Abbaye de La Grainetière, l’abbé Antoine François Prévost - l’âme de Manon et le chevalier des Grieux

Le soir tombe doucement, un soir de printemps, sur la campagne boquine. A travers les branches des arbres de l’abbaye de la Grainetière, le ciel se teinte de pourpre comme robe d’un cardinal, et tout là-bas, les alouettes et le mont Mercure, semblables aux pointes d’un bonnet d’évêque, se parent de bandes violettes et vieil or, comme les rubans et les glands de Mgr de Luçon.

Dans l’ai tiède, la cloche sonne la fin de l’office. De ses notes argentines, elle accompagne le chant du Salve Regina cistercien, souligne l’appel pieux Eià ergo advocata nostra, plus câline berce le mystique salut à la Vierge O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria, et, en dernier son, doux comme une caresse angélique, elle donne le signal de la retraite. Un à un, les fils de saint Bernard quittent les stalles sculptées, s’inclinent devant le maitre autel et, en silence, déroulent leur lente théorie sous la galerie qui court tout autour du cimetière.

(Sentier des crêtes - Sauvegarde de la chapelle des Alouettes séance du 3 mai 1921)

 Derrière le prieur, qui conduit son troupeau sacré, marchent un abbé de cour, un chanoine de Saint Sulpice et un gentilhomme, trois hôtes du monastère. Les religieux s’agenouillent près de la dernière tombe et prient pour celui qui s’en est allé dans la gloire du Seigneur. La mort est une amie ; pour marquer leur union avec cette fiancée mystérieuse, ils ont mis autour du champ de repos, son domaine terrestre, la bague, froide comme un cadavre, du cloitre, aux arceaux gothiques, ornés de salamandres grimaçantes.

 (A Saint Michel Mont de Mercure, un ange d’or sur le toit de la Vendée)

Un requiescant in pace monte vers Dieu et c’est la fin de la journée. Les Bénédictins vont s’étendre sur la couchette dure et s’endormir à l’ombre de la Croix, tels des soldats se retirent après la bataille, pour sommeiller protégés par les plis de l’étendard.

Dans le déambulatoire restent seuls les trois étrangers, qui traversent la cour, passent devant la chapelle et s’arrêtent près de l’étang, au fond de la clôture. Sur un rustique banc de pierre, l’abbé s’assied, tandis que le gentilhomme s’allonge sur le gazon. A quelques pas de là, le chanoine commence son chapelet.

Monsieur le chevalier, vous m’avez promis de me dire quels étaient les événements qui vous avaient amené à chercher un refuge en cette pieuse maison. Chaque soir, je vous interroge et chaque soir vous remettez au lendemain votre récit…. Parlez aujourd’hui, je vous écoute…. » Et l’abbé répète une fois encore : « je vous écoute, mon chevalier. »

 

 Le jeune homme se lève et s’approche de son compagnon :

Vous êtes bien curieux, monsieur l’abbé, et vous savez déjà l’histoire de ma vie. Je vous ai longuement conté comment, dans la cour de l’hôtel d’Amiens, je rencontrai, à la descente du coche d’Arras, cette jeune personne qui m’a donnée les plus douce joies et aussi les peines les plus amères de l’amour. Pour elle, vous ais-je déclaré, j’ai tout sacrifié : famille, bénéfice, situation.

Pendant longtemps, je n’ai eu qu’un culte, celui de son corps souple qui s’enroulait autour de moi comme la frêle tige d’un œillet s’appuie sur son tuteur. Par amour, j’ai tout abandonné pour vivre avec Manon.

Tout cela, l’abbé ne l’ignorait pas et, de la tête, il fit signe qu’en effet il connaissait les aventures aimables de la trop aimable Manon et de son galant chevalier.

Pendant que sa lèvre esquissait un sourire, d’une chiquenaude il arrangea son jabot de dentelle et murmura :

Mais pourquoi avez-vous quitté le monde et êtes cous venu dans cet asile ?

Et le chevalier des Grieux de répondre :

Monsieur l’abbé, par amour j’ai vécu dans le péché… par amour, je vis dans cette retraite.

Le chanoine se signa deux fois quand il entendit ces mots et, d’un ton de reproche :

Mon chevalier, quelles paroles profanes cous prononcez en ce saint lieu !... Je prierai pour vous et aussi pour Elle. Je vais être obligé, je le crains, de m’infliger des pratiques plus sévères pour obtenir la guérison de votre cœur et le repos de son âme.

Des Grieux sourit :

Mon cher Tiberge, chacun de nous pense à Manon : vous, vous récitez des oraisons ; moi, je chante les jeux de son affection et je pleure les angoisses de son agonie…

Mais souffrez que je narre à notre abbé le récit qu’il attend.

Il se tut, essuya une larme qui perlait sur le bord de ses paupières, puis reprit :

Nous étions tous les deux à la Nouvelle-Orléans. Elle avait été envoyée en exil et je l’avais accompagnée. Nous habitions dans une pauvre maison, mais cette pièce froide nous rappelait malgré tout notre somptueuse demeure de Paris, parce que toujours l’amour illuminait notre intérieur. Notre bonheur était doux et semblait durable quand le neveu du gouverneur, Synnelet, s’éprit de Manon. Jaloux, je provoquai mon rival et le blessai mortellement. Croyant l’avoir tué, je m’enfuis avec mon amie. Hélas ! Usée par les privations, elle ne put supporter les fatigues de notre course nocturne et, au matin, comme l’aurore se levait, toute parée de vert et de rose, elle sentit la mort prochaine.

