Remparts de Thouars, rue porte Maillot - Henri de La Trémoille, duc de Thouars - Marie de la Tour-d’Auver

Henry de la Trémoille, duc de Thouars et de Loudun (1 ), fils ainé du duc Claude et de Charlotte-Brabantine de Nassau, princesse d'Orange, naquit à Thouars le 22 décembre 1598.

Il fut baptisé, dans la grande salle de l'ancien château de Thouars, le 15 mars 1601, et eut pour parrain le roi Henry IV, représenté par le comte de Parabère, son lieutenant général en Poitou (2).

Le duc Henry ne fut pas un grand capitaine sa longue carrière ne s'écoula pas dans les camps et sur les champs de bataille, comme celle de son aïeul Louis II, le chevalier sans reproche; mais sa correspondance témoigne de son noble caractère, de son esprit et de ses qualités.

Héritier d'un des plus beaux noms de la France, la fin prématurée de son père (1604) le rendit, à l'âge de six ans, possesseur d'une fortune considérable.

Il recueillit, en outre, à la fin de l'année 1605, la succession de Guy, XXe du nom, comte de Laval. C'est par suite de cet héritage que la maison de la Trémoille a élevé des prétentions au royaume de Naples. Henry de la Trémoille, par représentation d'Anne de Laval, sa bisaïeule, femme de François de la Trémoille, se trouvait, en effet, seul héritier de Frédéric d'Aragon, roi de Naples.

 En 1643, Henry fit valoir ses droits à cette couronne, et plus tard ses descendants  reproduisirent cette réclamation à différents congrès; mais ce fut en vain.

Le procès ne pouvait être décidé que par le sort des armes, comme le dit l'auteur de la préface des Mémoires du prince de Tarente.

 Louis XIII permit cependant au duc de la Trémoille de prendre le titre de prince de Tarente, et, par brevet délivré vers 1629, lui accorda, pour lui et les siens, le rang et les prérogatives qui y étaient attachés (3).

En 1648, Louis XIV lui permit d'envoyer un représentant pour soutenir ses droits devant le congrès réuni à Munster, où se conclut le traité de Westphalie.

Henry se maria le 19 janvier 1619 avec Marie de la Tour d'Auvergne, fille du maréchal de Bouillon, prince souverain de Sedan, et sœur de Turenne.

 

Le cachet de leurs lettres porte deux autels antiques, dont les flammes se réunissent, avec la devise :

SIC UNICA FLAMMA DUOBUS

 

Comme les deux époux étaient de la religion réformée et cousins germains, leur mariage, pour être valable, avait besoin de la sanction royale, à défaut des dispenses de l'Église, qui n'avaient pas été obtenues (4).

Par lettres patentes datées du mois de mars 1619, Louis XIII confirma cette union, et nomma bientôt après le jeune duc de la Trémoille commandant général de la cavalerie de l'armée d'Allemagne (5).

 Entraîné par ses croyances religieuses dans le mouvement qui se manifesta, en 1621, au sein du protestantisme, contre lequel grondait l'orage, Henry prit part aux délibérations de l'assemblée générale de la Rochelle.

Il fit de vains efforts avec Rohan et Soubise pour obtenir une résolution permettant d'éviter une rupture complète avec le roi.

L'exaspération de ses coreligionnaires ne connaissait plus de bornes. La guerre était pour eux la seule issue possible. L'assemblée lui offrit le commandement général; mais il ne voulut pas l'accepter, pressentant tous les dangers de la situation.

Voici ce que nous lisons, à ce sujet, dans un manuscrit rédigé sous la dictée du duc lui-même

« L'an 1621, au mois de mars, l'assemblée de la Rochelle se continuant toujours nonobstant les deffences, et voyant pour cela toutes choses à la cour se préparer à la guerre, commença de penser aux moyens de se tenir sur la deffensive, en s'assurant de places et de chefs pour conduire leurs forces, et pour cet effet envoya le sieur de Chasteau -neuf avec six députtez vers M. de la Trémoille, à Pons, pour luy offrir le commandement général de l'armée, tant par mer que par terre. M. de Rohan y arriva en mesme temps pour le mesme sujet, dont il luy fit très-instantes prières à quoy néanmoins M. de la Trémoille ne voullut point entendre par le seul respect de sa fidélité naturelle envers son roy. »

 Au mois de mai suivant, il refusa encore, de l'assemblée de la Rochelle, le commandement d'un cercle comprenant l'Angoumois, la Saintonge, les Iles de Ré et d'Oléron, et se rangea, contre le duc de Rohan et contre Soubise, sous le drapeau de Louis XIII, lorsque ce prince parut devant Saint-Jean-d'Angély.

