Prosper Mérimée pour la sauvegarde de l’Abbaye St Sauveur de Charroux et sa Tour Charlemagne

Mérimée vient plusieurs fois à Charroux notamment en octobre 1835 et juillet 1840, à la suite des interventions de Charles de Chergé, secrétaire de la Société des Antiquaires de l'Ouest à Poitiers.

Il est aussitôt intéressé par les vestiges de cette importante abbaye et s'efforce de les conserver.

Des sculptures appellent tout particulièrement son attention. Il parvient à en faire acquérir par l'État 29, le 5 novembre 1840, pour la somme de 500 francs. Parmi elles, 13 statues de rois et 14 d'abbés sont des chefs-d’œuvre de la seconde moitié du XIIIe siècle.

Notes d'un voyage dans l'ouest de la France  par Prosper Mérimée... Extrait d'un rapport adressé à M. le ministre de l'Intérieur Mérimée, Prosper (1803-1870).

Il ne reste aujourd'hui, de l'antique abbaye de Charroux, que quelques pans de murailles tombant en ruines, et une coupole surmontée d'une tour, conservée par une espèce de miracle, en dépit des efforts de quelques habitans du bourg, qui en ré­clament la démolition. Par un désintéressement bien rare t madame de Grandmaison, propriétaire de cette coupole, s'est toujours refusée à la vendre aux personnes qui se proposaient d'en exploiter les matériaux; elle a même proposé d'en faire don soit au gouvernement, soit au département, pourvu qu'on en assurât la conservation.

Si cette offre gé­néreuse n'est point acceptée, la tour de Charroux ne peut encore subsister long-temps.

D'un côté, ses belles pierres sont convoitées par les maçons du lieu; de l'autre, les industriels demandent sa destruction pour agrandir le champ de foire; enfin la police municipale s'alarme de la chute de quel­ques pierres, et menace d'abattre toute la con­struction de peur qu'elle ne s'écroule.

Bien que cette inquiétude soit fort exagérée, on ne peut voir sans étonnement la légèreté des piliers qui sou­tiennent la coupole et la tour.

Composés chacun de quatre colonnes rondes, groupées en faisceau, ils sont au nombre de huit disposés en cercle, et réunis par deux rangs d'arcades en plein cintre l'un au-dessus de l'autre.

Les arcades inférieures retombent sur les colonnes placées latéralement dans le groupe des piliers.

Au second étage, il y a deux archivoltes, dont la plus grande s'appuie sur les chapiteaux des colonnes les plus éloignées du centre de la coupole; l'autre, en retraite, sur des colonnes latérales qui ne sont, à proprement parler, que la prolongation de celles de la rangée inférieure.

Quant aux colonnes qui regardent l'intérieur de la coupole, beaucoup plus hautes que les autres, elles dépassent encore le sommet des arcades su­périeures et s'élèvent jusqu'à la naissance d'une voûte légèrement ovoïde.

A l'extérieur, une cor­niche peu saillante règne au-dessus des secondes arcades.

On distingue là les amorces d'une voûte qui régnait autrefois autour de la coupole, laquelle était l'enceinte intérieure d'un chœur entouré de ses bas-côtés.

En même temps, cette voûte servait en quelque sorte d'arc-boutant à la tour qui sur­monte la coupole, et qui n'a plus aujourd'hui, pour appui, que les piliers déjà décrits.

Cette tour, dont la hauteur égale à présent presque la moitié de celle de tout le monument (1), a deux étages, octogones tous les deux; le premier, flanqué à chaque angle d'une longue colonne engagée, se termine par une plate-forme; le second, fort en retraite, a perdu son couronnement, et il ne reste aujourd'hui aucune indication qui puisse le faire deviner. L'un et l'autre, sur leurs faces, présentent des arcades figurées.

Pour monter à la plate-forme, il fallait sans doute, autrefois, passer sur le toit des bas-côtés, et l'entrée de l'escalier intérieur se voit encore à la base de la tour.

L'appareil est varié; il est de pierres de taille parfaitement ajustées dans toutes les parties inférieures ; très irrégulier et de pierres brutes à la base de la tour, que devait cacher autrefois le toit des bas-côtés du chœur.

Enfin des moellons assez bien rangés par assises parallèles, forment le haut des murailles de la tour.

La voûte est en blocage et semble peu épaisse.

