Rabelais et le pont de Mautrible à Saintes

La ville de Saintes, située sur la rive gauche de la Charente, était reliée, dès l'époque gallo-romaine, à la rive droite par un pont qui a souvent attiré l'attention des historiens et surtout des archéologues, parce qu'il portait un arc de triomphe (1).

 Le pont a été démoli et remplacé par un pont moderne, mais l'arc se voit encore, réédifié avec les anciens matériaux, un peu en amont, sur les bords mêmes du fleuve.

A l'extrémité du vieux pont, du côté de la ville, on éleva au moyen âge une tour à laquelle on donna le nom pittoresque de Mal s' i frote ou Mau s i frote (2), attesté dès le temps du comte Alfonse, frère de saint Louis (1244), et encore employé en 1321, sinon plus tard.

 Le pont reçut, lui aussi, probablement à une époque plus tardive, un nom particulier, et comme ce nom touche à l'histoire littéraire, j'en veux signaler ici la plus, ancienne mention et la forme originelle.

 D'après les documents utilisés jusqu'ici, ce nom apparaîtrait pour la première fois dans la prise de possession par Jehan Chandos des provinces que le traité de Brétigny avait cédées au roi d'Angleterre Edouard III.

On lit, en effet, dans le procès-verbal rédigé à cette occasion le passage suivant :

Le XVe jour d'octobre [1361]..., environ heure de none, ledit monsr le lieutenant arriva à ladite ville [de Saintes] devers le pont de Martible (3).

Voici un texte nouveau et un peu antérieur (6 septembre 1354), dans lequel le célèbre pont est mentionné sous la forme Mautrible :

A tous ceuls qui ces presentes letres verront, Guischart d'Angles (4), sire de Plain Martin (5), chevalier du roy nostre sire et son sen[esch]al en Xainctonge, salut.

Savoir faisons que la tasche que Perrot Chiquet maçon avoit pris, de refaire et appareillier la grant arche contenant] deux ars, d'emprès le pont de Mautrible de dessus le pont de Xainctes (6), pour le pris de cent livres tourn[ois], est faicte et acomplie bien et prouffitablement ; et fust tres grant domage si fait ne fust le dit ouvrage. Et ce je vous certiffie  par ces presentes letres seellees de mon seel. Donn(é) le VIe jour de septembre l'an mil ccc cinquante et quatre.

(Orig. parch., scellé sur simple queue, Bibl. nat., Clairambault , 136, page 2327, pièce 97; cf. Demay, Inv. des sceaux de la coll. Clairambault, n° 170, où le pont est appelé Mantrible.)

 

 

Du moment qu'il est établi par un document authentique que la forme la plus ancienne du nom attribué au pont de Saintes est bien Mautrible, on ne saurait douter que ce nom soit emprunté à la célèbre chanson de geste de Fierabras (5) dans laquelle le pont de Mautrible, inconnu ailleurs (6), joue un rôle considérable.

La variante Martrible, de l'acte de 1361, rappelle la forme Martiple, qu'emploie exclusivement la version provençale publiée par I. Bekker en 1829.

 

Au XVIe siècle, et depuis, le nom du pont (et de la tour) de Saintes se présente ordinairement sous les formes altérées Montrible, Monstrible, Montrouble, qui semblent nées du souci d'expliquer le nom énigmatique par Mons terribilis.

Rabelais fait certainement allusion au pont de Saintes, et non à celui du Fierabras, quand il dit plaisamment (Pantagruel, 32) : « Ce pendent je qui vous fais ces tant véritables contes, m'estois caché des-soubz une feuille de bardane, qui n'estoit moins large que l'arche du pont de Monstrible (7). »

Telle est la leçon courante, fondée sur l'édition de François Juste, publiée à Lyon en 1542 ; l'édition de Marnef donne Mantrible, ce qui est la forme qu'a prise, par suite d'une faute de lecture, le pont du Fierabras dans toutes les éditions du roman en prose tiré de l'ancienne chanson de geste et souvent imprimé à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe, forme simplifiée en Mantible dans les traditions espagnoles, d'où le titre d'un célèbre drame de Calderon, La puente de Mantible. »

A. Thomas.

 

 

 

 

(1). Voir Ch. Dangibeaud, Le vieux pont de Saintes dans Ree. de la Commission des arts et mon. hist, de la Charente-Inf . , t. XV (1899-1901), p. 295-336 et 341-405.

(2). Une des tours de l'enceinte de Rouen portait le même nom, que Chéruel imprime à tort Mal-si-Frote (Hist, de Rouen sous la domination anglaise au XVe siècle, I, 4). A Saintes, la tour a fini par prendre le nom même du pont.

(3). Procès-verbal de délivrance à Jean Chandos, etc., p. p. A. Bardonnet (Niort, sans date), p. 52.

(4). Angle, canton de St-Savin, arr. de Montmorillon.

(5). Pleumartin, ch.-l. de canton, arr. de Châtellerault.

(6). Je laisse aux archéologues le soin d'éclaircir ce passage : je ne comprends pas bien cette grande arche qui contient deux arcs, et la distinction entre «pont de Mautrible » et «pont de Xainctes » ; je me demande même si le scribe n'aurait pas dû écrire «tour » au lieu de «pont » dans le premier cas

(6) M. Paul Meyer me signale une mention du pont de Mautrible, souvenir manifeste de la chanson ou du roman de Fierbras, là où personne ne se serait avisé d'aller la chercher, à savoir dans le Mystère de Saint-Martin, texte écrit dans le dialecte des environs de Briançon, que M. l'abbé Guillaume a découvert en janvier 1909 et publié peu de temps après dans la Revue des langues romanes, LII. 423 et s. Dans ce mystère, dont la composition n'est guère antérieure aux premières années du XVIe siècle, il y a un démoniaque qui divague et qui dit entre autres choses (p. 486, v. 148. et s.):

Chalc m'ayne veirre d'Espagne,

Passavo al pont de Mantrible

De gens adusio ung plen quible

Per far guerro es Arabians.

Il est probable qu'une nouvelle inspection du manuscrit n'établirait pas qu'il faille lire Mautrible plutôt que Mantrible, l'éditeur remarquant lui-même (p. 425) que les lettres u, n et v sont identiques »; mais je crois qu'elle permettrait de rectifier la lecture du premier vers de la manière suivante, ou peu s'en faut :

Chartemayne venio d'Espagno.

