Forteresse Royale de Chinon, César Borgia vient remettre à Louis XII le jugement qui annule son mariage avec Jeanne de France (Time Travel 1498)

En 1498, César Borgia, le fils du pape Alexandre VI, vient remettre au roi de France, Louis XII, le jugement qui annule son mariage avec Jeanne la boiteuse. Louis XII peut ainsi épouser Anne, héritière du duché de Bretagne.

Charles VIII, dit « l'Affable », se marie en 1491 avec Anne de Bretagne, préparant ainsi l'union du duché de Bretagne au royaume de France. Il meurt le 7 avril 1498 au château d'Amboise.

Carnaval Renaissance Chinon -Anne de Bretagne (1)

La reine Anne de son côté témoigna un grand désespoir. Elle était alors âgée de vingt-un ans, et avait été mariée six ans et demi; elle était fort belle, à ce qu'on assure, et fort vertueuse; mais haute, vindicative, et très ambitieuse (2). Il n'est pas bien sûr qu'elle eût pardonné à Charles de ne lui avoir fait la cour qu'en l'assiégeant dans sa capitale, massacrant ses sujets, et la forçant à capituler. D'ailleurs, Charles avait paru ensuite faire assez peu de cas d'une épouse qu'il avait conquise les armes à la main; il ne lui avait donné aucune part au gouvernement, pendant son expédition d'Italie, et il l'avait au contraire laissée sous la garde du duc de Bourbon.

Il ne l'avait pas moins négligée comme femme que comme reine : ses galanteries avoient été continuelles, et son libertinage souvent grossier ; il ne s'en était point abstenu sous les yeux de la reine; il avait séduit plusieurs des demoiselles nobles dont elle avait été la première à s'entourer, et qu'elle faisait élever auprès d'elle dès leur plus tendre jeunesse.

Mais Charles VIII l'avait faite reine, et elle disait aux dames avec qui elle était le plus familière. « Qu'elle demeurerait plutôt toute sa vie veuve d'un roi, que de se rabaisser à un moindre que lui. Toutefois, qu'elle ne désespérait tant de son bonheur, qu'elle ne pensât encore être un jour reine de France régnante, comme elle l'avait été, si elle voulait. » (3)

Carnaval Renaissance Chinon -Anne de Bretagne (3)

« Ce fut chose impossible à dire, selon d'Argentré, dans son histoire de Bretagne, combien cette bonne princesse print de déplaisir à la mort du roi; car elle se vêtit de noir, combien que les reines portent le deuil en blanc; et fut deux jours sans rien prendre ni manger, ni dormir une seule heure; ne répondant autre chose à ceux qui parloient à elle, sinon qu'elle  avoit résolu, de prendre le chemin de son mari » (4).

Briçonnet, favori de son mari, qui perdait plus encore qu'elle, et l'évêque de Condom, furent chargés d'aller la consoler; ils la trouvèrent couchée par terre dans un coin de sa chambre, et poussant des sanglots auxquels Briçonnet répondait, tandis que l'évêque de Condom lui adressait une belle harangue qui nous a été conservée (5).

Après leur départ cependant elle se releva, et se pressa de mettre ordre à ses affaires. Dès le 9 avril, surlendemain de la mort de son mari, elle rétablit la chancellerie de Bretagne, qui avait été supprimée par Charles (6).

Elle se rendit ensuite en Bretagne, où elle se hâta de faire acte de souveraineté, en publiant des édits, frappant des monnaies, et convoquant à Rennes les Etats de la province (7). Il paraît aussi qu'elle ne perdit point de temps pour entrer en négociation, afin de conserver son rang de reine régnante en France, en même temps qu'elle s'était hâtée de recouvrer celui de duchesse de Bretagne.  

Forteresse Royale de Chinon, César Borgia vient remettre à Louis XII le jugement qui annule son mariage avec Jeanne de France (Time Travel 1498) (2)

Il y a lieu de croire que, moins de deux mois après la mort de son premier époux, elle avait promis d'être la femme de Louis XII. (8)

Le nouveau roi, Louis, duc d'Orléans, qui avait déjà pris le nom de Louis XII, aurait eu peut-être plus de peine à ceindre son front de la couronne, si, comme dans les règnes précédents, de nombreux princes du sang avaient occupé toutes les marches du trône, et avaient pu, si ce n'est disputer son droit, du moins tenter de lui imposer des conditions.

Mais cette aristocratie nouvelle, qui, pendant tout le siècle qui finissait, s'était montrée si formidable, avait disparu rapidement. Le duc Pierre de Bourbon, qui deux fois, conjointement avec sa femme, avait exercé la régence, était âgé de soixante ans, et n'avait qu'une fille, mariée plus tard à l'héritier de la branche de Montpensier.

Il s'était uni l'année précédente au duc d'Orléans, par une alliance qui avait donné de la jalousie à Charles VIII, justement parce que son objet était d'assurer la succession à la couronne.

 Ses trois frères et toutes ses soeurs étaient morts avant lui. Charles III, comte de Montpensier, fils de celui qui mourut à Pozzuoli, et futur époux de la fille de Bourbon, n'était alors qu'un  enfant de neuf ans. Charles, comte de Vendôme, et Charles, duc d'Alençon, étaient du même âge ; François, comte d'Angoulême, qui, après Louis XII, était le plus proche héritier du trône, n'avait que quatre ans.

