Nature des idées, des tendances et des passions chevaleresques dans les poésies des troubadours

La chevalerie méridionale n'est que la féodalité arrivée à un certain degré de civilisation elle en conserve tous les instincts et résiste à l'influence de l’église. Inductions tirées des chants lyriques des troubadours et confirmées par le poème de la croisade.

Idées, mœurs, traditions, usages, coutumes, vie politique, vie sociale, tout dans la France du sud, au commencement du treizième siècle, tend à rapprocher, à unir, à confondre deux classes qui, dans les autres contrées de l'Europe, sont, à ce même moment, séparées l'une de l'autre par un abîme.

La féodalité est moins forte, moins puissante que dans le nord; le fait a été depuis longtemps reconnu, constaté, peut-être même exagéré mais l'on n'en a pas assez fait ressortir une des conséquences les plus directes et les plus importantes moins la féodalité est limitée, moins elle est distincte du reste de la société qui l'entoure, l'enveloppe, l'envahit, moins elle forme un tout complet, homogène, impénétrable plus ses idées, ses principes, ses passions se répandent, se communiquent de proche en proche le midi de la France ne renferme pas dans son sein une féodalité organisée, comme celle du nord mais le midi lui-même est tout féodal, bien qu'il soit, après l'Italie, le pays traditionnel des libertés municipales.

Les idées féodales ont perdu peut-être un peu de leur rigueur exclusive mais au fond leur caractère n'a guère changé; c'est le propre des hautes classes d'imposer promptement leur manière de vivre, de penser, de sentir, a ceux qui pénètrent au milieu d'elles la rapidité avec laquelle quelques-uns se prêtent à cette transformation, est parfois burlesque.

Quels étaient le caractère, la nature, la portée de ces idées issues des sommets les plus abruptes de la féodalité, descendant dans les régions plus basses de la société, établissant entre ces populations, échelonnées à diverses hauteurs, une facile et continuelle communication, et se perdant au sein des masses les plus épaisses du peuple, comme certains fleuves se perdent dans les sables? Jusqu'à quel point les courants contraires, partis des côtés opposés, venaient-ils modifier leur direction et leur cours?

Nous voudrions obtenir une réponse définitive à ces graves questions malheureusement le poème de la croisade reste, à ce sujet, dans des termes dont M. Fauriel a justement regretté la vague généralité.

 N'en faisons pas un reproche au poète; les indications que l'histoire lui demande aujourd'hui le plus particulièrement, sont celles qu'il pouvait le moins songer à nous donner. Il écrit pour ses contemporains ses lecteurs ou ses auditeurs savent, aussi bien que lui, le sens précis des mots qu'il emploie. Tout l'ensemble d'une civilisation se résume d'ordinaire dans une de ces expressions synthétiques, pleines de sens (praegnantia verba), parfaitement claires pour ceux qui ont vécu sous l'empire de cette civilisation même, presque inintelligibles pour ceux qui veulent plus tard évoquer ces temps passés et en pénétrer les plus intimes secrets.

Tels sont, dans le poème de la croisade, les mots de pretz e parage. Nous voyons l'Eglise s'acharner après parage; elle le poursuit de ses anathèmes les hommes du midi le défendent de toute la puissance de leur courage. Pour nous, ce sont des mots et rien que des mots; la vivante réalité nous échappe ces mots sont l'algèbre de l'histoire tant que nous n'en avons pas pénétré le sens, tant que nous n'avons pas développé les idées qu'ils renferment, l'histoire reste pour nous une lettre close. Ce sont des définitions de mots; mais ces définitions en se déployant, nous laissent voir les faits les plus intimes, les plus profondément cachés de la vie morale et politique des sociétés.

Toute civilisation se compose d'idées et de faits les idées servent aux faits de types, de modèles; elles les dominent tout en changeant et se modifiant comme eux. Elles prennent le plus souvent naissance dans les faits; mais elles ne tardent pas à se dégager au-dessus de la réalité. Elles ressemblent à la tige de la plante qui s'élève dans les régions de l'air et de la lumière, tandis que les racines vont pousser dans le sol leurs obscures ramifications.

Les idées, qui planaient au-dessus de l'état social du midi à la fin du douzième et au commencement du treizième siècle étaient l'épanouissement de la vie féodale, le libre développement de tous les germes qu'elles renfermaient.

Toute cette civilisation, que des métaphores usées et vieillies nous représentent comme une fleur délicate était une pousse forte et vigoureuse, nourrie par une séve riche et abondante.

Les poésies du troubadour, où l'on sent le plus de talent et d'inspiration originale, sont l'écho de la passion féodale par excellence, la passion de la guerre. M. Villemain l'a remarqué avec une rare finesse. Peu de chants lyriques, éclos sous le ciel de la Provence, ou sous celui du Limousin, pourraient se comparer au beau cri de guerre de Bertrand de Born : Be me platz la dous temps de Pascor (1).

L'inspiration est si vraie, si ardente, si sincère si éclatante, que plusieurs traits de cet hymne de guerre semblent des traits de génie. L'imagination du poète s'enflamme, comme au milieu de la bataille plusieurs tableaux vivants, complets, achevés se succèdent dans cette courte poésie l'on est ébloui, entraîné; on entend les cris des combattants; le signal de l'attaque retentit, comme un éclat de trompette, au milieu des chocs d'armures.

Toutes les fois que le troubadour a demandé ses inspirations au baron féodal, il a été réellement poète; aussi le plus turbulent, le plus fier, le plus hardi de tous les chevaliers méridionaux, Bertrand de Born, a-t-il fait passer dans sa mâle poésie les accents les plus éloquents, les plus beaux, les plus fiers.

Sans cesse, les images de la guerre ébranlent sa fiévreuse imagination « Je suis en tout temps soucieux, comment je pourrais trouver des carreaux, des dards, des heaumes, des hauberts, des chevaux, des épées, voilà ce qui me plaît et ce qui me met en joie, ce sont les assauts, les tournois, les plaisirs de l'amour et de la galanterie » (2).

 Il faut entendre le châtelain de Hautefort, lorsqu'il accuse le courage languissant des barons qui l'entourent. « Je fais un sirvente des mauvais barons; et jamais plus d'eux ne m'entendrez parler je leur ai brisé plus de mille aiguillons et je ne puis pas forcer l'un d'eux  à courir et à trotter, mais ils se laissent tous déshériter, sans réclamer.

Dieu les maudisse Et que pensent-ils donc faire nos barons? Il n'en est pas un seul que vous ne puissiez tondre et raser comme un moine, ou sans effort ferrer des quatre pieds » (3).

