Nous étions Vikings

Pour l'intelligence des chapitres suivants, nous croyons utile d'établir la généalogie des comtes de Meulan, seigneurs d'Elbeuf, depuis Bernard-le-Danois jusqu'au moment où l'une de ses descendantes, Jeanne de Meulan, épousa Robert II d'Harcourt, descendant lui-même de Bernard-le-Danois, tronc des deux familles :

BERNARD, surnommé le Danois, prince en Danemark, parent de Rollon, premier duc de Normandie, reçut le baptême à Rouen, en 912. On lui attribue pour femme Sprote de Bourgogne. — De ce mariage naquit :

TORF, seigneur de Tourville, marié à Ertemberge de Briquebec-Bertrand (955). — De cette union sortirent :

1° TOUROUDE, sire de Pont-Audemer et de Bourgtheroulde, marié à Wève-Duceline de Crepon ; 2° TURKETIL, seigneur de Turqueville, tige de la branche d'Harcourt, de laquelle sortirent les comtes d'Harcourt, barons d'Elbeuf ; 3° Guillaume de Toarvillc.—De Touroude et de Wève naquirent :

1° ONFROY, seigneur de Vieilles, marié à Auberée, dame de la Haye-Aubrée (1027) ; 2° Herbrand de Pont-Audemer ; 3° Gilbert ; 4° Richard ; 3° IIbert ; 6° Josseline de Pont-Audemer, mariée au baron de Montgommery.

— Onfroy et Auberée eurent pour enfants :

I° ROBERT Ier, sire de Beaumont ; 2°ROGER Ier dit à la Barbe, sire de Beaumont-le-Roger, marié à Adeline, comtesse de Meulan (1066).

— De ces derniers naquirent :

1° ROBERT II, sire de Beaumont-le Roger, comte de Meulan, marié à ELISABETH DE VERMANDOIS, princesse du sang de France, dame d'Elbeuf (1090) ; 2° Henry de Warvick, duquel descendirent les comtes de Warvick et les barons du Neubourg ; 3° Guillaume, abbé du Bec-Hellouin ; 4° Albrôde, abbesse d'Etone. — Robert II et Elisabeth ou Isabelle de Vermandois donnèrent naissance à :

1° GALERAN II, sire de Beaumont-le-Roger, comte de Meulan, seigneur d'Elbeuf, marié d'abord à Bienne d'Angleterre (1119), puis à-Agnès de Montfort, dame de Gournay-sur-Marne (1140) ; 2° Robert, comte, de Leicester, duquel sortirent les autres comtes de Leicester ; 3° Hugues dit le Pauvre, comte de Bedfort, qui laissa une descendance en Angleterre; 4° Dreux de Meulan, seigneur de Boisemont, qui eut des enfants ; 5° Adeline de Meulan, mariée à Hugues, sire de Montfort-sur-Risle ; 6° Amicie ou Alix, mariée à Hugues de Neuchâtel ; 7° Auberée, mariée à Guillaume Louvel, sire d'Ivry ; 8° Eve, mariée à Amaury de Montfort, comté d'Evreux ; 9° Elisabeth, mariée, à Gilbert de Clerc, comte de Pembrock, d'abord, puis, en secondes noces, à Hervé de Montmorency, connétable d'Irlande ; 10° Hauvoise, mariée à Guillaume, comte de Glocester ; 11° Mabile, mariée à Guillaume de Vernon, comte de Devon. — De Galeran II et d'Agnès de Monfort naquirent :

1° ROBERT III, comte de Meulan, sire de Beaumont-le-Roger, seigneur d'Elbeuf, marié à Mathilde de Cornouailles (1163) ; 2° Amaury de Meulan, sire de Gournay-sur-Marne, tige des autres sires de Gournay ; 3° Roger de Meulan, vicomte d'Evreux, qui laissa des enfants ; 4° Galeran, comte de Worchester ; 5° Raoul ; 6° Etienne ; 7° Hugues ; 8° Isabelle, mariée en premières noces avec Geoffroy, baron de Mayenne, et, en secondes, à Maurice, baron de Craon ; 9° Marie, mariée à Hue, sire de Talbot, baron de Cleuville ; 10° Amicie, mariée à Henry, baron de Ferrières, seigneur de Bourgtheroulde. — Robert III et Mathilde eurent pour enfants :

 1° Galeran III, comte de Meulan et de Worcester (1179), marié à Marguerite de Fougère ; 2° PIERRE DE MEULAN, sire de Beaumont-le-Roger, seigneur d'Elbeuf, duquel est descendue la branche de Goursculles ; 3° Henry, seigneur de Sahus, 4° Amaury, seigneur de de Roissy ; 5° Guillaume, seigneur du Vey ; 6° Onfroy, seigneur du Vey ; 7° JEANNE DE MEULAN, dame d'Elbeuf, qui, nous l'avons déjà dit, se maria à ROBERT II D'HARCOURT (1190).

 

Voici maintenant la généalogie de Robert II d'Harcourt :

BERNARD dit le Danois ; TORF de Tourville, marié à Ertemberge de Briquebec (955).— Ces derniers eurent pour enfants :

1° TOUROUDE de Pont-Audemer, fondateur de Bourgtheroulde, qui nous l'avons vu, comtinua la branche aînée ; 2° TURQUETIL, seigneur de Turqueville, marié à Aline de Montfort (1001). — Ceux-ci eurent pour enfants : 1° ANQUETIL, sire d'Harcourt, marié à Eve, dame de Boissey-le-Châtel ; 2° Gautier de Turqueville ; 3° Lesseline de Turqueville, mariée à Guillaume, comte d'Eu. — Anquetil et Eve donnèrent naissance à :

1° Errand, sire d'Harcourt, marié à Emme d'Estoutteville (1066) ; 2° ROBERT Ier, dit le Fort, premier baron d'Harcourt, marié à Colède d'Argouges (1094) ; 3° Jean ; 4° Arnoul; 5° Gervais : 6° Yves : 7° Renaud : 8° Agnès, dame de Formeville. — Robert et Colède eurent pour enfants :

1° GUILLAUME, baron d'Harcourt, marié à Hue d'Amboise ( 1124) ; 2e Richard d'Harcourt, seigneur et commandeur de Saint-Etienne de Renneville, chevalier du Temple ; 3° Philippe d'Harcourt, évêque de Bayeux et de Salisbury, chancelier d'Angleterre ; 4° Henry d'Harcourt, châtelain de Boissey-le-Châtel ; 5° Beaudouin, seigneur de Cailleville ; 6° Ernaud, seigneur de Beauficel ; 7° Raoul, seigneur de Willes, en Angleterre, marié à Roissie de Peuverel, desquels sortit Alberède d'Harcourt, mariée à Guillaume de Troussebout ; 8° Gracie, mariée à Robert, seigneur de Molins. — De Guillaume et de Hue, naquirent :

1° ROBERT II, baron d'Harcourt, dit le Vaillant, marié à JEANNE DE MEULAN (1190), dame d'Elbeuf ; 2° Nicolas, seigneur de Blouville ; 3° Roger, seigneur de Renneville ; 4° Guillaume, seigneur d'Ouville. ; 5° Béatrix : 6° Emme, mariée à Guillaume Crespin, sire de Dangu ; 7° Alix, mariée à Robert de Montfort, seigneur de Beaudésert.

A l'époque de son mariage avec Isabelle, le comte Robert de Meulan comptait parmi les plus puissants seigneurs de la Normandie, et sa vie avait été déjà très mouvementée.

Nous ne ferons que mentionner brièvement les démêlés qu'il avait eus avec l'abbaye du Bec et le duc Robert Courteheuse, pendant les années qui précédèrent l'union à son domaine particulier des terres d'Elbeuf, Caudebec, La Saussaye, etc.

Guillaume-le-Conquérant avait autrefois remis la garde du château d'Ivry à Roger de Beaumont, père de Robert de Meulan ; mais Robert Courteheuse la lui retira pour la donner à Guillaume de Breteuil. En échange, Robert de Meulan reçut la place de Brionne, ce qui contraria vivement les moines du Bec-Hellouin, lesquels, craignant pour les libertés de leur abbaye, allèrent trouver le duc de Normandie, auquel ils exposèrent leurs doléances. Trois seigneurs normands, présents à cette audience appuyèrent les réclamations des religieux, et représentèrent Robert de Meulan comme un chevalier infidèle.

Peu de jours après, le comte Robert, ignorant les démarches des religieux se rendit au Bec-Hellouin. Les moines s'informèrent du but de sa visite, et Robert leur ayant dit qu'il venait les informer de sa nomination au gouvernement de Brionne, les religieux entrèrent dans une violente colère.

L'un des moines, nommé Eustache, se leva et s'adressant à Anselme, supérieur de l'abbaye, fit le serment suivant : « Par cette église, nous jurons que si vous ou le seigneur notre prince, consentez aux prétentions du chevalier Robert, nous sortirons de ce monastère ! » Puis, s'adressant directement au comte de Meulan, il fit ce autre serment : « Seigneur Robert, par cette église que vous voyez, je jure que moi et les autres moines ne souffrirons jamais que la liberté du Bec soit blessée par vous ! »

Le comte de Meulan se retira outré de fureur et se rendit à la cour du duc de Normandie ; mais les moines l'avaient devancé. Lorsque le duc aperçut Robert, il lui dit en riant : « Hé bien ! comment êtes-vous avec le Bec? »

Robert, voyant les religieux présents, répondit : « Prince, ce que vous ordonnerez, ils sont disposés à l'accorder ». Le duc répliqua : «Vous mentez ! Vous avez des espérances qui ne se réaliseront pas. » Le comte de Meulan se retira en Angleterre, où Guillaume le Roux le combla de faveurs.

Peu après, Robert de Meulan, étant rentré en Normandie, alla demander au duc Robert la remise du château d'Ivry, dont son père avait eu la possession ; ce que le prince lui refusa. Alors, le comte de Meulan jura de se venger. Immédiatement, le duc fit saisir le comte et l'envoya en prison.

Mais Roger de Beaumont, ayant été informé de l'arrestation de son fils, alla trouver le duc de Normandie, et s'y prit si adroitement que prince Robert rendit le comte de Meulan à la liberté, et même lui donna le gouvernement de Brionne, moyennant une forte somme d'argent.

Cependant Robert de Meules, qui commandait la place de Brionne, refusa de la remettre à Robert de Meulan, même sur l'ordre formel du duc, qui autorisa le vieux Roger de Beaumont et son fils à s'en emparer par la force ; ce que ces derniers firent après avoir brûlé, le principal bâtiment du château, au moyen de traits rougis au l'eu lancés sur sa couverture de paille.

Quelque temps après, Robert Courteheuse engagea la Normandie à son frère Guillaume-le-Roux, roi d'Angleterre, et partit pour la croisade en Orient.

 

Voici le tableau qu' Orderic Vital fait de la Normandie à cette époque :

« La province entière tombait en dissolution ; les brigands parcouraient en troupes les bourgs comme les campagnes, et les bandes se livraient à toutes sortes d'excès contre le peuple désarmé. Le duc Robert ne prenait aucune mesure contre ces malfaiteurs, qui, durant huit ans, sous ce prince faible, exercèrent leurs fureurs sur une population sans défense. Chaque jour était marqué par des incendies, des brigandages et des meurtres; et le peuple, tourmenté d'excessives calamités, était plongé dans le deuil. La Normandie donnait naissance à de méchants enfants, qui, avec une avidité cruelle, étaient disposés à toutes sortes d'attentats.

« S'animant au milieu de ces désordres, qui pour elle avait des attraits, la Vénus sodomique souillait honteusement des efféminés, qui auraient mérité le supplice du bûcher. L'adultère profanait publiquement la couche conjugale... En divers lieux, on bâtissait des forteresses illicites ; et là, les enfants des brigands, comme de jeunes louveteaux, étaient élevés pour déchirer les brebis. Les méchants ne cherchaient que des occasions de haine, afin que, dans les hostilités réciproques, les endroits voisins des frontières fussent souvent envahis, et que, dans la violence des démêlés, il ne fut plus question que de brigandages et d'incendies.

« C'est ce que sentirent cruellement et attestent encore — Orderic Vital écrivait au commencement du siècle suivant — le pays dépeuplé et la multitude gémissante des veuves et des gens sans défense que toutes sortes de maux accablaient ».

En 1097, les Anglais débarquèrent en Normandie, sous la conduite du prince Henri, frère du duc Robert Courteheuse et de Guillaume-le-Roux, pour s'emparer du Vexin.

Robert de Meulan, seigneur d'Elbeuf, les reçut dans ses forteresses de Beaumont-le-Roger, Brionne, Montfort-sur-Risle et Pont-Audemer, et leur offrit ensuite l'entrée en France par son domaine de Meulan.

Le comte Robert s'attacha donc aux intérêts du roi d'Angleterre et fut, par la suite, mêlé aux affaires politiques de ce royaume, qu'il fît servir à son ambition et à son avidité.

Après avoir ravagé le Vexin français, en l'automne de l'an 1098, les Anglais rentrèrent en Normandie, où ils passèrent l'hiver et le printemps de l'année suivante.

Au mois de juin 1099, l'armée anglo-normande soumit la province du Maine, après quoi le comte Robert de Meulan fit un voyage en Angleterre.

