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PROCÈS-VERBAL Février 1870

L'an mil huit cent soixante-dix, le seize février,

En exécution de la décision prise par le Congrès archéologique tenu à Loches au mois de juin dernier, de faire des fouilles dans l'ancienne église des Bénédictins de Beaulieu, aujourd'hui église paroissiale, à l'effet de retrouver le tombeau de Foulque Nerra, comte d'Anjou, fondateur de la dite église et abbaye des Bénédictins de Beaulieu ;

Les membres du congrès archéologique se sont réunis en ladite église à l'heure de midi ;

Ils y ont trouvé M. l'abbé Rousseau, curé de Beaulieu, et M. l'abbé Mamours, son vicaire, ainsi que M. Goujon-Laville, maire, et son adjoint, qui avaient bien voulu autoriser les fouilles.

Étaient présents :

M. d'Espinay, ancien président du tribunal de Loches, Conseiller à la cour Impériale d'Angers, secrétaire général du Congrès, membre de la Société archéologique de Touraine.

M. Chaisemartin, Procureur Impérial, au tribunal de Loches, membre de la Société française d'archéologie, et de la Société archéologique de Touraine;  

M. Guillon, ingénieur des ponts et chaussées à Loches ;

M. Delphis de la Cour, lauréat de l'Académie française, chevalier de l'ordre de St-Grégoire-le-Grand;

M. Chotard, juge au tribunal de Loches;

M. Jules Archambault, avocat;

MM. Léonide Archambault, juge suppléant, Seheult, substitut du Procureur Impérial, Jean Delaporte, avocat, et Edm. Gautier, greffier du tribunal, membres correspondants de la Société archéologique de Touraine;

M. l'abbé Daguenet, aumônier de l'école Normale ;  

Et un grand nombre d'habitants de Beaulieu accourus pour assister aux fouilles.

Les membres du Congrès avaient pour les guider dans leurs recherches, un assez grand nombre de documents ; notamment les indications fournies par un manuscrit de Dom Martial Galland, moine Bénédictin de Beaulieu (écrit en 1748, et années suivantes), et quelques notes de D. Micolon de Blanval, abbé de Beaulieu, nommé en 1770 et qui était encore en fonctions en 1787.

 

De ces documents il résulte :

que Foulque Nerra, au retour de la Terre-Sainte, mourut à Metz le 24 juin 4040 (d'après Mabillon) ; que ses entrailles furent enterrées à Metz, et que son corps fut rapporté à Beaulieu, dans l'église qu'il avait fondée où on lui fit un « mausolée en façon de chapelle voûtée, proche le mur de la porte du chapitre qui sert aujourd'hui (1748) de sacristie, sous les orgues.

— Le « tombeau est assez simple, fait de pierre de tuf et portant la figure de la même pierre » (D. Galland).

Les personnes présentes ont reconnu que ces indications se rapportent évidemment à l'angle S. E. du transept méridional, où l'on voit encore et la porte murée qui conduisait dans l'ancien chapitre, et les trous laissés par les poutres qui soutenaient les orgues.

Et les fouilles ont été commencées en cet endroit.

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On distingue sur la partie inférieure du mur de l'E. des traces de construction ancienne qui paraissent être les restes d'un autel.

On enlève le premier carrelage, au-dessous se trouve une couche mélangée de terre et de sable.

A 0m 30 de profondeur, on trouve un second carrelage semblable au premier. Au-dessous est une couche de terre dans laquelle on trouve quelques ossements et des charbons en petite quantité.

A 0m 60 de profondeur, on découvre un troisième carrelage en carreaux rouges, semblable aux deux premiers. Sous ce dernier carrelage on trouve par places une terre plus noire mêlée d'os et de charbons et quelques morceaux de bois carbonisé.

Et dans un coin, au point E. une couche de cendre très-noire ou de charbon en poussière d'une épaisseur de un ou deux millimètres.

A ce niveau on commence à trouver quelques fragments de sculpture, tels que fûts de colonnettes, débris d'arcatures et de moulures.