Les chapiteaux des colonnes du rez-de-chaussée sont, en général, ornés de rinceaux et de feuil­lages fantastiques; quelques-uns représentent des lions. Les autres, ceux de l'étage supérieur, beau­coup plus simples, ressemblent à ceux de Saint-­Hilaire; ce sont des pyramides tronquées, renver­sées, arrondies à leurs angles, avec de très petites volutes sous le tailloir, lequel est carré et peu épais.

Les colonnes engagées de la tour se terminent par un cône renversé ; au- dessus, le parapet de la plate-forme s'avance et s'arrondit, de manière à former comme la base d'une tourelle en console.

Malgré son état de mutilation, l'aspect de la tour de Charroux est encore noble et imposant, et son architecture rappelle plutôt la simplicité sévère, mais, élégante, du style antique, que la fan­taisie capricieuse du moyen-âge.

Je n'ai pu monter dans la tour, mais il m'a paru qu'elle était en­core fort solide; et les réparations nécessaires se borneraient, je le suppose , à refaire un toit à l'étage supérieur, et peut-être à recouvrir de ci­ment les crevasses de la voûte.

En examinant les pans de murs ruinés qui sub­sistent encore, on peut, jusqu'à un certain point, se rendre compte aujourd'hui de la disposition pri­mitive de l'église. Outre un chœur circulaire, dont il paraît que les bas-côtés étaient doubles et séparés par un rang d'arcades concentriques à celles qui portent la tour, on voit qu'une apside existait à l'o­rient du chœur, et une nef assez large avec ses colla­téraux à l'occident.

Je suppose également, d'après quelques portions de murailles détruites, qu'un transept ou deux chapelles N. et S., s'ouvraient dans le chœur circulaire et donnaient à l'ensemble de la construction la forme d'une croix latine. C'était, avec beaucoup plus d'élégance, une dispo­sition semblable à celle de l'église de Sainte-croix à Quimperlé.

En 1136, suivant les auteurs de la Gallia christiana, le monastère de Charroux fut brûlé et rebâti. Cette date me paraît convenir parfaitement au style de la coupole. Il est vrai qu'on pourrait ré­pondre que le mot monastère s'applique plus par­ticulièrement aux bâtimens habités par les reli­gieux qu'à leur église.

 Je trouve dans le même ouvrage qu'en 1017, Geoffroy rebâtit la basilique de Charroux sur un plan plus vaste, et que cette nouvelle église fut dédiée en 1028; d'autres textes mentionnent une seconde dédicace en 1047 ou 1048.

Se décider entre ces trois dates serait d'au­tant plus difficile que les caractères de l'architec­ture du milieu du onzième siècle et du commen­cement du douzième sont les mêmes à peu près.

Toutefois, elles se réunissent pour réfuter l'opi­nion vulgaire qui attribue à Charlemagne la con­struction de ce monument. Il passe, et probable­ment avec raison, pour le fondateur de l'abbaye; mais les bâtimens qu'il a construits n'existent cer­tainement plus aujourd'hui.

J'ai examiné à Poitiers deux inscriptions tirées des ruines de l'abbaye, et qui citent Charlemagne et un comte Rotger comme les auteurs de l'église ; mais la forme des lettres ne permet pas de supposer qu'elles aient été gravées avant le treizième siècle.

Voici ces deux inscriptions :

20220730_113430

+REX: IVRISLATOR:KAROLUS: \\ PROBlTATIS:AMATOR:

HVIVS: FUNDATOR : TEMPLI: \\ FUIT: ET: DOMINATOR:

 

20220730_113424

+ROTGERIUS : COMES : ET \\ PRINCEPS : AQVITANORVM

PERFEClT: HOC: TEMPLUM \\ IMPERANTE: REGE: FRANCORVM

 

Une autre du XVe siècle rappelant la découverte des sarcophages de trois abbés lors de la restauration du cloitre en 1473 :

20220730_113437

RESTAUR  (ANBO) PARTEM HORUM TRIUM HAC OSSA  CLAUSTRORUM

-PASTORALIBUS ABBATUM-REVERENDORUM CUM BACULIS-IN SUIS

HIC MAUSOLEIS-REPERIUNTUR OCTOBRIS-PRIMA DIE MILLESIMI

-QUADRINGENTESIMI ANNI –SEPTUGESIMI PRIMI TERCII

 

On remarquera que dans la première de ces deux inscriptions, les mots sont séparés par deux points, tandis qu'ils le sont par trois dans la seconde, et que dans cette dernière les lignes ne sont pas terminées par des points.