Vivement accusée dans cette dernière strophe, la nuance féodale est encore plus fortement tranchée dans un sirvente contre le jeune roi ( el rey jove).

Après ses luttes avec son père et son frère, Henri Court-Mantel a été dépouillé; il a dû se résigner à vivre d'une pension servie par son père.

Puisque le roi Henri II, s'écrie Bertrand de Born, ne tient, ni ne peut plus donner de terres, qu'il soit le roi de déshonneur. Car il fait chose mauvaise celui qui vit entièrement à ration, à crédit, à promesse.

 Roi couronné qui reçoit pension d'autrui ressemble mal à Arnaud, marquis de Bellanda, au preux Guillaume, qui conquit le donjon de Miranda tant ils furent prisés ! » (4)

Les contestations décidées par les plaidoiries les procès tranchés par décision juridique étaient contraires à la tradition, à l'esprit, à l'honneur même de la féodalité, qui ne consacrait, que pour les laisser dans l'oubli et le dédain, les principes d'une juridiction régulière.

Les armes étaient la seule manière noble de terminer un conflit.

C'est ce sentiment tout féodal que Bertrand de Born exprime dans son sirvente : (Pus li baro) (5).

L'Eglise s'était jetée courageusement entre Richard Cœur-de-Lion et Philippe-Auguste, prêts à s'entr'égorger. Une trêve est signée. Les barons féodaux la maudissent par la bouche de Bertrand de Born le troubadour flétrit ceux qui l'ont conclue. Les clercs ont arraché les armes aux mains des deux adversaires Bertrand de Born remettra à chacun d'eux l'épée qu'ils ont laissée tomber. L'antagonisme entre l'Eglise et la féodalité ne saurait être plus flagrant.

Ainsi, les passions et les sentiments féodaux étaient comme la sève qui alimentait le génie méridional.

Interrogeons maintenant la langue lémosine.

Le langage d'un peuple est sa poésie la plus intime et la plus spontanée. Il reflète aussi bien, peut-être mieux encore que toute autre poésie, les sentiments les caractères les passions, en un mot, la vie morale de ce peuple même.

Si je trouve dans la langue romane des expressions pleines sonores, si elle renferme de ces sons qui sont l'écho de ce qu'il y a de plus fier au fond de l'âme humaine, si elle a ce caractère aristocratique, noble, presque héroïque, qui semble avoir surtout appartenu à la langue espagnole, je pourrais conclure que le courage, l'audace, la fierté chevaleresque, l'héroïsme même tenaient une grande place dans la société féodale du midi la langue sera une protestation contre le caractère efféminé, poli jusqu'à l'excès, que l'on prête à cette civilisation.

Les désinences en or sont en grand nombre, et il est impossible de ne pas trouver dans les mots, qu'elles terminent, quelque chose de mâle et de fier.

Cette féodalité, qui s'est chantée elle-même, avait, comme toutes les féodalités des instincts jaloux, dédaigneux exclusifs elle a souvent des cris de colère et d'indignation contre le vilain qui monte, qui grandit, qui s'enrichit.

« Moult me plaît, s'écrie Bertrand de Born quand je vois dolente la mauvaise gent riche, qui avec parage meut content, et me plaît, quand je les vois défaire tous les jours vingt ou trente, quand ils s'en vont, tout nus, sans vêtement, mendier leur pain, et si je mens, que ma maîtresse me mente.

Vilain à costume de truie, qui s'ennuie de gentiment vivre, quand il monte en grande a richesse, l'avoir le fait tomber dans la folie ; c'est pourquoi on doit, en toute saison, lui tenir la trémie vide ; on doit dépenser du sien et lui faire souffrir vent et pluie.

Qui n'épuise pas son vilain, l'affermit en déloyauté ; aussi bien est fou qui ne l'affaiblit pas, quand il le voit s'élever; car vilain, quand il s'établit en si ferme lieu n'a pas son pareil en malice ; il dévaste tout ce qu'il peut atteindre.

Vilain ne doit-on pas plaindre, si on le voit se casser bras et jambes et manquer de quelqu'une des choses dont il a besoin ; car vilain si Dieu me protège, a ce qui peut le plus lui convenir; par plainte et par sympathie, on ne doit pas le secourir le profit doit alléger ce qu'il souffre.

 Race vilaine, perfide, pleine de tromperie et d'usure, d'orgueil et d'outrecuidance, on ne peut supporter leurs faits : de Dieu, ils n'en ont cure : ils le rejettent ainsi que loyauté et droiture. Ils croient contrefaire Adam. Dieu leur donne mâle aventure! » (6)

Il y a dans ce sinistre sirvente une haine qui déborde; c'est du dépit, de l'irritation de la fureur; mais ces sentiments de vengeance de rancune et de haine n'étaient pas nécessaires pour donner aux barons cette humeur impitoyable, qui se plaît aux cris du paysan épouvanté.

« Il est beau, chante Bernard-Arnaud de Montcuc, il est beau de voir le bouvier et le berger s'en aller si marris qu'ils ne savent où ils vont » (7).

 C'est la violence féodale, s'exaltant, se glorifiant elle-même. La féodalité méridionale, avide de plaisirs, sachant admirer et récompenser le talent, admettait souvent dans ses rangs plébéiens et bourgeois elle leur ceignait l'épée mais n'oubliait pas leur origine et ne leur épargnait, au besoin, ni les traitements cruels, ni les mordantes allusions. Le moine de Montaudon, ce gentilhomme d'Orlac, dans cette galerie burlesque où il a rangé les principaux troubadours n'a pas épargné, dans Pierre Vidal, le fils du pelletier, qui n'a pas ses membres entiers, le vilain qui aurait grand besoin d'une langue d'argent, et qui jamais, depuis qu'il fut fait chevalier, n'eut souvenance ni sens (8).

 Ainsi, ce siècle des troubadours, que l'on s'est plu à se représenter comme une sorte d'âge d'or au milieu du moyen âge, ressemblait aussi, à plus d'un égard, à un véritable âge de fer.

Nous ne prétendons pas nos plus exagérer les côtés sombres de cette société; le choc des épées, le bruit des hauberts heurtant l'arçon de la selle, ne couvraient pas toujours les sons plus doux de la lyre; les chevaliers méridionaux quittaient parfois leur armure; la guerre, toujours active, fiévreuse, sans cesse renaissante, n'était pas leur unique occupation.