Il était de retour à Rouen quand le comte Hélie de la Flèche, vaincu, demanda à Guillaume-le-Roux la faveur de servir dans son armée; mais Robert de Meulan, craignant de rencontrer un homme égal à lui, discrédita Hélie dans l'esprit du monarque et parvint à le faire repousser. Ce fut la source de grands dommages par la suite.

Le 2 août 1100, Guillaume-le-Roux étant en Angleterre, fut tué à la chasse. Le premier soin du prince Henri 1er Beauclerc, son frère, fut de s'emparer du trésor royal, avec l'aide de Robert de Meulan. Henri se fil couronner le 5 août.

Pendant l'absence de Robert de Meulan, Raoul de Conches et Guillaume d'Evreux, qui avaient eu à souffrir de son arrogance, envahirent ses terres de Beaumont-le-Roger, d'où ils enlevèrent un immense butin.

Le duc Robert Courteheuse était à peine rentré en Normandie que de nouveaux troubles s'élevèrent.

En 1101, un grand nombre de barons normands engagèrent le duc à aller combattre son frère Henri en Angleterre ; mais le sire d'Elbeuf demeura fidèle à ce dernier, et il contribua même à reconcilier les deux frères.

En 1102, Robert de Meulan montra une fois de plus son amour pour l'argent et son peu de bonne, foi.

Yves de Grandmesnil ayant été condamné, pour faits de révolte, par le roi d'Angleterre, Robert de Meulan engagea Yves à faire un pélerinage, l'assurant que, pendant ce temps, Robert le remettrait en grâce auprès du monarque. Il fut convenu, en outre, qu'Yves donnerait ses terres en gage dans les mains du comte de Meulan pendant quinze ans, à l'expiration desquels la fille d'Henri, comte de Warvick, frère du comte Robert, se marierait au fils d'Yves auquel l'héritage paternel ferait retour.

Yves partit, avec sa femme, mais il mourut pendant son voyage. Quant à Robert de Meulan, il ne donna pas an jeune homme la femme qu'il lui avait promise, tout en gardant son patrimoine.

Le comte Robert était presque constamment à la cour du roi Henri Ier. En cette même année 1102, il fut envoyé auprès de Robert Courteheuse pour l'engager à renoncer à une pension de 3.000 marcs que le roi, son frère, s'était engagé à lui servir.

Le roi d'Angleterre renvoya, l'année suivante, le comte Robert en Normandie, afin de mettre un terme à la guerre qui s'était, élevée entre plusieurs puissants seigneurs de ce duché. Ce fut à Beaumont-le-Roger que l'on signa la paix. Robert de Meulan fiança sa fille, alors âgée d'un an, à Amaury de Montfort ; mais, dit Gabriel du Moulin, « soit pource que la femme de Robert enfanta l'an d'après deux gémeaux, Galeran et Robert, soit pour d'autres causes incognues, Amaury ne l'espousa point. »

C'est en effet l'an 1103 que naquit Galeran de Meulan, auquel échut la terre.

 

En 1104, le roi d'Angleterre délégua de nouveau le comte Robert pour donner des conseils au duc Robert Courteheuse ; mais Henri Ier, ayant appris que Robert de Bellême avait arraché des concessions au duc son frère, il s'embarqua lui-même pour la Normandie, où Robert de Meulan le reçut et l'accompagna.

Orderic Vital est indigné contre les jeunes normands, qui soignaient leur chevelure à l'instar des femmes, laissaient croître leur barbe et munissaient leurs chaussures «de queue de scorpion ».

Les honteuses habitudes dont nous avons déjà parlé s'étaient surtout répandues parmi la noblesse de notre pays. Ces mêmes vices existaient en Angleterre, et quand le roi Henri revint en Normandie, en1105, il débarqua, au grand scandale du clergé, avec une barbe bien soignée et une chevelure longue et luxuriante.

Alors Serlon, évêque de Seez, fit un sermon devant la cour contre l'usage des longues chevelures, et supplia le roi Henri de permettre « que la sienne fut couppée la première pour donner sujet à ses courtisans de l'imiter : le roy s'y accorda, puis l'évesque tirant des ciseaux de sa manche, la couppa lui-mesme, avant celle du comte de Meulan : tous les seigneurs et soldats à leur exemple, allèrent chez des barbiers et permirent que le razoir abbatit ce poil dont ils faisoient parade », dit le curé de Menneval. Ce passage nous montre que le comte Robert était, après le roi, le plus considérable personnage de l'Angleterre.

Les difficultés qui, jusque-là, avaient surgi entre le roi d'Angleterre et le duc de Normandie avaient toujours été aplanies par le comte Robert de Meulan ; mais il arriva un moment où la guerre entre les deux frères devint inévitable.

Pendant l'été de 1106, Henri revint en Normandie et se mit à la tête des troupes pour investir Tinchebray, qui tenait pour Robert Courteheuse.

Il fit mettre son armée en trois corps, dont l'un fut commandé par le comte Robert de Meulan. Une bataille s'engagea, et bientôt l'armée du duc Robert fut mise en déroute et lui-même fait prisonnier : le sort de la Normandie se trouva donc à la discrétion du roi d'Angleterre, qui repassa la Manche, traînant son propre frère, qu'il lit enfermer au château de Cardiff, où il mourut après vingt-huit ans de captivité.

Nous retrouvons le nom d'Elbeuf mentionné dans une charte de 1106, par laquelle le comte Robert de Meulan confirmait à l'abbaye du Bec-Hellouin les donations que son père avait faites à ce monastère.

Voici le passage de cette charte qui concerne notre localité :

" Hoc idem, ego Robertus comes Mellentis, et Elisabeth uxor mea, et poedicti fitii nostri Walleranus, Robertus et Hugo, concedimus praefatae liecci, in villa quai dicitur Welleboum. Hoc ipsum concedimus supra memoratoe ecelesioe, in omni terra mea, in Normania... »

Les mots vestitum et calceaturam, que l'on trouve dans cette charte, prouvent, suivant M. Guilmeth, que ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on confectionne des étoffes à Elbeuf et des tiges de bottes à Pont-Audemer. Il n'est point nécessaire de démontrer que ces mots, du moins en ce qui concerne notre ville, ne prouvent rien du tout.

Ces deux industries étaient alors, en effet, simultanément pratiquées à Pont-Audemer et peut-être dans d'autres terres du comte de Meulan, mais pas à Elbeuf; et si notre ville avait une industrie autre que celle de la production de la farine, ce dont nous doutons fort, ce ne pouvait être qu'une tannerie.

Il ne faudrait pas non plus attacher au mot « ville », qui se rencontre dans cet acte, le sens que nous lui donnons aujourd'hui. Ce mot, d'origine latine, ne désignait souvent, au XIIe siècle, qu'une maison de campagne, on, tout au plus et par extension, une agglomération de fermes et de bâtiments ruraux. Le mot « ville », à la fin du XVe siècle, n'était encore employé que par opposition à celui de « cité », et pour désigner les faubourgs d'une place forte.

Les services rendus par Robert de Meulan à la cause du roi Henri avaient encore resserré les liens qui unissaient ces deux hommes, et le comte Robert était presque toujours auprès du monarque.

Cependant le pape excommunia Robert, sous le prétexte qu'il avait aidé Henri dans sa lutte fratricide, mais, à la vérité, parce qu'il avait donné son adhésion à la politique anglaise dans les discussions relatives aux investitures ecclésiastiques. Malgré la mesure dont il était frappé, le comte de Beaumont continua à fréquenter les églises et à s'approcher des sacrements, comme il l'avait l'ait jusque-là. Enfin, Anselme, le savant et puissant abbé du Bec-Hellouin, détermina la cour de Rome à revenir sur sa sentence.

«Robert de Meulan, comte de Beaumont-le-Roger, dit M. Depping, était un des plus puissants barons qui, ayant des terres, des châteaux et des vavasseurs en France, en Normandie et en Angleterre, était recherché des souverains de ces trois pays. Telle était l'idée qu'on avait de sa puissance, qu'un historien anglais assure que la paix ou la guerre dépendait de lui. Celui que le comte de Meulan soutenait pouvait d'avance se regarder comme vainqueur, et sa personne jetée dans la balance décidait la victoire ».

M. Le Prevost le dépeint ainsi : « La violence de son caractère s'alliait chez lui avec une grande ambition, de hautes connaissances politiques, beaucoup de réserve habituelle, de sobriété et d'élégance de moeurs; aussi fut-il l'un des plus puissants personnages et peut-être le politique le plus accompli de son siècle, après toutefois son souverain Henri Ier, dont il resta toute sa vie le principal conseiller, comme son père avait été le principal conseiller du Conquérant.

«... Il n'était pas seulement l'homme le plus profond de son époque, il était encore le « gentleman » le plus accompli. Tout le monde modelait sa manière de parler sur la sienne, son costume sur le sien, et l'imitait jusque dans l'heure de son repas; car l'histoire a remarqué qu'il n'en faisait qu'un par jour. »

Guillaume de Malmesbury, qui inspira M. Le Prevost, nous apprend encore que Robert de Meulan se montrait, dans les plaids, le défenseur de la justice. « Mais lorsqu'il s'efforçait d'inspirer au souverain le respect des lois, il se mettait peu en peine de les observer lui-même. Habile à s'armer de perfidie contre les rois, il la condamnait chez les autres.

« Renommé par les connaissances, recherché par sa sagesse, la prudence et la prévoyance de ses conseils, doué d'un esprit de ruse remarquable, il était parvenu à acquérir des possessions grandes et variées, qu'on appelle vulgairement honneurs, villes, forteresses, bourgs, villages, fleuves et forêts... A l'approche de la mort, l'archevêque et le clergé, le menaçant de l'enfer, tentèrent de lui arracher la restitution des domaines qu'il avait illégalement acquis : « Je laisserai tout « à mes enfants, leur répondit-il ; ils feront « ce qui leur conviendra pour le salut du « défunt ».

Robert de Meulan fit des donations à différents monastères ou confirma celles de ses prédécesseurs. Au nombre de ceux qui furent l'objet de ses libéralités, nous citerons le prieuré de Beaurnont-le-Roger, l'abbaye de Lyre, celles de Préaux, du Bec-Hellouin et de Saint-Evroult. En outre, Robert fonda le prieuré de Châtel-la-Lune, près de la forêt de Beaumont.

L'union que Robert de Meulan, sire d'Elbeuf, avait contractée avec Elisabeth de Vermandois, nièce du roi de France, se dénoua d'une façon assez singulière. Sa femme, de laquelle il avait eu neuf enfants, lui fut enlevée par Guillaume de Varennes, comte de Surrey, avec lequel elle se remaria et dont elle eut encore trois enfants.

Le chagrin que cet évènement causa au comte Robert altéra ses facultés intellectuelles. Dégoûté du monde, il se retira dans l'abbaye de Préaux près Pont-Audemer, où, revêtu de l'habit monastique, il mourut le 5 juin 1118. D'après l'Art de vérifier les dates, «sa mort occcasionna une révolution étonnante des affaires, et fixa l'attention de l'Europe entière, dont il était connu ».

 

Armoiries de Robert : De sable, â un lion â la queue fourchue d'argent.

Suivant l'historien de l'abbaye de Saint-Evroult, la mort du comte Robert avait été annoncée par un violent ouragan, qui renversa beaucoup d'édifices et do grands arbres, et d'autres évènements qui frappèrent l'imagination du peuple, tel que celui-ci :

Un paysan anglais avait acheté une vache pleine, mais au lieu d'un veau, on trouva dans son corps trois petits cochons. Un pélerin, revenant de Jérusalem, annonça que cette merveille signifiait, que trois grands personnages, parmi les sujets du roi Henri Ier, mourraient dans l'année et qu'il en surviendrait de grands troubles.

 « En effet, le comte d'Evreux, la reine Mathilde et Robert de Meulan passèrent de vie à trépas ».

Dans les calamités qui suivirent, on peut ranger les brigandages exercés par Hugues de Gournay et ses complices, qui, après avoir ravagé le Talou et le pays de Caux, portèrent la désolation clans le Roumois, la vallée do la Seine, et probablement à Elbeuf.

 

Terminons ce chapitre par quelques observations relatives aux expéditions militaires en Orient pendant le moyen Age.

On sait que la première croisade fut prêchée par un moine d'Amiens, Pierre l'Ermite, et qu'à sa voix des centaines de mille hommes se levèrent dans toute l'Europe occidentale, mais surtout en France.

Ce fut un bouleversement général et inattendu dans la société féodale.

De très nombreux seigneurs, dénués de ressources pour faire cette expédition, vendirent ou engagèrent leurs fiefs, ou octroyèrent des franchises à leurs vassaux. Le peuple organisa aussi des armées excessivement nombreuses.

La première, formée en 1096, se composa de plus de 60.000 serfs ou vilains, mêlés de quelques moines, de nobles pour la commander, de beaucoup de bandits et de prostituées.

Une autre armée populaire, d'environ 200.000 hommes, la suivit quelque temps après. Les chroniqueurs prétendent que la totalité de l'armée chrétienne, en 1097, comptait 100.000 cavaliers et 600.000 gens de pied des deux sexes. L'un de ses chefs était Hugues de Verandois frère du roi de France, parent des seigneurs d'Elbeuf. Ces bandes indiciplinées, grossies de tous les aventuriers qu'elles rencontrèrent, commirent d'horribles dévastations sur leur route.

