Le roi Henri IV et Gabrielle d'Estrées arrivent le 6 mars 1598 et couchent aux Ponts-de-Cé

Le duc de Mercœur avait décidé à faire son accommodement. 

Alors la duchesse de Mercoeur se rendit secrètement au Pont-de-Cé, où elle passa deux jours avec la femme qui régnait sur le Béarnais, comme le Béarnais régnait sur la France.

Cette femme était Gabrielle d'Estrées, marquise de Monceaux (maîtresse et favorite d’Henri IV de 1591 jusqu'à sa mort).

 Elle avait du Roi un fils, Monsieur, César de Vendôme.

La duchesse de Mercœur fait agréer au Roi un traité par lequel le duc obtient un édit honorable et avantageux, moyennant qu’il se démette du gouvernement de Bretagne en faveur de César, fils naturel du Roi, et qu’il accorde sa fille avec ce petit prince, magnifiquement doté par son père.

 « Ainsi Dieu voulut, dit M. de Mesmeur, que l'ambition de la maison de Lorraine, combinée avec les droits de Marie de Bretagne, aboutît au mariage de Françoise de Lorraine, duchesse d'Étampes, de Mercoeur, de Penthièvre, princesse de Martigues, fille unique du duc de Mercoeur, arrière-petite-fille de Renée dé Bretagne,  avec César, duc de Vendôme, fils bâtard de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées ! ! ;

» Sic transit gloria mundi. «

Madame de Monceaux, raconté dom Taillandier, pour faire sentir à la duchesse les effets de sa complaisance, la fit monter dans sa litière, et la conduisit près du roi, à Angers...

Elles y entrèrent toutes deux comme en triomphe, les mantelets levés, afin que le peuple fût témoin des honneurs qu'on rendait à la duchesse;..

Cet air de faveur, répandu sur madame de Mercoeur, releva le courage des députés du duc, et ils obtinrent du Roi des conditions beaucoup plus favorables qu'ils n'avaient osé l'espérer.  

 

Toutefois Mercoeur se vit dépouillé du gouvernement de Bretagne, dont fut revêtu César de Vendôme, Henri IV lui donna, en dédommagement, amnistie pleine et entière pour lui et tous ses serviteurs ; une somme de douze cent mille livres, avec une pension annuelle de seize mille; six cent-soixante-six écus, et trois cent mille; livres pour être distribuées à capitaines une compagnie de cent hommes d'armes pour sa garde, et cinquante soldats pour ses châteaux de Guimgamp, Moncontour, Lamballe, et Isle de-Bréhat; -

 Il va sans dire que les Espagnols quittèrent l'Armorique.

 A Tout compte fait, Paris n'avait coûté qu'une messe au Béarnais ; la Bretagne lui coûta quatre millions.

Aussi, le sage Rosni gronda-t-il fort son maître, lorsqu'il lut le traité conclu avec le duc de Mercoeur; et voyant Henri prodiguer ce pardessus le marché «, ses plus galants sourires à Marie de Bretagne et aux jeunes beautés qui l'entouraient, il lui reprocha de s'être laissé vaincre par un escadron de femmes, »

—« Jarni Dieu! mon ami, c'est vrai, répondit le prince en souriant ; mais je n'ai jamais vu sur les champs de bataille d'escadron plus périlleux que celui-là! »

 

 

 

 

 

1er mars 1598 lettres de Henri IV

 

Mon Cousin, le sr de la Bastide m'est venu trouver comme j'arrivois en ce lieu, avec asseurance de la resolution prinse par le sr de Bourcany, de me servir et de mettre en mon obéissance le chasteau et ville d'Ancenis, ce que neantmoins il veut differer d'exécuter jusques à ce qu'il ayt son abolition verifiée en mon Parlement.

 Et pource qu'il importe grandement à mon service que le dict Bourcany se déclare promptement, affin qu'à son exemple plusieurs aultres villes qui commencent à traicter facent le semblable, je vous prie, mon Cousin, faire entendre au premier président et à ceulx de mon Parlement combien il importe que la dicte abolition soit promptement verifiée, et tenir la main à ce qu'elle me soit renvoyée en diligence, affin que le sr Bourcany se remettant en son debvoir, son exemple en amené d'aultres, du nombre desquels j'espere que sera celuy qui commande dans Rochefort estant présentement arrivé un gentilhomme de sa part pour m'offrir de traicter, dont je vous donneray plus particulierement advis par ma premiere depesche.