La vie féodale avait deux aspects; nous les retrouverons tous deux dans l'histoire de la France du sud; d'un côté, la guerre, les paysans en fuite, les châteaux croulants, les hauts faits d'armes de l'autre, les émotions plus douces, la chevalerie, l'amour, la galanterie, les fêtes, les largesses, les libéralités; ces deux ordres de faits correspondent étroitement l'un à l'autre ils se complètent mutuellement : c'est le même courant d'idées et de passions.

La chevalerie se rattache directement à la féodalité elle n'est même que la féodalité atteignant un certain degré de culture et d'humanité; elle est le résultat naturel de la civilisation des classes féodales, a dit avec raison M. Fauriel.

D'abord la passion du pillage, l'avidité, la convoitise furent les seuls instincts qui poussèrent les seigneurs aux armes. Longtemps la possession de l'objet convoité suffit aux grossiers instincts de leur âme barbare.

Peu à peu le jour se fit, non-seulement dans la société du moyen âge, mais jusque dans le cœur des barons des sentiments plus nobles s'éveillèrent dans leur conscience; l'avarice assouvie ne satisfit plus leur âme agrandie; il leur fallut la louange, la gloire, l'honneur.

L'Eglise essaya de détourner, au profit de l'ordre et de la civilisation, ces premiers tressaillements de la vie morale mais dans le midi elle n'eut que peu d'influence sur les développements de la vie féodale et chevaleresque; la féodalité méridionale trouva en elle-même toutes les excitations, qui devaient hâter ses progrès, tous les ressorts qui devaient la soulever jusqu'au degré de civilisation où la croisade albigeoise la trouva parvenue.

La gloire fut répartie à ses chevaliers par les dames; le désir de plaire et de se faire aimer, était un des plus puissants mobiles pour ces hommes vifs, légers, dont les sens et l'imagination étaient si facilement émus.

On connaît l'anecdote caractéristique racontée par Guillaume, de Puylaurens avec une gravité doctorale. Une lettre chevaleresque et passionnée, que Pierre d'Aragon écrivait à une dame du voisinage, tombe aux mains de Simon de Montfort, et le rassure sur l'issue d'une lutte engagée avec l'amant d'une courtisane  

« Cinq cents d'entre nous n'attendent que vos ordres, disait Savary de Mauléon à la comtesse Eléonore de Toulouse, un signe de vous » et nous voilà sur nos destriers ils sont déjà sellés » (9).

Sans doute, nous ne nous laissons pas abuser par ces propos chevaleresques; la légèreté méridionale n'est souvent qu'à la surface, elle recouvre une véritable gravité; mais le chant de Savary de Mauléon, la lettre de Pierre II, les sentiments qui inspirent l'un et qui animent l'autre, nous donnent une idée d'un des caractères principaux; de cette société méridionale et nous marquent le rôle qu'elle assignait à la femme.

Passionnés pour la guerre, épris de la gloire, la poursuivant avec une ardeur fiévreuse qui ressemblait quelquefois plus à la vanité qu'à une grande et profonde ambition, excités par la galanterie plutôt qu'enflammés par l'amour, les chevaliers de la France du sud devaient rechercher tout ce qui pouvait les entourer d'éclat, de splendeur de là les largesses prodiguées aux poètes errants qui allaient porter au loin les noms de leurs bienfaiteurs de là les fêtes brillantes, les grands tournois, les coursiers arabes aux longs crins.

Si l'on interroge les troubadours, si l'on recherche les qualités, les mérites, les vertus dont se compose pour eux l'idéal du chevalier, on voit que ces qualités, ces mérites, ces vertus sont comme autant de rayons de la vie féodale.

« Maintenant, dit Gaucelm Faidit, en pleurant  Richard Cœur-de-Lion, maintenant la mort nous a montré ce qu'elle peut faire : d'un seul coup elle a ravi ce, que le monde avait de meilleur. …

D'un seul coup la mort a ravi tout honneur, toute prouesse et tout bien…… Il est mort, le roi ; depuis plus de mille ans, jamais ne fut un homme digne de lui être comparé, si large, si preux, si hardi,  si débonnaire. Alexandre, le roi qui vainquit Darius, ne donna ni ne dépensa avec tant de libéralité, je crois Charles et Arthur n'ont pas valu autant que lui. A dire la vérité, il se fit redouter d'une moitié du monde et adorer de l'autre…..

 Ah seigneur, roi vaillant! et que deviendront maintenant les armes, les grands tournois serrés,  les cours brillantes et les belles et grandes largesses, puisque vous n'êtes plus ici, vous qui en étiez le chef (10).

Chacun de ces traits convient à un baron féodal fier, généreux, loyal, mais rien ne rappelle le chevalier chrétien la piété n'est pas indispensable au héros de la chevalerie méridionale.

Richard Cœur-de-Lion n'était pas un saint : il mourut frappé de la réprobation ecclésiastique ses violences contre les gens d'Eglise et contre les couvents avaient attiré l'interdit sur sa tête il resta plusieurs jours sans être inhumé ni prières ni promesses ne purent décider Innocent III à lui accorder la sépulture.

Cette permission ne fut arrachée au pape que par l'adresse de l'ancien chancelier Godefroy de Wineseuf ; il composa un poème où il exaltait la puissance, la bonté, l'esprit du pape; muni de ce poème, il partit pour Rome. Sa prière fut exaucée, et Richard porté à son tombeau (11).

La croisade parlait à l'imagination des méridionaux bien plus qu'à leur foi elle n'était pas pour eux un saint pèlerinage elle était une carrière ouverte à leurs prouesses seulement, au bout de cette carrière, était le salut.

Tous ces sentiments, dont nous trouvons l'expression passionnée dans plus d'un troubadour, jaillissaient des seules profondeurs de la vie féodale ; en s'éloignant de leur source première, ils se rétrécissaient, s'épuisaient peu à peu ils étaient recueillis quelquefois par des poètes, le plus souvent par des versificateurs; s'ils tombaient dans un cœur ardent, capable d'être dominé tout entier par une seule impression, ils en ressortaient plus vivants, plus impétueux ; mais la plupart de ces poètes du midi avaient plus d'imagination que de cœur, plus de talent que d'imagination, plus d'esprit que de talent ils s'épuisaient en efforts plus ou moins heureux, pour inventer de nouvelles variations sur ces thèmes usés ; et ils rendaient à cette société féodale les sentiments qu'elle leur avait fournis, comme un motif pour leurs chants lyriques ; mais ils les lui rendaient subtilisés artificiels embarrassés dans le dédale d'une versification et d'un rythme trop savants.