Après quelques succès à Nicée et à Doryléc, la prise d'Antioche et celle de Jérusalem (15 juillet 1099), l'armée occidentale se trouva réduite à 40.000 combattants!...

Cependant ces croisades eurent une influence considérable sur la civilisation, le commerce et l'industrie des pays d'Occident.

En effet, dans la multitude de peuple qui suivit les seigneurs en Orient, il se trouva des observateurs intelligents. Ils apprirent, à travailler les métaux et les tissus à la façon des musulmans, chez lesquels existaient des fabriques d'armes renommées et des ateliers pour la fabrication de camelots et autres tissus de laine.

Rentrés dans notre pays, ces hommes mirent en pratique les connaissances qu'ils avaient acquises, et c'est de cette époque que date véritablement la naissance de l'industrie lainière en Normandie, laquelle s'implanta dans quelques villes fermées, à Rouen notamment ; mais pendant un siècle encore, cette industrie ne se développa guère, à cause de luttes continuelles entre les seigneurs normands et les ravages qu'ils exercèrent dans les villages, bourgs et petites villes sans défense.

 

 

CHAPITRE XI (1118-1166 )

 

Galeran ou Waleran II de Meulan, premier du nom comme seigneur de Beaumont-le-Roger et d'Elbeuf, n'était âgé que de quinze ans lorsqu'il succéda à son père. Il avait reçu, ainsi que son frère Robert, comte de Leicester, une forte instruction et une bonne éducation.

Après la mort de leur père, dit Orderic Vital, «le roi éleva avec bonté comme ses propres enfants, et, quand ils furent parvenus à l'adolescence, arma chevaliers Galeran et Robert, tous deux fils de Robert de Meulan, qu'il avait beaucoup aimé. Galeran posséda tout le patrimoine de son père en deçà de la mer... Son frère eut en Angleterre le comté de Leicester ; le roi lui donna en mariage Amicie, fille de Raoul de Guader, qui avait été fiancée à son fils Richard ». Richard mourut dans un naufrage dont nous parlerons bientôt.

Quelques semaines après le décès de leur père, les deux jeunes seigneurs combattirent vaillamment les chevaliers normands qui s'étaient révoltés contre le roi d'Angleterre.

Henri Ier vint en Normandie, où il exerça une terrible vengeance. Après avoir mis le feu à Pont-Saint-Pierre, il passa la Seine, détruisit tous les châteaux et fermes de ses ennemis, et alla mettre le siège devant Evreux, mais sans emporter cette place, qui fut brûlée par ordre de son évêque.

Pendant l'hiver de 1119, les rivières sortirent de leur lit. Les Rouennais et autres habitants des rives virent « des gouffres énormes que les fureurs de la Seine débordée creusèrent dans leurs demeures et leurs moissons ».

Durant le Carême, « un ouragan souffla sur la Seine et la dessécha momentanément ; d'une rive à l'autre, chacun eût pu passer, s'il eût osé se hasarder sur ce chemin nouveau ».

Nous emprunterons encore au moine Orderic Vital le récit d'autres évènements qui durent avoir un retentissement considérable dans notre contrée ; il peindra une partie des moeurs du clergé normand à cette époque :

Goisfred, archevêque de Rouen, revenu du concile de Reims, tint dans sa cathédrale un synode en novembre et poursuivit rigoureusement les prêtres de son diocèse. Il leur défendit tout concubinage avec les femmes, « Comme les prêtres répugnaient beaucoup à une si grave privation, et que, se plaignant entre eux d'accorder leur corps et leur âme, ils éclataient en murmures, l'archevêque fit saisir et jeter aussitôt dans le cachot de la prison un certain Albert, prêtre éloquent, qui avait commencé je ne sais quel discours. . .

Quand les autres prêtres eurent vu cette action extraordinaire, ils éprouvèrent un vif étonnement... Alors le prélat furibond se leva de son siège, sortit en courroux et appela ses satellites... Aussitôt ces hommes pénétrèrent dans l'église avec des armes et des bâtons, et, sans nul égard, se mirent à frapper sur l'assemblée des clercs, qui causaient entre eux. Quelques-uns de ces ecclésiastiques, revêtus de leur soutane, coururent chez eux à travers les rues fangeuses de la ville ; quelques autres, saisissant des barreaux de fer ou des pierres... se mirent en disposition de résister, et poursuivirent sans répit les lâches satellites, qui s'enfuirent, jusque dans les appartements.

« Les gens de l'archevêché rougirent d'avoir été vaincus par une faible troupe de tonsurés et d'avoir pris la fuite : ils rassemblèrent aussitôt, remplis d'indignation, les cuisiniers, les boulangers et les ouvriers du voisinage ; puis ils eurent la témérité de recommencer le combat dans les lieux les plus sacrés. Tous ceux qu'ils trouvèrent dans l'église ou le parvis, ils les frappèrent ». Plusieurs vieux-prêtres, qui priaient, furent aussi l'objet de la brutalité « des lâches satellites de l'archevêque..., peu s'en fallût qu'ils ne les égorgeassent, quoiqu'ils demandassent miséricorde à genoux et les larmes aux yeux.

« Ces vieillards quittèrent Rouen au plus vite ; ils n'attendirent ni l'autorisation, ni la bénédiction du prélat ; ils communiquèrent ces tristes nouvelles à leurs paroissiens et à leurs concubines ; et pour justifier leurs rapports, ils firent voir les blessures et les contusions livides qui couvraient leurs corps. Les archidiacres, les chanoines et les citoyens sages s'affligèrent de cet assassinat cruel ; ils compatirent à la douleur des pasteurs divins qui avaient éprouvé ces affronts inouïs. Ainsi, dans le sein de la sainte mère Eglise, le sang des prêtres coula, et le saint concile dégénéra en un théâtre de moqueries et de fureurs... »

Le 25 novembre 1120, Richard, héritier présomptif de Henri Ier, roi d'Angleterre et duc de Normandie, périt dans le célèbre naufrage de la Blanche Nef, avec une infinité de seigneurs anglais et normands.

Cette mort fit surgir un prétendant au duché de Normandie en la personne de Guillaume dit Cliton, hériritier légitime du duc Robert Courteheuse.

Le jeune Galeran combattit, avec ses vassaux, les chevaliers normands qui avaient pris les armes en faveur de Guillaume Cliton. Les partisans du roi Henri brûlèrent le Neubourg, dont le seigneur était l'ennemi personnel de Galeran, et ils se préparaient à d'autres expions du même genre quand le pape Calixte arriva en Normandie, dans le but de rétablir la paix entre le roi d'Angleterre et Louis le Gros, roi de France.

En cette circonstance, Henri Ier, dit Gabriel du Moulin d'après Guillaume de Malmesbury, « pour estaller davantage la gloire de ses provinces, fit tant que les fils du feu comte de Meulan présentèrent des thèses de philosophie aux cardinaux qui accompagnaient le pape, lesquels bandèrent les forces de leurs esprits pour combattre ces jeunes seigneurs ; mais enfin, surmontés par leurs subtiles raisons, ils furent contraints d'ad vouer que l'Occident portoit des hommes si relevés en doctrine, que jamais l'Italie n'avoit entendu interprêter le prince des philosophes avec tant de pointes d'esprit et de subtilité ».

Le roi Henri était donc fier des deux jeunes seigneurs, qu'il aimait profondément et même plus que tous les autres barons de sa cour ; mais Henri Ier ayant pardonné au rebelle Robert de Neubourg, cousin de Galeran et qui avait eu un procès avec celui-ci, le dépit porta le seigneur d'Elbeuf à se révolter contre son bienfaiteur : Il entra dans le parti de Guillaume. Cliton, avec Hugues de Montfort, Hugues de Neuchâtel et Guillaume Louvel, comte d'Ivry, qui avaient épousé chacun une soeur de Galeran.

Au mois de septembre 1123, Galeran tint un conciliabule, à la Croix-Saint-Leufroy, où les conjurés établirent les bases de la lutte qu'ils préméditaient. Henri Ier prévenu de ce qui se passait, assembla à Rouen une armée, dès le mois d'octobre.

Hugues de Montfort, beau-frère de Galeran de Meulan et l'un des conjurés, se trouvait là.

Henri sortit de Rouen un dimanche, après son repas, et fit appeler Hugues qui se présenta aussitôt ; il lui somma de remettre la place de Montfort. Mais ce dernier, suivant le moine Orderic, « voyant sa perfidie découverte, éprouva un grande anxiété, et, fort incertain de ce qu'il devait faire dans un si court espace de temps, il se décida à obéir aux ordres du roi, car il craignait que son refus ne le fit, aussitôt charger de fers ».

Le roi envoya de suite, avec Hugues, des amis fidèles pour recevoir les clefs de Montfort. Mais dès qu'il se vit loin de la présence de Henri, Hugues poussa à toute bride le vigoureux cheval qu'il montait, et abandonna ses compagnons à l'entrée des bois de Rouvray ; puis, traversant la forêt de la Londe par un chemin plus court et qu'il connaissait parfaitement, arriva bientôt à Montfort, où, sans descendre de cheval, il ordonna à son frère, à sa femme et à ses gens de garder soigneusement le château: « Le roi, dit-il, vient ici en force ; tenez bon contre ! »

De là, Hugues courut à la hâte à Brionne où se trouvait Galeran de Meulan auquel il raconta ce qui s'était passé : ils convinrent de de prendre les armes et d'en venir ouvertement à un combat.

Pendant ce temps, les amis du roi retournèrent vers lui, à Rouen. Le monarque, irrité, alla assiéger Montfort.

Cette ville fut brûlée et la place prise jusqu'au château, pendant les deux premiers jours ; mais la tour tint un mois, et ce ne fut qu'après ce long temps que ceux qui la défendaient se rendirent. Le roi fit ensuite le siège de Pont-Audemer, dont il pressa les murs pendant six semaines.

Après avoir brûlé et pris cette forte place, le roi d'Angleterre autorisa un certain nombre de ses défenseurs à sortir avec leurs bagages. Quelques-uns allèrent à Beaumont-le-Roger, où se trouvait Galeran de Meulan avec des Français.

Payen de Gisors avait profité des occupations du roi Henri devant Pont-Audemer, pour lever aussi l'étendard de la révolte.

Henri Ier partit des bords de la Risle, avec son armée, pour Gisors ; mais à cette nouvelle, les révoltés s'enfuirent, et le roi fit reposer ses troupes pendant l'hiver suivant, qui fut très pluvieux.

Au carême de l'année 1124, Galeran de Meulan réunit ses amis et, pendant la nuit du 25 mars, il alla, en compagnie de ses trois beaux-frères, fortifier la tour de Vatteville, située entre la Seine et la forêt de Brotonne.

Le comte Amaury l'emportait sur eux tous par son ardeur. Conduite par ses chefs, une troupe de soldats ravitailla la place assiégée, et attaqua à l'improviste, de grand matin, les retranchements que le roi avait fait faire pour la serrer de près. Gauthier de Valiquerville fut enlevé par les assiégés au moyen d'une main artificielle dont les crochets de fer le saisirent.

Le comte Galeran remit la garde de la forteresse de Vatteville à Herbert de Lisieux et à Roger, frère d'Herbert, accompagnés de huit de ses vassaux en qui il avait toute confiance. Pendant ce temps, le jeune seigneur d'Elbeuf dévastait les champs des environs, enlevait des maisons et des églises tout ce qu'il trouvait à sa convenance et faisait entrer des subsistances dans la place pour approvisionner la garnison. «Le même jour, Galeran, furieux comme un sanglier écumant, dit encore Orderic Vital, entra dans la forêt de Brotonne ; il y trouva des paysans qui coupaient du bois : il en prit plusieurs, les estropia en leur faisant couper les pieds, et viola ainsi avec témérité, mais non impunément, l'honneur de la sainte fête de l'Annonciation ».

Cependant Raoul de Bayeux, gouverneur pour Henri Ier du château d'Evreux, apprit par ses espions qu'il était entré beaucoup d'ennemis dans la tour de Vatteville. Il alla immédiatement trouver plusieurs seigneurs qui tenaient la campagne, notamment Henri de Pommeret, gouverneur de Pont-Authou, Odon Borleng, gouverneur de Bernay, et Guillaume de Tancarville, auxquels il fit connaître le chemin que devaient suivre, le lendemain, les révoltés pour se rendre de Vatteville au château de Brotonne, et de ce dernier point à une tour, portant aussi le nom de Beaumont, située sur le territoire de Bourneville en Roumois.

Les seigneurs tenant pour le roi se donnèrent rendez-vous à Bourgtheroulde pour le 26 mars ; ils avaient avec eux trois cents chevaliers bien armés. La troupe se mit en marche sur Bourneville, où elle attendit en plein champ les ennemis, qui bientôt débouchèrent de Brotonne pour se rendre à la tour de Beaumont.

Quand les troupes du roi aperçurent celles de Galeran, elles redoutèrent un combat, car elles pensaient que les conjurés étaient plus nombreux qu'elles, et chacun connaissait la valeur des seigneurs placés à leur tête. Mais Odon Borleng les harangua par un discours dont Orderic Vital a publié le sens.

