Gargantua a-t-il détruit le château de Bonnivet de Guillaume Gouffier, amiral de France et Bonaventure du Puy du Fou

Qui de vous ne s’est arrêté d’admiration devant quelques sculptures sauvées des ruines de Bonnivet à Vendeuvre-du-Poitou ?

On pouvait encore le contempler, ce château, l'un des plus superbes bâtiments de notre France d'autrefois, ce château où l'architecture de la renaissance, gracieuse, composée des formes antiques, mauresques et gothiques, avait, sous le ciseau des premiers sculpteurs de France et d'Italie, étalé toute la magnificence et la délicatesse de ses nombreux ornements, prodigué ses pilastres variés, ses frontons semi-circulaires à coquilles, ses pyramides à boules, ses masques, ses culs-de-lampe, ses médaillons aux têtes des sages et des héros, ses armoiries, ses emblèmes et ses devises.

C'était le favori de François 1er, le trop célèbre Guillaume Gouffier, plus connu sous le nom de l'amiral de Bonnivet, qui l'avait fait construire à quatre lieues de Poitiers ; il y avait employé et les largesses de son maître et les talents des artistes que le roi, père des lettres et des arts, avait à grands frais appelés d'Italie.

Après la mort de l'amiral le château était resté inachevé; mais, par ce qui était fait, il nous est facile de deviner et de recomposer tout le plan de l'architecte.

L'ordonnance de Bonnivet était simple et rappelait en plusieurs points les châteaux forts du moyen-âge.

 Ceints par des douves, quatre corps de bâtiments à trois étages entouraient une cour carrée, et, aux angles, étaient flanqués de tours rondes qui élevaient bien au-dessus des autres faîtes leurs couronnements inoffensifs.

La principale façade présentait une entrée à plein cintre, et, à chaque étage, douze ouvertures cintrées ou douze fenêtres à croix garnies de pilastres d’ordre composite avec des chapiteaux variés à l'infini.

Sous l'entablement régnait une corniche décorée de masques, de rosaces et autres sculptures ; et çà et là se voyaient les armoiries de l'amiral, et des dauphins entortillés à des ancres avec la devise festina lentè (hâtez-vous lentement), devise dont Bonnivet se souvint si peu la veille de la bataille de Pavie.

 

L'intérieur offrait encore plus de perfection, et la sculpture y avait déployé, pour les décorations du grand escalier surtout, toute la richesse, tout le fini de son art. Ici des faisceaux d'épis se mêlaient aux haches d'armes; là se voyait l’oiseau de Jupiter, et près de lui, dans un médaillon) le fils d'Alcmène sortait triomphant de la forêt de Némée ; ailleurs des arabesques fantastiques couraient en guirlandes sur les caissons et les corniches (1), et se mariaient aux mobiles reflets de pourpre et d'azur projetés par les vitraux.

Du haut dus voûtes tombaient de voluptueux pendentifs, qui semblaient des points de repos ménagés dans l'air aux Amours pour décocher plus sûrement leurs traits.

En présence de tant de prodiges de l'art, la postérité a désigné le Primatice comme l'architecte de Bonnivet, de même qu'elle lui a faussement fait honneur de la construction de Chambord.

Il se peut, il est vrai, que la main de ce grand maître ait crayonné les dessins de quelques décorations, et que l'amiral les ait rapportés au retour de sa campagne d'Italie.

 Mais le Primatice, qui ne vint en France que six ans après la mort de Bonnivet, ne put présider à la construction de son château. D'autres artistes italiens s'y employèrent, et les descendants d'un de ces étrangers, qui s'était fixé dans le pays, y ont encore le surnom d'Italiens; mais le nom du principal architecte n'est pas venu jusqu'à nous.

Du château partaient deux avenues, dont l'une conduisait au parc ou les seigneurs de Bonnivet prenaient les déduits de la chasse, l'autre se dirigeait vers Jaulnay dans la longueur de plus d'une demi-lieue.