« Je voulais calmer ses craintes et, à ses plaintes, je répondis par les précieuses consolations de l’affection. C’était la fin. Manon noua autour de mon cou ses bras souples et frais comme des tiges que la rosée printanière a caressées et se cacha près de mon épaule. D’une voix que la souffrance faisait encore plus douce, elle me dit :

« Mon chevalier, j’ai péché contre Dieu et contre vous. J’ai commis de nombreuses erreurs, mais je vous ai toujours aimé… Vous seul m’avez comprise et quelques-fois aussi notre mai Tiberge… Demandez-lui de prier pour moi… Adieu, mon chevalier, vous avez eu et vous aurez mon cœur… Que notre chanoine garde son âme. » Son fin visage se leva vers mes lèvres et, dans un suprême baiser, elle exhala son suprême soupir… C’est ainsi que mourut Manon Lescaut !

 

Un silence lourd pesa sur les trois hôtes du monastère. L’abbé, pour se donner un contenance, prit une pincée de tabac dans une tabatière en bois des Iles et regarda en dessous son confrère de Saint Sulpice, qui laissait tomber une larme sur son bréviaire, tandis que des Grieux sortait de sa poche une petite médaille. Ce pieux objet, Tiberge le reconnut : il l’avait donné à la maitresse de son ancien condisciple un jour qu’il avait rendu visite aux deux amants et leur avait adressé mille reproches touchant leur vie. Il dit :

Elle avait donc conservé ce souvenir ?

Oui.. Avant que de mourir, elle y posa ses lèvres blêmies par l’agonie… L’un des derniers baisers de Manon, cette médaille l’a reçu !

Le chanoine la prit, l’examina et instinctivement la porta à sa bouche. Quand il s’aperçut que le jeune homme l’avait vu, il rougit et chercha une explication.

Le chevalier l’arrêta et s’adressa à l’abbé :

Quand j’entendis mon amie prononcer ces mots : « Vous avez eu et vous aurez mon cœur, que notre chanoine garde mon âme ! », je me dis que le chanoine avait la plus belle part. Je voulais la lui ravir. Pour avoir l’âme de Manon, je retrouvai le chemin des antiques autels, je récitai les Ave Maria que j’avais appris sur les genoux de ma mère. Par la pénitence, par le jeûne, j’espérais obtenir de Dieu la grâce de mon amie, et de mon amie le don de son âme.

Des Grieux prit le bréviaire de Tiberge pour lire un De Profundis et, à la page ou cette prière était écrite, il trouva une fleur fanée, une des roses que Manon tenait à la main, à sa descente du coche d’Arras.

Il ferma le livre, embrassa son camarade et murmura en pleurant :

Son âme, je ne l’aurai jamais… C’est vous qui l’avez, je vous la laisse… demain, je quitterai ce pieux monastères, ou je n’ai plus que faire ; demain, je redeviens le chevalier des Grieux, et je m’embarquerai pour des pays lointains ….Manon n’était pas une impie, elle avait le cœur naturellement pur et si, dans la cour de l’hôtel d’Amiens, elle vous avait rencontré, mon ami, nul doute que vous l’auriez conduite au couvent comme le désiraient ses parents !.... Priez Dieu pour elle… Gardez-la, vous l’aimiez mieux que moi ! ….

Le chevalier partit aussitôt et se coucha dans sa cellule. Le lendemain, dès l’aurore, il quitta l’abbaye de la Grainetière.

 L’on dit que, quelques jours plus tard, l’abbé Prévost commença à la Grainetière, où il faisait une retraite, un livre qui devait immortaliser les amours de Manon et de des Grieux, mais qu’il passa sous silence le récit du malheureux amant.

Maurice Portier.

 

 

 

 <==.... ....==> L’abbaye La Grainetière incendiée pendant la Révolution, le dernier moine, Dom Charles-Philippe Billaud quitte son abbaye

 


 

 

(1)    On dit aux Herbiers (Bocage vendéen) que l’abbé Prévost composa Manon Lescaut à l’abbaye de la Grainetière, près des Herbiers.

Né le 1er avril 1697 à Hesdun en Artois, Antoine-François Prévost est le 3e fils d’une famille distinguée. Son père, procureur du roi, l’envoie au collège des Jésuites. D’un tempérament rebelle, le jeune Antoine-François déserte l’école pour chercher la gloire à la guerre. La paix l’en empêche et le ramène chez les Jésuites. Plus tard, il écrira qu’au sortir de l’adolescence, « la malheureuse fin d’un engagement trop tendre me conduisit au ″tombeau″ : c’est le nom que je donne à l’ordre respectable où j’allais m’ensevelir. » Il entre en effet dans l’ordre des Bénédictins en novembre 1721. Il va alors d’abbaye en abbaye, étudiant la philosophie, enseignant les humanités, et même prêchant, avant de se fixer à Saint-Germain-des-Prés. Où il commence à écrire son premier roman, Mémoires d’un homme de qualité, dont les premiers volumes paraissent en 1728.