L'Ilot-les-Vases à Nalliers – Note sur divers objets de poterie Gallo-Romaine, Par M

Des découvertes singulières et intéressantes ont lieu en ce moment à l'Ileau-les-Vases, commune de Nalliers (Vendée). Sur une étendue d'environ 4 à 5 hectares, avec une épaisseur moyenne de 2 à 3 mètres, existe un dépôt de cendres mêlées de fragments de terre cuite et de parcelles de charbon assez conservé pour déterminer la nature du bois qui l'a formé (chêne et aubier).

Je crois, à ce sujet, devoir soumettre à la Société quelques indications et remarques qui aideront, je l'espère, à déterminer d'une manière exacte les causes qui ont pu occasionner dans celle localité un dépôt de cendres aussi considérable. J'emploie ici le mot dépôt, parce qu'il est parfaitement évident pour moi que ces cendres ne proviennent ni de l'incendie d'un magasin de bois important, ni d'une villa, ni même d'une ville entière.

Les cendres sont superposées au sol, qui par conséquent est dans cet endroit plus élevé que les champs voisins, dont le niveau est parfaitement horizontal.

Ces cendres sont mêlées de débris de briques romaines ou tuiles plates à rebord en très-petite quantité, de parcelles de poteries grossières, toutes brisées avant l'extraction, et d'une incalculable quantité de petites colonnettes de terre cuite également brisées, dont j'envoie un dessin exact (V. la pl. ci-jointe), et sur lesquelles j'aurai occasion de revenir, pour en expliquer la destination présumée.

On y rencontre également, mais en beaucoup moins grand nombre, des fragments de terre calcinée affectant la forme d'un coin à fendre le bois, dont la partie tranchante s'élargirait en forme de hache. Enfin on y trouve aussi des morceaux de terre argileuse pétrie et prête à être utilisée. Un de ces morceaux, que j'ai fait cuire au grand feu, et qui avait préalablement un ton vert olivâtre, a pris à la cuisson un ton légèrement rouge, parfaitement analogue aux débris de poteries communes déjà cuites qui s'y trouvent mêlés.

Un ou deux moulins à bras en grès gris ont également été extraits du même lieu ; ils étaient brisés. Ces simples indications me semblent suffisantes pour écarter immédiatement toute idée d'incinération d'un dépôt de bois, d'une cité tout entière, etc.

 S'il en était ainsi, la cendre ne saurait s'y trouver réunie avec une épaisseur aussi considérable: elle serait mélangée de pierres, de tuiles, etc., en grande quantité, si c'était une ville qui eût été incendiée, et elle ne serait pas parsemée de débris de briques calcinées, si c'était un amas de bois seulement qui eût pris feu.

Après avoir examiné avec soin l'état des lieux, constaté le peu de variété des objets découverts, tous brisés invariablement avant l'extraction par les ouvriers, el avoir pris les renseignements les plus détaillés auprès du propriétaire qui fait enlever la cendre, voici l'opinion à laquelle je m'arrêterai, afin d'expliquer cette énorme agglomération de cendre sur un même point.

Une tuilerie et une poterie considérable ont dû exister à peu de distance de l'endroit où les cendres ont été déposées.

Il y a quelques années, des conduites d'eau ou d'air chaud en terre cuite, des fondations en pierres de petit appareil, une amphore presque complète, ont été rencontrées à une centaine de pas de de cet endroit; c'était probablement l'emplacement de la poterie.

Les fouilles n'ayant pas été continuées dans ce lieu, on n'a point découvert la place des fours, des séchoirs et des tours.

Dans la partie du terrain où se trouve la cendre, il n'y a au contraire aucune trace de fondations indiquant qu'il y eut primitivement quelques constructions autour d'elle. Elle devait donc être portée là après le défournement, et à une assez grande distance des fours et des ateliers de fabrication, pour ne gêner en rien le travail des ouvriers. En l'emportant, on y mêlait les pièces gâtées, tout le matériel de terre utile à la cuisson des vases ou des tuiles, mais qu'un feu trop ardent ou trop répété avait rendue impropre à sa destination. Et en effet la cendre n'est mêlée, et en très-grande quantité (par milliers au moins), que d'objets dont se servent encore les potiers pour assujettir leurs pièces importantes dans le four, les empêcher d'adhérer les unes aux autres, et les soutenir dans les parties où la charge d'autres pièces plus lourdes aurait pu les écraser. Ces précautions expliquent la parfaite réussite des vases gallo-romains. Dans la grande quantité qui nous en reste, il est rare d'en voir de déformés, et dans ceux à pâte lustrée combien peu portent la trace d'adhérence d'un vase voisin.

