. « L'on se propose avoue Bouché, de continuer de suite à découvrir l'église, pour ne laisser que des masures et des ruines à la place d'un édifice que l'on aurait pu rendre utile, soit à la nation, soit au public. »

Mais le projet de la municipalité était mis, même avant cette date, en pleine voie d'exécution : ses affidés avaient prévenu ses secrets désirs dans les premiers jours de thermidor.

Les 21 et 22 juillet 1798, en effet, l'agent du canton fit enlever les vitraux, treillis et barres de fer qui soutenaient la rosace de l'entrée : c'était un des plus beaux ornements de l'édifice : il mesurait 30 pieds de diamètre et occupait tout l'intervalle entre les deux tours. Privée de ses supports, la rosace s'écroula d'elle- même en une immense ruine

Ce fut ensuite la chapelle, dite de la Congrégation, située entre l'église proprement dite et le monastère, qui fut attaquée par les démolisseurs.

Elle fut sottement découverte et les bois de son toit enlevés, le 1er prairial de l'an VII (20 mai 1799). De sorte que, d'après Bouché, les pluies en feront bientôt tomber la voûte).

 Vingt jours après, le 21 germinal an VII (8 Juin 1799), on se remit à la honteuse besogne. On commença à découvrir et à ôter les bois du second collatéral « du côté de bise », dans toute sa longueur. La bande rapace ira-t-elle jusqu'au terme de son oeuvre ? C'est ce que se demandent non sans indignation les honnêtes habitants de Cluny.

Le maire adressa au préfet une plainte qui fut transmise au ministre Chaptal. Celui-ci donna l'ordre de suspendre les travaux (?) de démolition.

Le préfet de Saône-et-Loire rendit alors un arrêté, le 11 messidor XI (30 juin 1801), qui prescrivit un rapport descriptif sur « l'état actuel de l'édifice ». Le maire nomma à cet effet, le 4 thermidor, un expert (le cit. Desplaces) qui indiqua les réparations urgentes à faire, estimées par lui à 27.961 fr. La municipalité sollicita de nouveau le gouvernement qui « seul pouvait pourvoir à cette dépense » .La pétition porte : « il faudrait que le gouvernement revînt sur cette vente et indemnisât les acquéreurs, s'il y a lieu ».

Bonaparte avait d'autres préoccupations et « les trésors de la France, suivant l'expression de Lorrain, allaient ailleurs ».

La ville fit un suprême effort ; elle céda des prairies communales et ses halles, le 2 vendémiaire an X (14 septembre 1801), en échange du cloître, « des deux ailes de l'église et du jardin.

 C'étaient les deux transepts, les clochers, l'abside rayonnante.

Comment, dans ces conditions et en dépit de l'opinion publique manifestement hostile, les démolisseurs, Batonnard, Vacher et Genillon, ont-ils pu reprendre leur honteuse besogne ?

Toute la question des responsabilités est là.

Quelles qu'elles soient, « Cluny, dit un de nos archéologues (10) qui font étudié de plus près, est pour le visiteur une surprise et une déception. »

A celui qui ignore Paray-le-Monial il serait impossible de se rendre compte de la splendeur et des dimensions colossales de l'église de Saint-Hugues. Deux hôtels, un vaste jardin, les bâtiments des haras, le logement des directeurs, la rue établie sur l'axe même de la basilique, tout un quartier de la petite ville au lieu et place des dépendances de l'abbaye : voilà ce qui occupe l'endroit célèbre entre tous, où tant de de pontifes et de princes se sont rencontrées, où tant de saints moines ont prié et où gissent encore leurs ossements.

« A Cluny, a écrit un visiteur célèbre (11) de nos ruines, les moines avaient cru bâtir pour l'éternité ! Rien de plus rare qu'une église complètement détruite : mais voici disparue de la mémoire des hommes par je ne sais quel incroyable hasard, ou quel vandalisme inepte et têtu, un temple unique en France et qui intéressait tous les pays du monde.

A la pensée que ce crime n'a eu lieu ni pendant les guerres de religion, ni sous les coups de foudre de la Révolution, mais dans les premiers quinze ans du siècle, la grande impression que l'on emporte d'ici est l'une des plus mélancoliques que l'on puisse ressentir.

On ne saurait mieux l'exprimer que par ces mots du poète latin :

Sunt Lacrymae renum !