Le duc était désolé d'être obligé de combattre dans les rangs des adversaires des protestants mais ce n'était pas là son plus grand chagrin.

Marie de la Tour, malade depuis la naissance de son premier enfant (Henry-Charles, prince de Tarente], était tombée dans un tel état de tristesse et de nostalgie, qu'il avait fallu, pour rétablir sa santé, la conduire à Sedan, au sein de sa famille.

Henry était vivement préoccupé de l'absence de sa femme il avait hâte de la revoir. Il sollicita bientôt un congé, que le roi lui accorda, et s'empressa de rejoindre Marie de la Tour.

 Cette arrivée inattendue causa à toute la famille des transports de joie incroyables. Il faut lire à ce sujet une charmante lettre de Mme de Bouillon à Charlotte-Brabantine de Nassau, publiée par M. Paul Marchegay, à qui nous empruntons ces détails, dans un opuscule plein d'intérêt, intitulé Les Deux Duchesses.

 Henry assista, en 1628, au mémorable siège de la Rochelle, qui coûta tant d'argent à la France.

Pressé d'abjurer par Richelieu, il se fit catholique sous les murs de la place.

Pour prix de sa bravoure, et peut-être bien aussi de son abjuration, il obtint, après le siège de la Rochelle, le grade de mestre de camp général de la cavalerie. Il trouva bientôt l'occasion de se distinguer en Italie, à l'attaque du Pas-de-Suze et au siège du château de Carignan, dont il s'empara, quoique blessé d'un coup de mousquet au genou, à la vue des armées d'Espagne et de Savoie, qui entreprirent en vain, peu de jours après, de le reprendre (6) [1er aout 1630].

 En 1633, il fut fait chevalier du Saint-Esprit.

Eloigné de la cour par suite des mécontentements qu'il reçut du ministre (7), le duc de Thouars ne se montra pas moins dévoué au roi lorsque les Espagnols s'emparèrent de Corbie (1636).

Il envoya à Louis XIII, qui faisait en personne le siège de cette ville et manquait de forces, 5,000 hommes de pied et 500 chevaux levés en quinze jours sur ses terres et à ses dépens  (8).

Cette petite armée, conduite par le marquis de la Moussaye, fut cause de la prise de Corbie.

En récompense de ce service, Louis XIII accorda au duc, en 1636, pour l'indemniser des dépenses qu'il avait faites, le droit de percevoir pendant dix ans dix sols par chaque pipe de vin passant sous les ponts de Taillebourg et de Laval (9)

 Après la mort de la duchesse douairière Charlotte de Nassau (août 1634), la jeune duchesse de la Trémoille, qui, s'il faut l'en croire, ne s'était jusqu'alors occupée de rien dans la maison, son mari et sa belle-mère prenant le soin des affaires qans lui en donner aucune connaissance (10), put donner un libre essor à ses goûts pour le luxe et les dépenses.

Henry de la Trémoille prit une part active aux événements qui se déroulèrent pendant la minorité de Louis XIV.

Au moment où la Fronde éclata, il offrit son concours au parlement de Paris, qui s'empressa de le nommer général des troupes qui seraient levées pour le service du roi, de la cour et du public, dans les provinces de l'Ouest. [11 mars 1649.] (11).

 Le prince de Condé, cherchant à le rattacher au parti de Mazarin, lui écrivit deux fois, par ordre de la reine mère et du cardinal, qui désiraient vivement le gagner.

Le duc détestait trop le ministre favori, qu'il appelait un cardinal sans religion, un pirate public, un tyran de l'État et du roi, un mesquin et avare voleur (13), pour se laisser entrainer par Condé.