Il fallait que l'art fit tout à Bonnivet, car cet endroit n'est pas favorisé de la nature. Peu de bois, point de belles eaux, une grande plaine marécageuse et des coteaux arides, voilà le pays de Bonnivet.

Comment donc Gouffier, avec son goût exquis, Gouffier, possesseur de tant de beaux domaines, prit-il une position si ingrate pour élever sa somptueuse demeure ? La vanité et le ressentiment la lui firent choisir.

 

La seigneurie de Bonnivet touchait au duché de Châtellerault que possédait à titre d'apanage le connétable Charles de Bourbon, et l'animosité la plus vive existait entre les deux voisins. Bourbon, prince au franc parler et aux mœurs sévères, guerrier habile, ambitieux et superbe, s'indignait de se voir, malgré son nom, sa puissance et ses talents, négligé dans une cour dont Gouffier faisait les délices.

Il affichait le mépris le plus profond pour l'heureux favori, et blâmait hautement les largesses du roi, qui prodiguait l'or à Bonnivet quand la solde manquait à l'armée.

Gouffier, maître à la cour par la faveur de la mère de François Ier et l'intimité d'un roi dont il partageait les goûts, les vertus et les vices ; tout fier de récents succès en Espagne où il avait enlevé Fontarabie, d'heureuses négociations à Londres où il avait obtenu la reddition de Tournay ; enflé d'ailleurs par les flatteries des savants et des artistes dont il était le Mécène, dévorait avec un dépit amer les mépris du connétable, et s'ingéniait à humilier un prince que sa naissance et sa gloire militaire semblaient mettre à l'abri de toute atteinte.

Le mortifier c'était son but, en élevant sur la limite du duché de Châtellerault une habitation dont la magnificence éclipsait le manoir ducal de son puissant voisin, manoir qui, selon l'expression de Brantôme, ne semblait qu'un petit nid auprès (2).

L'adroit Bonnivet ne sut que trop bien faire servir le roi à son ressentiment. François Ier, avec sa cour, fit visite au château qu'élevait son favori, força le connétable de l'y suivre, et voulut savoir ce qu'il pensait de ces belles constructions.

 Je n'y vois qu'un défaut, dit Bourbon, la cage est trop grande pour l'oiseau. Probablement l'envie vous fait parler ainsi, reprit le roi. - Moi jaloux ! répondit Bourbon. Comment pourrais-je le devenir d'un homme dont les pères tenaient à honneur d'être écuyers de ma maison ?

Qui ne sait toutes les manœuvres de cour ourdies contre ce connétable, manœuvres dont Bonnivet fut l'âme ? Qui ne sait leur fatal succès ? Bourbon, exaspéré, abjure tous les devoirs de prince, de parent, de français : traître à son roi, à sa patrie, il porte à Charles-Quint sa redoutable épée.

François Ier marche contre ce sujet rebelle uni aux ennemis de la France, et met le siège devant Pavie.

Les Impériaux et Bourbon veulent secourir la place ; La Trémouille et les vieux généraux réprouvent une bataille inutile : Gouffier opine pour le combat ; son avis est écouté, et bientôt tout est perdu, fors l'honneur.

Bonnivet, placé à l'arrière-garde, accourt au fort de la mêlée, hausse sa visière, découvre sa poitrine, cherche et trouve un glorieux trépas.

Couché dans la poussière, son corps est heurté par Bourbon. Ah! misérable, s'écrie le prince, que de maux tu as causés à la France et à moi!

Nous avons vu Gouffier, dans son désespoir, expier de son sang ses funestes conseils.

 

Une fatalité terrible semble s'attacher après lui aux seigneurs de sa maison qui possèdent Bonnivet.

Louis, l'aîné de ses enfants, est tué, en 1527, dans un voyage à Naples, sans avoir été marié.

François, né d'un second lit, célibataire comme son aîné, meurt, en 1556, des suites d'une blessure reçue au siège de Vulpian.