Enfin à 0m 75 environ au-dessous du carrelage actuel, on trouve un terrain horizontal et solide que l'on met à nu.

A ce moment la fouille a la forme d'un rectangle limité par des maçonneries sur trois côtés : à l'E. et au S. par les murs du transept, accompagnés d'un socle de 0m 4 5 d'épaisseur irrégulièrement arasé, et à l'O. par un massif de maçonnerie que l'on dégage, et, qui ne présente plus aujourd'hui que 0m 60 environ de hauteur au-dessus du niveau de la fouille.

Sur ces trois côtés on rencontre une suite de colonnettes, les unes en pierre tendre, les autres en pierre dure, brisées généralement à 4 0 ou 20 centimètres de hauteur, et ne présentant plus guère que leurs bases; ces colonnettes sont appliquées contre les parements des murs, et les moulures de leurs bases sont tournées vers les murailles.

 Plusieurs d'entre elles, notamment celle de l'angle S.-O. sont engagées dans un enduit très-épais de mortier qui parait garnir toute la muraille. On trouve également en place d'autres colonnettes isolées des murs.

A l'extrémité du socle du mur E., et après une interruption de ce socle, on trouve une pierre saillante, dont le parement porte un dessin en noir en forme de grecque, en face, une autre pierre porte quelques traces de dessin à peu près pareil.

On trouve également sur le parement du massif de maçonnerie de faux-joints tracés à la peinture, en hoir, et en quelques autres endroits, des traces d'un enduit portant de faux-joints très-minces, peints en rouge.

Cet examen terminé, on procède à la reconnaissance du fond de la fouille, et après avoir enlevé un enduit qui recouvre la partie M. N. 0. P. et avoir fait tout balayer avec soin, on reconnaît que l'on est sur un dallage en tuffeau, composé de pierres maçonnées au mortier; le parement supérieur n'est pas taillé, il porte toutes les empreintes des outils, comme quand il sort de carrière.

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Une étude attentive montre, au milieu de pierres régulières et de dimensions ordinaires, une grande pierre de tuf également de 2m 20 de longueur, ayant la forme trapézoïdale des vieilles pierres tombales et exactement orientée, la petite base à l'E.

La pierre s'engage à l'O. de 15 centimètres environ sous le massif de maçonnerie ; elle présente deux ouvertures, la première à la partie supérieure (à l'O.), non bouchée et creusée en forme d'entonnoir ; la seconde vers le milieu de la longueur a la forme d'un rectangle de 30 centimètres sur 50.

Elle est fermée par une pierre de tuf. Cette pierre est soulevée au pic. On reconnaît qu'elle a la forme d'un claveau qui s'appuie à bain de mortier sur la grande dalle. Après avoir constaté sous l'ouverture une cavité presque entièrement remplie de terre, on referme l'ouverture en replaçant le claveau.

On dégage alors la grande dalle en attaquant le dallage en pierres moyennes qui l'entoure jusqu'aux murs, ainsi que les maçonneries de blocage qui se trouvent au-dessous de ce dallage.

Alors les personnes présentes reconnaissent parfaitement un cercueil en pierre dure en forme d'auge, débordant de tous, côtés sous la grande dalle qui le recouvre et qui est posée à bain de mortier. On constate sur l'auge une fêlure indiquée sur le dessin.

On délibère pour savoir si l'on procédera immédiatement à l'ouverture du cercueil.

Plusieurs personnes font observer que le jour baisse rapidement, et qu'il est préférable de remettre au lendemain après- midi; les ouvriers ajoutent qu'il sera nécessaire de dégarnir davantage le cercueil des deux côtés et d'enlever une pierre du pilier sous lequel le couvercle est engagé.

Il faudra également agrandir la fouille qui se trouve maintenant trop étroite. M. Guillon propose d'employer la matinée à ces travaux préparatoires et de remettre l'ouverture du cercueil au lendemain après- midi.

Cette proposition est adoptée.

 

Et toutes les personnes présentes se retirent à six heures du soir. Les portes de l'église sont fermées et les clefs remises entre les mains de M. le curé de Beaulieu.