Il lui répondit (3 avril 1649) qu'il était uni dans un même sentiment avec le clergé, la noblesse et les peuples du Poitou, contre les personnes abjectes et infâmes qui ruinaient et désolaient la monarchie ; qu’il prenait les armes avec eux pour la conservation de l'État et de la liberté des peuples. Ce sont, écrivait-il, les résolutions du bon parti, dont vous devriez être le chef, et mes sentiments particuliers (14)

Le parlement de Bordeaux et celui de Bretagne, à l'exemple du parlement de Paris, le nommèrent généralissime des provinces de leur ressort. (Août 1649.) (15).

La Trémoille avait offert une armée de 10,000 hommes au parlement de Paris mais cette armée n'était pas levée, et il lui fallut beaucoup de peine et d'argent pour la réunir.

 Avant de partir à la tête des forces qu'il avait rassemblées, il nomme son fils puîné, le comte de Laval, commandant de la ville de Thouars, et s'occupe de secourir le bas Poitou, que Chateaubriand des Roches-Baritaud, lieutenant du roi, commençait à inquiéter.

 

Chezerac est fait commandant du château de Fontenay-le-Comte, que des Roches avait failli prendre 140 gentilshommes, commandés par Chaligny, sont dirigés sur Lucon, qu'ils occupent.

Enfin il donne ordre à Marsilly, qu'il avait fait son maréchal général des logis, de se rendre dans le bas Poitou, pour y prendre le commandement général (16).

Ces mesures arrêtées, Henry nomme Châtillon, seigneur d'Argenton-Château, son lieutenant général la Grise, maréchal de camp, et le seigneur de Noirlieu, lieutenant de sa compagnie de gens d'armes; puis il se met en route pour la Bretagne avec une infanterie nombreuse et une cavalerie composée de gentilshommes.

 Arrêté un instant devant le château des Ponts-de-Cé, il se rend maître de cette place et parvient bientôt jusqu'en Bretagne, où il s'entend avec le Parlement (17).

 A son retour, un obstacle se présente sur sa route. Par les ordres du maréchal de Maillé-Brézé, gouverneur de l'Anjou, le château d'Angers avait été pourvu d'une garnison importante et confié au marquis de Jalaine.

Le duc de la Trémoille ne peut laisser derrière lui au pouvoir de l'ennemi une ville de cette importance il commence le siège du château sans perdre de temps en sept jours une mine est établie sous les remparts, un pont jeté sur la Maine, et une tranchée ouverte pour interrompre toute communication de la place avec l'extérieur.

  Ces travaux d'attaque exécutés, la Trémoille dépêche un gentilhomme au maréchal de Brézé, renfermé dans le château de Saumur, pour le sommer de se rendre et l'inviter à donner au marquis de Jalaine l'ordre de livrer le château d'Angers.

 

Le maréchal de Brézé promit de rendre les deux places avec l'artillerie et les munitions, s'engageant de plus à compter au vainqueur deux cent mille écus dans la huitaine. Une députation envoyée de Tours promit pareille somme au duc, qui était enchanté du résultat de sa campagne; mais il reçut presque en même temps l'avis que la paix était faite à Paris, et l'ordre de cesser toute hostilité (18).

Un peu mécontent d'interrompre si brusquement le cours de ses succès, il écrivit au parlement de Paris qu'il avait reçu du parlement de Bordeaux une commission de général en chef, « avec assurance d'une grande somme d'argent et de plusieurs places, que les parlements de Toulouse et d'Aix suivraient cet exemple, que la Rochelle, Angoulême et les Iles se déclareraient au premier jour, qu'on ne devait pas précipiter une paix honteuse et la servitude de tous à la veille de  leur délivrance ; que l'armée qu'il commandait, forte de 20,000 hommes, serait dans un mois à Paris et en état de former un gouvernement équitable et sur de solides fondements. »

Mais les courriers du duc ne parvinrent pas au parlement; ils furent reçus par la cour, qui était à Saint-Germain (19). Il lui fallut donc, bon gré, mal gré, lever le siège du château d'Angers et rendre le château des Ponts-de-Cé, que gardait Rotmont, enseigne de ses gardes.