 

(7)   Les oeuvres de maistre F. Rabelais, par Ch. Marty-Laveaux. t I, p. 375.

 Léon Gautier croit que Rabelais a en vue le pont du Fierabras (loc. cit. 386, n. a). Burgaud des Marets et Rathery sont du même sentiment, au fond, mais, par étourderie, ils confondent les héros épiques Fierabras et Ferragu. Dans sa Topographie rabelaisienne de la Saintonge  M. H. Patry fait justement figurer l'arche du pont de Montribe à Saintes  (Rev. Des ét. Rabel. 1906. p. 381) en revanche, dans sa thèse récente intitulée : L'Invention et la composition dans l'œuvre de Rabelais, M. Plattard accepte la manière de voir de Léon Gautier.

 

 

Rabelais et le pont de Mautrible à Saintes

 

 

Les patois de l'Ouest occupent une place prépondérante dans l'ensemble des sources dialectales de Rabelais.

C'est dans cette aire que figure son pays natal, la Touraine, dont le patois nous est malheureusement le moins connu du groupe. Le tourangeau est, en effet, jusqu'ici resté la terra incognita de la dialectologie française. Pour atténuer les inconvénients de cette lacune capitale, nous allons étudier les autres patois congénères et aborder en dernier lieu le tourangeau.

Mais il importe de relever tout d'abord quelques particularités orthoépiques communes à toute l'aire dialectale de l'Ouest ainsi que les termes communs à tous les représentants du groupe.

PRONONCIATION. — Charles Bovelle attribue en 1533 aux Tourangeaux et aux Angevins la prononciation de o ouvert comme ou : chouse, grous, cousté, foussé (tous dans Rabelais).

Chez Rabelais, cette prononciation est fort commune (comme dans tout l'Ouest et le Centre) : Bourne, bourd (bord), cloure et clous, coural, dours (1) (dos), noud (noeud), ous (os), ouser, etc.

On trouve déjà dans Palsgrave : rouseau, arrouser (que combat encore Vaugelas) et voulentiers ; Robert Estienne (1539) donne courvée.

En fait, chouse (qu'Henri Estienne attribue aux courtisans) se rencontre déjà au XVe siècle (2).

Tout aussi répandu est la finale ou pour eux : brenous, galous (galeux), ordous (ce dernier déjà dans Pathelin), etc. Rappelons procultous (à côté de proculteur), procurateur, procureur.

Des consonnes, mentionnons ganif (3), canif (avec son diminutif ganivet) commun en Saintonge, Anjou, Maine, Berry et dans le Midi de la France ; grampe (1), crampe, en Saintonge, Bas-Maine, etc.

 

(1)   Graphie rabelaisienne, par réaction étymologique du lat. dorsum. En Berry et ailleurs, on dit dous.

(2)   Voy. Brunot, Histoire de la langue, t. I, p. 251-254.

(3)   Chez Rabelais (I. II, ch. XII) :  « gannivetz de Luon ». même forme dans Brantôme (t.III, p.310) .Palsgrave, Rob. Estienne, Nicot et Oudin ne donnent que cannivet. Par contre, Ménage remarque :  « Il faut écrire et pronocer gannid ».

 

 

TERMES COMMUNS. — Plusieurs de ces mots de terroir se retrouvent à la fois en Anjou et en Poitou, en Saintonge et ailleurs.

Il est malaisé dans ce cas de préciser la source immédiate où Rabelais les a puisés. Nous avons cru devoir les traiter à part.

Un exemple curieux nous vient du mot timbre, grande auge de pierre, terme commun à l'Anjou, à la Saintonge, au Poitou, inconnu au Berry, où le situe pourtant Rabelais, suivant un procédé de transfert familier aux traditions populaires (2).

Voici ces vocables :

Accoubler, accoupler, fréquent chez Rabelais qui n'emploie qu'une seule fois la forme littéraire.

Cette forme est usuelle à la fois en Anjou, Saintonge, Poitou, Bas-Maine, Berry, à côté de couble (3), couple (coublement et coubler dans Rabelais, ce dernier fréquent). L'un et l'autre ne sont pas moins usuels dans le Midi, d'où leur présence dans Brantôme (4) et Montaigne.

Aie, aile, cité chez Rabelais exclusivement dans une expression proverbiale (1. IV, ch. LU). Forme usuelle en Saintonge, Poitou et Berry, en Languedoc et Provence.

Bigearre, bigarré. Une seule fois chez Rabelais comme épithète donnée au « fol ». Le mot est commun à la Saintonge, au Poitou, au Berry, à la Gascogne,

Boussin, morceau de pain (deux fois dans Rabelais), mot commun au Poitou, à la Saintonge et à l'Anjou (« bouchée et gros morceau de pain »), à la Gascogne et au Languedoc.

Bousine (fréquent chez Rabelais), désigne, dans l'Anjou et le Poitou, le hautbois fait avec un morceau de buis (anc. fr. buisine) et, dans le Bas-Maine, le biniou.

Boyer, bouvier (une seule fois dans Rabelais), se dit à la fois en Anjou et en Saintonge, en Poitou et dans le Berry.

 

 (1) Palsgrave et Rob. Estienne ne connaissent que crampe ; mais Ambroise Paré écrit t la goûte grampe » (dans OEuvres, t. III, p. 255).

(2) Voy. ci-dessus, t. I, p. 252.

(3) Ronsard rime double avec couple.

(4) Brantôme se sert de couble et coubler (t. II, p. 24, et t, IV, p. 94), à côté d'accoubler : « Le maistre des cérémonies accoubla tous deux » (t. IV, p. 23).

 

Bur, brun, noirâtre, sombre (étoffe, chien, temps) en Poitou, Saintonge et Berry. Rabelais applique le mot au diable ou aux moines et à la toge de Panurge.  

Chaumeny, moisi (appliqué au pain, chez Rabelais). Le mot est donné comme angevin par Ménage et comme gascon par Cotgrave; mais il est tout aussi usuel en Saintonge, en Poitou et en Limousin.

 La variante rabelaisienne chaumoisi (Limousin, chamousi) représente un croisement de chaumois, couvert de chaume, et moisir.

(Rue du Grand Carroi Chinon)

Carroy, quarroy, carrefour(« le grand quarroy », 1.1, ch. xxv), Mot désigné comme tourangeau par Ménage (1). Il est tout aussi connu en Anjou et en Poitou (2), comme en Vendômois (d'où l'a tiré Ronsard).