De l'autre côté, Amaury d'Evreux ne tenait guère à en venir aux mains, en raison du petit nombre de ses amis ; mais Galeran, impatient de combattre, repoussa les avis d'Amaury, et la lutte s'engagea au hameau qui prit, depuis, le nom de « la Bataille » à Bourneville.

Les Anglais combattirent à pied et les Normands à cheval.

Au premier choc, le cheval de Galeran, blessé par les flèches anglaises, s'abattit sous lui. Beaucoup de chevaliers tombèrent pour la même cause et ne purent faire usage de leurs armes. Le désordre se mit bientôt dans les rangs des Normands, et de nombreux combattants prirent la fuite dans la direction de Rougemontiers, où, poursuivis par les Anglais ils furent mis en déroute, en un autre endroit que l'on appela aussi, depuis, « la Bataille ».

Galeran, les deux Hugues ses beaux-frères et quatre-vingts chevaliers normands et français furent faits prisonniers.

Guillaume Louvel, fils d'Ascelin Gouël et beau-frère de Galeran de Meulan, s'était échappé seul et avait pris une autre direction que les autres partisans de Cliton. Il fut fait prisonnier par un paysan, auquel il donna ses armes pour sa rançon, et, s'étant fait tondre par lui comme un écuyer, il se dirigea vers la Seine, tenant un bâton à la main. Arrivé sans être reconnu au passage du fleuve, il donna ses bottines au batelier pour prix de la traversée, et regagna pieds nus sa maison, « se réjouissant d'avoir échappé, de quelque manière que ce fut, aux mains de ses ennemis».

Après son arrestation, le comte Galeran, craignant peut-être pour sa vie, voulut assurer le salut de son âme par une oeuvre pieuse. Il donna aux frères de Beaulieu de l'hôpital Saint-Gilles, à Pont-Audemer, sept marcs d'argent sur son revenu d'Angleterre, quarante charretées de bois amenées à Pont-Audemer, dix arpents de terre en jardin et pâturage, deux arpents de prés, la dime de ses fruits de Beaumont, de Sahus, de la Croix et autres lieux.

Après les fêtes de Pâques, le roi fit juger, à Rouen, les rebelles.

 Goisfred de Tourville, Odoard du Pin et Luc de la Barre furent condamnés à avoir les yeux arrachés ; ce dernier seigneur déplaisait particulièrement à Henri, car il avait composé des: chansons satiriques contre lui.

Le sénéchal de Galeran était Morin du Pin, qui habitait Beaumont-le-Roger. Quand il sut que son maître avait été défait, puis emprisonné, il engagea les habitants de Beaumont et ceux de Brionne à continuer la lutte. Mais le roi vint, au mois d'avril, assiéger cette dernière place; il y fit bâtir deux forteresses au moyen desquelles il força les assiégés à se rendre. Du reste, la ville n'offrait plus qu'un monceau de ruines, car elle avait été brûlée avec ses églises par les troupes du roi.

De toutes les places fortes normandes du comte Galeran, il ne restait plus à réduire que celles de Vatteville et de Beaumont-le Roger. Les défenseurs de la première se soumirent au roi, et bientôt Henri la fit raser.

Alors, le roi fit connaître au comte Galeran, son prisonnier, le résultat de la campagne, et lui fit commander d'envoyer l'ordre qu'on lui remît Beaumont sans coup férir : « Celui-ci, voyant qu'il avait été déçu par les frivoles espérances d'une jeunesse inconsidérée, et que ses mauvaises actions l'avaient précipité du faîte de son ancienne puissance, craignant d'ailleurs de s'exposer de nouveau à des malheurs plus rudes s'il offensait son magnanime ennemi par quelque acte d'opiniâtreté, envoya de fidèles délégués pour ordonner positivement à Morin, qui était chargé de ses affaires, de remettre sans délai le château de Beaumont au roi victorieux. Alors Morin, quoiqu'il fut tard, remplit les ordres de son seigneur ; mais il ne put en aucune manière obtenir les bonnes grâces de Henri. En effet, ce prince l'avait chargé de l'éducation du jeune comte, auquel il avait suggéré le pernicieux conseil de se révolter ».

C'est ainsi que le roi obtint toutes les possessions que le riche et puissant seigneur Galeran de Meulan avait en Normandie.

Il le retint avec ses deux beaux-frères dans une étroite prison. Ils furent, quelque temps après, envoyés en Angleterre, où Galeran et Hugues de Neufchâtel restèrent prisonniers pendant trois ans. Quant à Hugues de Montfort, il gémit dans les cachots durant treize années, les amis du roi n'osant point solliciter en sa faveur la pitié royale.

Nous retrouvons Galeran, en 1127, au nombre des seigneurs que Louis-le-Gros avait assemblés pour seconder Guillaume Cliton dans ses prétentions sur la Flandre. Nous lisons, dans l'Art de vérifier les dates, que le comte de Meulan n'osa se déclarer ouvertement pour Guillaume dans la crainte de déplaire au roi d'Angleterre. « Il se déclara même, en apparence, pour les ennemis de Cliton et se joignit à eux. Ils le rencontrèrent un jour dans la plaine de Courtray ; l'occasion était belle de l'attaquer ; l'action commença effectivement ; mais Galeran, par une perfidie détestable, n'ayant pas voulu donner, trahit par là ses alliés et les fit tailler en pièces. »

Le roi d'Angleterre avait saisi la terre d'Elbeuf ainsi que tous les autres biens du comte de Meulan ; mais ce seigneur, s'étant appliqué à regagner la bienveillance du roi Henri, celui-ci lui rendit les revenus de ses domaines, en se réservant toutefois la garde de ses anciennes forteresses.

Nous avons dit qu'Elisabeth ou Isabelle de Vermandois avait quitté le père de Galeran pour se marier au comte de Surrey. Deux fils de ce seigneur anglais souscrivirent, en 1135, une charte par laquelle leur mère la comtesse Isabelle et Guillaume de Surrey, leur père, faisaient plusieurs dons à la léproserie de Bellencombre.

Par cette même charte, l'ancienne épouse de Robert de Beaumont donna également, avec le consentement du comte Galeran, son fils, à la maladrerie de Bellencombre, cent sols rouennais de rente annuelle à prendre sur son domaine d'Elbeuf (... e.r hrreditate et patri-monio meo de Welleboef — une autre copie porte Wellebeof — C solidos rothomagensis per annum...) Cette donation fut faite en présence de Hugues d'Amiens, archevêque de Rouen, et immédiatement approuvée par le roi d'Angleterre.

En 1133 également, Galeran fonda le prieuré de Saint-Gilles, à Pont-Audemer. En cette même année, le 1er décembre, il se trouvait en compagnie de son frère Robert de Leicester, aux côtés du roi Henri Ier, quand celui-ci mourut, à Lyons-la-Forêt.

Etienne, comte de Boulogne, se fit proclamer roi d'Angleterre. Un instant, les seigneurs normands, réunis au Neubourg, lui préférèrent son frère Thibaud ; mais ayant appris que les Anglais avaient accepté Etienne, ils s'y soumirent également.

Le nouveau roi voulant s'attirer l'amitié du puissant Galeran de Meulan, lui fiança sa fille, alors âgée de deux ans, et lui livra immédiatement pour dot le comté de Winchester.

Galeran, qui était alors en Angleterre, revint en Normandie, et notre contrée devint bientôt le théâtre d'une guerre affreuse entre lui et son frère Robert de Leicester, d'une part, et Roger de Tosny, puissant seigneur tenant pour le parti angevin, de l'autre.

Entre les Rogations et la Pentecôte de l'année 1136, Roger surprit la forteresse royale du Vaudreuil ; mais il y avait à peine trois jours qu'il y était que Galeran fondit avec les habitants de Rouen sur la place, la prit et la rendit au roi Etienne.

Quelques jours après la Pentecôte, le comte Galeran, à la tête d'une forte armée, s'empara d'Acquigny et brûla toute la place. Mais, dès le lendemain, Roger de Tosny marcha contre lui et se vengea en lui brûlant plusieurs villages. « Les Normands commettaient ces attentats et beaucoup d'autres semblables », remarque Orderic Vital ; « ils se dévoraient de leurs propres dents, comme le rapporte allégoriquement l'Apocalypse en parlant de la bête ».

Galeran et Robert de Leicester donnèrent cent marcs d'argent à Thibaut, comte de Blois, pour le déterminer à marcher contre Roger de Tosny. Des troupes furent alors envoyées sur les terres de Roger-, où elles brûlèrent, dans trois villages, les habitations de beaucoup de paysans, puis elles se dirigèrent vers Bougy-sur-Risle. D'après les conseils du comte de Leicester, elles mirent le feu aux maisons de ce bourg et brûlèrent la belle église de Sainte Marie-Madeleine, avec les hommes et les femmes qu'elle renfermait.

Nous retrouvons quelque temps après Galeran à Lisieux, chargeant Allain de Dinan de défendre cette ville contre les Angevins, pendant que lui allait au dehors chercher des secours pour les assiégés. Mais ces derniers, désespérant d'en recevoir assez tôt, mirent le feu à la ville à l'effet d'anéantir les'richesses qu'elle renfermait pour que l'ennemi ne puisse s'en emparer.

Pendant ce temps, Roger de Tosny, seigneur de Conches, dévastait tout le pays d'Evreux, violait l'abbaye de la Croix Saint-Leufroy, brûlait le bourg, puis ravageait les environs du Vaudreuil. « Il commit sans égard, des meurtres, des brigandages et des incendies, et, de concert avec ses complices, il rendit beaucoup de gens malheureux en les dépouillant de ce qu'ils avaient. Il brûla l'église Saint-Etienne, et, pour ce crime, il reçut la peine du talion ».

En effet, comme il revenait, emmenant fastueusement un grand butin et beaucoup de prisonniers, le comte Galeran et Henri de la Pommeraie, avec cinq cents chevaliers, tombèrent sur Roger, qui n'avait que peu de monde avec lui, et le firent prisonnier.

Robert du Neubourg et son cousin germain Galeran, seigneur d'Elbeuf, se reconcilièrent en 1137 ; leur intimité devint môme telle que, malgré la circonspection habituelle de Robert, il garantit au seigneur de Beaumont son secours et même l'usage de son château pour sa défense.

Pendant l'été suivant, une sécheresse excessive désola notre contrée ; personne, même parmi les vieillards, n'avait souvenance d'une semblable calamité.

Le roi Etienne, étant venu cette même année en Normandie, fit sortir Roger de Tosny des prisons de Galeran, où il était resté six mois. Au commencement de décembre, Etienne ayant appris qu'un soulèvement devait se produire en Angleterre, repassa la Manche emmenant avec lui le comte Galeran et son frère Robert de Leicester, ainsi que beaucoup d'autres seigneurs.

En mai 1138, Galeran de Meulan et Guillaume d'Ypres revinrent en Normandie. Ils marchèrent d'abord contre Roger de Conches, qui avait repris ses dévastations ; mais comme les forces de ce seigneur étaient grandes, Galeran et son compagnon évitèrent un combat. Pour soulager leur fureur, ils dévastèrent à leur tour les maisons des paysans, ruinèrent le pays par le pillage et l'incendie, et, enlevant les choses nécessaires à la vie, livrèrent à la désolation et à la misère le peuple de nos campagnes.

Au mois de juillet, Galeran et Guillaume d'Ypres appelèrent Raoul de Péronne et deux cents chevaliers pour marcher contre les Angevins ; alors Robert de Courcy prévint le duc d'Anjou que ces chevaliers méditaient sa perte.

En septembre, Roger de Tosny brûla Breteuil avec l'église Saint-Sulpice. Mais bientôt une paix fut conclue entre ce seigneur et Galeran, qui conduisit Roger en Angleterre auprès du roi Etienne, avec lequel il se réconcilia également.

Quelque temps après, Galeran et Robert, son frère, se levèrent contre les évêques de Lincoln et d'Ely, lesquels vexaient les seigneurs de leur voisinage par toutes sortes d'iniquités.

En l'année 1138, Galeran fit bâtir dans le diocèse de Wigorn, en Angleterre, l'abbaye de Bordesley. Il dota ce monastère de si grands domaines et de si considérables revenus qu'on évalue ces donations à plus de deux millions de monnaie.

La puissance de Galeran, sire d'Elbeuf, était redevenue très grande en 1140 ; car nous le voyons obliger le roi Etienne à nommer Philippe d'Harcourt, doyen de la collégiale de Beaumont-le-Roger, à l'évêché de Salisbury, malgré l'opposition de nombreux seigneurs et prélats anglais.

Des troubles s'élevèrent en Angleterre l'année suivante. Galeran, se trouvant à une bataille aux côtés du roi Etienne, et voyant le premier corps de l'armée royale plier, abandonna le monarque, tourna le dos à l'ennemi et s'enfuit. Etienne fut fait prisonnier par Robert, comte de Glocester. Après ce combat, Galeran et plusieurs seigneurs normands promirent de combattre pour la reine et ses héritiers contre les Angevins et Geoffroy V d’Anjou, leur chef, qui s'était emparé du trône d'Angleterre.

Galeran revint bientôt en Normandie; il était à Beaumont-le-Roger, le 5 mars 1140 (1141 nouveau style), où il donna la chapelle Saint-Nicolas de son château de Meulan, à Richard, prieur du Bec, représentant le prieuré de Saint-Nicaise. Le comte Galeran, en signe de cette donation, déposa son couteau sur un autel.