(Remparts de Thouars - rue porte Maillot)

 Revenu dans sa ville de Thouars, il y trouva des Roches et quelques autres seigneurs, que le comte de Laval avait faits prisonniers en s'emparant du château du Plessis-Châteaubriand, et il s'empressa de les mettre en liberté.

Le comte de Laval avait quitté les armes pour l'Église, et s'était fait prêtre de l'Oratoire, en protestant qu'il ne voulait pas revenir à la vie commune.

Mais le sang des la Trémoille, qui coulait dans ses veines, ne lui avait pas permis de tenir sa promesse, et il venait de montrer, dans son expédition du bas Poitou, que la soutane ne l'empêchait pas de manier l'épée.

 

 Le siège du château d'Angers fut le dernier acte de la carrière militaire de Henry de la Trémoille.

A partir de cette époque, il vécut paisiblement à Thouars. En relation avec les plus célèbres personnages du temps, il s'occupe bien un peu de politique mais, assiégé par la goutte, il ne se mêle plus aux événements, et, pour vivre plus tranquille, il se démet de ses titres de duc et pair de France en faveur du prince de Tarente, son fils, esprit remuant et ambitieux (novembre 1655).

Préoccupé surtout du gouvernement de sa ville et de son duché, il fonde à Thouars des établissements religieux, dote le collége et les hôpitaux, et fait réparer les églises (20).

Pendant ce temps, la duchesse de la Trémoille, laissant son mari occupé de ses fondations pieuses, dépensait avec une folle prodigalité les revenus du duché.

 Ses voyages à Paris coûtaient plus de cinquante mille livres chaque année; ses procès interminables dévoraient des sommes importantes les travaux d'embellissement qu'elle faisait exécuter partout, à son hôtel de Paris, à ses châteaux de Thouars, Laval, Vitré et Louzy, engloutissaient des millions.

 

La construction et l'ameublement du château de Thouars avaient seuls absorbé treize cent mille livres, somme prodigieuse pour l'époque. De leur côté, les intendants ne rendaient pas fidèle compte de l'argent qu'ils touchaient.

Le duc, par une négligence qui était le côté faible de son caractère, laissait s'accumuler les dettes, sans arrêter les désordres de ses agents et les dépenses inutiles d'une compagne qu'il ne contrariait jamais.

Cette insouciance coûta cher à la maison la Trémoille il fallut réaliser près de deux millions de livres, en vendant des terres patrimoniales, pour payer les créanciers les plus exigeants et avoir de quoi subvenir aux frais de représentation qu'occasionnait le duché de Thouars, dont relevaient 1,700 gentilshommes.

La noblesse du Poitou, qui ne pouvait se décider à obéir à Mazarin, s'assembla, au commencement de l'année 1658, dans une des villes de l'élection de Thouars, et envoya deux gentilshommes au duc de la Trémoille pour demander son concours.

Le duc informa M. de Brienne de cette réunion, en l'assurant que la noblesse était toute dévouée au roi. Mais Louis XIV lui fit savoir qu'il était offensé de ces assemblées et résolutions (21).

Cette petite remontrance n'empêcha pas Henry de faire cause commune avec les ennemis de Mazarin, comme par le passé.

Aussi le roi ne voulut pas lui permettre, l'année suivante, de présider les états de Bretagne.

Ayant appris plus tard qu'on avait voulu se prévaloir de son absence pour contester sa qualité de président ordinaire de la noblesse, à laquelle il tenait beaucoup, le duc fit faire ses protestations devant les états, alors assemblés à Saint-Brieuc (juillet 1659) (22)

 Un arrêt du parlement de Rennes, rendu en l'année 1652, avait attribué à la maison de Rohan et à la famille de la Trémoille le droit de présider à tour de rôle les états de Bretagne.

A cette époque, les préséances et prérogatives donnaient lieu à des contestations que l'autorité royale avait beaucoup de peine à apaiser. Telle fut, par exemple, la fameuse question de préséance des ducs à l'entrée du roi à Paris, après son mariage (1660).

Le prince de Tarente joua un des principaux rôles dans cette affaire, et fut félicité de sa fermeté par le duc son père (23). La même année, la Trémoille encourut la colère de Louis XIV, à l'occasion d'un acte de violence auquel il s'était livré contre deux huissiers.