Challer, écaler les noix (1.1, ch. xxv). Mot répandu en Anjou, Poitou, Bas-Maine, Berry.

Combreselle, culbute la tête, en avant (1. II, ch. XXII), dans l'expression faire la combreselle, pris au sens libre comme plusieurs autres termes de même genre, Ménage désigne le mot comme angevin.

Le terme est également connu dans le Berry, où faire la combreselle signifie se baisser en avant, tendre le dos pour y faire monter quelqu'un et faire la courte échelle. La forme primitive s'est conservée dans le Blésois, où faire la cabreselle, c'est faire la cabriole.

Deniger, dénicher. Fréquent chez Rabelais. Forme commune à l'Anjou et à la Saintonge, au Bas-Maine et au Berry.

Dumet, duvet. Très fréquent. Forme familière à l'Anjou (3) et à la Saintonge, au Poitou et au Bas-Maine, ainsi qu'à la Normandie.

Landore, paresseux (deux fois dans Rabelais). Cotgrave le désigne comme « Normand », Il est connu en Poitou, Berry, Champagne, Languedoc.

Picote, variole (1. IV, ch. LU). Ménage le donne comme poitevin, Il est également connu dans l'Anjou et le Berry, comme dans le Midi de la France.

Seille, seau, et son diminutif seilleau (ce dernier fréquent), en Anjou, Poitou et en Dauphiné. Robert Estienne donne (1539): « Un seau ou seille à porter eau ».

 

(1) « Carroy. Mot de Touraine, qui signifie carrefour ».

(2) Lalanne cite ce document vendéen de 1367: « Du quayroy de l'estang ».

(3) Ménage, v° duvet : « Les Angevins, les Poitevins et les Normands disent dumet. Il faut dire duvet: c'est ainsi qu'on parle à Paris »,

 

Subler, siffler (et sublet, sifflement), une fois employé par Rabelais. Commun à l'Anjou, au Poitou, au Berry et à la Provence.

Trompe, toupie (deux fois chez Rabelais). Mot donné par Le Duchat comme tourangeau. 11 est également connu en Anjou et dans le Berry. Robert Estienne le donne (1539): « Trompe ou saboti de quoy se jouent les enfans ».

Après ce dénombrement des vocables communs aux patois de l'Ouest, passons aux mots de terroir particuliers à chacun des représentants de cette aire dialectale.

 

1. — Poitou.

De tous les pays de France, le Poitou est celui que Rabelais a connu de plus près.

Pendant ses années de moinage, chez les Cordeliers de Fontenay -le-Comte, puis, pendant son service auprès de l'évéque de Maillezais, prieur de Ligugé, où il resta une quinzaine d'années, il a eu le loisir de parcourir le Haut et Bas-Poitou dans tous les sens.

De là cette grande familiarité avec la géographie locale, villes et villages, bourgs et hameaux, abbayes et châteaux ; ces allusions aux chapons de Loudunois, aux ânes et moulins du Mirabalais, à Lusignan et à Maillezais, avec leurs légendes et leurs souvenirs du passé, au port des Sables-d'Olonne « en Thalmondoys ».

Grâce à ces détails, on a pu de nos jours reconstituer la topographie du Poitou à l'époque de la Renaissance (1).

Mais Rabelais ne s'est pas borné à parcourir la région en voyageur indifférent. Il a prêté une oreille attentive au parler poitevin, aux traditions et coutumes locales.

Il n'a pas oublié les « beaux et joyeulx noëlz en langaige poitevin » (1. IV; Prol.), non plus que « les chansons de Poictou » (1. V, ch. xXXXIII).

 Il sait les noms des oiseaux de la Vendée et des poissons qu'on débitait au marché de Niort. Il les mentionne au banquet donné par Grandgousier (1. I, XXXVII) et dans son catalogue ichtyologique.

Il possède en un mot une connaissance intégrale du Poitou, Vienne, Vendée, Deux-Sèvres, et de leurs patois, dont il a tiré nombre de formes et d'expressions locales, de mots de terroir.

(1) Henri Clouzot, « Topographie rabelaisienne. Poitou » (dans Rev. Et. Rab.,t. II, 1904).

 

Mais avant d'en faire le relevé, disons quelques mots des sources dont on dispose aujourd'hui pour l'étude de ce parler provincial.

Le Poitou avait fourni au XVIe siècle plusieurs écrivains: le poète rhétoriqueur Jean Bouchet (1475-1550), Jacques du Fouilloux, célèbre par sa Vénerie (1561), et surtout le juge des marchands Guillaume Bouchet, auteur des Serées (1584). C'est à la même époque que remontent également la Gent Poitevinerie, recueil de pièces satiriques en vers de Boiceau de la Borderie (1), ainsi que les divers recueils de Noëls poitevins (2).

Dans la seconde moitié du XIXe siècle paraissent les glossaires patois du Poitou et des pays environnants. Leur mérite est inégal, mais ils sont également utiles et se complètent les uns par les autres.

Le plus précieux est le Glossaire du patois poitevin de l'Abbé Lalanne (1868), paru presque en même temps que le Glossaire du Poitou de L. Favre. Ils furent suivis par l’Essai sur le patois poitevin de Chef-Boutonne (Deux-Sèvres), 1869, de Beauchet-Filleau.

Poey d'Avant avait fait paraître son « Influence du langage poitevin sur le style de Rabelais », dans le Bulletin du Bibliophile de 1855. C'est un recueil d'environ 200 mots tirés de Rabelais, entremêlés de vocables étrangers au patois poitevin, d'archaïsmes, de mots de la langue générale, etc.

Passons maintenant à l'étude de ces formes et vocables de terroir.

PRONONCIATION. — Rabelais fait mention non seulement du chiquanous, mais de son féminin chiquanourre (1. IV, ch. XVI : « deux vieilles chiquanourres du lieu »), d'où il a tiré l'adjectif chiquanourroys (appliqué au peuple ou au pays des chicaneurs).

Ce sont là des formes poitevines (cf. filou, fîleur, et filoure, fileuse). On lit chicanour, pour «chicaneur», dans la Gent Poitvinerie.

 

(1) La première édition remonte à 1580. La réimpression de 1680 porte ce titre La Gente Poitevinerie :

Tôt de novea rencontri...