Les mœurs des barons du midi les mettaient sur une pente glissante ; au bas étaient la corruption, le désordre l'anarchie morale ; les biographies provençales des troubadours, tels que Rymbaud de Vaqueiras, Miraval, ne nous laissent guère d'illusion sur l'ardeur platonique des amours dont les châtelaines de la Provence furent l'objet.

A la pure inspiration féodale des chants érotiques se mêlait un courant moins pur, qui prenait sa source dans les bas-fonds marécageux de la vieille civilisation grecque et polythéiste.

Saint Césaire évêque d'Arles au sixième siècle avait combattu pendant toute sa vie contre les superstitions païennes de ses diocésains, danses, saltations, chœurs profanes ; elles lui survécurent, et au treizième siècle, le concile d'Avignon (1209), devait les interdire solennellement (12).

Le contact de cette corruption antique, passée dans les mœurs se glissant jusque dans les sanctuaires, ne pouvait qu'être funeste à la jeune société méridionale et à la jeune poésie qui exprimait ses sentiments et ses passions jeunesse d'un côté, vieillesse et décrépitude de l'autre, tel était l'aspect de cette civilisation du midi.

Nous n'insisterons pas sur ce triste revers d'un brillant tableau ; il est déjà connu il est facile de retrouver, sous une politesse affectée, sous une courtoisie poussée jusqu'aux plus extrêmes raffinements, la grossièreté et l'intempérance féodales (13).

Tous les troubadours ne se laissaient pas éblouir par l'éclat trompeur d'une société qui les encensait. Il y avait parmi eux des âmes plébéiennes, inquiètes, mécontentes, moroses tel était le gascon Marcabrus, enfant abandonné, jeté, nous dit son biographe provençal, à la porte d'un homme puissant, Aldric de Vilars, qui l'éleva, sans pouvoir corriger, dans cette âme blessée, un fond de misanthropie chagrine et de médisance qui le rendirent redoutable. Sa méchanceté causa sa perte ; il fut tué par les châtelains de Guian, dont il avait dit le plus grand mal.

La médisance suffisait il n'était pas besoin de recourir à la calomnie pour tracer de la société méridionale les tableaux les plus sombres. La distance était grande entre l'idéal et la réalité. Le sage et calme Giraud de Borneilh nous permet de la mesurer. Ne cherchons pas dans son curieux sirvente Per solatz revelhar, la distinction que l'histoire du midi nous force à renouveler sans cesse entre le fait brutal et l'idée souvent raffinée, sur laquelle s'exerce le poète ; cette distinction est relativement moderne ; elle a un caractère philosophique, et l'imagination des troubadours ne pouvait se prêter à cet effort d'abstraction ; l'idéal pour ces poètes, pour Giraud de Borneilh en particulier, c'est le passé ; les déceptions du troubadour se présentent sous la forme de regrets et semblent plus touchantes ; mais cette illusion poétique ne doit pas nous tromper et nous faire voir une décadence là où elle n'existait pas : ces regrets ne sont que l'expression des sentiments du troubadour, en présence de mœurs si opposées à celles que rêvait son imagination honnêtement chevaleresque :

« Je vis, dit-il, mander tournois et accourir gens bien armés, et puis des coups les mieux frappés j'entendis parler pendant toute une saison ; maintenant c'est une c prouesse que de voler bœufs, moutons, brebis. Chevalier est honni, s'il se met à courtiser les dames, plus que  s'il pousse devant lui maints moutons bêlants et qu'il pille » églises et voyageurs » (14).

Ensuite, avec le fruit de ces rapines, on faisait des libéralités on était large, on satisfaisait aux exigences de la vie chevaleresque.

Si les caravanes de voyageurs ne passaient pas à point nommé si elles se défendaient trop bien s'il n'y avait point d'églises à saccager, on avait toujours un expédient on arrachait à ses propres vassaux leur substance, leur vie.

« Homme puissant, dit Pierre Cardinal, quand il fait ses calendes ses cours et ses orgies, pourvoit à ses dons, à ses réparations, à ses bannières, à ses offrandes, avec des maltôtes, des vols et des pillages, et il dépense ses rentes en guerres et en plaidoiries….. Riche homme mauvais, quand il veut donner fête, écoutez comme il fait sa requête ; il bat et persécute la gent jusqu'à ce qu'il ne lui reste denier ; puis il fait chère moult honnête à celui qui ne le connaît pas » (15).

 Contre cet envahissement brutal du fait, les idées chevaleresques n'étaient défendues que par les troubadours représentants d'une opinion publique, qui, souvent bravée, souvent dédaignée n'en conservait pas moins une réelle autorité.

Si l'on peut se permettre cette comparaison trop néologique la poésie des troubadours jouait, dans la société féodale du midi, le rôle que la presse remplit dans nos Etats modernes.

Tel est, d'après les chants des troubadours, l'ensemble des idées et des faits qui composaient la vie des hommes du midi.

Peut-être, cependant, y aurait-il quelque imprudence à donner aux conclusions de cette analyse une portée trop générale.

Le principal et le premier foyer de la poésie appelée à tort provençale, fut dans les pays du Limousin ; le nom de langue lémosine, qui désigne, au douzième et treizième siècle, la langue parlée par ces poètes de la France du sud, la supériorité incontestée, que Raymond Vidal attribue à ce dialecte sur tous les autres dialectes voisins et contemporains, nous autorisent à chercher dans ces régions du centre le premier retentissement de ces chants féodaux et chevaleresques.

« De la terre des Limousins, écrit le marquis de Santillane dans sa fameuse lettre, qui est restée un des précieux monuments de l'histoire littéraire de l'Espagne, de la terre des Limousins, ces connaissances s'étendirent aux Gaulois et à cette dernière contrée de l'Occident qui est notre Espagne.

C'est sur ces plateaux et ces montagnes, qui limitent au nord le bassin de la Garonne qu'agirent, chantèrent, combattirent non-seulement les premiers troubadours connus, mais encore ceux qui eurent, dans l'esprit, le caractère et le cœur, la plus puissante originalité.

Un chevalier, un poète, comme Bertrand de Born, dut imprimer un cachet indélébile à toute création de sa fougueuse pensée, et les mœurs de la plus libre, de la plus fière de la plus insoumise de la plus turbulente des féodalités, marquèrent d'une forte empreinte ces chants lyriques éclos au milieu d'une vie pleine de passions, de luttes de fêtes, de souffrances et de plaisirs.

Cette poésie se répandit de proche en proche dans les autres contrées du midi, comme la langue même dans laquelle elle exprimait ses inspirations, tantôt mâles fières, ardentes, tantôt languissantes ou rêveuses.