François Gouffier, dit le Jeune, reçoit le funeste héritage de Bonnivet et le transmet en dot à Henri Gouffier son fils, premier gentilhomme de François, duc d'Alençon, et, en 1589, Henri tombe assassiné à Breteuil-sur-Oise. Henri-Vincent Gouffier lui succède, et est brûlé, en 1645, dans l'incendie du château de Bernieulles.

Ce dernier avait vendu le marquisat de Bonnivet à Aimé de Rochechouart, seigneur de Tonnay Charente.

Des alliances le portent successivement dans la maison de Mesgrigny et la famille du Chasteigner; enfin, des partages du 4 janvier 1788 le donnent à Charles-Louis-Henri du Chasteigner.

La vanité avait élevé le château de Bonnivet, la vanité le détruisit. Le dernier des du Chasteigner ne voulut pas qu'une autre famille après la sienne pût posséder le plus beau château du Poitou, et le livra aux démolisseurs. Un nommé Curieux acheta le droit de vandaliser un chef-d'œuvre des arts.

Cependant Bonnivet ne devait pas totalement périr. Un habile professeur de Poitiers, dont notre Société compte parmi ses membres deux enfants et de nombreux élèves, M. Hivonnait père, relevait les dessins fidèles de ce monument condamné, et ces dessins, j' ai lieu de l'espérer, enrichiront bientôt nos publications.

Tous les amis des arts allaient disputer au marteau des nouveaux Vandales les morceaux les plus précieux de Bonnivet. Un des plus beaux fragments se voit à Poitiers, rue Sainte-Opportune, chez M. Jolly fils, à l'imposte de la porte d'entrée. Mais, avant tous les autres, M. Hivonnait père et le vénérable prêtre qui fut notre collègue d'un jour, M. l'abbé Gibault, notre maître et notre ami, accouraient constamment au milieu des ruines) et sauvaient, le premier, cette rosace aux dessins si délicats et ces masques nombreux que l'étranger admire au musée de Poitiers ; le second, tant de précieux morceaux dont la garde est maintenant donnée à notre Société, et qui semblent défier la sculpture moderne d'atteindre à plus de perfection.

 

Tableau des propriétaires du château de Bonnivet depuis sa fondation jusqu'à sa destruction,

Fait d'après les renseignements puisés dans l'Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France, des pairs, maréchaux, grands officiers, etc., par le père Anselme, tom. 4 et 5 ; dans la Généalogie de la maison du Chasteigner, par Clabaut, et dans des notes manuscrites de M. Pallu-Dubellay.

 

MAISON GOUFFIER.

1. Guillaume Gouffier, amiral de France, eut, en 1506, par succession, la seigneurie de Bonnivet, et fit construire le magnifique château dont on peut encore admirer de charmantes sculptures au musée de la ville de Poitiers. Il mourut à la bataille de Pavie, en 1525.

2. Louis Gouffier, fils de Guillaume, fut tué en 1527 dans un voyage à Naples, sans avoir été marié.

3. François GoufIier, frère du précédent, mais d'un autre lit, mourut vers la fin de décembre 1556, des suites d'une blessure qu'il avait reçue au siège de Vulpian, en Piémont, sans avoir été marié.

4. François Gouffier, dit le Jeune, frère des précédents, mort le 24 avril 1594, avant son fils qui suit.

5. Henri Gouffier, fils du précédent, est nommé dans des actes seigneur de Bonnivet. Il avait sans doute eu en dot cette seigneurie. Il fut premier gentilhomme de la chambre de François, duc d'Alençon, et fut assassiné à Breteuil-sur-Oise en 1589.

6. Henri-Marc-Alphonse-Vincent Gouffier, fils du précédent, né à Venise le 14 juin 1586, vendit le marquisat de Bonnivet à Aimé de Rochechouart, seigneur de Tonnay-Charente, et fut brûlé au château de Bernieulles dans la nuit du 22 au 23 mars 1645.

 

MAISON DE ROCHECHOUART.

1. Aimé de Rochechouart donna en dot, en 1644, le marquisat de Bonnivet à Léonore de Rochechouart, sa petite-fille, fille de François de Rochechouart, et mourut en 1651.