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Suivent les signatures pour cette première séance.

Et le lendemain, dix-sept février mil huit cent soixante-dix, à neuf heures du matin.

MM. P. Guillon, I. Seheult et E. Gautier, se sont de nouveau transportés en l'église de Beaulieu; ils ont été rejoints peu de temps après par M. d'Espinay.

Après avoir reconnu que toutes choses étaient dans le même état que la veille, et que rien n'avait été dérangé, ils ont fait agrandir la fouille, dégager le cercueil, enlever au point K deux pierres, et tout préparer pour l'ouverture du cercueil, sans toutefois rien desceller. M. le curé de Beaulieu assistait à toutes ces opérations.

L'église a de nouveau été fermée, et les clefs remises comme la veille à M. le curé de Beaulieu.

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Suivent les signatures pour cette deuxième séance.

Et le même jour à une heure après midi.

Les membres du congrès se sont de nouveau réunis à l'église de Beaulieu.

Étaient présents : MM. d'Espinay, secrétaire général du congrès; Goujou-Laville, maire de Beaulieu; Rousseau, curé ; Mamours, vicaire; Chaisemartin, Guillon, Seheult, Delphis de la ,Cour, Chotard, Jules Archambault, Léonide Archambault , Jean Delaporte et plusieurs autres.

MM. Maurice, Durand et Gustave Gallicher, tous les trois docteurs en médecine de la faculté de Paris, avaient .bien voulu se joindre aux membres du congrès pour reconnaître et vérifier le contenu du cercueil.

On a d'abord descellé le couvercle des quatre côtés en sciant les mortiers au moyen d'une scie à main. Puis les ouvriers le soulevant à l'aide de pinces et de leviers, et l'enlevant ensuite à la main par le côté gauche l'ont fait tourner, sur le côté droit comme charnière.

(NOTA. — La gauche et la droite s'entendent de la gauche et de la droite d'un homme couché dans le cercueil, dans la position que devait occuper le corps.)

 

Au premier examen les médecins reconnaissent que le tombeau a déjà été fouillé.

Il est presque entièrement rempli de terre de même aspect que les terres qui l'environnent.

Après avoir enlevé toute la partie supérieure de cette terre, on commence à trouver quelques fragments de poterie de terre et de verre, une portion de fémur encore en place ; mais la tête n'est point à sa place, elle est rejetée au côté droit du cercueil, la mâchoire en l'air, à côté se trouve une petite tète de saint ou de moine en pierre de tuf, sculptée et peinte, brisée en partie.

La mâchoire inférieure est trouvée près du fémur; rapprochée de la mâchoire supérieure elle s'y adapte parfaitement.

Les os sont presque tous enfouis dans un mélange de vidange blanche et de charbon qui occupe le fond du cercueil.

Ils sont emportés avec le plus grand soin à la mairie où ils sont examinés par les médecins et les personnes présentes. On reconnaît :

2 fémurs brisés ;

Quelques fragments de vertèbres ;

Les deux clavicules ;

L'axis;  

Des phalangettes ;

Les deux temporaux et la tête avec ses deux mâchoires garnies de toutes leurs dents.  

La tête est l'objet d'un examen attentif.

On remarque que les os du crâne sont complètement soudés ; les dents ont conservé leur émail, mais elles ont, comme le reste de la tête, un aspect jaune foncé, presque brun.

Elles sont un peu usées, surtout les incisives. Une des dents s'est perdue dans le trajet de l'église à la mairie.

Le reste des os est excessivement friable et tombe en poussière à la moindre pression.

- Pendant ce temps-là, les ouvriers passent au tamis les terres provenant du cercueil.

Ils y trouvent encore quelques fragments d'os et de poterie, un anneau, et un objet qui paraît à quelques personnes être un bout de fourreau d'épée ou de poignard en cuivre ou en bronze.

On décide que la tête sera photographiée, mais le jour trop avancé empêche qu'on puisse le faire immédiatement.