Des poètes nés dans ces pays du centre allaient faire entendre leurs chants aux riches et opulentes cours du midi.

C'était Gaucelm Faidit de Limoges c'était Arnaud de Marueil, ce clerc de petite naissance, qui abandonnait le Périgord et le château de Marueil, sa patrie, pour vivre auprès de la comtesse Adélaïde de Burlatz la sœur du preux comte de Toulouse, la femme du vicomte de Béziers et la mère du malheureux Roger (17).

Ces poètes, à leur tour, trouvaient des imitateurs et des rivaux dans les troubadours des bords du Rhône et de la Garonne. Que l'on se rappelle maintenant le caractère artificiel et monotone des compositions lyriques du midi, que l'on songe combien l'invention était limitée, combien elle se renfermait dans le détail, dans le choix des expressions, dans la combinaison des mots et des sons, dans ces subtilités de pensée et de langage, dont quelques troubadours n'hésitaient pas à se faire un mérite, et l'on se demandera si dans ces chants qui, au commencement du treizième siècle, retentissent comme autant d'échos sur tous les points du midi les diverses petites sociétés dé !a France du sud reconnaissent leurs vrais sentiments et leurs passions réelles.

N'acceptent-elles pas plutôt, comme une mode, les sentiments et les passions qui font battre, sous le haubert où le pourpoint de soie, le cœur des barons de l'Aquitaine du nord ?

Errants et voyageurs pour la plupart, les troubadours se contentent-ils d'épuiser le vieux fond de l'inspiration féodale et chevaleresque d'un Guillaume de Poitiers et d'un Bertrand de Born, ou le renouvellent-ils au contact de la nature et de lia réalité vivantes?

En un mot, le retour monotone des mêmes pensées, des mêmes expressions dans les poésies de presque tous les troubadours, est-il l'effet d'une imitation indolente et sans originalité? ou bien atteste-t-il un fonds commun d'idées et de sentiments régnant dans toutes les parties du midi ?

La question n'a jamais été résolue elle n'a même pas été posée. Elle est grave néanmoins, et tant que cette solution délicate sera encore à chercher, nous ne pourrons qu'avec défiance interroger les poésies des troubadours.

Nous y cherchons l'expression de la société méridionale. Savons-nous si, au lieu d'une image vraie et fidèle, nous ne trouvons pas une fiction ? Avant d'accepter le témoignage de ces poètes, avant de lui prêter une portée générale qu'il n'a peut-être pas, il le faut soumettre à un sévère contrôle.

 Ce contrôle, c'est le poème dé la croisade qui nous le fournira ; c'est une production spontanée du pays de Toulouse; c'est un fruit du terroir c'est un poème, mais un poème avec la sévère et précise exactitude de l'histoire ; la réalité y est serrée de près.

C'est un précieux monument pour l'histoire des idées du midi. Jusqu'à quel point les pensées et les passions féodales des Bertrand de Born dominaient-elles dans ces pays, qui furent les témoins de la guerre albigeoise? Jusqu'à quel degré s'étaient-elles conciliées avec les progrès de la bourgeoisie et le grand développement des libertés municipales?

Le poème de la croisade répond à toutes ces questions, permet de saisir toutes ces nuances.

L'esprit féodal, qui donne aux sirventes de Bertrand de Born leurs plus vivantes inspirations, anime la société dont le poème de la croisade nous retrace les traits principaux. Il n'est peut-être pas de roman dont l'inspiration soit plus féodale que le fameux roman de Raoul de Cambray ; il est lu, admiré dans le midi la chanson de la croisade fait à ce poème une allusion que nous avons eu déjà l'occasion de rappeler.

 Le plaisir que les méridionaux pouvaient éprouver à entendre raconter les violences et les hauts faits de ce baron du nord, atteste dans leur âme des passions analogues à celles que le trouvère a retracées avec une heureuse énergie.

La vieille tradition des chansons de gestes était encore vivante les admirateurs de ces rudes poésies semblent avoir formé toute une école, tout un parti.

Le troubadour de la seconde partie du poème de la croisade, même celui de la première, s'étaient sans doute nourris de ces romantiques épopées : la rudesse du langage n'accuserait pas l'ignorance de ces poètes ou leur basse extraction ; elle indiquerait plutôt une imitation affectée comme toutes les imitations la langue du poème de la croisade ne serait pas sans quelque rapport avec celle des principales épopées, traduites dans la langue du midi, Gérard de Roussillon, par exemple.

De part et d'autre, les aspirations sont recherchées avec un véritable soin. Le poème de la croisade ne reproduit pas seulement la forme, le rythme, les couplets monorimes, dont ces grandes chansons de gestes offrent le modèle il en emprunte le langage. ·

Le troubadour, qui a écrit la dernière moitié, semble avoir puisé dans l'étude de l'austère poésie de ces chants épiques un profond dédain pour les accents efféminés des cansos amoureuses.

Il hait dans Folquet l'évêque violent, fourbe, sanguinaire il ne méprise pas moins le chantre de la comtesse de Marseille et d'Eudoxie Comnène.

Dans le concile de Latran, le comte de Foix répondant aux accusations de Folquet, termine son plaidoyer par un vigoureux argument argument ad hominem, qui a presque de l'éloquence.

C'est dans cette péroraison que le troubadour ouvre un libre champ à sa critique passionnée : « Et pour l'évêque qui se fait maintenant si fort, n avec son faux semblant, il a trahi Dieu et nous-mêmes: avec ses chansons mensongères, avec ses paroles si pleines de flatterie, que l'on ne peut, sans se perdre, les chanter ou les dire, avec ses sentences, avec ses proverbes affilés et fourbis, avec nos présents qui lui servirent à. se faire jongleur, et avec sa mauvaise doctrine, il s'est si fort enrichi, que l'on n'ose plus contredire rien de ce qu'il  affirme » (18)

 C'est le comte de Foix qui parle; n'est-il que l'interprète de la pensée du poète, ou bien exprime-t-il sa propre opinion, son jugement personnel? Le troubadour était le protégé de Roger Bernard ; il pouvait bien ne pas ignorer les appréciations du père de son bienfaiteur, et peut-être le vassal fidèle des comtes de Toulouse partageait-il les sympathies que le talent du poète et le tour particulier de son imagination inspiraient à Roger Bernard.

Ainsi, ces deux héros de la défense méridionale ces deux champions de parage, étaient peut-être deux barons de la vieille roche, façonnés sur le modèle des antiques preux.