Cette même année, en présence de Robert du Neubourg et de Richard de Beaumont, un de ses vassaux, sans doute, il fit don d'une rente de 100 sols rouennais pour la cuisine de l'abbaye du Bec.

Cependant, la fortune favorisant toujours Geoffroy d'Anjou, Galeran jugea de son intérêt d'abandonner le parti d'Etienne pour entrer dans celui de son vainqueur, duquel il reçut, en 1141, la concession du château de Montfort.

Robert du Mont nous apprend que toute la noblesse de la contrée imita la lâcheté du comte et fit sa soumission.

Galeran n'espérant plus rien du roi Etienne, renonça à sa fille pour se marier avec Agnès, fille d'Amaury III de Montfort.

Il existait aux Archives de l'archevêché de Rouen une charte de Hugues, archevêque, datée de 1141, confirmant des donations que le comte Galeran avait faites aux chanoines réguliers de Corneville-sur-Risle, tant à Viller-ville que sur le tribut qui lui appartenait sur les denrées allant de Montfort à Pont-Audemer, avec le bois mort de sa forêt de Montfort.

En cette même année, Galeran donna sa collégiale de Beaumont-le-Roger aux moines de l'abbaye du Bec-Hellouin.

La foire Saint-Gilles, qui se tient à Elbeuf le Ier septembre, parait avoir été créée vers cette époque par le comte Galeran. Voici ce qui nous le fait supposer :

On sait, d'une manière certaine, que le comte Galeran fonda la foire de Meulan en 1141. Or ce môme comte donna, en une année que nous ne connaissons pas, mais évidemment postérieure à 1141, pour le repos de son âme, celles de son père, de sa mère et de ses prédécesseurs, aux moines de l'abbaye du Bec, une exemption entière, tant à Meulan et à Elbeuf qu'en tous autres lieux de son obéissance, par eau comme par terre, affranchissant ainsi les religieux de toutes coutumes, soit pour acheter, soit pour vendre.

Les témoins de cette charte furent Geffroy Bertrand, Roger du Bosc, Guillaume son fils, Raoul de Manneville, Guillaume de Bigars et Alain de Neuville.

C'est vers cette même année 1141 qu'il faut placer la fondation du prieuré de Saint-Gilles à Saint-Aubin-Jouxte-Boulleng. Il nous parait avoir été donné, dès son origine, à l'abbaye de Saint-Ouen de Rouen, avec les revenus de la foire Saint-Gilles, qui se tenait, au début, sur le territoire de Saint-Aubin.

Nous croyons également que ce fut Galeran de Meulan qui fonda la léproserie Saint-Marguerite à Orival, établie, comme le prieuré de Saint-Gilles, sur «sa terre d'Elbeuf » s'étendant sur les deux rives du fleuve depuis Pont-de-l'Arche jusqu'au Gravier d'Orival.

Galeran de Meulan guerroyait dans notre contrée en 1143. Il brûla l'église et le village d'Emendreville, auquel succéda, plus tard, le faubourg Saint-Sever de Rouen.

Nous le retrouvons encore à Rouen, l'année suivante, aidant Geoffroy d'Anjou à assiéger le donjon de cette ville, que les troupes du comte de Varennes refusaient de lui livrer.

La seconde croisade, prêchée par saint Bernard pour reprendre le comté d'Edesse enlevé par les Turcs en 1144, fut entreprise par l'empereur Conrad III et Louis VII, roi de France.

Le comte Galeran de Meulan, batailleur par nature, prit aussi la croix et partit en 1147 ; mais il ne se dirigea pas directement en Terre sainte ; il passa par le Portugal, où il aida le roi Alfonse à chasser les Maures de Lisbonne. La péninsule hispanique ne lui était d'ailleurs pas inconnue, car il avait fait précédemment le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, patron de l'Espagne.

De Lisbonne, il partit pour l'Orient, où il combattit vaillamment, dit-on. Après avoir guerroyé pendant deux ans, il songea à revenir en Normandie. La campagne avait été mauvaise, du reste, et des milliers de chrétiens avaient péri.

Comme Galeran revenait, en 1149, le navire qui le portait fut assailli par une tempête qui mit ses jours en danger. Pris de peur, il fit le voeu, s'il échappait au péril qui le menaçait, de fonder un monastère. C'est pour remplir cet engagement qu'il prit part à la fondation de l'abbaye du Valasse, faite par l'impératrice Mathilde quelques années plus tard.

Cette abbaye, dite aussi du «Voeu », était située dans une petite vallée entre Lillebonne et Bolbec. Galeran donna à ce monastère vingt mille anguilles par an, à prendre à Beaumont le jour de la Purification, et un habitant de Pont-Audemer, plus six mille harengs par chaque année à prendre en cette dernière ville.

En 1149, Galeran donna à l'abbaye du Valasse l'affranchissement de toute espèce de coutume sur chacun de ses domaines et, en plus, une terre située contre la forêt d'Elbeuf (... et quandam terrain juxta foresta de Welleboe — une autre copie porte Wellebeo. — Nous n'avons pu savoir de quelle terre il s'agit dans cette donation.

Cette année, après une forte gelée qui dura trois mois, les blés furent perdus et une famine s'ensuivit. L'année suivante, la Seine déborda et causa de grands ravages sur les deux rives.

Il parait que Galeran, aussitôt de retour dans nos contrées, recommença ses perfidies, car le roi Etienne d'Angleterre, irrité contre lui, assiégea et réduisit en cendres sa ville de Winchester, en l'année 1150.

Nous arrivons à la fondation de l'oratoire Saint-Félix et Saint-Auct, auquel a succédé le calvaire que nous connaissons tous.

En 1152, suivant une antique chronique du Bec-Hellouin, un religieux nommé Jean le Romain, moine à l'abbaye de Saint-Sabas, ayant apporté au Bec la tête de saint Félix, martyr, compagnon de saint Adauet, la réputation des deux saints se répandit dans la contrée, et comme, très probablement, la léproserie de la côte d'Elbeuf lut érigée quelque temps après, on plaça sa chapelle sous la protection des deux martyrs ; c'était dans les habitudes du temps, comme il est encore dans l'usage de notre époque de consacrer le souvenir d'un évènement considérable, une victoire, par exemple, ou d'honorer la mémoire d'un grand citoyen, par la dénomination d'une voie ou d'une place publique, d'une école ou d'une caserne.

On ne saurait se figurer, de nos jours, ce qu'un évènement tel qu'une translation de reliques, auxquelles on attachait tant de vertus, avait d'importance dans ces siècles de foi religieuse. Ainsi, dans la Chronique de l'abbaye du Bec, l'arrivée du chef de saint Félix et la nomination d'un moine de ce monastère comme abbé de Préaux, sont les deux seuls faits mentionnés en 1152.

En l'année suivante, le chroniqueur n'en relate qu'un, deux en 1154, et il saute ensuite jusqu'à 1159 avant de rien trouver, dans l'histoire de cette abbaye et des environs, qui vaille la peine d'être noté.

On conçoit donc que, répondant à des aspirations populaires, le comte Galeran, très dévôt et qui, d'un autre côté, avait en grande estime l'abbaye du Bec-Hellouin dont il était le protecteur et à laquelle il fit de très importantes donations, ait voulu perpétuer, par une fondation pieuse, le souvenir de l'arrivée des reliques de saint Félix dans ce monastère.

C'est donc en l'année 1152 seulement ou en une de celles qui la suivirent immédiatement que fut fondé l'hôpital-chapelle dit de Saint-Félix et Saint-Auct, et non avant.

Cette chapelle parait avoir été très promptement, un but de pèlerinage. Elle est parfois mentionnée dans les actes des siècles suivants sous les noms de chapelle Saint-Gaud, Saint-haut et même Saint-Celse, traduction du mot celsus, haut, élevé, ce qui, dans l'espèce, n'était qu'un jeu de mots provoqué par la situation de l'édifice qui dominait toute la vallée.

La maladrerie ou hôpital de la côte Saint-Auct avait une chapelle secondaire, placée sous la dévotion de saint Jacques, le patron des pèlerins, — peut-être en souvenir du pèlerinage que Galeran avait fait à Saint-Jacques de Compostelle — ce qui ajouta bientôt à la renommée qu'acquit celte fondation religieuse et de bienfaisance, où des reliques furent exposées à la vénération du peuple.

Plus une religion est grossière, plus elle a d'empire sur l'âme grossière de la masse du genre humain. M. Fustel de Coulanges dit qu'il y avait alors le christianisme de quelques grands esprits ; mais il y avait en même temps le christianisme de la foule, au niveau d'esprit des plus humbles, au niveau de caractères des plus intéressés. Peu d'idéal, mais beaucoup de reliques.

En effet, dans les pèlerinages de l'ancien temps, ce n'était point l'esprit d'un saint quelconque que l'on invoquait, mais des objets matériels lui ayant appartenu. Le peuple ne croyait qu'à la prière faite sur des reliques, et quand un oratoire, comme celui de Saint-Félix, de Saint-Auct ou de Saint-Jacques — car on lui donnait ces trois noms — possédait des ossements réputés authentiques, la foule s'y portait en masse, surtout dans les premiers temps de son établissement.

A cette époque, il n'y avait d'ailleurs pas de lieu sacré s'il ne possédait point de reliques, et l'on y attachait tellement de vertus que l'on vit des villes se disputer les restes de quelque saint comme le plus grand des trésors, car ces restes avaient la réputation de protéger les environs et de guérir les malades.

Nous verrons plus tard que saint Félix et saint Auct furent invoqués contre la peste; mais dans les dernières années de l'existence de la chapelle, on ne priait plus saint Auct que pour obtenir la guérison des sueurs ; on la nommait aussi Saint-Chaud, parce que l'on avait chaud en montant la côte, disait-on.

Quant à saint Félix, il avait la réputation de rendre la vigueur aux gens faibles, aux anémiques, pour nous servir de l'expression actuelle. Enfin, il n'était plus alors question de saint Jacques, les biens de sa chapelle et de la léproserie ayant été réunis à ceux d'un autre hôpital dit de Saint-Léonard, auquel a succédé notre hospice actuel.

Les morceaux du moyen âge les plus anciens que l'on connaisse à Elbeuf, dit l'abbé Cochet, « sont deux statuettes de pierre du XIIe siècle, venant sans doute de quelque église de cette ville, placées depuis dans une maison particulière et aujourd'hui recueillies dans le musée d'Elbeuf ». Nous supposons que ces deux statues proviennent de la chapelle Saint-Auct et Saint-Félix, détruite au commencement du XIXe siècle.

Nous avons attribué à Galeran de Meulan la fondation du prieuré et de la foire Saint-Gilles, à Saint-Aubin ; celle de la léproserie de Sainte-Marguerite, à Orival, et celle de la chapelle Saint-Félix et Saint-Auct ainsi qu'une maladrerie dite de Saint-Jacques, au sommet de la côte qui domine Elbeuf à l'Ouest.

A la vérité, nous ne pouvons appuyer celte opinion d'aucune preuve positive. Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que ces diverses créations sont toutes du XIIe siècle. Mais si l'on tient compte de la grande richesse de Galeran, de la multitude des fondations religieuses, de bienfaisance ou d'utilité publique dont il dota ses autres terres, afin de racheter, par ces libéralités, les crimes dont il s'était rendu coupable, nous sommes porté à croire que son domaine d'Elbeuf profita aussi de ses largesses, et que c'est à lui et non à d'autres seigneurs de la maison de Meulan que notre localité dut ces fondations.

Nous ne croyons pas cependant que l'hôpital de la côte Saint-Auct exista longtemps ; nous avons tout lieu de supposer que cet établissement fut transporté dans la vallée, peut-être au triège du Glayeul ; dans tous les cas, il n'y a aucun doute à concevoir sur la maladrerie primitive : une pièce du XVe siècle, que nous citerons à sa date, concerne « la chapelle Saint-Félix et Saint-Auct dite aussi léproserie d'Elbeuf ou de Saint-Jacques ».

 

Nous revenons au comte de Meulan, seigneur d'Elbeuf :

Le comte Galeran entra en lutte contre son neveu, Robert de Montfort. Une tentative de réconciliation lut faite entre eux, en 1153, près de Bernay ; mais Robert, qui disposait de plus de ressources que son oncle, le fit prisonnier et l'enferma dans le chateau d'Orbec. Alors, les amis de Galeran mirent le siège devant cette forteresse, mais ils ne purent l'enlever. Le comte Galeran ne recouvra sa liberté qu'en abandonnant à son neveu le domaine paternel qu'il revendiquait.

Dès qu'il fut sorti de la prison d'Orbec, le comte Galeran assembla tous ses vassaux et courut assiéger le château de Montfort. Malgré le secours de deux bastilles en bois, qu'il lit dresser devant ta forteresse, il ne réussit point à la réduire, Robert fit une sortie vigoureuse, culbuta l'armée de Galeran, qui lui-même ne dut son salut qu'à la fuite.

En cette même année, Galeran, étant à Brionne, confirma solennellement les donations faites par lui et, ses aïeux à l'abbaye de Préaux, en présence de, Rotrou, évêque d'Evreux ; Roger, abbé du Bec-Hellouin ; Raoul, abbé de la Croix Saint-Leufroy ; Osbern, abbé de Corneville ; Robert, seigneur du Neubourg ; Robert, maître d'hôtel ; Guillaume du Pin, et un grand nombre de d'ecclésiastiques et de seigneurs.