 Il n'était pas rare, au XVIIe siècle, de voir un grand seigneur distribuer, à titre d'arguments, quelques coups de canne aux manants qui l'importunaient mais oser bâtonner deux fonctionnaires publics, c'était dépasser toutes les bornes.

Le duc reçut, à ce sujet, une lettre du roi qui fait le plus grand honneur à l'esprit d'ordre de Mazarin et de Louis XIV. Voici cette lettre :

« Mon cousin, ayant veu par un procès-verbal en datte du 11e de ce mois, signé des nommés Renou et Champion, huissiers, lesquels, à la requête de l'adjudicataire général de mes gabelles et suivant les ordonnances des officiers de mesdites gabelles au grenier à sel de Richelieu, s'estoient transportes au lieu de Nueil-sur-Dive, pour faire procéder à l'élection des assesseurs et collecteurs de l'impost du sel audit lieu pour l'année prochaine 1661, qu'estant arrivés en la paroisse de Berrie, laquelle dépend dudit lieu de Nueil, vous avez fait venir par devers vous, en vostre chasteau de Berrie, lesdits Renou et Champion, que vous les avez traistés injurieusement de parolle et les avez battus et excédés à coups de canne jusqu'à effusion de sang, sous prétexte de ce qu'ils avoient esté si ozés que de venir dans un lieu qui vous appartient pour faire leurs commissions, et mesme de ce qu'ils avoient cy devant emprisonné Mathurin Eveillard, l'un de vos fermiers et l'un des collecteurs de l'impost du sel dudit lieu l'année présente, et bien que j'aye peine à croire que vous vous soyez porté à une telle extrémité et particullièrement envers des personnes préposées pour accélerer la levée de mes deniers et employés pour le bien de la ferme de mes gabelles néantmoins, comme cette affaire importe à mon authorité, et que pour l'ordre qui doit estre gardé dans mon royaume et pour la conséquence, je me trouve obligé d'en faire informer, je vous escris cette lettre pour vous dire qu'affin que la procédure qui doit estre faitte pour cela à Thouars et aux environs s'exécute avec facilité, et qu'on puisse savoir plus promptement la vérité de la chose et s'il n'y a point de suposition dans ledit procès-verbal, mon intention est qu'aussytost que vous l'aurez reçue,

vous ayez à partir dudit Thouars pour vous rendre incessamment en la ville de Laval, et que vous y demeuriés jusqu'à ce que vous receviés autre ordre de moy, et m'assurant que vous satisferés à ce qui est en cela de ma volonté, je ne vous feray la présente plus longue que pour prier Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

Escrit à Paris le 26 novembre 1660 (24).

 

 

Le duc, dont la fermeté était grande malgré les années et les infirmités, ne jugea pas à propos d'obéir aux ordres de Louis XIV sans se défendre, et lui écrivit la lettre suivante :

 « Sire,

» Tout ce qui porte le nom et le caractère de Vostre  Majesté me doit estre si vénérable et si sacré, que je n'ay peu recevoir qu'avec des sentiments de respect et d'obéissance la lettre et les ordres qui m'ont esté envoyés de sa part mais, comme ils sont accompagnés de quelques marques de la disgrâce et de l'indignation de V. M.,  je suis obligé de luy dire qu'ils m'ont causé d'autant plus de doulleur et d'estonnement que je ne croyois pas les avoir mérittées.

 Il est vray, sire, que quelques sergens de yostre ville de Loudun, et entr'autres un nommé Champion, ayans par beaucoup d'exactions et de concussions entièrement ruiné vos sujets de ma baronnie de Berrie, et exécuté et emprisonné presque à ma veue les mestayers de ma basse cour, je fus obligé de leur faire quelques remonstrances sur ce sujet, à quoy ledit Champion ayant respondu en des termes que je ne peus suporter, je lui donnay quelques coups d'une canne que je tenois à la main.

 Voyla, sire, la vérité de la chose. La confession que j'en fais à V. M. fait cesser la nécessité d'en informer et par conséquent celle de mon esloignement de ce lieu.