Les vieilles vertus féodales étaient, plus qu'on ne le pense, l'apanage des hommes du midi. Ils étaient vaniteux mais ils savaient aussi être fiers. Leur fierté aristocratique ne se révoltait pas moins contre la bassesse des nouveaux seigneurs, faits par la croisade, que leur patriotisme ne se soulevait contre l'oppression des Français.

Ce sont les blessures de ce sentiment froissé, que Robert de Pecquerny fait sonder à Montfort.

Les justes vengeances de l'orgueil méridional, secondées par la Providence, sont pour le chevalier français, large, preux courtois, la cause des efforts inutiles tentés et des échecs essuyés par Montfort sous les murs de Toulouse : « Et parce que cette ville a souffert maintes mortelles vexations ; ce n'est point merveille, si

Quab cansos messongeiras e ab motz coladitz

Dont totz hom es perdutz quels canta ni os ditz

 Ez ab sos reproverbis afilatz e forbitz

E ab los nostres dos, don fo enjotgtaritz

Ez ab maia doctrina es tant fort enriquitz

Corn non'auza ren diire à so quel contraditz.

 

le comte Raymond a pu la recouvrer : notre comte en fit seigneurs des goujats et des truands aussi à nous tous et au comte en sera-t-il donné telle récompense que tout notre lignage se traînera dans des voies pires que celles où nous avons marché » (19).

 En prêtant attentivement l'oreille, on entendrait peut-être, dans cette société profondément agitée, dont le poète de la croisade reproduit les émotions passionnées, l'écho des accents énergiques de Bertrand de Born, dans son sirvente contre les riches vilains mais, dans cet extrême midi de la France, des faits, dont il est impossible de ne pas tenir compte, se sont déjà accomplis ou sont en train de s'accomplir; la bourgeoisie des grandes villes s'est reliée à la grande aristocratie féodale, par cette noblesse urbaine qui participe à la fois de la vie de la cité et de celle du château ; la limite n'a été que déplacée et reculée ; l'aristocratie a étendu le rayon du cercle qu'elle trace autour d'elle, elle n'a pas effacé la ligne de démarcation ; la bourgeoisie a déjà pénétré dans l'enceinte féodale, mais elle a refermé les portes sur elle et a bientôt partagé l'esprit hautain exclusif, dédaigneux de la classe supérieure à laquelle elle s'est déjà en grande partie réunie.

Lorsque Raymond fit lire à ses vassaux, à ses sujets, la charte que lui avait remise le notaire du concile d'Arles, le frémissement de colère et d'indignation, qui souleva les énergiques protestations de la fierté méridionale, agita les chevaliers et les bourgeois, mais ne pénétra pas jusqu'aux couches inférieures de la population.

 « Les habitants de la terre, chevaliers et bourgeois, quand ils ouïrent la charte, dirent qu'ils aimeraient mieux être tous morts ou prisonniers, plutôt que de souffrir une telle chose ; pour rien, ils ne se soumettraient » (20).

 Les vilains, les paysans, les serfs restent étrangers à ce mouvement ; il y a solution de continuité dans les anneaux de la chaîne qui devait conduire jusqu'aux derniers rangs du peuple le courant électrique du patriotisme.

Ces hautes classes de la société méridionale ont un mépris hautain pour ces rudes populations de travailleurs ; un abîme semble les séparer les unes des autres.

 Le plus grand malheur pour les chevaliers et les bourgeois 'Serait d'être réduits à l'état de ces serfs, de ces vilains c'est à cette crainte que viennent aboutir toutes les répulsions que leur inspirent les conditions proposées par l'Eglise ; c'est cette perspective qui irrite leur cœur et trouble leur imagination ; mourir plutôt que de consentir à un tel abaissement! 

La fierté n'était pas le seul ressort que la main violente des légats avait comprimé dans ces cœurs ; les Pères du concile prétendaient imposer aux hommes du midi une existence qui contrastait trop avec les mœurs régnantes dans ces contrées ; toutes les querelles féodales devaient être terminées ; l'Eglise installait dans ces contrées une sorte de ligue ou confrérie, qui était à la fois, dans ses mains, un tribunal et une armée; c'étaient les paciarii, les paziers, hommes appelés à maintenir la paix, à la conserver au besoin par la guerre.

Les vassaux des Raymonds devaient à la fois payer ce tribunal et solder cette armée : ils donneront, chaque année, quatre deniers toulousains aux pacificateurs du pays, qu'ils établiront ; l'institution d'un tribunal régulier, d'une juridiction presque ecclésiastique déplaisait hautement aux barons de Toulouse ; elle n'aurait guère plus offensé le bouillant courage de Bertrand de Born.

 Aux plaisirs, au luxe, aux pompes, qui étaient comme le lumineux épanouissement de la vie chevaleresque des vassaux des Raymonds, l'Eglise prétendait faire succéder une sombre et morne uniformité, une tempérance ascétique, un costume monacal, l'absence de toute distinction entre toutes les classes d'hommes, confondues dans une même humiliation, dans une même pénitence : « Jamais plus de deux viandes ils ne mangeront: jamais étoffe de parage ils ne revêtiront ils ne porteront que de grosses capes brunes, qui leur dureront plus long» temps. Les chevaliers vivront dans la campagne, comme les autres vilains» (21).

Dans les mœurs que l'Eglise veut combattre, ne retrouvons-nous pas celles que reflètent les chants des troubadours ? C'est bien là cette chevalerie dont les barons du Poitou et du Limousin étaient les types les plus parfaits : chevalerie toute mondaine, ne demandant qu'à elle-même sa propre inspiration et ses excitations les plus ardentes l'amour, la galanterie remplissent la pensée des hommes d'armes méridionaux dans les crises les plus graves au moment où la destinée de leur pays est en jeu.

Raymond VII marche avec son père vers Avignon qui les appelle dans ses murs. Gui de Cavaillon est à cheval, à côté du fils de la reine Jeanne d'Angleterre. Quel est le sujet de leur entretien dans cette chevauchée ?

« Ils parlent d'armes d'amours et de largesses jusqu'à ce que le soir s'abaisse, et qu'Avignon les reçoive. Si, disait Gui de Cavaillon à l'héroïque neveu de Richard Cœur-de-Lion, si parage ne se relève pas, secouru par vous, parage est mort et tout le monde rempli de tristesse » (22).

Les largesses et les libéralités sont, de tous les actes des chevaliers, ceux que le poète de la première et celui de la seconde partie de la geste louent le plus volontiers.