Puis ils ont relevé toutes les mesures et indications nécessaires pour les plans et les procès-verbaux, et ils se sont retirés à onze heures et demie.

Tous les restes sont rapportés dans la sacristie, où M. le curé les prend sous sa garde, et les personnes présentes se retirent vers cinq heures et demie du soir.

 

(Suivent les signatures pour cette séance).

Le lendemain, dix-huit février on procède à la photographie de la tête. Cette opération faite par M. Yvon, photographe à Loches, réussit parfaitement.

Les terres du cercueil, tamisées de nouveau , sous la surveillance de M. le curé, donnent encore quelques fragments de verre, une médaille brisée, des grains de collier ou de chapelet en os, un petit morceau de fer de forme sphérique, et une autre médaille trouvée par le sieur Blanchard, maître maçon à Beaulieu, et sur laquelle M. d'Espinay a cru pouvoir lire :

(GVIDO-COM....)

Au revers on peut lire encore, d'après MM. Guillon et Gautier :

{BLESIS CA )

Vers quatre heures du soir, M. le secrétaire général fait prier M. Gautier de se rendre à Beaulieu pour dessiner des stries en losange qu'il a cru remarquer sur le cercueil. M. d'Espinay croit reconnaître une certaine analogie entre ces stries en losange et celles qui se remarquaient sur les pierres en petit appareil du castrum de Loudun.

Ce dessin a été fait, mais l'opinion de M. d'Espinay n'est point partagée par plusieurs personnes qui ont vu le tombeau. Les maçons affirment que ces stries ne sont autre chose que les traces de la taille laissées par un marteau dont on fait encore usage aujourd'hui.

Enfin, vers six heures du soir, les ossements sont replacés dans une case maçonnée faite à la tête du cercueil.

Le reste dudit cercueil est rempli avec les terres qu'on en avait extraits. On dépose auprès de la tête une bouteille en verre blanc bouchée et scellée d'un cachet de cire fine rouge, dont l'empreinte en creux est celle du sceau de la fabrique de l'église de Beaulieu.

Cette bouteille contient un procès-verbal sommaire de la fouille, écrit sur parchemin, et signé de plusieurs personnes. Il sera annexé au présent, ainsi que les plans et la photographie ;

Puis, après avoir donné à ces restes mortels une dernière bénédiction, M. le curé fait de nouveau sceller au mortier le petit compartiment où sont déposés les ossements, et par-dessus le couvercle du cercueil qui a été remis dans son primitif état.

 

(Suivent les signatures pour cette séance).

Et le vingt du même mois de février.

Sur les observations qui avaient été faites par plusieurs personnes présentes que le mausolée était fait en forme de chapelle voûtée, d'après les documents consultés, et que le mur qui avoisine le tombeau paraissait porter encore les traces de cette ornementation;

M. Guillon, assisté de M. le curé de Beaulieu, a fait enlever une partie des enduits de mortier et de badigeon qui couvraient le mur du fond du transept, et on a trouvé dessous les traces parfaitement distinctes d'une ogive détruite. Le plan en a été fait.

De tout ce que dessus il a été dressé le présent procès-verbal, lequel a été rédigé par M. Edmond Gautier, greffier du tribunal de Loches, et signé pour chaque partie par les personnes présentes

Fait et rédigé à Loches, les dix-neuf et vingt février mil huit cent soixante-dix, en trois originaux dont le premier sera déposé aux archives de l'église de Beaulieu, le second aux archives-municipales de la ville de Beaulieu, et le troisième aux archives municipales de la ville de Loches.

En foi de quoi suivent les signatures.

Pour copie conforme, EDMOND GAUTIER.

 

 

Tempête autour du crâne du comte d'Anjou

Après avoir authentifié, il y a trois ans, les restes d'Agnès Sorel, morte en 1450, le professeur Philippe Charlier, jeune et brillant « médecin des morts », est revenu dans la région lochoise pour exhumer les ossements présumés de Foulques Nerra, le sulfureux comte d'Anjou, décédé en 1040. Le doute subsiste, mais Philippe Charlier ne désarme pas.

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