La duchesse de Mercur (1) est au Pont de Se, attendant mon arrivée à Angers, laquelle doit ne desirer aultre chose que me presenter la carte blanche, pour recevoir telles conditions que je voudray donner à son mary.

 Je vous prie, mon Cousin, de pourveoir à la seureté de la frontiere, et me donner souvent advis de ce qui s'y passera. Sur ce, je prieray Dieu, mon Cousin, vous avoir en sa saincte garde.

 Escript à Chenonceaulx (2), le premier jour de mars 1598

 

 

 

 

 

 

 Nantes 1582, Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur et gouverneur de Bretagne<==.... ....==> Du 7 mars au 12 avril 1598, Henri IV fait d'Angers sa capitale d'un moment.

 

 

 

 

 

 


 

(1)   Ce ne sont pas seulement les lettres de Henri IV, mais un grand nombre d'ouvrages du temps, manuscrits ou imprimés, qui au lieu de Mercoeur ou Mercure. C'estait forme constamment suivie dans les OEconomies royales. Nous la conservons donc, puisqu'il n'y a pas lieu à la corriger comme erreur du copiste, et parce que c'est la forme d'écriture représentant la manière dont on prononçait alors ce nom.

(2)   Chez la reine douairière.

Gabrielle d’Estrées

 

Née en 1571, Gabrielle d'Estrées avait passionnément aimé toute jeune le duc de Bellegarde, brillant capitaine des chevau-légers qui avait acquis sur les champs de bataille le grade de maréchal de France, et qui était exilé en Piémont à l'époque où Henri IV. vit pour la première fois sa fiancée, alors âgée de dix-huit ans, dans le château de Cœuvres qu'elle habitait avec sa famille.

Henri IV avait alors trente-six ans, dix-huit ans de plus que Gabrielle d'Estrées, juste le double d'âge. Il avait la peau noire, les cheveux déjà gris, la barbe et la moustache un peu blanches, le nez long et crochu, les traits gros, l'expression sensuelle, les yeux égrillards, le sourire moqueur, les dents jaunes et branlantes. Bref, s'il était brave dans les combats, sa personne n'était rien moins que séduisante, et il était bien loin d'avoir l'aspect gracieux et poétique de l'amant que toute jeune fille voit en imagination dans ses rêves d'amour. Cependant il parvint à conquérir le cœur de la jeune et belle fiancée du duc de Bellegarde.

Le hasard avait conduit un jour de bataille Henri IV dans le château de Cœuvre.

Il s'éprit des grâces des Gabrielle d'Estrées dès cette première entrevue, et à l'instant même son sensualisme lui inspira la résolution d'en faire sa maîtresse. Il devint l'hôte assidu de la demeure seigneuriale qui servait d'asile à cette enchanteresse, et il lui plut tout d'abord en l'amusant par son esprit goguenard et sa conversation légère. L'héritier présomptif de la couronne des Valois fit avec Gabrielle d'Estrées ce qu'il avait fait déjà avec la comtesse de Gramont ; il l'initia, il l'intéressa aux projets et aux entreprises de son ambition, si bien que fascinée, entraînée par les perspectives que lui faisait entrevoir dans l'avenir le roi de Navarre, qui allait devenir roi de France, elle oublia complétement le duc de Bellegarde.

Mais on doit supposer qu'elle succomba moins aux entraînements de son cœur qu'aux suggestions de sa vanité, et qu'il y eut dans la facilité avec laquelle elle se donna à son amant plus de calcul que de tendresse.

Dans les premiers temps, la liaison d'Henri IV avec Gabrielle d'Estrées se développa dans des conditions analogues aux conditions dans lesquelles s'était développée sa liaison avec la comtesse de Gramont. Il lui fallait souvent s'éloigner de sa maîtresse pour aller combattre. Il s'entretenait alors dans ses lettres de ses dangers, de ses rêves, de ses succès, de ses fatigues, de ses craintes, de ses espérances. Seulement on y remarque un ton moins respectueux, une allure plus familière, beaucoup d'ardeur, mais de cette ardeur sensuelle qui indique moins l'amant qui aime que l'amant qui désire.

Le tempérament s'y manifeste plus que le cœur. A défaut de tendresse d'âme, on y admire une grande vivacité d'esprit.