Lisez ou bain y ve prie,

Pre vous railly de soterie

De beaucoup de chicanours

Qui fasent de méchants tours.

L. Favre en a donné une nouvelle réimpression dans sa Revue historique de l'ancienne langue française, t. I-II, 1877-1888.

(2) Le plus récent est celui d'H. Lemaître et H. Clouzot, Trente Noëls poitevins, Paris, 1908.

 

 

La forme agueille, très fréquente chez Rabelais (à côté d'aguille, aiguille) et celle de son diminutif agueillette sont également poitevines.

VOCABLES. — Le Poitou a fourni à Rabelais la plus forte contribution de ses mots de terroir.

Dès le début de son roman, dans Gargantua, il cumule les termes de cette région et pour ne pas trop effaroucher le lecteur, il les accompagne d'éclaircissements.

C'est ainsi qu'il raconte la manière dont Gargamelle enfanta Gargantua (ch. IV) : « Le fondement luy escappoit une apresdinée le iij jour de febvrier, par trop avoir mangé de gaudebillaux. Gaudebillaux: sont grasses tripes de coiraux. Coiraux : sont beufz engressez à la crèche et prez guimaulx. Près guimaulx: sont qui portent herbe deux fois l'an ».

Aucun de ces mots de terroir n'a franchi son oeuvre. Séduit par leur aspect pittoresque, il essaye de les rendre accessibles à ses lecteurs. Le dernier, guimaux, ne figure que dans ce passage, mais il revient à la charge, sans plus de succès d'ailleurs, pour gaudebillaux et coiraux (voy. ci-dessous).

Voici maintenant le relevé de ces mots poitevins :

Acimenter, assaisonner, proprement cimenter, deux fois employé avec le sens culinaire, qu'on lit dans la Vénerie de du Fouilloux (ch. XLIV) : « La saulce en une cscuelle bien assimentée. »

Acroué, accroupi, en parlant d'un oiseau, deux fois avec ce sens au Ve livre. C'est le vendéen s’acrouer, s'accroupir, en parlant de la poule qui se baisse pour couvrir ses poussins.

Aigué, mêlé d'eau (1.1, ch. XXIV : « vin aisgué »), du poitevin aiguer, mettre ou répandre de l'eau (d’aigue, eau).

Appigret, jus, suc, assaisonnement (l. V, ch. XVI), même sens en Poitou (« On dit aussi appic vert », Lalanne). Dans le Bas-Maine, le terme est pris au figuré avec le sens de « santé », en désignant une personne difficile à nourrir, d'une santé délabrée (« Ce mot est toujours précédé de l'adjectif mouaze, mauvaise », Dottin).

Becgueter, chevroter, bégayer (1. III, ch. XXXVI) : «... luy dist becguetant et soy grattant l'aureille».

En poitevin, beguetter signifie mettre bas, en parlant des chèvres (de beguette, petite chèvre).

Bille vezée, billevesée (1,I, Prol.) : « ... ces belles billes vezées ». C'est un composé des mots poitevins (I) beille, boyau, et vezé, enflé (Veuze comme une cornemuse).

La bille vesée désigne primitivement le boyau dégraissé et soufflé, d'où le sens figuré de chose vide ou creuse (2) que le mot a chez Rabelais et dans la langue moderne.

Ce billevesée, primitivement terme de boucherie, représente donc une métaphore qui rappelle, par la notion intermédiaire de « creux » ou « vide », les images analogues de vessie ou de lanterne.

Biscarié (l. III, ch. XXVIII), ainsi expliqué par la Briefve Déclaration : « Dyscrasié, mal tempéré, de mauvaise complexion. Communément on dict biscarié en languaige corrompu ».

C'est là le sens du mot en Poitou : « biscarié (3), maladif, infirme » (Lalanne); « avarié, gâté, endommagé » (Favre). Dans le Bas-Maine, viscarieux signifie « capricieux » (en parlant d'un animal) et. « variable » (en parlant du temps). Dans le Midi, biscaire signifie quinteux, chagrin, colérique (de bisco, mauvaise humeur).

Biscoter, sautiller (en Poitou), fréquent chez Rabelais au sens libre, sens encore usuel en Normandie, dans la Vallée d'Yères.

Chalupper, trier les noix, sens vendéen, que Rabelais applique vaguement au tonneau de Diogène (1. III, Prol.).

Chenin, appliqué à une variété de raisins (1. I, ch. xxv) qui plait aux chiens.

Coireaux, boeuf à l'engrais, boeuf engraissé pour la boucherie (voy. le texte cité ci-dessus) et au figuré « piteux » (1. III, ch. xxvi : « c... coyrault »).

 Ce mot poitevin, avec l'acception spéciale de boucherie, est connu aussi en Saintonge, en Berry et en Anjou (où le terme signifie en outre, comme chez Rabelais, « penaud, confus »). Le mot dérive du terme de boucher coire, morceau pris dans la cuisse du boeuf et du veau.

Cormé, boisson faite de cormes (1. II, ch. xxxi). Mot donné comme poitevin par Le Duchat.

 

 (1) Le Dict. général renvoie à un anc. fr. billeveze, cornemuse (chez du Fail). C'est là une leçon fautive pour belle veze. Cf. Rev, Et, Rab., t. VII, p. 473-474.

(2) Cf. Bas.Maine, veze, cornemuse et chose de peu de valeur (Dottin).

(3) On lit biscasiê dans les Baliverneries (1580) de du Fail, ch. iv: « Vous estes aussi mélancolie, aussi biscasié,,.». C'est une variante parisienne ou provinciale.

 

Feriau, férié (I. IV, ch. XXII) : «... car le jour est feriau », refrain d'un noël poitevin, entonné par Frère Jean à la fin de la Tempête.

Foupi, chiffonné (1. I, ch. XXVI : « bonnetz foupiz »). Forme commune au Poitou et au Berry, à l'Anjou et au Bas-Maine.

Fournéer, enfourner, mettre au four (fréquent chez Rabelais). Mot poitevin.

Gaudebillaux, tripes (voy. le texte ci-dessus), de godebeillas, gras double (Lalanne), boyaux de veau que les bouchers vendent aux pauvres gens (Favre).

A Chinon et dans les campagnes environnantes, gaudebillaux est le nom des tripes à la mode de Caen (voy. Littré, Suppl.). Le mot revient dans les Propos des bien yvres : « Voycy trippes de jeu et guodebillaux d'envy... ». C'est un composé du provincial gode, vieille vache engraissée pour la boucherie (avec ce sens dans Coquillart) et du poitevin beillas, boyau, signifiant littéralement boyaux de vache engraissée.