Le roi Etienne mourut en 1154; son successeur fut Henri II Plantagenet, qui eut pour principal ministre Robert de Leicester, frère du comte de Meulan.

A l'année 1155 se rattache une très importante pièce concernant l'industrie drapière en général et en particulier celle de notre contrée.

Le bisaïeul de Galeran de Meulan, Onfroy de Vieilles, avait fondé, en 1033, l'abbaye de Saint-Pierre de Préaux, près Pont-Audemer. Son fils, Roger de Beaumont, et son petit-fils, Robert de Meulan, avaient contribué à l'extension de ce monastère par de nouvelles donations.

En 1155, Galeran de Meulan ajouta aux libéralités de ses ancêtres, en donnant aux religieux de Préaux la dime de ses moulins à tan et de ses moulins à foulon (molini folerez) de Pont-Audemer.

La charte de donation de ces moulins, qui se trouve dans le Cartulaire de Préaux, aux Archives de, l'Eure, est, à notre connaissance, le plus ancien document connu mentionnant des moulins à foulon, non pas seulement en France, mais encore à l'étranger.

A celle époque, Pont-Audemer était une des principales villes de fabrication drapière ; il y existait aussi des tanneries, nous l'avons déjà dit; en outre, cette ville était considérée comme l'un des ports de mer de la Normandie.

Galeran de Meulan, sire d'Elbeuf, était également le seigneur de Pont-Audemer, comme aussi celui de Beaumont-le-Roger, de Brionne, de Montfort, etc.

 Ce comte, malgré sa légèreté, sa versatilité et ses autres défauts, était doué d'une très grande intelligence et d'un esprit d'observation, ainsi que l'attestent ses contemporains. Or, il est probable que pendant son voyage en Orient, où la civilisation était plus avancée qu'en France, en Normandie et en Angleterre, il avait vu fouler des pièces d'étoffes de laine au moyen de maillets mûs par une roue hydraulique, et qu'à son retour dans ses domaines, il en lit établir de semblables à Pont-Audemer.

Des moulins à foulon existaient donc incontestablement dans notre région dès le milieu du XIIe siècle. Il est à remarquer qu'aucune province d'Italie ni des Flandres, où pourtant la fabrication des draps fut portée à un haut degré pendant le moyen âge, ne peut revendiquer un plus ancien usage des moulins à fouler.

Pendant combien d'années se servit-on de ces moulins primitifs pour le foulage des étoffes ? Nous ne le savons ; tout ce que nous croyons pouvoir affirmer c'est que leur emploi ne se généralisa pas, et que, même à Pont-Audemer et à Louviers, on revint au foulage au pied, à peu près comme il s'était pratiqué pendant la période gallo-romaine.

En effet, nous verrons qu'après une nouvelle tentative de foulage mécanique, les fabricants de draps de Louviers reprirent leur ancien usage, et que, jusque vers la fin du XVe siècle, on ne trouve de moulin à foulon ailleurs que dans cette dernière ville, mais qu'elle-même, ainsi que nous venons de le dire, supprima celui qu'elle possédait.

L'histoire de l'origine des moulins à foulon, au moins en Normandie, est fort curieuse ; nous avons eu le bonheur de recueillir sur les premiers de ces établissements industriels quelques renseignements très intéressants que nous publierons à leur date.

Dans une charte en faveur de Saint-Pierre de Préaux, donnée par Robert de Meulan, fils de Galeran, nous trouvons une nouvelle mention du moulin à foulon de Pont-Audemer. Le comte Robert, non seulement confirme aux religieux la donation faite par son père des moulins à tan et à foulon (tanereix et folereix) de cette ville, mais encore leur concède le droit exclusif d'en créer de nouveaux.

A partir de 1157, Galeran eut sa cour au château de Brionne. En cette même année, en qualité de seigneur de Gournay-sur-Marne, au droit d'Agnès, sa femme, il signa un traité avec Louis-le-Jeune, roi de France.

En 1158, Henri II, roi d'Angleterre et duc de Normandie, étant à son petit château de Rouen, confirma à l'abbaye de Cormeilles, dont Robert de Saint-Pancrace était alors abbé, une donation de biens, parmi lesquels figuraient une pêcherie dans la Seine et un tellement dans la paroisse d'Elbeuf.

C'est sans doute par cette donation que le monastère de Cormeilles posséda l'île d'Orifosse, connue plus tard sous le nom d'île de la Bastide ou de la Bastille, à cause d'une forteresse que les Anglais y construisirent pendant la guerre de Cent ans.

L'année 1159 fut marquée par des inondations qui durèrent de juin à septembre.

Galeran de Meulan se brouilla avec le roi Henri II, qui, en 1162, lui enleva toutes ses places fortes de Normandie ; mais il les lui rendit l'année suivante.

Vers la fin de sa vie, le comte de Meulan dota de nombreux établissements religieux et l'on ne compte pas moins de dix-sept églises que lui et sa femme firent construire dans leurs immenses domaines.

Le comte Galeran, nous l'avons déjà dit, était un des hommes les plus instruits de son époque ; malheureusement, son intelligence, mal équilibrée, le porta, dès sa jeunesse, à de nombreux actes qui ternirent sa mémoire. Ami des lettres — sa liaison avec Luc de la Barre le démontre, — il avait aussi en grande estime les architectes de son temps ; outre la construction des édifices religieux qu'il fonda, il leur confia divers grands travaux d'utilité publique, parmi lesquels il faut surtout citer un beau pont en pierres jeté sur la Seine, à Meulan, et plusieurs routes pavées.

M. Le Prevost a remarqué que, malgré les forts graves de Guillaume, comte de Surrey, envers Robert, père de Galeran, ce dernier vécut en bonne intelligence et, même en intimité avec lui, puisque ce seigneur figure souvent comme témoin au bas de ses actes.

Dégoûté du monde et fatigué d'une vie qui l'avait rendu odieux à beaucoup de ses vassaux et à lui-même, Galeran se retira, ainsi que l'avaient fait ses ancêtres, dans l'abbaye de Préaux, où il mourut en avril de l'année 1166.

Réparons ici une erreur de classement que nous avons commise dans notre notice sur Beaumont-le-Roger, relativement à une donation faite par Galeran à l'abbaye de Bonport — qui alors n'existait pas. — Le Galeran bienfaiteur de ce monastère était le petit-fils de celui dont nous nous sommes occupé dans ce chapitre.

 

CHAPITRE XII (1166-1203)

 

Robert IV de Meulan, et n° du nom comme seigneur de Beaumont et d'Elbeuf, n'avait que vingt-cinq ans environ quand il succéda à Galeran, dont il était le fils ainé.

Son aïeul et son bisaïeul avaient été des hommes d'une prudence et d'une sagacité consommées dans le choix des princes auxquels ils s'attachaient, et d'une fermeté inébranlable dans le maintien de leurs alliances, dit M. Aug. Le Prévost. « Son père n'avait été qu'un bel esprit, sur la loyauté duquel personne n'avait pu compter, et qui, malgré l'étendue et l'importance de ses domaines, n'avait joué qu'un rôle fort misérable dans les transactions politiques do son époque. Robert fut encore inférieur à son père, puisqu'il se montra tout aussi versatile, tout aussi incapable d'une résolution loyale et ferme, et qu'il ne posséda même pas ses qualités littéraires.

« Les historiens s'accordent à le représenter comme un personnage peu distingué. Aussi consomma-t-il la ruine de la maison de Meulan, déjà préparée par les fautes et les torts de Galeran II. Nous conviendrons, du reste, que, en qualité de grand feudataire de deux monarchies rivales, sa ligne de conduite était bien difficile à tenir ; nous pensons qu'il eût encore mieux valu faire un choix entre elles et s'y tenir que de se déshonorer et de s'amoindrir par des changements perpétuels d'alliances ».

Robert de Meulan avait épousé d'abord Agnès de Vendôme, dont il est parlé dans la Chronique du prieuré de Saint-Nicaise de Meulan. Agnès mourut sans laisser d'enfants. Deux ou trois ans avant de succéder à son père, le comte Robert avait épousé en secondes noces Mathilde, dame de Cornouailles, fille de Renaud, comte anglais. De ce mariage, naquirent trois garçons, Galeran, Pierre et Henri, et deux filles, Mabille ou Mabirie et Jeanne. Le comte Robert eut aussi une fille naturelle, qui se maria à Guy de la Roche.

Outre les immenses domaines dont Robert de Meulan avait hérité de son père, au Vexin, au Pincerais, en Normandie, dans l'Ile-de-France et en Angleterre, il en acquit d'autres dans l'Orléanais, la Beauce et le Berri, telles que les villes d'Argenton, de Concressaut, une partie des terres de Laos, d'Antoni, de Chenai, et autres.

L'Art de vérifier les Dates dit que Robert ayant appris que le comte Galeran, « étant à l'article de la mort, avait déclaré qu'il désirait que ses héritiers réparassent quelques dommages qu'il avait causés à l'abbaye de la Croix Saint-Leufroy, ses enfants s'empressèrent d'acquitter les dernières intentions de leur père ».

En outre, Robert ratifia tout ce qui avait été fait par ses prédécesseurs en faveur des abbayes de Lyre, Préaux, Jumiéges, Le Bec, Valasse, Pont-Audemer, Beaumont-le-Roger Saint-Wandrille, Saint-Denis et Saint-Nicaise de Meulan, en accordant même à plusieurs de ces monastères de nouvelles faveurs.

L'historien de la maison d'Harcourt dit que le comte Robert tenait de temps en temps sa cour avec ses barons, et qu'il reste quelques-uns des actes de ces assemblées, entr'autres un jugement rendu, lui présent, avec son sénéchal, touchant le patronage d'une église, et eut des grands officiers de toute espèce, des maréchaux, un grand forestier, etc.

 Il inféoda, à titre héréditaire, l'office de grand veneur de sa maison en faveur d'Alexandre du Caillouel, gentilhomme du Vexin.

Robert de Meulan fit un voyage en Sicile avec quelques autres seigneurs, en l'année 1167. Mais la faveur qu'il y acquit ayant excité la jalousie des courtisans du pays, ils se soulevèrent. Le comte Robert leur résista et conseilla au roi de les punir. Alors la fermentation augmenta et devint telle qu'il fut impossible de la réprimer : le roi de Sicile fut obligé de prier très poliment les étrangers de de se retirer.

Vers 1171, le roi de France excita les Normands contre le roi d'Angleterre, et fit lui-même une irruption en Normandie.

Henri II arriva promptement dans notre contrée ; à son approche, l'armée française abandonna en fuyant le butin quelle avait fait et fut poursuivie jusque dans le Vexin français, où les troupes anglo-normandes firent de grands ravages. La guerre continua presque sans interruptions pendant huit ans.

On rapporte qu'en 1174, le blé ayant manqué, il y eut une grande famine dans notre contrée.

En l'année 1175. Henri Court-Mantel, fils de Henri II, à l'instigation du roi de France, dont il avait épousé la fille, se révolta contre son père.

Robert de Meulan, avec son étourderie habituelle, prit parti pour le jeune prince. Le vieil Henri accourut et battit de nouveau les révoltés. Le comte Robert fut obligé de se réfugier en France, auprès du roi Louis VII.

En 1176, un Simon de Malrepas, chevalier, mourut de mort violente. Nous ne voulons point rattacher le nom de ce seigneur au Maurepas d'Elbeuf ; mais il nous fournit l'occasion de dire quelques mots de cet ancien triège, auquel une rue de notre ville doit sa dénomination.

Disons d'abord que ce nom n'est pas particulier à Elbeuf, car dès 1182, un certain Olivier du Rose céda à l'abbaye du Bec un labour, sis à Bonneville-sur-le-Bec, portant le nom de la « Cousture du Maurepas ».

La « Couture du Maurepas », à Elbeuf, donne lieu à une double explication étymologique qui, probablement, peut être appliquée aussi à celle de Bonneville.

On appelait autrefois ((couture» des terrains « en culture ». Le premier mot n'est donc qu'une altération du second, il existe cent trièges de ce nom en Normandie; aussi son, étymologie est-elle parfaitement établie.

Quant à « Maurepas », il signifie mauvais passage, endroit dangereux pour la circulation, et quelquefois lieu mal famé.

Le Maurepas d'Elbeuf était l'étendue de terres en labour que l'on rencontrait en sortant de notre bourg vers Caudebec. Le chemin qui réunissait ces deux localités était boueux, mal entretenu, et il arrivait trop souvent que les attelages y restaient en détresse ; de là son nom de « mauvais pas »,qui, par contraction, devint « Maurepas ».

Il a pu arriver aussi que le Maurepas ait été le théâtre d'attentats contre des personnes, ce qui aurait ajouté à la mauvaise réputation attachée à ce triège, aujourd'hui complètement bâti et situé presque au centre de la ville moderne.

Nous trouvons en 1180, pour la première fois, le nom d'un habitant de notre localité. Etienne d'Elbeuf (de Wellebued) est mentionné dans les Grands Rôles de l'Echiquier de Normandie de cette année-là, comme devant une somme de vingt sols.

Ces Rôles, conservés à la Tour de Londres, nous fournissent, en cette même année, le nom d'un second Elbeuvien : Landri d'Elbeuf, (Wellebued).