C'était là, en effet, la qualité suprême de ce prince qui eut des intrigues et non des passions. Un trait plus caractéristique encore de son égoïsme et de sa dépravation, c'est qu'après avoir délaissé une maîtresse de trentecinq ans pour une maîtresse de dix-huit ans, il agit sans pudeur avec la seconde comme avec la première ; il la ruina pour solder ses troupes et pour suivre ses entreprises. Gabrielle d'Estrées imita la comtesse de Gramont ; elle aussi vendit ses bois, engagea ses domaines pour fournir de l'argent à son amant.

On prétend même qu'ayant été ramené dans le Midi par les hasards de la guerre et que revenu momentanément à la comtesse de Gramont sans avoir quitté Gabrielle d'Estrées, il y eut une époque où Henri IV, qu n'était toujours que roi de Navarre, passait alternative ment des bras de l'une dans les bras de l'autre, selon qu'il combattait dans le Béarn ou en Picardie, et où il acceptait de l'argent de l'une et de l'autre.

On dira tout ce qu'on voudra, mais cette conduite était ignoble, et de nos jours on montrerait au doigt celui qui suivrait ce triste exemple.

On comprend encore la comtesse de Gramont, alors abandonnée, regrettant, pleurant peut-être dans le deuil de son cœur et la solitude de son château l'amour de l'ingrat qu'elle aime toujours ; on l'excuse d'accepter ce regain de tendresse dans l'espoir de ramener à elle son ancien amant.

Mais il faut croire que Gabrielle d'Estrées ignorait les infidélités que lui faisait Henri IV pour une maîtresse qu'elle avait dû croire oubliée et dont elle devait craindre l'influence renaissante ; si elle les avait connues, elle n'aurait pas dû les pardonner, sinon par jalousie, du moins par dignité. Il est vrai que toute sa conduite prouve qu'elle était plus ambitieuse qu'elle n'était tendre.

Quoi qu'il en soit, après l'assassinat d'Henri III, la comtesse de Gramont, qui ne mourut qu'en 1620 complétement oubliée, disparut pour toujours de la scène du monde, où se jouaient ces comédies moitié galantes, moitié politiques. Ce fut elle qui eût le mieux mérité d'être aimée ; ce fut elle qui fut le moins récompensée de son dévouement. Gabrielle d'Estrées devait seule recevoir le prix de ses complaisances et le dédommagement de ses sacrifices.

 Elle était auprès d'Henri IV pendant le siège de Paris, régnant en maîtresse absolue sur sa volonté et se flattant de porter bientôt la couronne, car elle aussi avait de son amant une promesse de mariage. Henri IV signait des promesses de mariage aussi facilement que les fils de famille signent aujourd'hui des lettres de change destinées à être protestées. Il savait bien qu'il ne ferait pas honneur à sa signature.

Au surplus, on s'explique difficilement la persistance de Gabrielle d'Estrées à attacher à cette vaine promesse de mariage une importance quelconque, car depuis qu'elle l'avait reçue, Henri IV avait fait avec elle ce que François Ier avait fait avec la duchesse d'Étampes, il lui avait cherché et il lui avait trouvé un mari de la trempe de Jean des Brosses. Celui-ci se nommait Nicolas de Lamorval, sire de Liancourt. Dans un but de honteuse ambition, il épousa celle qu'il savait être la maîtresse du roi, en acceptant l'humiliante condition de ne jamais user avec elle de ses droits de mari. On ne sait pas lequel des deux cet infâme marché déshonore le plus, du souverain qui l'impose ou du sujet qui l'accepte.

Gabrielle d'Estrées avait ostensiblement, dans le camp d'Henri IV, la situation de favorite royale. Elle occupa tour à tour, pendant le siège de Paris, deux petits pavillons situés : l'un sur le sommet de Montmartre, ayant sur la campagne une vue étendue, l'autre à l'extrémité opposée de la colline, au lieu appelé Clignancourt et ayant vue sur la plaine de Saint-Denis. C'est là qu'elle fut créée marquise de Monceaux, du nom d'un château qui existait près de Meaux. Ce château relevait d'un riche domaine dont le roi lui fit don.

Il ne reste plus de cette demeure féodale, qui fut te- moin des plaisirs d'Henri IV et de la belle Gabrielle, que la chambre à coucher, séjour de volupté devenu un grenier à foin.