Guimaux, transcription rabelaisienne du bas poitevin gaimaux (Cotgrave désigne cette forme par « Lodunois »), reflet de l'ancien français pré gaaigneau, pré à regain, pré qui se fauchait deux fois par an. Godefroy cite un pré gaigneau et des prez gaynaults, textes tirés du Coustumier du Poitou de l'édition de 1499. Toutes ces variantes remontent à l'ancien français gaaigner, labourer, cultiver la terre.

Hugrement, vivement (1. II, ch. XII), expression qu'on rencontre dans un noël poitevin :

Hurelu, Nouguet et Clabot

Se sont hugrement esvoillez...

à côté de :

Un poisant moult hugre... (1)

c'est-à-dire très alerte.

Jadeau, jatte (se lit trois fois dans Rabelais), spécialement, aujourd'hui, jatte en paille dans laquelle on place la pâte pour la diviser en pains et la porter au four (Beauchet-Filleau). Le sens général se rencontre déjà dans un document vendéen de 1484 : «... jedeaulx de bois grans et petis » (Lalanne).

Mangeoire, crèche (1. V, ch. XI), sens du vendéen manjouère (Lalanne).

Mouée, troupe d'oiseaux (l. V, ch. IV). Dans la Vendée, mouée signifie grand nombre, foule (Lalanne).

 

(1) Lemaître et Clouzot, Trente Noëls poitevins, p. 6a et 70. Cf. Rev. Et, Rab., t. VII, p. 448.

 

Nau, noël (l. IV, ch. XXII) : « Nau, nau, nau ! », refrain du noël poitevin que les voyageurs entonnent après la Tempête (Poit. Nau, Noël).

Oince, phalange (1. IV, ch. XV), répondant au poitevin oince, once ; de même en Anjou et en Saintonge, jointure des doigts et ongle. En Vendômois, nouince, articulation des doigts qui présente l'apparence d'un noeud, endroit où les os se nouent.

Osanniere, épithète qui accompagne la « croix » (1. IV, ch. XIII), expression ainsi expliquée par la Briefve Déclaration : « Croix Osanniere. En Poictevin, est la croix ailleurs dicte Boysseliere : près laquelle au dimanche des Rameaux l'on chante : Osanna filio David, etc. ».

L'expression est encore vivace en Vendée : « Osanniere (croix), croix de buis (î) béni que l'on porte à la procession du dimanche des Rameaux, et que l'on attache à la croix du cimetière » (Lalanne).

Pibole, espèce de flûte à bec et à trois trous (l. IV, ch. XXXVI) : «... au son des vezes et piboles... ». C'est là le sens du poitevin pibole (Lalanne), dont le dérivé piboleux, joueur de pibole, se lit dans Guillaume Bouchet (t. H, p. 212) : « ... les piboleux et vezeurs... ».

Poysard, tige de pois (1. I, ch. XXXVIII), mot désigné comme poitevin par Ménage.

Quecas, noix (I. I, ch. XXV), surtout dépouillée de son brou, sens du mot en Poitou.

Rebindaine, à jambes rebindaines, les jambes en l'air (1. H, ch. XXIX), terme désigné par Ménage comme poitevin.

Rimer, brûler légèrement, se dit (dans les Deux-Sèvres) des mets qui, pendant la cuisson, prennent à la poêle ou à la casserole. Rabelais joue sur ce sens et celui de « rimer » (ou rithmer, comme il écrit) : « As tu pris au pot, veu que tu rimes desja ? ».

Sallebrenaux, fashionable, dandy, par antiphrase (1. V, ch. XVII). Un apothicaire du Poitou, Jean Drouhet, en parlant des gens de Saint-Maixent, les appelle « les Salebrenaux de noutre sen Moixant (2) ».

(1) Voy., à ce sujet, un article d'Ant. Thomas, Romania, t. XXXVIII, p. 556 : Osanne, nom du buis dans l'Ouest, le buis ayant joué un rôle liturgique dans la commémoration du dimanche des Rameaux.

(2) OEuvres de Jean Drouhet, apothicaire à Saint-Maixent, éd. Richard, Poitiers, 1872. Enchainer ! Au XVIe siècle, Vigenère en est servi dans son Tableau de Philostrate (p. 1271, éd. 1611): « Quelque gros maschefouyn de bourgeois vivant de ses rentes lequel n'a plus d'autre exercice que le pot et le verre, et à se donner du bon temps avec je ne sçay quel sallebrenaut, son voisin, qui le courtise et luy raccompte des nouvelles » (cité par Delboulle, Romania, t. XXXII, p. 447).

Le mot est un composé synonymique (de sale et brenaut), analogue au synonyme rabelaisien chiabrenas, simagrée, dérivé verbal de chiabrenasser (chiasser et brenasser) ou chiabrener, faire des simagrées, ce dernier fréquent chez notre auteur. Cf. Tahureau, Dialogues, p. 107, passage déjà cité.

 

Traine, poutre (1. I, ch. XII). Le mot désigne en Vendée la principale poutre d'un appartement à laquelle se rattachent les chevrons. Lalanne cite ce document vendéen de 1466 : « Aux cherpentiers pour lever les traisnes du second estage ».

Vese, cornemuse. Terme fréquent chez Rabelais, familier au Poitou et à l'Anjou (on le lit chez Charles de Bourdigné).

Vreniller, tourner d'un côté et d'autre (1. IV, ch. X : « tant chiasser et vreniller »), sens du verbe poitevin (Favre).

Voilà la série des vocables qu'on peut considérer comme appartenant en propre à la Vienne (1), à la Vendée, aux Deux-Sèvres.

C'est là que Rabelais les a entendus pendant ses années de moinage et s'en est souvenu plus tard en rédigeant les joyeuses chroniques de Gargantua et de Pantagruel. Peu de ces mots de terroir ont d'ailleurs surnagé dans le naufrage du vocabulaire dialectal du XVIe siècle pour prendre racine dans la langue.

 

II. — Anjou.

Une tradition qui n'est appuyée sur aucun document veut que Rabelais ait passé une partie de ses années de moinage au couvent des cordeliers de la Baumette près d'Angers (1510).

