Canon la Marie Jeanne EAU FORTE DE Octave De Rochebrune Archeologie Antiquite 1874

C'est l'un des canons du Cardinal de Richelieu, dont trois sont donnés au comte de Sault, successeur de Duplessis-Mornay au Gouvernement de Saumur. Pendant de longues années, ces canons restent oubliés dans l'arsenal du château, jusqu'au jour où Louis XV en fait don à la Compagnie des Vétérans de l'Armée de Hanovre qui y tenaient garnison, en souvenir de leurs exploits (P. Ratouis, 1875).

Au début de la Révolution, M. Dupetit-Thouars les retrouve, lorsqu'il est question d'organiser la Garde nationale et, le 20 août 1789, lors de la prestation du serment de la milice, on voit défiler à Saumur la Compagnie des Artilleurs escortant quatre couleuvrines (Desmée de Chavigny, 1890).

Il semble que d'autres pièces aient été données au Maréchal, duc de Richelieu, vainqueur de Fontenoy, commandant l'Armée de Hanovre, et placées sur la terrasse du château de Richelieu.

Dès le commencement de la Révolution, on les conduit à Saumur.

Un ancien habitant de Richelieu, M. de la Messardière voit une pièce au château (le comte de la Bouëre)

La guerre de Vendée éclate en mars 1793.

Une couleuvrine, attelée de six bœufs, parvient à Vihiers dans la nuit du 15 au 16 mars. Sur les neuf ou dix heures, un Conseil de Guerre apprend que les insurgés sont arrivés à Coron avec de l'artillerie ; on décide d'aller les attaquer avec le canon des Saumurois, et la rencontre a lieu à « La Butte-aux Hommes », où l'on met la pièce en position.(1)

Le pointeur abat, du premier coup, un paysan qui traverse malencontreusement la route avec ses bœufs.

En face, Bureau (dit Six-Sous) a placé ses canons, dont Le Brutal, qui couche à terre trente-deux Gardes nationaux et coupe l'avant-train du canon saumurois. Alors les Vendéens partent à l'assaut.

Le pointeur de la couleuvrine est tué sur sa pièce. Les paysans s'en emparent, la retournent contre les Républicains dont c'est la déroute (Abbé Deniau et Célestin Port).

Le beau canon est conduit à Vihiers.

Sur la demande de Cathelineau, l'abbé Barbotin bénit solennellement la pièce que l'on nomme Marie-Jeanne. Dans l'après-midi de ce dimanche de la Passion, le 17 mars 179G, on se dirige vers Chalonnes, par Chemillé, où un certain Davy voit la Marie-Jeanne ; on fait réparer l'avant-train endommagé à « La Butte-aux-Hommes »

Enfin, le 21 mars, l'artillerie vendéenne arrive devant Chalonnes, où le docteur A.-L. Bousseau, (fait prisonnier à Jallais le 13 mars et envoyé en parlementaire auprès de ses concitoyens), voit le canon.

Est-il à Mont jean le 24, à Saint-Lambert-du-Lattay le 30, à Chemillé le 11 avril, au Bois-Grolleau les 19 et 20 avril ? Aucune attestation n'est donnée.

Par contre, on le retrouve à l'attaque de Beaupréau le 22 avril, où il donne le signal de la bataille. « Entends-tu la Marie-Jeanne ?  J…F…. ! » s'écrie Stofflet (on sait que les canons en bronze avaient l'inconvénient d'une sonorité excessive).

Ensuite, elle est à Cholet le 28 avril, partie de onze canons dirigés sur Fontenay.

Le 3 mai 1793, la marquise de La Rochejacquelein la voit à Bressuire, sur la place, « ornée de fleurs et de rubans, les paysans l'embrassaient. »

Elle est probablement à la prise de Thouars le 5 mai.

A l'attaque désastreuse de Fontenay la 16 mai, la Marie-Jeanne est capturée par le caporal Anglès, mais elle sera reconquise dès le 15 mai ; au cours de cette journée, le canon change de mains six fois de suite.

C'est un certain Biot, du village de Mouchamps, qui aurait mis le premier la main sur Marie-Jeanne, et reçoit la récompense de trois cents livres promises par les Chefs vendéens.

On la ramène triomphalement dans le pays, où Boutillier de Saint-André la voit au parc d'artillerie de Mortagne-sur-Sèvre, toujours ornée de rubans de toutes couleurs.

Le 1er juin 1793, elle est à Cholet où se rassemblent les Angevins, à Vihiers le 2 juin, où l'on rejoint les Poitevins de La Rochejacquelein et de Lescure pour former la Grande Armée catholique et royale.

Marigny prend le commandement de l'artillerie qui est placée au centre de la colonne.

Après les batailles de Concourson, Montreuil-Bellay et Doué, l'armée prend Saumur le dimanche 9 juin 1793. La marquise de La Rochejacquelein dit que Marie-Jeanne est alors fêlée, ce que l'on cache soigneusement aux soldats.

Parmi les canons pris à Saumur, on choisit une pièce ressemblant à la couleuvrine et qu'on appelle Marie-Antoinette. Il s'établit alors une confusion dans les esprits, entre les deux canons.

Cependant, l'armée conduit la Marie-Jeanne fêlée à Angers, où elle est vue le 17 juin, sur le Champ-de-Mars transformé en parc d'artillerie, par le relieur Berthe.

De là, elle va à Nantes le 29 juin (Pitre-Chevalier, 1848), d'où elle est ramenée dans le bocage. La comtesse de la Bouëre assure qu'elle est employée le 5 juillet 1793, lors de la prise de Chatillon sur le Général Westerman, les canonniers prenant la précaution de la détacher de dessus son avant-train pour la mettre en batterie (on sait que les canons en bronze, fissurés par l'usure ou par l'emploi de charges trop fortes, s'ouvraient progressivement, sans éclater brutalement comme le faisaient les pièces en fer).