Gabrielle d'Estrées jouait au surplus auprès d'Henri IV le rôle que jouait autrefois auprès des sultans la sultane favorite. Elle était sa maîtresse en titre, sa maîtresse avouée, la maîtresse régnante ; mais il la traitait en femme légitime et se piquait fort peu de fidélité envers elle. Il avait de nombreuses fantaisies dont les soucis et les soins, les peines et les fatigues du siège de Paris ne le détournaient pas, tellement il était dans son caractère, dans ses mœurs, dans son tempérament, de courtiser indifféremment toutes les jolies filles du peuple.

Dans le cours du siège de Paris, Henri IV fut contraint de faire en Normandie une rapide campagne pour secourir Rouen, menacé par une armée catholique.

Voici comment les historiens du temps parlent de la vie que menait pendant cette campagne l'amant de Gabrielle d'Estrées. « Il était, disent-ils, le plus vaillant et le plus énergique de son armée; mais il en était aussi le plus jovial et le plus galant. On voyait pendant le combat son panache blanc partout dans la mêlée; mais hors du champ de bataille il buvait comme un soudard, gaussait à merveille et caressait les belles. »

C'est pendant cette campagne de Normandie, où, selon les expressions de l'époque, le roi, à table, se montrait digne compère, aimant les propos joyeux, ce qui signifie les conversations égrillardes, que fut composé ce chant devenu célèbre :

Vive Henri quatre, Vive ce roi vaillant; Ce diable à quatre A le triple talent De boire et de battre Et d'être vert galant.

J'aimons les filles Et j'aimons le bon vin, De nos vieux drilles Répétons le refrain : J'aimons les filles Et j'aimons le bon vin.

Gabrielle d'Estrées n'était pas un cœur aimant, mais un esprit ambitieux. Son amour pour le roi, en supposant qu'elle l'ait aimé, n'avait ni la délicatesse ni l'exclusivisme d'un amour sentimental et romanesque. Elle pardonnait volontiers à Henri des infidélités qui ne lui enlevaient rien de l'empire qu'elle avait sur le roi.

On prétend que Gabrielle d'Estrées, moins préoccupée des affaires de cœur que des affaires d'État, détermina le roi qui, le lendemain de la nuit terrible du 24 août 1572, s'était une première fois converti au catholicisme pour revenir promptement au protestantisme, à abjurer définitivement les doctrines de Luther et de Calvin, et à rentrer dans le sein de l'Église catholique, apostolique et romaine. Quoi qu'il en soit, cette nouvelle conversion lui ouvrit les portes de Paris, en ce sens qu'elle permit au duc de Brissac, gouverneur de la ville, de lui en ouvrir nuitamment les portes.

A dater de ce jour, Gabrielle d'Estrées montra clairement qu'il y avait dans ses veines du sang de courtisane, car c'est en courtisane effrontée qu'elle agit, et non en femme aimante. Elle ne se contenta pas d'afficher avec éclat sa liaison avec le roi ; elle y apporta un tel excès de vénalité, elle déploya, aux frais du trésor royal, un luxe d'une telle insolence ; elle vendit à son profit, avec tant de cynisme, les charges publiques, qu'il eût été difficile de croire à la sincérité de son affection, de croire surtout à son dévouement et à son désintéressement. Évidemment, l'ancienne fiancée du duc de Bellegarde s'était donnée au roi par calcul et par ambition, par vanité et par coquetterie.

Plus heureuse du moins que la comtesse de Gramont, Gabrielle d'Estrées ne fut pas trompée dans ses espérances. Elle avait fait publiquement, avec Henri IV, son entrée dans Paris, comme si elle eût été la vraie reine, avec tout l'appareil de la souveraineté. Depuis quelque temps déjà, elle avait renoncé à porter les armes de la famille de Liancourt, à laquelle appartenait son mari postiche, pour prendre, avec le titre de marquise de Monceaux, des armes personnelles. Plus tard, par lettres patentes du 29 juillet 1597, elle fut créée duchesse de Beaufort, avec un revenu fixe de 40,000 livres de rente.

Marguerite de Valois ne vivait pas avec son mari. Elle ne présidait donc pas aux fêtes de la cour.

C'était Gabrielle d'Estrées qui était ostensiblement la reine de ces fêtes. Elle avait ses appartements dans le palais du Louvre, où elle étalait une magnificence et un faste qui contrastaient fort avec la misère publique.

On raconte qu'ayant accepté d'être marraine du fils de madame de Sourdis, avec Henri IV pour parrain, elle tint son filleul sur les fonts baptismaux vêtue d'une robe de satin noir, surchargée de perles et de pierreries.