Je suplie tres humblement V. M. de m'y laisser gouster le repos dont j'ay besoin dans les fréquentes incomodités que mon âge et d'autres raisons m'aportent, elles ne me pouroient pas permettre de faire voyage en une saison si rude et si fascheuse, à moins que ce fut pour adonner à V. M. les dernières preuves de l'affection que je conserveray toute ma vie pour son service et pour le bien de son Estat.

 J'aurois de la confusion et de la honte de l'importuner sur un sujet qui mérite si peu son attention, si je ne m'y trouvois engagé par l'obligation que j'ay de luy rendre raison de mes actions toutes les fois qu'elle me tesmoignera le désirer.

Je prie Dieu de toutes mes affections pour la prospérité de V. M., et la suplie très humblement de croire qu'estant obligé par naissance, par devoir et par intérest, à maintenir son autorité et donner des exemples de fidellité, de respect et d'obéissance à tous ceux qui seroient assez malheureux pour avoir la pensée de s'en esloigner, je n'auray jamais de plus forte passion que celle de pouvoir méritter l'honneur de ses bonnes grâces et de sa protection.

Je suis,

 Sire, deV. M. le très-humble, etc. (25). »

 

 

Cette affaire n'eut aucune suite, et le roi montra bientôt sa bienveillance pour le duc de la Trémoille en le nommant président des états de Bretagne, qui devaient s'assembler le 15 août 1661 à Nantes.

L'année suivante, un grand chagrin de famille vint affliger le vieux duc. Obligé de faire des reproches à son second fils, le comte de Laval, dont la conduite laissait beaucoup à désirer, il reçut de lui une lettre qui l'exaspéra et, dans sa colère, il le frappa de sa malédiction.

Voici la lettre du duc elle mérite d'être conservée :

« J'ay receu vostre lettre du 17, qui, sans respondre à aucun des points de ma lettre, fait un grand effort pour produire un monstre, c'est-à-dire veut prouver par raison, par exemple, et mesme par l'authorité de l'Escriture sainte, qu'un fils rebelle, ingrat, désobéissant et orgueil leux, soit un ange terrestre et non pas au démon, lequel veut faire passer pour zelle de religion une impiété détestable, préfère l'orgueil du Pharisien à l'humilité du Publicain.

Tu devrais plustôt imiter l'exemple qui est proposé dans l'Evangille de celuy qui, pour obtenir pardon de son père, se recogneut indigne d'estre appelé son fils, et, après avoir lavé ses crimes de ses larmes, implore sa clémence et celle du ciel, et le conjure de le traicter comme le moindre de ses vallets.

Tu appelles tyrannie le service et l'obéissance que je réclame et que tu me dois, et non pas un crime le mépris et l'injure qu'un fils dénaturé rend à ceux de qui il tient la vie, l'honneur et les biens.

Saches donc, ingrat, que tu ne mérites pas d'estre traicté comme le moindre de mes vallets, qui n'a pas mérité comme toy toutes sortes de chatimens et de suplices, et auquel avec justice je ne puis refuser son congé.

 Mais pour toy, qui ignores le fait et le droit, aprends que hors mes bonnes graces tu ne dois demander autre congé que celuy de mourir je souhaiste que ce soit en la grace de Dieu, quoy que tu t'en sois rendu totallement indigne, n'ayant mérité que la malédiction de ton père, qui est ordinairement suivie de celle de Dieu et de punitions espouvantables, si tu ne les préviens par une prompte et sérieuse repentance, s'il y en peut avoir après une telle obstination, qui me fait soustenir que le parricide de Cromwel et de ses colomnels est un moindre crime que l'ingratitude d'un fils desnaturé, puisqu'elle est plus sensible à un père que la hache d'un »bourreau.

»Quel prodige d'ingratitude ! Après t'avoir donné un marquisat et une belle maison, la disposition de beaux et grands bénéfices, procuré deux abbayes considérables et fait une infinité d'autres graces et bienfaits, non-seulement tu disposes des offices et bénéfices que tu tiens de moy sans mon advis, mais tu passes à ma porte sans me voir, tu demeures plusieurs années sans me visiter, et requis de ta mère, par un excès de bonté, de venir la voir après deux ans quatre mois d'absence, tu luy refuses ta veue, avec quelque raison toutes fois, pour ce qu'elle auroit horreur de voir un fils le plus desnaturé que la terre ait jamais porté ny suporté;

c'est ce qui me fait résoudre, après avoir soufert que tu ayes trop longtemps usé et abusé de mes bienfaits, de t'en déclarer indigne, t'en deffendre l'usage, et de jamais te présenter devant moy, sur peine de te faire ressentir ce que peut un père justement irrité.