A l’lleau on n'a pas encore mis au jour un vase entier; on n'a rencontré que quelques débris de poteries grossières brisées depuis longtemps, grises, noires, rouges, jaunes, quelques fragments seulement de rouges lustrées. Ceci prouve surabondamment qu'il n'y a jamais eu là incinération de constructions, mais simple dépôt de cendres provenant de fours à poteries, et contenant même, comme je l'ai dit plus haut, de la terre argileuse déjà pétrie et produisant à la cuisson des résultats semblables aux débris existants.

J'arrive maintenant aux fragments de nature si peu variée, dont une espèce surtout s'y rencontre en quantité très-considérable.

1° Un nombre infini de petites colonnes ou piliers variant de trois à cinq centimètres de diamètre, sur une hauteur de 30 à 35 centimètres. Ces petites colonnes s'amincissent à l'extrémité, où se trouve une sorte de trépied formé dans la pâle par la pression du pouce. L'extrémité opposée s'épate assez fortement, de façon à donner un point d'appui assez solide pour que le petit pilier posé sur celle base tienne naturellement debout : tous ces piliers sont grossièrement façonnés et n'ont jamais été faits au tour.

(Octave de Rochebrune - réserve biologique départementale de Nalliers)

Je ne saurais néanmoins en conclure, comme notre savant collègue M. Cardin, qu'ils sont d'origine gauloise, et qu'ils ont dû servir à isoler du sol les planchers ou pavés des appartements. Deux motifs s'y opposent : 1° leur faiblesse de diamètre, qui ne saurait leur permettre de soutenir une charge aussi lourde que l'aire d'un appartement continuellement ébranlé par la marche des habitants. En second lieu, s'ils avaient eu cette destination, on se fût bien gardé de terminer l'une des extrémités par ce petit trépied qui enlève encore de la force à cette partie du pilier, et doit nécessairement occasionner son épaufrure sous une forte pression.

Je crois devoir leur attribuer une destination non moins utile, mais plus conforme à l'opinion que j'ai déjà émise, et plus en harmonie avec leur force réelle. Ce sont, j'en suis convaincu, les piliers destinés à supporter dans le four les planchers composés de plaques carrées ou octogonales en terre cuite (on a également trouvé beaucoup de carreaux brisés en terre cuite de 5 à 6 centimètres d'épaisseur), devant isoler les pièces trop peu épaisses pour pouvoir supporter sans se briser le poids des supérieures. Le petit trépied placé à l'extrémité supérieure des piliers s'explique tout naturellement; il diminuait les points de contact entre la colonnelle et la plaque formant plancher, et pouvait se détacher facilement, lors même que la fusion de quelque matière vitrifiable l'eût fixée au plancher, ou à la pièce qu'elle devait supporter.

Cette observation me semble assez intéressante à produire, puisqu'à notre époque encore les mêmes procédés sont mis en usage. Que dit en effet Brongniart dans son excellent livre sur la céramique, à l'article des pâtes non ramollissables et de leur encastage (arrangement dans le four)? « On ne pourrait pas remplir la capacité d'un four sans que les pièces inférieures fussent écrasées par le poids des supérieures ; on établit plusieurs planchers avec des plaques octogones de terre cuite supportées par des espèces de colonnes ou piliers de même nature, et c'est sur ces planchers que s'entassent les pièces à cuire.

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A la p. 429 du vol. I, Brongniart ajoute, à l'article poterie romaine : « Il parait que les pièces mises dans les fours étaient portées sur des supports, etc. » Il décrit ces supports et en donne le dessin dans l'atlas; bien que plus compliqués que les nôtres, ils arrivent au même résultat. Mais, dans la planche de son atlas qui reproduit l'encastage des pièces, les supports ont exactement la forme de ceux trouvés à l'Ileau-les-Vases.