2e Léonore de Rochechouart épousa, en 1644 , Jacques de Mesgritée de sa mort n'est pas connue.

3. Eléonore de Mesgrigny, fille de Léonore de Rochechouart, hérita de Bonnivet, qu'elle porta en 1712 dans la maison du Chasteigner, par son mariage avec Eutrope-Alexis Chasteigner, marquis de Saint-Georges, seigneur de Touffou.

 

MAISON DU CHASTEIGNER.

1. Éléonore de Mesgrigny, femme d'Eutrope-Alexis Chasteigner, eut pour fille Marie-Eléonore-Armande Chasteigner, qui épousa, en 1741, Jean-Henri Chasteigner, seigneur de Rouvre , mort à Poitiers le 28 avril 1793.

2. Charles-Louis-Henri Chasteigner, fils de Marie-Éléonore-Armande Chasteigner, né en 1751, suivant partage du 4 janvier 1788, reçu par Bourbeau, notaire à Poitiers, obtint le marquisat de Bonnivet dans la succession de son aïeule Éléonore de Mesgrigny.

Ce fut lui qui vendit à un nommé Curieux le château de Bonnivet, à la charge de le démolir.

En l'an IV, Curieux acquit de la nation le fonds du château. A sa mort, un nommé Touchois, de Lencloître, acheta de la sœur de Curieux le droit de finir la démolition, et acheva la destruction du plus beau monument des arts que renfermait l'ancien Poitou.

 

L'achat de Bonnivet et les fournitures qu'il fit aux armées n'enrichirent pas Curieux.

A sa mort, tout avait été vendu, bien-fond et meubles il n'était rien resté, et les créances n'avaient pas été payées en totalité.

Il existe aux archives de la Vienne un intéressant petit placard imprimé concernant la démolition du château :

AVIS

La démolition da château de Bonnivet présente on bénéfice certain à tous ceux qui veulent faire bâtir, soit en ardoises, plomb, ferrures de portée et croisées, fer de toute grosseur ; très belle pierre de taille dure et tendre grands pavés de mêmes qualités carreaux de terre cuite de différentes grandeurs, chantille, moellon de très beaux escaliers de différentes grandeurs qui seront numérotés et descendus avec soin, affin que ceux qui en auront besoin puissent les acheter avec assurance de pouvoir les remonter facilement ; on les prévient qu’ils sont construits de manière à pouvoir être reposés dans presque toute sorte de cages ; solives, soliveaux et beau bois de charpente de tonte longueur, grosseur, et sain ; planchon, parquet en feuille, boiserie d'appui, en bois de noyer et chêne ; douelles toutes débitées, propres à faire de beaux parquets, et autre bois de menuiserie propre à faire toute sorte de boiserie dans l’intérieur : fermetures de portes en bois de chêne et noyer ; chanlatte contre lutte et généralement toute sorte de matériaux.

Ceux qui en auront besoin pourront s'adresser aux commis, au château de Bonnivet, qui sont chargés de vendre. Le terme dépendra des acquéreurs connus.

La démolition avança lentement tout est étrange dans cette histoire merveilleuse du château de Bonnivet.

La vente à condition de le démolir a prolongé sans doute la conservation du château. Chose paradoxale dans ces temps de destruction à outrance, Curieux devint le conservateur intéressé du château qu'il était chargé de démolir.

Elle avança si lentement que Charles-Louis de Chasteigner, quand il rentra en France, put constater que son désir n'avait pas été complètement rempli : la château de Bonnivet n'était pas encore démoli en entier.

 Le 25 mai 1825 il demanda, en vertu de la loi du 27 avril 1825, « la liquidation de l'indemnité qui lui est due par l'Etat, à raison des ventes du domaine de Bonnivet et dépendances vendus comme biens nationaux »

 Il lui est accordé 13.228 fr. 44.; mais, sur réclamation de sa part, reconnue juste, le conseil de préfecture du département de la Vienne, le 14 octobre 1825, est d'avis de lui accorder une indemnité totale de 31.950 fr. 82, en capital.