Ce jour-là fut un jour de grand scandale; d'abord, parce que le roi contraignit les duchesses de Nemours et de Montpensier à servir de chambrières à sa maîtresse ; ensuite, parce que, pendant tout le temps de la cérémonie du baptême, il ne fit que rire avec elle, la carressant, selon les expressions des historiens du temps, tantôt d'une façon, tantôt de l'autre, jusque dans l'église.

Quoique la misère devînt chaque jour plus grande dans Paris, Gabrielle d'Estrées semblait chaque jour aussi afficher plus de luxe et de prodigalité. Les diamants, les perles, les dentelles en points de Flandre et d'Angleterre, les plus riches étoffes ajoutaient à sa beauté l'éclat des parures et les séductions de la toilette.

Un soir, on remarqua que, dans un ballet où elle figurait, elle portait un mouchoir brodé du prix d'environ six mille francs de la monnaie actuelle. Les portraits qu'on a d'elle, et qui sont de cette époque, la représentent ayant sa belle chevelure, noire comme ses grands yeux de flamme, enroulée sur le front et entourée de torsades de perles fines. Cette coiffure relevait sa figun trop ronde et trop enfantine.

Au-dessous de l'un de ses portraits, on lit le quatrain suivant :

Fleur des beautés du monde, astre clair de la France, Qui vous voit, vous admire et soupire en son cœur ; Mais, tout en même temps, votre regard vainqueur, Donnant vie au désir, fait mourir l'espérance.

Au-dessous d'un second portrait, on lit cet autre quatrain :

Voici bien quelques traits d'un ange incomparable, Mais le vrai ne se peut ici-bas imiter, Car le ciel, de son mieux, l'a tant faite admirable, Qu'elle étonne le monde et ne peut l'envier.

Le peuple parlait en termes moins flatteurs que les poëtes de Gabrielle d'Estrées, que ses prodigalités ruineuses pour le trésor royal faisaient détester des Parisiens, alors condamnés aux privations les plus dures, et à laquelle on reprochait également dans sa liaison avec Henri IV un excès d'effronterie qui froissait la cour et scandalisait la ville. Quand elle franchissait la porte du Louvre, richement parée, les archers de la garde, en la voyant passer, disaient : « Ce n'est rien qui vaille, c'est la maîtresse du roi. »

Mais cette maîtresse avait donné au roi de France deux beaux enfants, deux fils, César et Alexandre, et Marguerite de Valois, la femme légitime, était restée stérile.

On crut un instant que Gabrielle d'Estrées devrait à son titre de mère celui d'épouse.

On savait qu'Henri IV poursuivait enfin sérieusement à la cour de Rome auprès du pape, par l'intermédiaire de l'habile Florentin Zametti, l'affaire de son divorce avec Marguerite de Valois; on ne doutait pas que, s'il réussissait, il n'épousât, pour légitimer ses fils, la mère.

de César et d'Alexandre, quoiqu'elle fût mariée, elle aussi, au sire de Liancourt. Il est vrai qu'avec un peu d'or on eût facilement fait consentir ce mari complaisant à la cassation de son mariage.

Marguerite de Valois elle-même avait cette conviction.

Elle ne tenait pas à rester la femme d'Henri IV ; mais elle souffrait dans son orgueil à l'idée d'être remplacée sur le trône de France par une courtisane, ainsi qu'elle qualifiait Gabrielle d'Estrées, dont elle parlait en termes si amers et si méprisants, qu'elle se rabaissait elle-même par la trivialité presque indécente de son langage, en croyant ne rabaisser que sa rivale. La fille d'Henri II écrivait à Sully que si elle supposait que le roi voulait épouser une autre princesse qui pourrait lui donner des fils légitimes, elle consentirait volontiers au divorce, mais qu'elle ne s'y prêterait à aucun prix, tant qu'elle pourrait craindre qu'il se déshonorât en faisant monter près de lui sur le trône de France cette fille qui avait été la maîtresse du duc de Bellegarde, et qui était la femme d'un sire de Liancourt.

Tout se réunissait pour justifier ces suppositions qui cependant n'étaient pas fondées. Le négociateur secret du divorce, le riche Zametti, n'était-il pas l'ami de Ga- brielle d'Estrées, le complaisant des amours du roi, qui allait souvent avec elle visiter les jardins du magnifique palais que ce financier diplomate avait fait construire au Marais, dans le voisinage des Tournelles ?