En tout cas, il fait mention dans Gargantua de cette localité (ch. XII), comme, dans Pantagruel, des « pesliers de Saumur en Anjou » (ch. IV), des « vins blancs d'Anjou « (ch. XII), etc.

 

 (1) Un glossaire rabelaisien du XVIIe siècle, l’Alphabet de l'Auteur François (inséré dans l'édition Variorum), renferme également quelques mots de terroir. Voy. les mots chaple, phlegmon inflammatoire, et lignou, le fil ou filet des petits enfants. C'est à coup, sûr l'oeuvre d'un Poitevin. Suivant une conjecture d'H. Clouzot, l'auteur serait un descendant de Barthélémy Perreau, doyen de la Faculté de médecine de Poitiers, en 1511, Voy. Rev, Et. Rab;, t. IV, p. 59. et suiv.

 

On peut supposer que Rabelais fît le même tour de France que Pantagruel, et visita les mêmes universités de France (1. II, ch. V).

Arrivé à Angers, notre géant « se trouvoit fort bien et y eust demeuré quelque espace n'eust esté que la peste les en chassa ».

Ailleurs (l. IV, ch. XIII), parmi les villes où l'on représente des Passions, figure «la diablerie de Angiers». Et finalement, dans le Prologue du Quart livre, il est encore question « d'Angiers?, ville de France, limitrophe de Bretaigne, où demeuroit alors un vieil oncle, Seigneur de Sainct Georges, nommé Frapin ».

Si cette province est géographiquement moins représentée dans le roman que le Poitou, Rabelais ne lui en doit pas moins une portion importante de son vocabulaire dialectal.

Les termes angevins rivalisent en nombre et en importance avec ceux du Poitou : les deux réunis constituent la majeure partie des mots de terroir de l'Ouest.

 Le récent Glossaire des patois de l’Anjou (1908) de Verrier et Onillon fournit les données les plus copieuses et les plus sûres concernant les vocables que Rabelais a tirés de ce parler provincial (1).

 

PRONONCIATION. — Relevons tout d'abord comme particularité orthoépique : Aveigle, aveugle, à côté de veigler, veiller. Jacques Peletier remarque en 1549: « Ceus des marches (2) d'Anjou et Poitou disent aveulhe pour aveugle ». L'édition princeps de Gargantua et les deux suivantes donnent vieigle, leçon à laquelle la réimpression de 1542 substitue vieille.

VOCABLES. — Voici les mots dé terroir qu'on peut considérer comme angevins:

Auripeaux, oreillons (1. I, ch. XXXIX) : « En nostre abbaye nous ne estudions jamais de peur des auripeaux ». Passage unique. Le mot signifie proprement peau aux oreilles : cette affection, arrivée à son terme, laisse la peau desséchée en se détachant là où le mal avait son siège. Le mot est angevin (3).

Avanger, avancer, aller vite en besogne. Forme angevine fréquente chez Rabelais (qui en use trois fois en rapport avec avancer, dans un passage unique).

 

 (1) Cette importante publication rend à peu près superflu le Glossaire étymologique du patois angevin (1883),de C. Ménière.

(2) C'est-à-dire des frontières.

(3) Ménage : « Auripeaux, Mot d'Anjou qui signifie ce mal d'oreilles qu'on appelle Grillons à Paris ».

 

Averlan. Le terme a chez Rabelais une acception plus ou moins méprisante. En voici les nuances :

1° Compagnon de débauche (l. I, ch. III): «... mes bons avérlans ».

2° Terme d'injure, ribaut (1. I, ch. XXV) : « les oultragerent grandement, les appellans... chienlictz, averlans... ».

 3° Homme grossier, lourdaud (l. IV, ch. IX) : « ... je veis un averlant qui, saluant son alliée, l'appela mon matraz ; elle l'appelloit mon loudier : de faict il avoit quelques traictz de loudier lourdault ».

 On retrouve ces diverses acceptions du mot chez les autres écrivains du XVIe siècle : Des Périers, Brantôme, Béroalde de Verville. C'est l'angevin averlan, individu, croquant, quidam de mauvaise mine, suspect (« le mot a vielli », Verrier et Onillon).

En Normandie, averlan désigne un homme grossier, un rustre (Moisy) (1).

Baffouer, attacher avec une corde, deux fois dans Gargantua, dont voici le deuxième passage (1.1, ch. XLIII): « Lesquels pelerins, liés et baffouez, emmenèrent... ». C'est un terme technique angevin (2) : « Baffouer, rattacher au moyen d'une corde (le baquet de vendange ou un cheval »). Le mot remonte à baffe (3) ou bauffe, corde tressée, grosse corde de pêcheurs.

Ce mot de métier n'a aucun rapport, chronologique ou sémantique, avec bafouer, maltraiter en paroles, qu'ignore encore Rabelais et qu'on lit tout d'abord dans Montaigne.

Bechevel, jeu de Gargantua, appelé à teste bechevel, à tête bêche. En Anjou, on dit bechevel et bechevet.

Boyre, mare boueuse, la grande boyre, le grand fleuve ou la mer (l. I, ch. XXXVIII), sens encore vivace en Anjou et en Berry.

Brandif, tout vif, impétueux (chez Rabelais, épithète du c... et des moulins à vent), forme angevine et berrichonne, reflet provincial de l'anc. fr. braidif, impétueux (du cheval), de braidir, hennir.

Breusse, tasse à boire (fréquent chez Rabelais), donné comme angevin par Le Duchat. C'est l'ancien français broisse, vase à goulot.

 

 (1) Nous ignorons et le sens primordial du mot (son acception défavorable étant certainement secondaire) et la région à laquelle il appartient en propre. Voy. Rev, Et. Rab., t. VII, p. 453 à 456.

(2) Ibidem, p. 236 à 239.

(3) Cf. un document de 1454 : « Deux aultres compaignons avec lui qui portoient chacun une baffe de jonc pour pescher ». — Godefroy explique à toit le mot par « faisceau, fagot, paquet ».

 

Charnier, saloir, pot en terre cuite servant à conserver du porc salé. Fréquent chez Rabelais avec ce sens angevin et manceau.

Cobbir, meurtrir (l. III, ch XIX) : « Elle luy cobbit toute la teste ». Mot angevin.

Copieux, railleur (1.1, ch. XXV). Mot de l'Anjou où il fut appliqué spécialement aux Copieux de la Flesche, lesquels (nous dit Des Périers, nouv. XXIII et XXVI) « on dit avoir esté si grands gaudisseurs que jamais homme n'y passoit qui n'eust son lardon (1) ».