2. J'arrive maintenant à ces débris beaucoup plus massifs, affectant la forme d'un coin.

Brongniart va encore m’aider à expliquer leur destination : « Pour les poteries à glaçures, dit-il, il faut qu'elles ne touchent que par le plus petit nombre de points possible aux pièces qui doivent les supporter. Pour atteindre ce but, on les fait porter sur des supports appropriés qu'on appelle pernettes, colifichets. Les pernettes sont des prismes triangulaires à arêtes aiguës en poterie cuite, etc. »

« Les colifichets sont de petites cales en terre cuite qui ont des arêtes très-aiguës ou des pointes très-déliées, en sorte que les points de contact de ces pièces sont à peine sensibles. »

En voici assez pour expliquer d'une façon très-plausible les deux autres espèces de débris mêlés à la cendre. Bien que les Romains n'employassent pas les pâtes vernissées ou à glaçures, ils façonnaient avec beaucoup de soin leurs vases rouges lustrés ; ils devaient également prendre les plus grandes précautions pour l'enfournement et l'encastage et éviter les points de contact avec le support. Ceci nous explique ces sortes de coins en terre pouvant se soutenir naturellement sur leur tête, tandis que la partie aiguë supportait la pièce soumise à la cuisson, bien entendu qu'il fallait la réunion de trois de ces coins au moins pour supporter la pièce; les plus grandes sans doute étaient supportées de cette façon.

3° On trouve également un grand nombre de petites cales en terre cuite. Ces cales sont extrêmement minces avec des angles très-aigus: ce sont de véritables colifichets.

Si j'ajoute à toutes ces remarques qu’un grand nombre de ces pièces ont subi plusieurs cuissons successives, qu'elles sont boursouflées, craquelées, on n'aura plus de doute sur leur service répété, et par conséquent sur leur destination primitive.

Ces recherches me semblent donc assez convaincantes pour pouvoir affirmer d'une manière certaine que tous ces fragments servaient à l'encastage des vases en terre.

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Jusqu'à présent, bien qu'on ait remué une quantité considérable de cendres, on n'a trouvé que les mêmes espèces d'objets; point de moules, de poinçons, d'ébauchoirs, etc.; aucun des instruments de cuivre ou d'ivoire dont se servaient les potiers romains pour l'achèvement de leurs oeuvres de terre.

Au reste, tant que les fouilles n'auront pas lieu sur l'endroit même où se trouvaient situés les ateliers de fabrication, il est peu probable que l'on rencontre des débris d'une autre nature que celle que j'ai indiquée précédemment.

On trouvera peut-être que je m'étends un peu longuement sur la description d'objets qui au premier abord semblent avoir un intérêt bien minime; mais si l'on considère l'obscurité qui enveloppe encore les procédés de l'art céramique, si admirable dans ses produits à cette époque reculée de notre histoire, on sera moins surpris de l'intérêt que j'attache à tout ce qui peut apporter quelque lumière sur les moyens d'exécution des habiles potiers de la période gallo-romaine.

Idée de L'Ilot dessin de Octave de Rochebrune décrivant les huttes gauloises et les savonneries de l'Ilot-les-Vases à Nalliers Vendée

Découvertes archéologiques à Nalliers  — Deux nouvelles sépultures gallo-romaines viennent d’être découvertes à l’Ilot- les-Vases, près Nalliers (Vendée), dans ces profondes couches de cendres si fertiles en curiosités archéologiques, et dont la science n’a pu encore préciser l’origine.

Ces deux sépultures étaient accompagnées de nombreuses urnes en verre et en terre, de deux cuillers en bronze et de deux monnaies, dont une petite pièce en argent de Vespasien et un moyen bronze de Trajan.

Parmi les objets trouvés, il faut plus particulièrement mentionner: un verre à boire orné de filigranes losangés en relief, une ampoule en verre blanc, dont la panse représente deux coquilles de falourdes, d’une parfaite exécution ; une buire en terre jaune portant, gravée au couteau sur la panse, l’inscription suivante: AUMUTS, et plusieurs urnes en terre grise revêtues d’une couche épaisse et noire présentant une multitude de petites facettes.

Ces différents objets ont été pieusement recueillis par M. Marais, l’heureux possesseur des cendres.

 

René Vallette. De Société des antiquaires de l'Ouest (Poitiers, France)

 

 

 

DÉCOUVERTE AÉRIENNE D'UNE VOIE ANTIQUE AU NORD-EST DU GOLFE DES PICTONS<==

Octave-Guillaume de Rochebrune, l’architecture de la Renaissance dans le Bas-Poitou.  <==

Voyage archéologique d’une Villa Gallo-Romaine à Saint Saturnin du Bois (Golfe des Pictons)<==