L'attitude d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées contribuait encore à accréditer l'idée qu'il songeait à en faire sa femme légitime. Elle suivait partout le roi, à la chasse, à Fontainebleau, à Saint-Germain, à Compiègne et jusqu'au parlement, lorsqu'il s'y rendait pour les affaires d'État, présidant avec lui aux conseils aussi bien qu'aux fêtes, et affrontant sans scrupule l'opinion publique.

Souvent on voyait Henri IV et sa maîtresse caracoler ensemble à cheval sur les grandes routes, elle vêtue de vert ; lui vêtu de gris , elle se rendait publiquement, soit dans le palais du Louvre, soit dans les châteaux de la couronne pour y retrouver son amant ou bien c'était lui qui publique ment aussi allait la visite en grande pompe dans sa résidence de Monceaux, où il séjournait à loisir, et d'où il a daté plusieurs de ses ordonnances.

Il est certain pourtant qu'Henri IV n'était pas plus loyal envers Gabrielle d'Estrées qu'il ne l'avait été envers la comtesse de Gramont; qu'il jouait la comédie avec elle, comme il avait coutume de la jouer avec toutes ses maîtresses, et qu'il ne lui promettait de l'épouser qu'afin de la décider à être complètement à sa disposition et au service de ses plaisirs. S'il l'amenait avec lui partout où il allait, c'est qu'il y trouvait sa convenance et sa satisfaction ; s'il bravait le sentiment populaire, ce n'était pas par amour pour elle, mais par égoïsme pour lui; enfin, la trompant sans scrupule comme il en avait trompé tant d'autres, il n'attachait aucune valeur à la promesse de mariage qu'il lui avait faite, et ne songeait nullement à la réaliser. Il ne parut un moment vouloir la tenir que pour avoir l'air ensuite, vis-à-vis d'elle, de céder malgré lui à des raisons d'État en lui manquant de parole.

Cependant, c'est en vain que cette insatiable favorite menait d'être créée duchesse de Beaufort et dotée de 40,000 livres de rente. Ces faveurs ne pouvaient suffire à sa vanité et à sa cupidité. C'était une femme de tête ; son cœur était calme; il n'y avait dans son âme aucun souffle de passion; il pouvait donc y avoir dans son esprit une entière liberté de réflexion. Sa pensée, que l'amour n'absorbait pas, avait le loisir de songer aux côtés positifs de la vie, et, au milieu des plaisirs et des enivrements de son existence agitée, elle n'oubliait ni les intérêts de son ambition, ni les calculs de son orgueil.

Elle poursuivait donc avec persévérance son projet de devenir reine de France.

Tout à coup, la nouvelle de la prise d'Amiens par les Espagnols vint faire diversion aux préoccupations matrimoniales de Gabrielle d'Estrées. Henri IV entra subitement dans la chambre qu'elle occupait dans le palais du Louvre, tout botté, tout éperonné, lui disant : Ma maîtresse, il faut quitter nos délices pour monter à cheval et recommencer la guerre. Elle demanda à l'accompagner. Cette fois il refusa de l'emmener, et elle se mit à fondre en larmes, moins à raison de sa douleur que par la crainte de perdre par l'absence et l'éloignement quelque chose de son ascendant. Elle se retira dans sa résidence de Monceaux, où, installée dans une tourelle dont on voit encore les vestiges, elle attendait les messagers que le roi lui envoyait de l'armée.

A l'occasion de son départ pour la Picardie, Henri IV, qui était poëte, à ses heures, composa ce chant de guerre : Charmante Gabrielle, Percé de mille dards,

Quand la gloire m'appelle A la suite de Mars, Cruelle départie, Malheureux jours, Que ne suis-je sans vie Ou sans amour !

L'amour sans nulle peine M'a, par vos doux regards, Comme un grand capitaine, Mis sous ses étendards.

Cruelle départie.

Gabrielle d'Estrées répondit à son amant dans la même langue, et rima les strophes suivantes : Héros dont la présence Fait mes plus doux plaisirs, Que ta cruelle absence Me coûte de soupirs !

Que ne puis-je te suivre Dans les hasards, Ou bien cesser de vivre Lorsque tu pars !

Quoi ! toujours aux alarmes Tu veux livrer mon cœur, Le moindre bruit des armes Le glace de frayeur.