Etienne et Landri sont donc les plus anciens habitants connus de notre ville. On remarquera qu'ils ne sont désignés que sous leur nom de baptême. A cette époque, les noms de familles n'existaient pas encore en Normandie, et les premiers noms patronymiques du peuple ne furent que des sobriquets que portèrent également les descendants de ceux qui les avaient reçus. Quant aux chevaliers, ils ajoutaient à leur nom de baptême celui de leur fief.

Le roi Henri II, pour punir le comte Robert, s'était emparé de plusieurs de ses places fortes, notamment de Pont-Audemer, de Brionne et de Beaumont-le-Roger ; il ne les lui rendit que plus tard et successivement.

En l'année 1182, le comte de Meulan, sans doute dans le but de plaire au roi d'Angleterre et d'obtenir la remise de Beaumont-le-Roger, se déclara contre Philippe-Auguste, fils et successeur de Louis VII.

Mais, par prudence, et se doutant que sa conduite pourrait bien amener contre lui les rigueurs du roi de France, il avait remis ses domaines placés sous la suzeraineté de ce monarque, c'est-à-dire son comté de Meulan, à Galeran, son fils ainé. On voit, en effet, par un titre daté de de l'année suivante, que Galeran, malgré son jeune âge, portait le titre de comte et seigneur de Meulan. Philippe-Auguste le reconnut lui-même en cette qualité, car dans une charte qu'il donna cette année en faveur de l'abbaye de Coulombs, il mentionna que c'était aux prières du jeune Galeran, comte et seigneur du château de Meulan, qu'il approuvait la concession faite aux moines de l'Ile et du prieuré de Saint-Côme.

Robert de Meulan prit alors ouvertement parti pour Richard Coeur-de-Lion, fils de Henri II, dans ses entreprises contre le roi de France; mais il arriva bientôt que, sans motif apparent, il abandonna Richard pour Philippe.

Avant 1188, le comte Robert avait de nouveau abandonné Philippe Auguste pour servir le roi d'Angleterre, car on voit cette année-là le roi Philippe lui enlever la forteresse d'Argenton en Berry, et faire prisonnier à Vendôme soixante-deux chevaliers que Robert avait mis dans cette place avec mission de la défendre.

L'auteur de la Philippide, qui décrit ce siège, plaint de sa situation le comte Robert de Meulan, qui, se trouvant feudataire à la fois de deux puissants monarques, ne pouvait ménager l'un sans se mettre l'autre sur les bras. Le poète, quoique partisan du roi français, excuse le comte Robert d'avoir suivi le parti des Anglais en cette circonstance, parce qu'encore qu'il tint le comté de Meulan en hommage de la France, il possédait aussi beaucoup de châteaux et de domaines mouvant du duc de Normandie et du roi d'Angleterre, et que, dans la guerre qui se faisait alors, il s'agissait de la province de Normandie et d'autres pour lesquelles le sire de Beaumont-le-Roger devait le service à l'Anglais.

Immédiatement après la prise de Vendôme, Philippe-Auguste attira le comte Robert dans son parti et lui fit prendre les armes contre les Anglais, qui répondirent à cette nouvelle trahison en fondant sur ses domaines de Meulan, qu'ils mirent à feu et à sang, et, en s'emparant et les déclarant confisqués, des biens que Robert possédait en Angleterre. Ces événements furent bientôt suivis d'une réconciliation entre les rois de France et d'Angleterre.

L'archevêque de Tyr s'étant rendu à Gisors, où se trouvaient les rois de France et d'Angleterre avec une grande quantité de seigneurs, parmi lesquels était Robert II de Beaumont, le prélat montra, dans un chaleureux discours, la triste situation des troupes chrétiennes en Palestine: Jérusalem venait d'être reprise par Saladin, et il ne restait aux croisés que les seules places de Tyr, d'Antioche et de Tripoli, qui bientôt allaient retomber au pouvoir des Turcs, si une nouvelle expédition n'était faite.

Les deux rois, Robert de Beaumont et beaucoup d'autres furent émus par les éloquentes paroles de l'archevêque ; ils jurèrent d'aller combattre les musulmans. Un impôt fut créé à cet effet ; il porte dans l'histoire le nom de « dime saladine ».

Le comte Robert établit une commune à Meulan en 1189, sur le modèle de celle que le roi de France venait de créer à Pontoise.

Henri II étant mort, Richard Coeur-de-Lion lui succéda comme roi d'Angleterre et duc de Normandie.

Un acte de l'an 1189 mentionne le nom d'Elbeuf. C'est le contrat de mariage de Galeran III de Meulan, fils du comte Robert, avec Marguerite de Fougères, fille de l'un des plus grands barons de Bretagne.

Par cet acte, passé à Mortagne, Robert de Meulan donne à son fils Galeran divers fiefs et 100 livres à prendre sur son domaine d'Elbeuf : ... et centum libras in Welleuboium, scilicct in terra et in hominibus.

L'Art de vérifier les Dates dit à ce sujet que l'acte de donation de Galeran est intéressant par les causes et stipulations qu'il contient en cas de voyage, de mort, de naissance d'enfants, etc. Le comte Robert y fait la donation complète de tous ses biens en faveur de Galeran. «Mais par un autre acte du même jour, et souscrit des mêmes parents, le père se réserve la faculté de doter ses autres enfants et ses filles, et de leur donner même des biens fonds, de l'avis et conseil de ses barons, lesquels biens fonds néanmoins ne pourraient être pris dans l'étendue des domaines du comte de Meulan, ni de la châtellenie de Beaumont-le-Roger, attendu que ces domaines patrimoniaux et principaux devaient passer en entier au fils aîné et principal héritier ». Parmi les témoins qui assistèrent au mariage de Galeran, se trouvait Jean de Bosc-Bénard, propriétaire d'un fief sis aux environs de Bourgtheroulde.

Au mois de juin de l'année suivante, Galeran partit pour la Terre-Sainte avec Philippe, roi de France. Les chroniqueurs du temps disent que c'était l'un des plus braves, des plus sages et des plus courtois des chevaliers français ; qu'il avait de nombreux talents et jouissait d'une grande estime.

L'Art de vérifier les Dates assure qu'il donna une preuve de sa bravoure en Palestine, en se battant corps à corps avec un général turc : «Il porta un coup si furieux à son ennemi, que la lance traversa l'écu, et que le Turc, sans son haubert qui le garantit, serait demeuré infailliblement sur la place. L'impatience que le jeune comte avait d'en venir aux mains l'emporta tellement, qu'il avait eu l'imprudence d'oublier, entre autres armes, son heaume. Le Turc s'en aperçut, et, après avoir paré le coup que Galeran lui avait porté, il le prit au défaut de l'oreille et le tua sur le champ... »

Plusieurs historiens assurent que Galeran III mourut ainsi en 1190 ; c'est une erreur, car il est mentionné dans divers actes du siècle suivant, et il vivait encore en 1223.

La misère était alors grande en Normandie ; la disette désolait les campagnes ; la guerre contre la France avait anéanti de grandes ressources et absorbé l'argent, arraché au peuple pour la croisade.

C'est dans les premiers mois de 1190, avant de partir pour l'Orient, que Richard Coeur-de-Lion fonda l'abbaye de Bonport, dont les ruines si intéressantes sont une des principales curiosités des environs de notre ville.

La légende rapporte que le duc-roi, se trouvant à la chasse, son cheval l'entraîna dans la Seine ; mais que, résistant au courant et plein de confiance dans la Vierge, il fit voeu d'élever un monastère en son honneur à l'endroit où il aborderait.

Ce lieu se nommait Maresdans. Tout près de là était l'île qui portait déjà le nom de Bonport, au bout de laquelle était le passage d'eau reliant les anciennes voies romaines existant sur les deux rives, en face de la paroisse de Criquebeuf. L'abbaye prit le nom de l'île.

 

 Le 22 juin de cette même année, Robert d'Harcourt, étant à Chinon, fut témoin de la deuxième charte, connue, donnée en faveur du nouveau monastère.

Peu après, Robert, comte de Meulan, donna aux religieux de Notre-Dame de Bonport, l'eau de la Seine, depuis Pont-de-l'Arche jusqu'à Martot. Il s'ensuivit, plus tard, des procès entre les moines de l'abbaye et les ducs d'Elbeuf, ceux-ci prétendant avoir conservé la possession de la rivière jusqu'à Pont-de-l'Arche.

Disons tout de suite, que pendant l'absence de Richard Coeur-de-Lion, le comte Robert de Meulan, soutenu par Philippe-Auguste, roi de France, ne cessa de provoquer des soulèvements dans notre province, afin d'enlever à Richard le duché de Normandie et de faire passer la couronne d'Angleterre à son frère, le comte Jean de Mortain, beaucoup plus connu sous le nom de Jean-sans-Terre, par lequel il est généralement désigné dans l'histoire.

En 1191, Robert de Meulan et de Beaumont accorda aux moines de l'abbaye de Bonport la franchise du passage sur ses terres et ses eaux. La charte est datée de Meulan.

L'année suivante, étant à Bonport, il donna à ce monastère quatre arpents de vigne sis entre Vaux et la Seine, avec usage de pressoir. Henri, son fils, seigneur de Sahuz, et Roger, son sénéchal, furent témoins de l'acte de cession.

Ces oeuvres pies ne détournèrent cependant pas le comte Robert de ses excitations à la révolte ; elles devinrent même telles, que Guillaume, évêque d'Ely, grand chancelier d'Angleterre, fut obligé de s'en plaindre au pape, et bientôt Robert de Meulan et tous les partisans de Jean de Mortain furent frappés d'excommunication.

L'industrie drapière, à laquelle nous apporterons une attention toute spéciale, car c'est à elle que notre ville doit la plus grande partie de ses richesses et de son activité, avait alors pénétré à Rouen, ainsi que le prouve le passage suivant d'une enquête faite en 1190 :

« Lorsque Robec rompt ses digues, tous les foulons et teinturiers qui habitent sur cette rivière, et qui y possèdent des cuves à fouler et des chaudières, doivent se rendre en personne ou envoyer un de leurs serviteurs sur le lieu du dégât pour aider les meuniers à le réparer. »

A cette époque donc, malgré que Rouen figurât parmi les villes où l'industrie du drap avait acquis le plus de développement et de perfection, le foulage se pratiquait encore dans des cuves, à la manière gallo-romaine.

Les fabricants rouennais tiraient leurs laines de l'Angleterre, et tout ce qui était nécessaire pour la teinturerie, de la Gascogne, de la Castille et de Gênes.

Jeanne de Meulan, fille du comte Robert et soeur de Galeran, avait été fiancée à Robert II d'Harcourt, en 1190 ; mais le mariage ne fut célébré qu'en 1191, à cause de la parenté des deux futurs, qui nécessita une dispense donnée par le pape.

 

Robert blasonnait : De gueules, à une fasce de deux pièces d'or.

Dans le contrat de 1189, en faveur de Galeran III, son père, Robert de Meulan, avait négligé de désigner les terres qu'il se proposait de donner en dot à sa fille, mais on sait que c'est par son mariage avec Jeanne de Meulan que Robert II d'Harcourt devint seigneur de la Saussaye, de Beaumesnil, de Saint-Celerin, de Pontigny et de Formeville. Il est même parfois qualifié de seigneur d'Elbeuf.

Au mois de juillet 1193, par un traité conclu, à Mantes, entre Philippe-Auguste et les représentants de Richard Coeur-de-Lion, il fut convenu que Robert de Meulan rentrerait en possession des biens que le roi Henri II lui avait confisqués en 1189.

 

Pour payer la rançon de Richard Coeur-de-Lion, alors prisonnier en Autriche, l'archevêque de Rouen et les autres justiciers du roi d'Angleterre levèrent sur chaque fief de haubert une somme de 20 sols, et sur tous les laïques le quart de leurs revenus.

On prit aussi les vases sacrés des églises et, l'argent, que possédaient les trésors des paroisses ; les évêques prélevèrent, en outre, le quart ou la dîme du clergé. Mais, par suite des dilapidations des agents du fisc et malgré les sommes énormes qui furent recueillies, on ne put acquitter entièrement la rançon du roi.

En juin, l'archevêque de Rouen, le sénéchal et le connétable d'Angleterre se rendirent aux environs de Pont-de-l'Arche pour conférer d'une trêve projetée avec les envoyés de Philippe-Auguste, qui ne se présentèrent point ; mais vers le 17 du même mois, les ambassadeurs des deux rois se réunirent près du Vaudreuil, dans le même but.

Le 24 juillet suivant, entre Verneuil et Tillières, une trêve fut signé pour un an, entre les rois de France et d'Angleterre.

Entre autres conditions, il fut stipulé que Philippe-Auguste tiendrait, comme par le passé, Léry, Le Vaudreuil, Louviers et Acquigny, et que Richard aurait tout le pays au-delà de la Haye-Malherbe et Pont-de-l'Arche. Elbeuf resta donc en possession du roi d'Angleterre. Un passage spécial de cette convention confirma à Robert de Meulan la possession de ses biens.

Il est probable que Philippe-Auguste était venu à Elbeuf, avant la signature du traité de Verneuil, dans les excursions qu'il avait faites jusque près de Rouen, après la prise des places d'Ivry, de Pacy, du Neubourg et d'Evreux.