Ce jour- là, Marie-Jeanne retentit encore : c'est le signal de la bataille.

A partir de cette date du 5 juillet 1793, on ne sait plus rien de certain sur la destinée de Marie-Jeanne, au sujet de laquelle les historiens ne sont pas d'accord ; elle aurait été enclouée (obturation de la lumière) et précipitée dans la Loire à Saint-Florent-le-Vieil, d'après l'abbé Deniau ; elle aurait passé la Loire dans un bateau, avec le Butor et Marie-Antoinette, d'après Pitre-Chevalier ; elle aurait été capturée par les Républicains à Angers le 3 décembre, d'après Benjamin Fillon, au Mans le 12 décembre, d'après Baguenier-Desormeaux, à Savenay le 23 décembre 1793, d'après le Commandant Rolle, envoyée au Musée des Grands-Augustins, de Lenoir, à Paris. Mais Gabory écrit en 1947, que Marie-Jeanne se fait entendre à Saint-Florent-le-Vieil, le 22 juin 1828, à l'occasion du voyage de la duchesse de Berry.

En 1867, l'érudit fontenaisien, Benjamin Fillon croit découvrir Marie-Jeanne au Musée de l'Artillerie, aux Invalides de Paris. Le n° 66 du catalogue de ce musée donne, en effet, une notice descriptive qui correspond aux descriptions connues du canon : paré de nombreux ornements et portant à la culasse une tête de femme et les armoiries du Cardinal de Richelieu.

La découverte de Benjamin Fillon rend, en tout cas, le canon des Vendéens célèbre pour la seconde fois : tandis que le 12 mars 1874, Octave de Rochebrune donne une très belle gravure à l'eau-forte du canon des Invalides, pour illustrer un poème de Grimaud, un journaliste de Saint-Brieuc publie un roman historique, en feuilletons, intitulé : Les Gardes du Corps de Marie-Jeanne.

En 1892, l'historien Baguenier Desormeaux écrit un article très documenté sur la couleuvrine, dans le journal « Le Publicateur de la Vendée », mais l'année suivante, E. Valmy pose cette question dans « l'intermédiaire des Chercheurs et des Curieux » : « Qu'est devenue la Marie-Jeanne donnée par Louis XIII à Richelieu ? ».

Toutes les réponses tendent à reconnaître que le canon exposé dans la cour Gribauval des Invalides est bien la couleuvrine des guerres de Vendée, mais on ne cite aucun document authentique à l'appui de cette assertion : seul Germain Bapst aurait vu des documents sur l'entrée du canon au Musée de l'Artillerie, dans les archives du Comité d'Artillerie, mais sans en noter la référence.

Les historiens de la Vendée se font l'écho de cette version. Cependant, en 1898, un avocat de Luçon, Henri Bourgeois, directeur de « La Vendée Historique », à la suite de Gabriel de Fontaines, affirme que le canon conservé aux Invalides n'est pas fissuré ni fêlé ; en outre, il se trouve dans un état de parfaite conservation et ne semble pas avoir souffert des vicissitudes d'une campagne de plusieurs mois. Pour ces auteurs, la théorie de Benjamin Fillon n'est qu'une légende. Ce ne sera pas l'avis de Mgr Barbier de Montault qui, en 1899, décrit Marie-Jeanne d'après le canon des Invalides. Cependant, le Commandant Rolle dira, devant notre Société, en 1912, que l'on vient de placer une pièce semblable au Musée de l'Armée, enclouée par les Vendéens et précipitée dans la Loire, à Saint-Florent-le-Vieil.

Enfin, en 1921, deux journaux nantais soulèvent, une fois de plus, la question et une série d'articles paraissent dans la « Revue du Bas-Poitou », intitulés : « La Marie-Jeanne, Nature, Origine, Services, Destinée » et qui semblent épuiser le sujet, sauf la question de la destinée car le travail est inachevé. C'est à l'auteur de cette série d'articles, historien de talent qui signe « un vieux chouan » (pseudonyme de Jean de Hargues), que nous devons l'essentiel de cette notice.

A notre connaissance, nous ne savons pas ce qu'est devenue Marie-Jeanne, mais le canon de la Salle de Louis XIII, du Musée de l'Armée aux Invalides de Paris, doit lui ressembler beaucoup.

Pour tous les témoins qui nous ont laissé une description, Marie-Jeanne était une très belle pièce en bronze, d'un calibre bâtard, c'est-à-dire trop gros pour les boulets de huit livres et trop faible pour ceux de douze.

Seul Gibert dit que c'était une pièce de huit, tous les autres disent pièce de douze Fondue pour le Cardinal de Richelieu, elle portait des ornements, les armoiries de Richelieu et une tête de femme que les paysans vendéens prenaient pour la Vierge.

La pièce exposée aux Invalides est un canon de bronze, d'un calibre de cent huit millimètres (le calibre de huit était de cent six millimètres), d'une longueur de trois mètres trente, d'où son appellation de « couleuvrine » (le calibre de huit avait deux mètres huit cent onze), aux armes du Cardinal de Richelieu, avec l'inscription « Armand/Cardinal duc/de Richelieu » et beaucoup de motifs sculptés, dont une tête de femme comme bouton de culasse.

 

 

 

  Pierre GOURDIN  Société des lettres, sciences et arts du Saumurois

 

Armand Emmanuel du Plessis, comte de Chinon, duc de Fronsac, duc de Richelieu sous la Révolution<==


 

(1) les buttes de Bournan (Bagneux au lieu-dit la Redoute )