Coquassier, marchand d'oeufs et de volaille (1. III, ch.XXX), sens angevin (et poitevin) du mot.

Cousson, gousset (1. I, ch. VIII). Mot angevin et manceau.

Cruon, cruchon (l. III, ch. VIII) : « ... le pot au vin, c'est le cruon ». Mot angevin que du Fail a également cité dans la IVe de ses Baliverneries : «... un pot à eau, une buie ou un cruon...».

C'est manifestement un souvenir de Rabelais. En Vendée, on prononce cryon ; en Poitou, crujon, et, en Saintonge, cruion, désignant un pot à bec pour l'huile (avec cette dernière forme et acception chez d'Aubigné).

Davanteau, tablier (deux fois dans Rabelais). Forme angevine, répondant au poitevin devanteau et au berrichon devantier, ce dernier encore dans Thierry (1572) et dans les premières éditions du Dictionnaire de l'Académie (1694-1790).

Empeigé, pris au piège, embarrassé (deux fois dans Rabelais, en parlant d'une souris). Mot angevin et berrichon.

Engourdely, engourdi par le froid (1. III, ch. xxvni). Mot angevin et manceau.

Entommer, entamer (fréquent), forme angevine. En Saintonge, on dit entoumer, qui figure une seule fois chez Rabelais (1. IV, ch. LV), sous la forme fautive entonmées (= entoumées).

Frarie, fête patronale, kermesse (1. IV, ch. XXX). Mot angevin.

Guambayer, s'étendre les jambes (1. I, ch. XXI), terme angevin. Dans le Maine, gambiller a ce même sens.

Glyphouoire, clifoire, seringue (1. IV, ch. XXX), forme angevine et berrichonne.

 

 (1) Voy. Rev. du XVIe siècle, t. III, p. 34-35.

 

Graisler, griller, [des châtaignes sur la flamme,] dans une poêle dont le fond est percé de trous (1. I, ch. XXVIII) : « Le vieux bonhomme Grandgousier... à un beau clair et grand feu et attendant graisler des chastaines... ». Ce sens est spécial à l'Anjou. La forme graller, avec son sens général de « griller », est aussi connue en Poitou, en Saintonge et en Vendômois.

Halleboter, allebouter, grapiller (première forme fréquente), de l'angevin hallebotter (et hallebotte, grappe de raisin chétive).

Herbault, chien basset, vocable dés igné comme angevin par Le Duchat (I). D'autres pensent qu'il a été ainsi nommé d'après un canton de l'arrondissement de Blois : « Les chiens d'Herbault qui aboient de loin », locution vendômoise qui s'applique aux personnes qui font les braves le danger passé » (Verrier et Onillon). Toujours est-il que Rabelais, dans un passage connu (2), joue sur ce nom patois du chien basset et sur celui de Gabriel de Puits-Herbault, son ennemi acharné.

Hostiaire, hostiere, hospice (1. I, ch. 1 : « gueux de l’hostiaire »). En Anjou, hostiere, hôpital, maison de refuge.

Maminotier, fabricant ou vendeur de maminots, probablement images de la Vierge (Pant. Progn.,ch. V): «Dominotiers (3), maminotiers (4), patrenostriers... ». En Anjou, maminot est un mot enfantin (auj. vieilli) pour « petite mère ».

Mestif, métis (1. V, ch. V), mot donné comme angevin (5) par Ménage.

Pendilloche, loque, chiffon (sens du mot en Anjou et en Berry) ; chez Rabelais, au sens libre (1. I, ch. XI), comme son correspondant archaïque pendeloche dans les Fabliaux.

Peton, pied d'enfant et terme de caresse (avec ce dernier sens dans Rabelais, 1. II, ch. III), l'une et l'autre acceptions usuelles en Anjou.

Possouer, au sens libre (1. I, ch. XI), proprement, en Anjou, tige de bois qui sert à pousser les balles d'un canon de sureau.

 

(1) Dans le Dictionnaire de Ménage, qui cite aussi cette comparaison proverbiale usuelle en Anjou : « Lorsque quelqu'un s'est rué sur un autre, on y dits : s'est jette dessus comme herbaut sur pauvres gens, parce que ces animaux se ruent ordinairement sur les gueux qui vont aux portes des gentilshommes ».

(2) Cf. 1. IV, ch. LII: « Frère Jean hannissoit du bout du nez, comme prest à roussiner, où baudouiner pour le moins, et monte dessus comme Herbault sus paouvres gens ».

(3) Graveurs sur bois, tailleurs d'histoires et de figures (voy. Nicot).

(4) Le Duchat et Philibert Le Roux expliquent erronément maminotier par « homme qui marmotte des prières ».

(5) Ménage: « Nous prononçons met if en Anjou, et plusieurs Parisiens prononcent ce mot de la sorte ».

 

Poy, peu (fréquent), de l'angevin poi, même sens.

Raballe, grand râteau à foin (1. I, ch. XII), sens du mot en Anjou. En Poitou, on désigne ainsi une femme de mauvaise vie.

Tortre, tordre (1. II, ch. XXXIX)  « tortoit (1) la gueule ». Forme angevine.

Transon, tronçon, morceau, fréquent chez Rabelais au propre et au figuré. Mot angevin.

Vistempenard, plumeau monté sur un long bâton. Fréquent chez Rabelais. En Anjou, le mot désigne (suivant Le Duchat) des torchons liés avec du fil au bout d'un bâton.

Tribard, gourdin (fréquent). En Anjou, tribard est le nom du gros morceau de bois (2) que l'on suspend par une corde au cou des vaches méchantes.

Vrillonner, enrouler, entortiller en hélice (l.IV, ch. XXIII) : « Baillez que je vrillonne ceste chorde ». Ce sens est celui de l'angevin vrillonner.

Les termes angevins que nous venons de citer forment la contrepartie de la liste des mots poitevins. Les uns et les autres remontent à la jeunesse de notre auteur et constituent le premier fond de sa provision dialectale.

 

III. — Maine.

Ce pays, voisin de l'Anjou et de la Touraine, est peu différencié dans le vocabulaire rabelaisien. Plusieurs des termes déjà mentionnés se retrouvent également dans son terroir (2).

Le patois du Maine a également sa place dans les Joyeuses Nouvelles de Des Périers.