La généreuse magnificence d'Aimery de Montréal rend le clerc de Tudela indulgent pour la mémoire de cet ami des hérétiques et des ensabbatés ;  la pensée du libéral accueil que la dame Giralda de Lavaur faisait à tous les troubadours, lui arrache des regrets, presque un peu de compassion pour cette malheureuse victime des brutalités de la croisade.

Lorsque, pendant le second siège de Toulouse, une nombreuse troupe de chevaliers entre dans la ville, le poète, qui assiste au défilé, sait bien distinguer et nous montrer ceux que leur libéralité recommande à l'attention des troubadours ; il ne laisse pas passer inaperçu, confondu dans les rangs de ces braves accourus au secours des Raymonds, dom Bertrand de Pestilhac dont les présents dépassent toujours les demandes qu'on lui adresse (23).

Nous pouvons donc rassembler; dans le poëme de la croisade, tous les principaux traits qui, suivant les troubadours composaient l'idéal de la vie féodale et chevaleresque.

 Dans cette chanson de gestes, comme dans les sirventes et autres productions de.la lyre provençale et lémosine, le côté religieux ne semble avoir qu'une médiocre importance.

Un des chevaliers, que le poète de la seconde partie de la geste se plaît à rehausser le plus par ses louanges, c'est le faidit Bernard de Casnac. Pierre de Vaux-Cernay nous a déjà appris à !e connaître (24) ; nous croyons, sans doute, que le moine de Vaux-Cernay a calomnié ce baron du Quercy avec toute la sincérité du fanatisme ; mais une calomnie suppose toujours un fond de vérité, qui lui a servi de point de départ ; et si ce châtelain n'a pas commis, avec sa femme, toutes les atrocités que lui prête le chroniqueur monacal, il est permis de soupçonner que son zèle religieux n'était pas des plus ardents, sa foi des plus orthodoxes ; il était un des auditeurs de l'hérétique Bernard de Lamotte (25).

Néanmoins, les bruits sinistres répandus sur l'impiété et la cruauté de ce chevalier n'affaiblissent pas l'admiration qu'il inspire au religieux auteur de la seconde partie de la geste.

Le patriotisme du troubadour peut bien le rendre indulgent pour un baron qui vient protéger sa cité en péril ; le secours amené par ce châtelain grandit ses vertus et ses mérites aux yeux du poète ; mais il y a, dans les éloges donnés' par le troubadour à Bernard de Casnac, trop d'élan, trop de verve, trop d'entraînement, pour que celui qui en est l'objet ne soit pas à ses yeux, un vrai type de perfection chevaleresque : « Soudain, voici dans la ville une grande splendeur, qui défend, restaure et remet en couleur tous ses défenseurs. Bernard de Casnac est venu, à la Toussaint, avec bonne compagnie. Je ne vis jamais son second en droiture et en puissance, jamais plus adroit cavalier, plus digne de louanges ; il a sens largesse et cœur d'empereur.  Il gouverne parage et dirige valeur. Pour restaurer droiture et pour briser douleur, il vient protéger Toulouse et le comte, par un élan spontané de son affection » (26).

Est-il possible de reconnaître dans ce portrait idéalisé le seigneur que Pierre de Vaux-Cernay nous dépeint sous des douleurs si sombres ? Pierre de Vaux-Cernay calomnie ; mais, dans ses mensonges involontaires, il y a de la vérité ;  le poète de la croisade glorifie ce même baron, et nous connaissons trop l'exactitude sévère de ses appréciations, pour croire qu'il ne s'est plu à rassembler ici que de vagues banalités.

Je croirais en partie Pierre de Vaux Cernay ; j'aurais plus de confiance encore dans les jugements de l'honnête troubadour, qui a écrit la seconde partie de la geste. Comment concilier leurs assertions contraires ? Rien de plus aisé, si l'on admet que, dans les idées méridionales, le tyran des vilains et des serfs peut être un chevalier plein de sens et de largesse, maudit par ses vassaux, exalté par les troubadours ; il peut être l'effroi des églises et des monastères voisins, et gouverner parage et splendeur.

Il ne serait pas difficile de trouver, dans l'histoire du midi, ces deux caractères, contradictoires en apparence, réunis dans un même chevalier. Dans cet idéal chevaleresque, dont Bernard de Casnac semble s'être approché autant qu'il est possible de s'approcher de l'idéal, le sentiment religieux n'est qu'un trait toujours secondaire et le plus souvent effacé.

Cette féodalité est à la fois indifférente et superstitieuse avec une tolérance qui serait un de leurs plus beaux titres, si elle ne ressemblait pas encore plus à de l'indifférence, les barons confient aux Juifs des charges importantes; les réclamations de l'Eglise, les interdictions des conciles (concile de Montpellier, 1195) restent impuissantes; l'Eglise s'irrite, s'aigrit, et le concile d'Arles ordonne au comte de Toulouse de chasser les Juifs de toute sa baillie (27).

Les superstitions remplacent auprès de ces barons la foi absente ; elles excitent le dédain de Pierre de Vaux-Cernay, qui en triomphe avec une superbe arrogance. Nous connaissons l'augure que le routier Martin Algaïs tire du vol d'un aigle qui planait au-dessus de Castelnaudary. Comme dans l'ancienne société romaine, des hommes se consacraient particulièrement au métier d'aruspices.

En 1277, comparaissait, devant l'inquisition, Pierre Raymond Dupuy de Sorèze (28) : son seul tort avait été de se livrer à ces pratiques païennes ; sa confession compromit non-seulement des laïques, mais encore plusieurs ecclésiastiques, entre autre le célèbre Gui Falcodius, le futur pape Clément IV.

Ces superstitions ne ressemblent pas à celles dont !e moyen âge offre tant d'exemples ; elles ne se rattachent pas à ce qu'on pourrait appeler la mythologie du christianisme elles ont une origine toute romaine ; c'est une tradition païenne toute vivante. L'Eglise n'a pu l'étouffer; elle l'a même acceptée; elle a toléré bien d'autres abus qui ne sont qu'une trace persistante des antiques polythéismes grec et romain.

Ainsi, le poème de la croisade nous montre, dans les environs de Toulouse, une société qui rappelle celle dont Richard Cœur-de-Lion fut le héros, et Bertrand de Born le poète.

Ce sont les mêmes idées, les mêmes mœurs, les mêmes aspirations, les mêmes tendances, les mêmes passions, seulement moins exclusives, plus larges plus libérales : un esprit nouveau semble les pénétrer.