 

 

Les fouilles de Cluny en 1938 sous la direction de M. Kenneth -John Conant

Autorisées par la commission des monuments historiques, et par l'Ecole nationale des arts et métiers de Cluny (partie de l'emplacement de l'ancienne abbaye), les fouilles pratiquées à Cluny en 1928, 1929, 1931, 1932, 1934 et 1936, sous le patronage de la « Mediaeval Academy of America », et sous la direction de M. Kenneth -John Conant, professeur d'architecture à l'université Harvard (Cambridge, Mass.), ont été continuées cette année, du 16 août au 13 septembre.

Les campagnes précédentes, de 1928 à 1936, concernaient principalement la grande église (Cluny III, construite de 1088 à 1225, avec adjonctions postérieures), démolie de 1798 à 1813.

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La campagne de 1938 a porté sur les points suivants :

1° Nef, galilée et sanctuaire, de Cluny II, construite de 955 à 981, avec adjonction postérieure d'une ou deux chambres latérales à la nef, pour la méditation (nouvelle découverte), ayant rapport aux chambres latérales de l'église de Farfa, près de Rome, dont le Consuétudinaire (c: 1040) donne de précieuses indications pour le monastère de Cluny au onzième siècle ;

2° Mur nord du chapitre, décrit dans le Consuétudinaire de Farfa, qui sert de point de départ pour les mesures du monastère de Cluny, données assez complètement dans le Consuétudinaire de Farfa. On pourra maintenant entreprendre, sur base sérieuse, l'étude du monastère de Cluny au onzième siècle seon les mesures données. ;

3° Débris du cloître de l'abbé Ponce, successeur de saint Hugues, le grand bâtisseur de l'église Cluny III.

Ce cloître formait une entrée appropriée pour la grande église, dès 1120, à la place de la nef de Cluny II. Le galilée et le sanctuaire subsistaient jusqu'en 1680-1718, époque également de la démolition du cloître.

Les chapiteaux et autres débris récupérés dans les fouilles ou identifiés au musée Ochier, dépendance de l'abbaye de Cluny, sont d'un art très évolué, qui annonce déjà l'art de la porte extérieure, du narthex de Charlieu (Loire) ; ils sont plus évolués que les grands chapiteaux du choeur de l'église Cluny III, quoique sans personnages.

Miss Helen Kleinschmidt, collaboratrice du professeur Kenneth John Conant, continue les travaux sur la sculpture et l'architecture du grand portail de Cluny III.

 

1938/09/21

Les plans de l’abbaye de Cluny d’après K. J. Conant. Des fouilles à l’interprétation. Bilan

 

La fondation de l’Abbaye de Cluny ; En 910, le duc d’Aquitaine et comte d’Auvergne Guillaume Ier dit le Pieux  <==

 

 


 

(I) Bouché, le socle de cette croix ne disparut qu'en 1798, le 13 mai.

(2) Saint Pierre, saint Etienne, saint Jean l'Evangéliste, la sainte Vierge et deux anges.

(3) S. Odon, S. Mayeul, S. Odilon, S. Hugues, S. Pierre le Vénérable.

Histoire de l'abbaye de Cluny, page 277.

(4) Celles des églises paroissiales, même celle de l'hôpital eurent un pareil sort.

(5) Cf. Th. Chavot. « Destruction de l'abbaye de Cluny et ses causes. »

(6) Cette lettre, signée de Boissy d'Anglas, de Cambacérès et de Fourcroy, est du 22 frimaire an III (12 Décembre 1794). Elle se termine ainsi : « En conséquence informez-vous s'il existe réellement à Cluny du cuivre que l'on puisse enlever, sans détériorer aucune partie de cette propriété nationale, ou en y substituant une autre matière moins précieuse... »

(7) Les lois de ventôse et de floréal avaient pour objet la reprise de la vente des biens nationaux ; celles du 9 germinal et du 28 fructidor de cette même année déterminèrent le paiement du prix des bâtiments nationaux.

(8) Voir la note précédente.

(9) Un plan géométrique, dressé, le 8 messidor an XI (27 juin 1803) et qui porte les signatures de Dumont maire, de Sacazah adjoint, de Chachuat commissaire en même temps que celles des acquéreurs Batonnard et Vacher, donne le tracé de deux rues qui se coupent à angle droit, au beau milieu de la grande église.

L'une part de l'entrée du Narthex, entre les Barabans, et descend en pente jusqu'au choeur et à l'abside, pour traverser les jardins de l'ouest à l'est, l'autre percée dans le mur méridional de l'abbaye pénètre sous le cloître et coupe en deux la basilique : c'est la rue que Genillon fera établir pour attirer le commerce dans l'ex-cour du jet d'eau.

(10) Jean Virey.

(11) Sir W. Morton Fullerton.