 

(1) L'édition de 1542 lui substitue : tordoit,

(2) C'est probablement le même terme provincial que « beaulx tribards aux ailz » (1. II, ch. XXXI), morceaux de cochon rôtis à l'ail, pendant de haste, broche à rôtjr et viande rôtie (d'où hastille et hastereau), En Berry, on prononce triballe, morceau de cochon rôti.

(3) Voy. l'excellent Glossaire du Bas-Maine (1899) de C. Dottin,

 

IV. — Saintonge

Les provinces du Sud-Ouest, Angoumois, Aunis et Saintonge, fournissent quelques citations géographiques à Rabelais et on a pu, grâce à ces quelques détails en établir la topographie (1).

Il est souvent question dans le roman de Saintes, de Brouage, de la Rochelle, importante rade sur l'Océan.

Quant aux termes du terroir saintongeais, il est difficile de les préciser chez Rabelais. D'une part, plusieurs de ces mots locaux sont communs au groupe dialectal de l'Ouest tout entier ; et, d'autre part, les derniers Dictionnaires du patois saintongeais laissent infiniment à désirer: celui de Jônain (1869) est insuffisant, celui d'Eveillé (1887), nul. Parmi les commentateurs, Burgaud des Marets, patoisant de marque, attribue souvent à la Saintonge ce qui est commun aux provinces de l'Ouest.

On comprend les réserves qui s'imposent dans de telles conditions. Notons cependant comme saintongeais:

Cacquerole, écaille, coquille, escargot (mot fréquent chez Rabelais), commun à la Saintonge (Jônain) et à la Provence (cacaroulo, escargot, limaçon).

Debouq, debout (1. II, ch. XIV), forme donnée comme saintongeaise par Burgaud des Marets.

Holos! hélas ! et zalas ! (2) même sens. Formes saintongeaises de cette exclamation que poussent tour à tour Grandgousier, devant l'agression de Picrochole, et Panurge, au fort de la Tempête.

La Saintonge compte au XVIe siècle plusieurs écrivains : Alphonse le Saintongeois (3), Palissy (4), et d'Aubigné (5), qui ont employé des vocables du cru.

 

 (1) H. Patry, Topographie rabelaisienne: Saintonge (dans Rev. Et, Rab.} t. IV, p. 369 à 383).

(2) Cf. dans le même patois, zièble, pour hièble.

(3) Voy. notre étude, Rev. Et,. Rab., t. X, p. 44 à 52.

(4) E. Dupuy, Bernard Palissy, L'homme et l'oeuvre, Paris, 1894.

(5) Voy. notre étude (Rev. du XVIe siècle, t. II, p. 331 à 340).

 

V. — Touraine.

La Touraine est le pays natal de Rabelais, son terroir d'élection, bien qu'il l'ait quitté de très bonne heure et qu'on n'ait à citer dans sa carrière vagabonde qu'un voyage en août 1532 à Chinon et à la Devinière, pour savoir « si en vie estoyt parent sien aulcun » (1. II, Prol.).

Cependant, les souvenirs d'enfance, profondément gravés dans son esprit, sont souvent rappelés dans son roman, particulièrement dans les premiers livres. Il y est question de Chinon « ville insigne, ville noble » (1. IV Prol.) et

de sa fameuse « Cave peincte » (1. V,.ch. XL) ; de la Devinière, métairie possédée près de deux siècles par la famille de Rabelais (de 1480 à 1630), et produisant un vin blanc renommé (1).

Rappelons encore Lerné, commune Chinonaise dont le roi Picrochole s'enfuit, après son désastre, vers l'Ile Bouchard, dans le voisinage de laquelle demeurait Herr Trippa, le fameux astrologue; Panzoult, commune du canton de l'Ile Bouchard, séjour d'une diseuse de bonne aventure, la sibylle de Rabelais, et Seuillé, abbaye du Chinonais, où se trouvait le clos de Frère Jean (2).

Mais c'est surtout le nom de la province et de la capitale, Tours et Touraine, qui reviennent dans le roman.

Rabelais vante la grosse horloge de Tours (1. II, ch. xxvi) et ses pruneaux (1. III, ch. XIII). Il fait de l'écuyer Gymnaste « un jeune gentilhomme de Touraine » (1. I, ch. XXIII) ; Panurge se prétend né et élevé « au jardin de France, c'est Touraine » (1. II, ch. IX), et Pantagruel, ayant reçu d'Homenas des « poires de bon Christian », lui promet de les planter et acclimater en son « jardin de Touraine, sur la rive de Loyre » (I. IV, ch. LIV).

Si, grâce à ces détails, nous pouvons nous familiariser aujourd'hui avec la topographie de la Touraine de la première moitié du XVIe siècle (3), il n'en va pas de même des vocables tourangeaux qui devraient abonder dans le roman et y occuper la première place.

Il est question du parler tourangeau au Ve livre (ch. XIX), en arrivant au royaume de la Quinte-Essence. A l'apostrophe des gens de guerre de la Reine sur certaines finesses de langage, Panurge de répondre : « Beaux cousins, nous sommes gens simples et idiots, excusez la rusticité de nostre langage, car au demourant les coeurs sont francs et loyaux ». Et ceux-ci de répliquer à leur tour : « Grand nombre d'autres ont icy passé de vostre païs de Touraine, lesquels nous sembloient bons lourdauds et parloient correct ».

 

(1) Voy. Rev. Et. Rab, t. V, p. 64.

(2) Ajoutons-y le « seigneur de Basché », hameau tourangeau; les villages du Chinonais : Sinay (auj. Cinais) et Saint-Louand, Candes et Monsoreau, et finalement, Villaumere, le séjour de Raminagrobis.

(3) Henry Grimaud, « Topographie rabelaisienne»: Touraine (Rev. Et. Rab.,t. V, p. 57 à 83.

 

Malheureusement, la Touraine est, sous le rapport de la dialectologie, une des rares provinces qui ait échappé à toute investigation sérieuse. Ce que nous possédons comme recueils régionaux est superficiel, vague et dénué de valeur scientifique ou même pratique.

Aucun autre écrivain que Rabelais — si ce n'est Béroalde de Verville à la fin du XVIe' siècle — n'a fait usage du patois tourangeau.

C'est encore le petit glossaire du Quart livre, la Briefve Déclaration, qui nous donne les renseignements les plus sûrs. On y lit :