Il n'est point de remède A mon tourment, Si le guerrier ne cède Au tendre amant !

 

Mais les amours d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées touchaient à leur dernière heure ; ils devaient avoir un dénouement funèbre, et la mort devait les rompre.

La paix de Vervins, en terminant la campagne de Picardie, avait amené à la cour du Louvre, en 1598, le cardinal de Médicis, qui plus tard fut le pape Léon XI. On reprit alors la négociation précédemment entamée à la cour de Rome par Zametti, pour le divorce d'Henri de Bourbon et de Marguerite de Valois, et on la reprit en menant de front, avec cette première négociation, une seconde négociation pour le mariage de ce même Henri de Bourbon avec Marie de Médicis, qui devait en effet devenir un jour reine de France.

Pendant que cette double négociation était conduite avec le plus grand secret et la plus grande célérité, Henri IV, qui joignait l'astuce à la bravoure, et qui, du reste, aimait à sa manière, c'est-à-dire sensuellement Gabrielle d'Estrées, fit tout pour endormir sa maîtresse dans une aveugle confiance et une fausse sécurité. C'étaient chaque jour nouvelles caresses et nouveaux serments, nouvelles fêtes et nouveaux présents.

A ce moment-la, Gabrielle d'Estrées était enceinte, Avait-elle le pressentiment du malheur dont elle était menacée ? Peut-être. Malgré son état de grossesse, et quoique toute fatigue fût contraire à sa santé, elle voulait suivre Henri IV dans toutes ses excursions, à Compiègne, à Saint-Germain, à Fontainebleau.

De son côté, le roi qui se sentait coupable envers sa maîtresse, qu'à ce moment-là même il trompait indignement, le roi semblait redoubler de preuves de tendresse, comme pour la dédommager à l'avance du mal qu'il allait lui faire. Ainsi, d'après divers articles du traité de paix de Vervins, il fut décidé que leur fils César, créé duc de Vendôme, serait élevé à la pairie et qu'il serait fiancé à Françoise de Lorraine, ce qui eut lieu à Angers; que leur fils Alexandre hériterait, à la mort de sa mère, du duché de Beaufort; enfin, qu'une fille du nom d'Henriette, qu'ils avaient eue plus récemment, serait fiancée à Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, projet qui fut également réalisé.

 

En même temps, Henri IV écrivait à la mère de César, d'Alexandre et d'Henriette des lettres aussi affectueuses et aussi passionnées qu'aux premiers jours de leur liaison. Voici trois de ces lettres qui prouvent la duplicité du roi, car à l'heure même où il les écrivait, il s'occupait de son projet de mariage avec Marie de Médicis : « Mes chères amours, il faut dire vrai, nous nous aimons bien; certes, pour femme il n'en est pas de pareille à vous ; pour homme, nul ne m'égale à savoir bien aimer; ma passion est toute telle que lorsque je commençois à vous aimer, mon désir de vous revoir encore plus violent qu'alors; bref, je vous chéris, adore et honore merveilleusement. Mon Dieu, que cette absence se passe comme elle a commencé et bien avancé.

Dans dix jours, j'espère mettre fin à ce mien exil, préparez-vous, mon tout, de partir dimanche, et lundi estre à Compiègne, si vous y pensez estre à ce jour. Bon soir, mon cœur, mon tout, je vous baise un millier de fois partout.

« HENRI. »

« Mes belles amours, deux heures après l'arrivée de ce porteur, vous verrez un cavalier qui vous aime fort, que l'on appele roi de France et de Navarre, titre certainement bien honnereux, mais bien pénible ; celui de votre sujet est bien plus délicieux. Tous trois sont bons à quelques sauces qu'on veuille les mettre, et pas résolu de le céder à personne; mais c'est trop causer pour vous voir sitôt. Bon jour, mon tout, je baise vos beaux yeux un million de fois. Ce 22 septembre, de nos délicats déserts de Fontainebleau.

« HENRI. »

« Je vous écrit, mes chères amours, d'après votre peinture que j'adore, seulement parce qu'elle est faite par vous; non qu'elle vous ressemble, je ne peux en estre juge compétent, vous ayant peint en toute perfection en mon âme, dans mon cœur, dans mes yeux.