Je prie Dieu de te faire la grace de détester, d'avoir en exécration une telle impiété et ingratitude, et a moy d'acquiescer sans murmure aux décrets adorables de sa sagesse et de sa divine providence, qui fait tourner toutes choses en bien à ceux qui le craignent.

 23 décembre 1662 (26)»

 

 

Quelque temps après, la duchesse de la Trémoille tomba gravement malade (septembre 1663). La reine mère, qui avait appris la maladie de Marie de la Tour par un bon Père Jésuite (27), lui écrivit lettres sur lettres pour tâcher d'obtenir sa conversion, et lui envoya l'abbé de Moissy, l'un de ses aumôniers ordinaires, afin de la catéchiser mais les efforts du prédicateur ne purent vaincre l'obstination de la célèbre protestante, et l'abbé fut obligé de quitter le château de Thouars.

Ne renonçant pas au but qu'il poursuivait avec un acharnement digne d'un meilleur résultat, il continua de loin ses sermons en écrivant à la duchesse mais le duc, fatigué de ces obsessions, après avoir fait à Anne d'Autriche ses protestations de respect et de dévouement, fit savoir à l'abbé de Moissy que la maladie de madame de la Trémoille ne lui permettoit d’estre entretenue ny convertie, qu'il falloit, après tous les soins de la nature et de la piété, se remestre et soumestre à ce Dieu permet dans le temps et l’éternité, sans murmurer contre les ordres de son éternelles providence, puisqu’il n’est loisible ny possible d’y resister (28)

L'abbé se le tint pour dit et ne fit plus de nouvelles tentatives.

La religion de Marie de la Tour attirait au château de Thouars des personnages de distinction appartenant au protestantisme. Alexandre Morus ministre de ce culte, orateur entraînant, poète et littérateur d'un certain mérite, avait gagné l'amitié du duc, qui, bien que catholique sincère, à en juger par les nombreuses preuves répandues dans sa correspondance, conservait toujours quelques sympathies pour ses anciens coreligionnaires, en faveur desquels il ne craignait pas, au besoin, d'élever la voix (voir son discours, n° 295) (29).

A cette époque d'intolérance et de persécutions religieuses, cette manière d'agir était un acte de courage. La cour, dont l'entourage était resté animé du même esprit, malgré la mort de Mazarin, se montrait très-susceptible pour les affaires de ce genre.

La conduite de Henry de la Trémoille n'avait probablement pas échappé à sa surveillance, car, le 21 juin 1665,  Louis XIV saisit le prétexte le plus futile pour lui adresser une sévère admonestation.

Marie de la Tour était morte, après trois jours de fièvre aiguë, le mai 1665 (30).

 

La fille du prince de Tarente, qui se trouvait à Thouars depuis le décès de son aïeule et était de la même religion qu'elle, avait l'habitude de faire sonner une petite cloche, placée dans l'intérieur du château, pour appeler ses domestiques aux exercices de dévotion que deux ministres protestants faisaient dans sa chambre. Le roi vit dans cette action une contravention manifeste à l'édit de Nantes, le seigneur du château en plein fief d'haubert étant catholique, et enjoignit au duc de faire cesser de pareils abus (31).

La Trémoille se soumit et fit ôter la cloche. Quelques jours après, Louis XIV revint encore sur cette affaire, et recommanda de nouveau au duc de ne souffrir aucun exercice de la religion prétendue réformée dans son château ; il l'invita en même temps à empêcher que les enfants du prince de Tarente, qui étaient alors au château de Thouars, ne fussent conduits en Hollande, comme leur père en avait le projet.