Au partage du 14 janvier 1788, ce même domaine de Bonnivet lui avait été compté 63.157 livres.

Deux documents nous renseignent sur état d'avancement de la démolition du château en 1818 et en 1836.

Le 12juillet 1818 le plan cadastral de la commune de Vendeuvre est terminé sur le terrain. Sur ce plan, seuls subsistent encore le bâtiment du midi et ses deux tours, le bâtiment de l'est, et les douves sur trois côtés, midi, est et ouest; au nord de la cour intérieures se voit le plan de la maison et de la grange appuyées contre les arcades conservées du château, comme il va être expliqué plus loin.

La démolition de tout le reste est achevée.

Il existe au musée de la Société des Antiquaires de l'Ouest (musée de Chièvres) Un joli dessin, rehaussé de lavis, des ruines du château (2) malheureusement il n'est pas daté on le croit de 1836.

C'est une vue de la cour intérieure, prise des douves dans leur partie N.-O. Il représente le bâtiment du midi, le bâtiment de l'est, les douves de l'ouest. Plus de tours, plus de charpente, mais des ruines encore imposantes. Quelques lucarnes sont encore en place. On reconnaît la maison et la grange indiquées sur le plan cadastral. Le dessin est traité dans le genre des Piranesi, c'est-à-dire avec fantaisie et pittoresque plus peut-être qu'avec exactitude.

Cette démolition méthodique se fit malheureusement à une époque où le goût des vieilles et belles choses n'existait pas encore. Ce goût, qui est le nôtre, ne se développa que lentement et mit près d'un siècle à s'imposer.

Au début, cette démolition est purement utilitaire; elle n'obéit qu'a un mobile profiter de cette merveilleuse carrière de pierres toutes taillées et de ces bois d'ouvrage secs et équarris pour construire ou réparer à bon marché.

 Les fines et délicates sculptures sont laissées de côté sans emploi, ou même brisées s'il est nécessaire. C'est l’époque où l’on a bâti dans l'ancienne cour intérieure du château la grange et la maison que l'on voit sur le plan cadastral et sur le dessin des ruines dont nous venons de parier cette grande et cette maison existent encore aujourd'hui.

Au milieu de la démolition générale on a conservé 8 grandes arcades, on a rempli de maçonnerie les parties vides, le tout a formé le mur de fond de la grange et de la maison.

 En 1815, à l'occasion d'un mariage, il est fait des réparations importantes au château d'Avanton (qui n'est qu'à 8 kilomètres de Bonnivet). Pour refaire certains pavages usés, on utilise les panneaux de la corniche de Bonnivet. Ces panneaux présentent d'un côté des sculptures en relief : lettres entrelacées, armoiries, ancres l'autre côté, celui qui n'était pas vu, présente au contraire une partie plate. Cette partie plate formera le dallage, et la partie sculptée sera mise contre la terre.

Au château de Chincé, qui n'est qu'à 4 kilomètres de Bonnivet, d'autres panneaux de cette même corniche seront utilisés de la même manière pour daller une cuisine.

Cependant, quelques hommes de goût, des précurseurs, commencent à s'inquiéter de voir détruire de si bettes choses.

L'abbé Gibault, conservateur de la bibliothèque de Poitiers, dans un discours où il rend compte de ses travaux et de ses achats, s'exprime ainsi :

 « il y avait sur remplacement du château de Bonnivet quelques pierres de cette élégante sculpture…..

 je m'empressai de les sauver d'une prochaine destruction .  

Jusqu'à sa retraite, en 1830, inlassablement, il fera don au musée de la Ville de la presque totalité des sculptures, qui font de ce musée le plus riche en fragments venant de Bonnivet.

Des amateurs, an goût éclairé et sûr, commencent à acheter dans les démolitions du château, non plus des matériaux à bâtir, mais des fragments de sculptures sur pierre ou sur bois pour le bonheur délicat de pouvoir les admirer chaque jour : presque tous sont les possesseurs des châteaux proches de Bonnivet : M. de la Mardière, au château d'Avanton, M. de la Marque, an château du Labarum, M. Planchon, au château de Chincé.