 D'ailleurs, la forme des caractères est identique. N'aurait-on pas ménagé à dessein ces petites différences, pour pouvoir les citer comme preuves que les inscrip­tions auraient été tracées successivement par Char­lemagne et par le comte Rotger? On sait combien sont communes ces sortes de fraudes, et je vous en ai signalé un exemple remarquable l'année der­nière dans l'église de Sainte-Croix à Montmajour.

Dans l'intérieur de 1' enceinte octogone, il existe un puits dont l'eau puisée le jour de la Fête-Dieu, et non en tout autre temps, guérit toute espèce de maladie, pourvu qu'en s'en servant on récite quelques prières consacrées.

On l'appelle la fon­taine du Bon-Sauveur.

Au milieu des décombres, près de ce puits, se trouve, gisant à terre, une sta­tue ou plutôt une grande figure de haut-relief. Au nimbe qui entoure sa tête, on ne peut mécon­naître qu'elle représente le Christ. Il est assis, drapé d'un manteau qui laisse à découvert le bras droit et une partie du haut du corps, tel que les Grecs ont souvent représenté leurs grandes divi­nités. A ses pieds sont deux dragons. Son trône repose sur quelque chose que je crois des nuages. Au-dessous et sur un plan en retraite, on voit plu­sieurs figures d'hommes en bas-relief dans des attitudes passablement forcées, exprimant l'effroi ou le désespoir. Du nuage part un trait ... A vrai dire, c'est un morceau de pierre taillé en biseau, qui se projette sur ces hommes. J'y vois des damnés foudroyés. La tête du Christ inclinée en avant par la courbure du fond du bas-relief, et les figures en retraite à ses pieds, prouvent suffisamment que cette sculpture décorait un tympan ou bien le sommet des voussures d'une porte.

Le travail en est admirable et je ne connais rien d'aussi grandiose dans le moyen-âge.

Point de ces plis raides et gauches du style bysantin; point de ces détails minutieux dont la perfection fait trop souvent ressortir la négligence avec laquelle sont traitées les parties principales. A ne considérer que la figure du Christ isolée, on croirait voir une copie de l'antique. L'art avec lequel les nus sont exécutés, la pose de la figure, les draperies, ne ressemblent en rien aux types ordinaires du moyen-âge, et l'on serait tenté de croire que c'est en effet une copie de quelque Jupiter antique sculptée par un artiste du treizième siècle.

A Charroux on l'appelle le Bon-Sauveur. Je ne sais si ce nom lui est venu du voisinage du puits, ou si le puits a emprunté le sien à la statue. Quoi qu'il en soit, malgré la sainteté du lien, le Bon-Sauveur est exposé à toutes les injures des polissons du pays.

Je pense, Mon­sieur le Ministre, qu'il conviendrait de faire enlever cette belle statue; elle serait bien placée dans le temple Saint-Jean, et ce serait pour le musée de Poitiers une acquisition très précieuse. .

 

La tour résiste aux assauts du temps. Elle est classée aux monuments historiques en 1846.

Joly-Leterme envisage en 1851 de clore la tour et de la vitrer « afin d'y établir un musée composé de tous les fragments provenant de l'ancienne abbaye ». Mérimée s'oppose à un projet aussi étrange qui « en vitrant la partie basse de la coupole... lui ferait perdre une partie de son caractère ».

Les sculptures furent présentées à divers emplacements avant qu'un aménagement définitif pût être réalisé en 1950 dans d'anciens bâtiments de l'abbaye qui furent à cette occasion dégagés.

 

Prosper Mérimée : exposition organisée pour commémorer le cent cinquantième anniversaire de sa naissance, [Paris, Bibliothèque nationale, 22 décembre 1953-28 février 1954 / [catalogue réd. par Pierre Josserand et Roger Pierrot, Jean Vallery-Radot, Pierre-Marie Auzas et Jean Adhémar] ; [préf. de Julien Cain]

 

 

Prosper Mérimée, l’Inventaire du Poitou et de son patrimoine roman  <==

1369-70 Edouard, prince d'Aquitaine et de Galles fait abattre des murs de l’Eglise de Saint Sulpice de Charroux (XIIme et XVme) <==

 

 


 

(1) Elle a trente-cinq pieds de haut à peu près. Toute la construction est élevée de soixante-dix à soixante-quinze pieds au-­dessus du sol.