Nous avons parlé assez longuement dans notre notice sur Saint-Aubin-jouxte-Boulleng, des différends qui s'élevèrent à cette époque, entre les moines de Saint-Ouen de Rouen et le comte Robert de Meulan, au sujet de la foire Saint-Gilles, pour nous dispenser de revenir sur ce sujet.

Rappelons, cependant, que cette foire créée près du prieuré de Saint-Gilles, par le fondateur de cet établissement religieux, était principalement fréquentée par les habitants de la rive gauche de la Seine. La difficulté de la traversée du fleuve engagea les marchands à traiter leurs affaires du côté d'Elbeuf, et, au fur et à mesure que la foire de Saint-Aubin perdait de son importance, les transactions passées sur la rive opposée devenaient de plus en plus nombreuses.

Dom Pommeraye, historien de l'abbaye de Saint-Ouen, à laquelle appartenait le prieuré et les revenus de la foire Saint-Gilles, dit que les officiers du comte de Meulan commencèrent en 1294 (il faut lire 1194) à inquiéter les religieux et à vouloir les priver de la foire. L'affaire fut soumise au pape, qui députa des commissaires pour examiner le différend. On ne connaît point leur décision. Dom Pommerayae croit qu'elle fut favorable aux religieux ; cependant, il est certain que la foire disparut complètement de Saint-Aubin pour se tenir à Elbeuf.

La foire Saint-Gilles prospéra, car nous trouvons un acte mentionnant que Robert de Meulan donna à Jean de Préaux, en récompense de ses services militaires, une rente annuelle et perpétuelle de dix livres, à prendre le jour de la fête de saint Gilles, tant sur les revenus de cette foire que sur ceux de la prévôté d'Elbeuf-sur-Seine (Oelboto super Sequa-nam).

Vers ce temps Richard Coeur-de-Lion, roi d'Angleterre et duc Normandie, entreprit la construction d'un château-fort à Orival, sur la roche Fouet, en prévision d'une nouvelle lutte contre le roi de France.

Il fit également exécuter des travaux à la forteresse de Moulineaux. Ce prince passa souvent par Elbeuf, dans ses voyages d'Orival à l'abbaye de Bon-port, et de Rouen dans le pays d'Evreux.

Nous fixons à l'année 1194 la construction du château d'Orival parce que des dépenses qu'il occasionna figurent dans des comptes présentées à l'Echiquier de Normandie en 1195.

Richard Coeur-de-Lion, étant au Vaudreuil, le 15 janvier 1195 (1196 n. s.) confirma à l'abbaye de Saint-Taurin d'Evreux la possession des églises d'Elbeuf, de Caudebec, de Louviers et de Pinterville (ecclesias de Welle-bon et de Caldebec et de Loviers et de Pintar-villa), avec les dîmes qui en dépendaient, données à ce monastère par Richard Ier, duc de Normandie, vers l'an 997.

Le même jour, entre le Vaudreuil et Gaillon, il signa un nouveau traité de paix avec Philippe-Auguste.

Le 18 janvier, le roi Richard était à la Londe. Il y signa l'acte d'échange de Conteville contre Pont-de-l'Arche. Robert d'Harcourt fut l'un des témoins de cet acte.

Il existait en la paroisse de Fourmetot, au bailliage de Pont-Audemer, un fief nommé la Cour d'Elbeuf, que l'abbé Caresme suppose avoir été fondé par une très vieille famille d'Elbeuf, peut-être par Landri qui vivait au XIIe siècle.

Les sieurs d'Elbeuf, à Fourmetot, blasonnaient D'argent à la- fasce de gueules, accompagnée de six merlettes de sable, trois en chef, trois en pointe.

Aux XVIe et XVIIe siècles, cette seigneurie appartenait à des membres de la famille du Fay, et, au commencement du XVIIIe siècle, à Guillot de la Houssaye, maire de Rouen. Une branche de la famille du Fay posséda des biens à Elbeuf-sur-Seine jusqu'au XVIIIe siècle.

Landri d'Elbeuf (Wollebue) est de nouveau mentionné dans les Rôles de l'Echiquier de Normandie, en 1195. Il rendit compte de 20 marcs et demi pour piège de Ricard son fils ; il restait devoir 12 marcs et demi.

Robert de Beaumont, éprouva des embarras financiers non moins grands que ceux de sa politique, car, dit M. Le Prévost, tandis que son père donnait des sommes considérables à ses vassaux pour les engager à des donations en faveur du prieuré de Beaumont-le-Roger, Robert ne rougissait pas, lui, de recevoir des moines, conformément à un usage du XIe siècle tombé en désuétude, quelques marcs d'argent en retour des concessions qu'il leur faisait. L'une des pièces que notre estimable auteur produit à l'appui de cette opinion est signée de Landry d'Elbeuf (Landrico de Elle-boto) ; elle est de 1196 environ.

Farin dit qu'en 1197, « on vid le soleil environné de deux cercles semblables à l'arc-en-ciel, dont les astrologues prédirent une grande famine, ce qui arriva l'an suivant ».

Robert de Meulan, se trouvant à Martot, au mois d'août 1197, fit une nouvelle donation aux moines de Bonport, consistant en un hôte à Pont-Audemer, libre et franc de toutes coutumes. Parmi les témoins, se trouvaient l'évêque Hugon ; Guillaume, comte de l'Isle ; Radulfe de Saint-Amand ; Nicolas, chapelain du comte de Meulan, et Gillebert Sine-Mappa.

Le passage d'eau dit de Saint-Gilles, entre Elbeuf et Saint-Aubin, est mentionné dans un compte figurant dans les grands Rôles de l'Echiquier de Normandie, à la date de 1198. Il avait été payé vingt sols pour les gages de ceux qui gardaient les bacs d'Elbeuf et d'Oissel (In liberatione corum qui cu-stodierunt bacos de Welleboe et de Oissel).

Les Rôles normands, publiés par Stapleton, portent qu'en 1198 également, il fut rendu compte de 414 livres 9 sols 6 deniers provenant des terres du comte de Meulan à Beau-mont-le-Roger et à Elbeuf (Welleboe), pour prix des décimes pendant que la forêt de Beaumont était entre les mains du roi.

On y trouve aussi qu'Etienne d'Elbeuf (Welleboe) avait payé 20 sols pour survente de vin.

Richard Coeur-de-Lion. se trouvant, le 28 février 1198 (1199 n.s.), au Château-Gaillard, confirma la fondation de l'abbaye de Bonport et l'assura de ses privilèges, devant Guillaume, grand sénéchal de Normandie ; Robert d'Harcourt ; Mauger, archidiacre d'Evreux, et plusieurs autres.

Nous ne pouvons laisser passer sans le noter, un acte daté du 7 juillet 1201, dont l'original se trouve dans le fonds de l'archevêché, aux Archives du département, par lequel Etienne du Mesnil — du Mesnil-Jourdain, près Bouviers — vendit à Gautier, archevêque de Rouen, son moulin à foulon (molendinum meum foulerez) avec le terrain de son emplacement, près du moulin Jourdain, moyennant 30 livres de monnaie angevine et un palefroi.

Voilà donc bien une preuve de l'existence d'un moulin à foulon à Louviers dès cette époque.

D'après le Dictionnaire de Jean de Garlandes, qui vivait au XIIIe siècle, les foulons et les laineurs ne formaient de son temps qu'une seule corporation. Voici la traduction du passage qui les concernent :

« Les foulons nus et soufflant (comme des geindres) foulent les pièces d'étoffes laineuses et poilues dans un vase creux où il y a de l'argile et de l'eau chaude ; ensuite ils les effleurent avec un grand nombre de chardons hérissés de pointes, après les avoir fait sécher au plein air, au soleil ».

C'est dans cet auteur où nous trouvons la première mention du chardon dans son application à l'apprêt des draps.

Le Livre des Mestiers, d'Etienne Boilesve ou Boileau, prévôt des marchands de Paris au XIIIe siècle, mentionne que les tondeurs avaient leurs privilèges et leurs règlements particuliers et que les femmes étaient exclues du travail des draps : « Nul feme ne peut ne metre main à drap avant que li dras soit tonduz ».

Les draps n'étaient livrés au teinturier que « tondus partout ». C'est ce que stipulent les statuts donnés par les quatre prud'hommes commis à la garde de la draperie de Provins.

Le Livre de la taille de Paris mentionne « vingt tondeeurs et retondeeurs ». Ceux-ci, sans doute, donnaient la dernière coupe aux draps. De leurs mains, les pièces, convenablement « parées », passaient aux marchands qui, à en croire Jean de Garlandes, « fraudaient l'acheteur en aulnant mal, avec une aulne trop courte, ou en restreignant la mesure avec le pouce ».

Nous reparlerons plus tard de l'ouvrage d'Etienne Boileau ; constatons seulement que la draperie française, à la faveur des lettres patentes et de la protection que Philippe-Auguste lui avait accordées en 1188, jouissait alors d'une certaine prospérité et voyait continuellement le nombre de ses fabriques augmenter.

Les Rôles normands, pour l'année 1202, mentionnent à nouveau Landri d'Elbeuf (Landrico de Wellebo), comme devant deux marcs pour piège de Ricard Landri.

L'hiver de 1202 à 1203 fut extrêmement rigoureux ; les écrivains contemporains rapportent qu'un grand nombre de personnes moururent de froid.

Galeran, fils ainé du comte Robert de Meulan, époux de Marguerite de Fougères, donna vers cette époque, — la charte ne porte pas de date — aux moines de Bonport, 20 sols de rente annuelle à prendre sur les forfaitures d'Elbeuf, c'est-à-dire sur les délits que ses vassaux de notre localité commettraient par manquements aux devoirs qu'ils devaient à leur seigneur. Voici une traduction de l'acte de donation, extrait du Cartulaire de Bonport, conservé à la Bibliothèque nationale :

« Que tous présents et à venir sachent que moi Galeran fils de Robert, comte de Meulan, donne et concède, pour le salut de mon âme et celle de mes ancêtres, à l'abbé et aux moines de Sainte-Marie de Bonport, qui habitent en la forêt de Bord, vingt sols Angevins, apud Oillebou... — Les témoins de cette donation furent Raimond de Grandmont, Guillaume de  Herumo », le clerc Robert, Barthelemy Bataille, Richard Goceaume  cuisinier (coco), et plusieurs autres.

 

Cette charte nous laisse supposer qu'au moment où elle fut écrite Robert de Meulan avait donné la seigneurie d'Elbeuf à son fils Galeran ; ce que justifierait ce passage de l'Histoire de la maison d'Harcourt :

« Valeran, comte de Meulant, en exécution de la volonté du comte Robert de Meullent, son père, consentit que Jeanne de Meullent, sa soeur, eust les seigneuries cv-dessus — Reaumesmil, Saint-Celerin, etc. — et donna de son chef à Richard de Harcourt, son neveu, fils aisné de Jeanne de Meullent, la seigneurie d'Elbeuf, en reconnaissant toujours qu'ils étoient de mesme race et de même sang».

Cependant, dans ce même ouvrage, La Roque dit, en parlant de Richard d'Harcourt : « Robert de Meullant, son cousin et ayeul maternel, considérant ce rejeton de son sang comme une personne très-illustre, outre la légitime de Jeanne de Meullent sa fille, dame de Beaumesmil, luy laissa par augmentation la seigneurie d'Elbeuf, suivant deux titres des années 1202 et 1207, afin d'adjouster à ses biens de nature ceux de la fortune, dont il estoit néanmoins desjà pourveu par l'hérédité de ses pères et de ses prédécesseurs. Aussi il y a un titre de l'an 1229 qui assure que la terre d'Elbeuf estoit venue au sire de Harcourt par donation du comte de Meullent. »

Le comte Robert de Meulan avait, il est vrai, donné ses biens à son fils Galeran afin de les mettre à l'abri des confiscations, tant du roi de France que de celui d'Angleterre, qu'il servait et trahissait à tour de rôle; mais il est certain que Robert n'avait pas abandonné tous ses droits sur les domaines d'Elbeuf et de la Saussaye.

En effet, un acte figurant sur le grand Cartulaire de Saint-Taurin, daté du 13 avril 1203, concerne la donation faite aux religieux de ce monastère, par le comte Robert de Meulan, des renies en argent et en poissons qu'il possédait sur les pêcheries d'Elbeuf, et l'abandon des droits qu'il avait sur les habitants de Caudebec dépendant de l'abbaye. Il leur fit encore d'autres donations, parmi lesquelles nous citerons, dans la forêt de Brotonne, une carruée ou soixante acres de terre.

On a discuté sur la valeur de la carruée, c'est-à-dire sur l'étendue de terre que l'on pouvait labourer avec une seule charrue : la charte que nous venons de citer précise ce que valait cette mesure au commencement du XIIIe siècle.

Le 3 juin de la cinquième année de son règne, c'est-à-dire en cette même année 1203, Jean-sans-Terre confirma à Richard d'Harcourt la donation qui lui avait été faite d'Elbeuf ( Welleboe), par Robert, comte de Meulan.

Cette charte de confirmation a été publiée par Duffus-Hardy. A cette époque donc, le domaine d'Elbeuf était entré définitivement dans la maison d'Harcourt.

 

 

==> Généalogie des maisons de Meulan et d’Harcourt, seigneur de d’Elbeuf (Suite)