Peu à peu, le goût s'affine, se répand.

 La Société des Antiquaires de l'Ouest, fondée en 1834, y aide et y contribue. Quelques-uns de ses membres sauvent les sculptures éparses, ou même les achètent pour les lui offrir : Mme Lecointre Dupont. MM. Planchon, de la Bouralière, de Lastic-Saint-Jal

Enfin, quelques fragments quittent notre province pour aller enrichir les grands musées de Paris : le Louvre en achète 3 en 1906 ; Cluny en avait acheté 35 en 1908.

Nous connaissons la provenance de la plus grande partie de ceux-ci.

Dans la séance de la Société des Antiquaires de l'Ouest du 18 décembre 1884, M. Ledain rend compte qu'à Thurageau, chez M. d'Auzay, se trouve un grand nombre de pierres provenant de Bonnivet.

A la séance du 17 décembre 1885, M. Gaillard de la Dionnerie fait connaitre qu'il vient d'en faire l'acquisition pour son musée particulier. Après sa mort, en 1903, ses collections passent en vente publique (30 novembre, 1" et 2 décembre) les 27 fragments provenant de Bonnivet sont adjugés : quelques-uns à un marchand, M. Duseigneur. et la plus grande partie à M. Haraucourt pour le musée de Cluny.

 

En 1884 (9 février). M. Planchon achète le château de Chincé (3 kilomètres de Bonnivet). Un des propriétaires qui l'avait précédé, trouvent le château trop petit, avait transformé la cuisine en salle à manger à coté, il avait fait construire une cuisine nouvelle. M. Planchon. à son entrée en jouissance, trouva cette cuisine gênante et la démolit. Quelle ne fut pas sa surprise de reconnaître dans les pierres qui formaient le dallage des panneaux de la corniche de Bonnivet, dont les sculptures avaient été retournées sur le sol. Il fit don des plus belles de ces pierres au musée de la Société des Antiquaires de l'Ouest, où l'on peut encore les voir et il en conserva quelques-unes.

 

Dans l'art, Bonnivet occupe une place prépondérante, par sa grandeur, sa beauté majestueuse, l'influence qu'il a exercée, l'exemple qu'il a donné et qui a été suivi.

 Dans l'histoire sa place est moins grande sans doute, mais il eut cependant sa part de responsabilité dans les malheurs de la France de son époque.

 Dans la littérature on ne saurait oublier que Rabelais n'a pas trouvé de terme de comparaison meilleur que Bonnivet, en fait le modèle de l'abbaye de Thélème au chapitre LVII de Gargantua,  et que Charles Perrault l'a choisi comme cadre de ses contes immortels, notamment dans son Chat Botté.

1535 est la date de l'édition princeps de Gargantua" ce petit in-8°, forme d'agenda, imprimé en caractères gothiques par François Juste, qu'on voit si rarement et qu'on paie au décuple du poids de l'or.

Entre cette édition et celle de 1542, on remarque dans la description de Thélème une variante assez importante.

« Ledict bastiment, dit le texte de 1542, estoit cent foys plus magnificque que nest Bonnivet ne Chambourg, ne Chantilly. »

L'édition de 1535 s'arrête au mot Bonnivet, et en effet, Chambourg ou Chambord, comme nous disons aujourd'hui, n'a dû être bâti que postérieurement à 1535.

Bonnivet, ce général inhabile, qui ne devait sa faveur qu'au don qu'il possédait d'exagérer les défauts de son maître, l'avait précédé dans cette passion d'architecture qui légua au règne de Henri II tant d'oeuvres inachevées.

 Le château de Bonnivet ne dura pas plus que la fortune du favori : on a oublié cet édifice qui s'élevait à peu de distance de Poitiers

 

J'ai eu sous les yeux une vue pittoresque du château de Bonnivet, qui se trouve dans l'ouvrage de Chastillon avec ce titre :

Le magnifique bastiment de Bonnivet en Poictou.