« HENRI. »

Faveurs royales, lettres de tendresse, caresses amoureuses, rien ne parvenait à rassurer Gabrielle d'Estrées vaguement inquiète, mystérieusement agitée d'un pressentiment funeste. Aussi elle consulta à ce sujet tous les devins et toutes les nécromanciennes de l'époque. Il paraît qu'il ne lui fut fait aucune prophétie conforme à ses désirs et que personne ne lui prédit la couronne royale. D'après quelques historiens, elle n'ignora pas complètement les démarches du cardinal de Médicis, car on affirme que faisant allusion tout à la fois à une princesse espagnole qui fut proposée à Henri IV et qu'il refusa définitivement et à la princesse italienne qui devait remplacer Marguerite de Valois, elle s'écria un jour : Je n'ai aucune crainte de cette noire, mais l'au- tre me mène jusque dans la peur.

La noire, c'était l'Espagnole ; l'autre, c'était l'Italienne.

Gabrielle d'Estrées ayant enfin interrogé le célèbre Pierre Victor Palma Cayet qui lisait dans l'avenir, l'illustre tireur d'horoscopes lui annonça que sa nouvelle grossesse lui porterait malheur. Cette prédiction allait promptement se réaliser.

Comme elle était dans le palais de Fontainebleau auprès d'Henri IV et qu'elle voulait communier, elle quitta la cour et vint à Paris se préparer à faire ses pâques. Elle descendit dans la demeure de Zametti, où elle se proposait de rester pour faire ses couches.

La maîtresse d'Henri entra dans cette demeure pleine d'illusions, car étant allée le jeudi saint, après avoir dîné avec les viandes les plus délicates et les plus friandes, entendre les ténèbres au petit Saint-Antoine et ayant trouvé là mademoiselle de Guise, elle montra à cette princesse deux lettres qu'elle avait reçues du roi le jour même, lettres passionnées dans lesquelles il parlait de son vif désir et de sa vive impatience de la voir reine.

Quelques heures après, dans la soirée, elle devait apprendre la vérité de la bouche de Zametti. Aussitôt elle fut prise de violentes convulsions, se fit transporter au cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, au domicile de sa parente, madame de Sourdis, et y expira le 10 avril 1599, à sept heures du matin.

On a parlé de poison. Qu'était-il besoin de poison?

La douleur ne suffit-elle pas à expliquer cette mort si prompte et si terrible ? Quel effet n'a pas dû produire sur une femme qui se croyait sûre de l'amour du roi la preuve de sa duplicité ?

 Le jour même où il lui écrit qu'elle sera bientôt sa femme, qu'elle sera bientôt reine, qu'il le veut, qu'il presse cet heureux moment de tout son pouvoir, elle apprend qu'il ment, qu'il ne pense pas un mot de ce qu'il dit et qu'il négocie son mariage avec une autre.

L'orgueil blessé, l'ambition déçue, le renversement subit de toutes ses espérances, la colère, l'indignation, ont pu tuer Gabrielle d'Estrées, surtout dans l'état de grossesse où elle se trouvait, sans qu'il ait été besoin de recourir au poison. Après tout, l'assassinat moral est aussi un crime. La femme qui meurt de désespoir par l'abandon de son amant meurt assassinée tout aussi bien que si elle avait reçu un coup de poignard.

Après la mort de Gabrielle d'Estrées on ouvrit son corps et on en retira son enfant ; ce n'était plus qu'un cadavre. L'effet des syncopes qu'elle avait éprouvées en expirant fut tel que sa bouche était tournée vers la nuque du col, ce qui la rendait si hideuse qu'on ne pouvait la regarder sans détourner aussitôt les yeux avec horreur.

On fit à la mère et à l'enfant de splendides funérailles ; les cercueils qui renfermaient leurs dépouilles furent placés sous un dais d'une grande magnificence dans l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois.

Toute la cour assista au service funèbre et, après la cérémonie religieuse, les deux corps furent conduits à l'abbaye de Maubuisson.

Toutes ces splendeurs extérieures ne préservèrent pas la mémoire de Gabrielle d'Estrées de la haine populaire.

 Les poëtes même qui l'avaient chantée vivante l'accablèrent morte. Voici quelques vers qui peuvent servir d'échantillon des poésies posthumes dont elle fut le sujet, et qui font allusion à ses six sœurs présentes à ses obsèques : J'ai vu passer sous ma fenêtre Les six péchés mortels vivants, Conduits par le bâtard d'un prêtre Qui tous allaient chantant Un requiescat in pace Pour le septième trépassé.