 S'ils demeuroient près de vous, lui ecrivait-il, j’aurois tout sujet d’espérer qu’ils y recevroient de meilleures impressions pour ce qui regarde la religion et mon service (32)

Le duc, toujours plein de déférence pour son souverain, répondit qu'il avait gardé ses petits-enfants auprès de lui, résistant toujours aux demandes de leur père, mais qu'il ne savoit pas si, après tout ce qu’il avoit fait pour l’obliger à les laisser, il pourroit les retenir plus longtemps (33).

Les enfants, en effet, ne tardèrent pas à rejoindre leur père et, le septembre 1665, la Trémoille écrivit à Louis XIV, qui lui renouvelait ses ordres sur le même sujet : J'ay un estrème  desplaisir de ne m'estre plus trouvé en estat d'exécuter les bonnes intentions de V.M. ; mais, Sire, ce qui me consolle en ce rencontre, c'est que, dans le même temps que j’ay receu la lettre de V. M. ma belle- fille et ses enfants devoient estre fort près de Paris, où ils auront peu recevoir les commandements et les ordres de VM (34)

La princesse de Tarente ne s'était pas arrêtée à Paris, et avait gagné la Hollande avec ses enfants, en bravant les ordres du roi. Nous en avons assez dit, dans cette esquisse de la biographie du duc Henry de la Trémoille, pour faire connaître ce personnage du grand siècle.

Il ne nous reste plus, pour remplir la tâche que nous nous sommes imposée, qu'à mentionner que le noble suzerain de la ville de Thouars après avoir vu mourir trois de ses enfants, Elisabeth (1640), le comte de Montfort (1643) et le prince de Tarente (1672), s'éteignit dans son château le 22 janvier 1674, à deux heures après minuit (35).

Ses deux autres enfants, le comte de Laval et Marie, femme du duc Bernard de Saxe-Weimar, lui survécurent.

 

 

Société des antiquaires de l'Ouest

 

 

 

 

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(1)   Henry de la Trémoille, pair de France, était duc de Thouars et de Loudun

Il est prince de Talmont et prince de Tarente, comte de Laval (parfois appelé Guy XXI de Laval), seigneur de Montfort, baron de la Roche-Bernard, de Gaël, de Villefranche, comte de Guïnes, de Jonvelles, de Taillebourg et de Benon, vicomte de rennes et de Bais, baron de Quintin, de Vitré, de Serigné, de Didonne,  de Mauléon, et de Berrie, marquis d’Espinqy, seigneur d’Avaugour, châtelain du Désert-à-Domalain, seigneur de Bécherel, seigneur d'Amboise et marquis d'Epinay et enfin pair de France, chevalier du Saint-Esprit (reçu le 14 mai 1633)

(2) Registre de la paroisse Notre-Dame du château de Thouars.

(3) Dom Fonteneau, t. XXVI, p. 787.

(4) Dom Fonteneau, t. XXVI, p. 75t.

(5) Biographie inédite du duc; écrite par lui-même.

(6 et 7) Biographie inédite du duc de la Trémoille.

(8) Biographie inédite du duc de la Trémoille.

(9) Mémoires du prince de Tarente et Mémoire de Marie de la Tour-d'Auvergne.

(10) Mémoire inédit de Marie de la Tour-d'Auvergne.

(11) Registre de correspondance du duc de la Tremoille.

(12 et 13) Biographie inédite.

(14 et 15) Registre de correspondance.

(16) La Fronde en Poitou, par M. de la Fontenelle.

(17) La fronde  en Poitou, par M. de la Fontenelle.

(18) Biographie inédite.

(19) Biographie inédite.

(20) Mémoire inédit sur la ville de Thouars, par M. Drouyneau de Brie.

(21) Registre de correspondance du duc de la Trémoille.

(22 et 23) Registre de correspondance du duc de la Trémoille,

(24) Registre de correspondance du duc de la Trémoille.

(25) Registre de correspondance du duc de la Trémoille.

(26) Registre de correspondance du duc de la Tremoille.

(27, 28 et 29) Registre de correspondance du duc de la Tremoille.

(30) Registre de la paroisse Notre-Dame-du-Chateau de Thouars et Memoires du prince de Tarente.

(31 et 32) Registre de correspondance du duc de la Trémoille.

(33 et 34) Registre de correspondance du duc de la Trémoille.

 (35) Registre de la paroisse de Notre-Dame-du-Château.