Le recueil topographique du Cabinet des Estampes, à la Bibliothèque Royale, renferme en outre cinq planches de différentes dimensions, gravées par Lapointe, contenant l'élévation et plusieurs détails du château de Bonnivet. Le titre de la plus grande estampe, qui représente l'élévation de la façade, est assez curieux pour que nous le transcrivions ici :

 Le magnifique chasteau de Bonnivet en Poictou , basti par l'admirai de Bonnivet, depuis 1513 jusques en 1525, apartenant a dame Eleonor de Rochechouart, marquise de Bonnivet et des Deffends, comtesse de Belin, vidame de Trilbaldoul, espouse de messire Jacques de Mesgrigny, conseiller du Roy en ses conseils et d'honneur en ses parlements, comte de Brin, baron de Grisse, chastelain de Cheneché en Poictou , et des Espoisses en Brie, lequel l'a restauré, orné et aschevê depuis 1649 jusqu'en 1672.

 La seconde planche porte le titre suivant : « Lucarne dont il y en a 44 toutes semblables à cellecy, hors la diversité des corniches, lesquelles sont posées sur trois estages de fenestres.  Ces lucarnes sont les fenêtres en mansarde qui décorent la toiture. Comme la façade n'en présentait que seize sur quarante-quatre, les vingt-huit autres devaient être réparties sur les côtés ; il résulte de cette observation que le plan du château (plan que je n'ai point retrouvé) devait dessiner les trois côtés d'un carré presque parfait.

La planche II, qui n'a pas de titre, offre une porte du dix-septième siècle ornée des armes réunies de Mesgrigny et de Rochechouart, encadrée dans une décoration du seizième, et surmontée d'une corniche et d'un amortissement aux armes de France et au chiffre de François ler

. Les deux dernières planches représentent des médaillons sculptés. On lit sur la quatrième : « Il y a beaucoup de médailles dans l'escalier de Bonnivet, desquelles ces deux ont été choisies. »

Tous ces détails sont traités dans le pur style de Chambord, mais avec plus de recherche. Les historiens modernes du Poitou ne disent rien de ce beau monument, aujourd'hui, à ce qu'il paraît, entièrement détruit.

 

Aujourd'hui, il n'existe plus rien de cette fastueuse demeure: quelques soubassements de murs percés, mutilés, recouverts de ronces et d'épines et pour rendre cette disparition plus complète encore, la destruction de presque toutes les pièces d'archives, des lettres, des documents de toutes sortes qui nous interdit de percer complètement le mystère qui l'enveloppe.

Le décor sculpté qui ne fut pas détruit a été récupéré en grande partie par la Société des antiquaires de l'Ouest. L'essentiel de ce décor est aujourd'hui conservé au Musée Sainte-Croix à Poitiers

 

 

 

Rabelais et l'architecture de la Renaissance : restitution de l'abbaye de Thélème / par Ch. Lenormant

Société des antiquaires de l'Ouest

Notice sur le château de Bonnivet / par M. Lecointre-Dupont

 

 

Oiron, Tombeau de Guillaume Gouffier de Bonnivet mort à Pavie en 1525 sous le Règne de François Ier  <==.... ....==> Sur la Terre de nos ancêtres du Poitou - Aquitania (LES GRANDES DATES DE L'HISTOIRE DU POITOU )

 

 

 

 


(1) Voyez les différents morceaux de sculpture provenant de Bonnivet, qui existent au musée d'antiquités de la ville de Poitiers.

(2) Et qui plus le despita (Bourbon), ce fut le château de Bonnivet, à ce que j'ai ouï dire, qu'il alla faire bastir, le plus superbe édifice qui soit en France, s'il estoit achevé selon son dessein ; et ce à la vue de Chastelleraud, que vous eussiés dit qu'il eust voulu dominer en cavalier la maison de M. de Bourbon, qui ne sembloit qu'un petit nid auprès. Cela despita fort M. de Bourbon. (BRANTÔME, Hommes illustres, discours 30. )