Cette civilisation toute féodale, sortie des plateaux et des montagnes du Limousin, a rencontré, sur les bords de la Garonne, une autre civilisation qui doit son éclat à l'industrie qu'elle active, au commerce dont elle étend les relations, à la science du droit dont elle propage les lumières. Bourgeoise et municipale cette civilisation exotique vient d'Italie, brille surtout dans les grandes villes du littoral de la Méditerranée et crée entre la France du midi et les cités italiennes des rapports nombreux et féconds; ces deux civilisations s'unissent, se mêlent et exercent l'une sur l'autre une influence réciproque qui n'est pas un des traits les moins caractéristiques de l'histoire du midi aux douzième et treizième siècles.

La France du sud a son génie dorien tourné vers les armes, se développant dans les montagnes de l'intérieur du pays, et son génie ionien, maritime et commerçant. Toulouse offre un singulier exemple de la fusion de ces deux génies elle était pourtant plus féodale que bourgeoise, plus guerrière qu'industrielle, plus agricole que commerçante, plus dorienne qu'ionienne.

Dans cette ville, comme dans la plupart des autres centres de cette société féodale et mondaine, l'Eglise ne doit pas avoir une place considérable; elle est reléguée dans les derniers plans, où son action est à peine sensible.

De même, le peuple, dont l'oppresseur peut encore être un héros de ce monde chevaleresque, est aussi un paria rejeté dans les degrés inférieurs de la société, il y souffre obscurément, mais avec impatience : le moment de la revanche viendra pour lui, comme pour l'Eglise : deux protestations, presque simultanées, quoique parties d'extrémités contraires, s'élèvent contre cette société brillante, frivole, corrompue, fière, dédaigneusement aristocratique celle du peuple sera l'hérésie celle de l'Eglise sera la croisade.

 

 

Le poëme de la croisade contre les Albigeois, ou l'Épopée nationale de la France du sud au XIIIe siècle : étude historique et littéraire : thèse pour le doctorat ès-lettres présenté à la Faculté de Paris / par G. Guibal,...

 

 

 

 

Aliénor d'Aquitaine protectrice des Troubadours et Trouvères<==

Les ligues féodales contre Richard Cœur de Lion et les poésies de Bertran de Born (1176-1194) <==

Chanson sur la mort du Roi Richard (Cœur de Lion) <==

 


 

(1)   Les poètes français, tome 1er, p.82

(2) Raynouard, tome 4, p. 144.

(3) Id.

(4) Id., p. 148.

(5) Raynouard, t. 4, p. 170.

(6) Raynouard, tome 4, p. 260.

(7) Id.,p.251.

(8) Raynouard, tome 4, p. 369.

(9) Savary de Mauléon, cité par Hurter, tome 2, p. 424, d'après un manuscrit du Vatican.

(10) Raynouard, tome 4, p. 54 et seq.

(11) Hurter, tome p. 295.

(12)Père Labbe, tom 11,,p.-48.

Nous ordonnons, disent les Pères du concile, que la veille des fêtes des saints on n'exécute, dans les églises, ni danses, ni salttations d'histrions, ni mouvements obscènes; que l'on n'y récite pas de chants d'amour, que l'on n'y chante pas de chansons car les désirs impurs pénètrent dans les esprits des auditeurs leurs yeux et leurs oreilles sont souillés. »

(13) Raynouard, tome 5, p. 251

(14) Raynouard, tome 4 p. 290.

(15) id.,p.356.

(16) Etudes sur la littérature espagnole, par M. J.-M. Guardia (Revue germanique,16 juillet l862, p177.).

(17)Raynouard, tome 5, p.45.

(18) Fauriel, p. 24t Mss., fo 42, p. 84.

E dic vos de lavesque que tant nes afortitz

Quen la sua semblansa es Dieus e nos trazitz,

(l9) Fauriel, p.474 ; Mss,,f"87,p.174.

E car sufric Tholoza mans mortal enugers,

Ges non es meravilha, ses faitz lo recobriers,

E car ne fe senhors garsos e pautoniers,

A nos totz e al comte ner donatz tals loguiers

Que totz nostres linatges pecaran els semdiers.

Ici encore, nous nous trouvons en présence d'un vers, dont le texte altéré ne présente plus aucun sens ; il est difficile de rétablir la véritable leçon; il est cependant possible d'imaginer que l'étourderie ou la précipitation du copiste ont resserré des mots qui devaient être lus séparément.

Ainsi, au lieu de dire : pecaran els semdiers ce qui est inintelligible, nous lirions volontiers : pieg auran els semdiers, auront pires les sentiers ; la suite des idées n'est dès lors plus troublée.

Robert de Pecquerny arrête sa pensée sur le châtiment réservé au comte de Montfort et à ses compagnons ; son inquiétude ne se borne pas à sa propre existence; sortant de ce cercle borné, il jette sur la destinée qu'ils préparent à leurs descendants, un regard plein d'angoisse et d'anxiété.

(20) Fauriel, p. -1OO-102; Mss., f° 18, p. 36.

Li casatz de la terra, cavaler e borzes,

Cant auziron la carta que legida lor es,

Dizon que mais voldrian estre tuit mort o près,

Queli aiso sufrisan ni o fessan per res

Doncs serian tuit sers o vila o pages.

(21)Fauriel, p100; Mss.,f 18,p.35.

E mas de doas carns eli no manjaran,

Ni ja draps de paratge poichas no vestiran

Mas capas grossas brunas, que mais lor duraran.

(22)Fauriel, p. 268 Mss., f 48 et 49, p. 9-97.

E si pretz e paratges non restaura per vos,

Doncs es ja mortz paratges e totzl)o mons enuios.

(23) Fauriel, p. 420 Mss., f° 77, p. 154.

NBertrans de Pestilhac, que milhurals demans.

(24) Pierre de Vaux-Cernay, Historiens de France, tome 19 p. 98.

 (25) Doat, tome 22, f 35.

(26) Fauriel, p. 522 Mss., fo 96, p. 192

Ab tant veus per la vila una gran resplendor;

Quels defen e restaura els torna en color,

 En Bernartz de Casnac es vengutz al Santor,

Ab bona companhia, ab cor defendedor…..

 Anc no vis per dreitura segon de sa ricor,

 Pus adreit cavalier, plus complida lauzor,

 Quel a sen e largueza e cor demperador,

E govema paratge e capdeta valor

Per restaurar dreitura e per franher dolor,

Venc amparar Toloza el comte per amor.

(27) Fauriet,p.98;Mss.,f°t8,p.35.

(28) Collection Doat, tome 29, f 269.