 Les branches de Bourgogne, de Bretagne, d'Artois, d'Evreux, d'Anjou , étaient éteintes, en sorte que, lorsque Louis XII se fit sacrer à Reims, le 27 mai, il fut obligé, pour représenter les anciens six pairs laïques, collègues de Hugues Capet, de se contenter du duc d'Alençon, encore enfant, des ducs de Bourbon et de Lorraine, des comtes de Ravestein, de Clèves, et de Foix, encore que trois d'entre eux fussent étrangers à la France. (9)

Louis XII, en montant sur le trône, trouva vides toutes les caisses de l'État ; mais il avait déjà pratiqué dans ses affaires privées l'ordre et l'économie, qu'il porta dans les finances royales ; en sorte qu'il fut en état d'avancer les quarante-cinq mille francs que coûtèrent les obsèques de Charles VIII (10).

Il chargea La Trémoille, comme premier chambellan du feu roi, de conduire le corps à Saint-Denis. Ce seigneur, qui lui avait fait la guerre en Bretagne, et qui l'avait fait prisonnier à la bataille de Saint-Aubin, craignait de lui être odieux. Cependant, le roi « le manda

« de son propre mouvement, le confirma en « tous ses états, offices, pensions et bienfaits, le priant de lui être aussi loyal qu'à son prédécesseur, avec promesse de meilleure récompense » (11).

Il ne traita pas avec moins de bienveillance les autres courtisans de son prédécesseur. Il leur annonça qu'il ne priverait de son emploi aucun de cens qui avoient servi sous Charles VIII ; qu'il leur conserverait à tous leurs récompenses et leurs gages; il promit qu'il ne troublerait point le cours de la justice, et qu'il aurait soin de protéger l'armée (12).

Son principal conseiller était George d'Amboise, archevêque de Rouen, dont il avait éprouvé le dévouement durant sa plus mauvaise fortune. Il lui accorda une si grande confiance, qu'on le considéra dès-lors comme premier ministre (13).

Il confirma Gui de Rochefort dans la place de chancelier, que Charles VIII lui avait donnée le 9 juillet 1497 (14).

Son frère Guillaume y avait été promu par Louis XI, en 1483, et lui-même était auparavant premier président du parlement de Bourgogne. Les deux frères étaient des gentilshommes bourguignons, qui avoient servi fidèlement Charles-le-Téméraire jusqu'à sa mort, et qui honorèrent ensuite la magistrature française. Gui de Rochefort venait d'engager, l'année précédente, Charles VIII à créer une cour souveraine, sous le nom de grand conseil, et il en obtint la confirmation, le 13 juillet, par Louis XII. Cette cour, composée du chancelier, de vingt conseillers, clercs ou laïques, qui servaient alternativement par semestre, et des maîtres des requêtes de l'hôtel, était destinée, disait le roi, " à poursuivre, soutenir et défendre ses droits, autorités, prérogatives et « prééminence », ou à soustraire au parlement les matières sur lesquelles on redoutait son esprit d'indépendance (15). En effet, cette institution, qui augmentait et régularisait peut-être le pouvoir royal, fut envisagée avec jalousie par la magistrature, et nuisit aux libertés du royaume (16).

Ce grand conseil, toutefois, contribua, par son savoir et sa sagesse, à mériter à Louis XII la reconnaissance de son peuple, pour les réformes qu'il apporta à la législation. Un des objets qu'il était nécessaire de réformer, était l'extension abusive donnée aux privilèges de l'université, qui entravait sans cesse et la juridiction des tribunaux et la perception des impôts. Louis XII, d'accord avec son grand conseil, les restreignit, par une ordonnance du 31 août 1498 (17).

Carnaval Renaissance Chinon -Anne de Bretagne (7)

Mais l'université était toujours prête à prendre feu sur tout ce qu'elle regardait comme ses privilèges. Les quatre facultés s'assemblèrent : celle des arts, qui se montrait toujours la plus impétueuse, s'empressa d'entrer en lutte avec le pouvoir, et entraîna les autres à prononcer la cessation des études et des prédications. Elle espérait ainsi occasionner une sédition dans la ville; cependant, les bourgeois se montrèrent moins inflammables que les écoliers ne l'avoient compté. George d'Amboise tança sévèrement leurs députés; le roi lui-même les renvoya plus séchement encore ; et après une lutte qui se prolongea plus de huit mois, l'université se soumit : elle révoqua son ordre pour la cessation des études, et elle n'a dès-lors plus eu recours à cet expédient scandaleux. (18)

L'un des premiers soins de Louis XII fut de pourvoir à ce que la province de Bretagne ne fût pas séparée de la monarchie française. Son acquisition avait été le fruit d'une guerre sanglante et coûteuse. Charles VIII, pour l'obtenir, avait renoncé aux provinces de l'héritage de Bourgogne, qui avoient été assurées comme dot à Marguerite, fille de Maximilien, avec laquelle il était déjà fiancé.

Anne de Bretagne, en se hâtant de se retirer dans son duché, et d'y faire des actes de souveraineté, donnait lieu de craindre qu'elle ne s'alliât de nouveau aux ennemis de la France, et ne ramenât tous les dangers auxquels on avait cru pourvoir par le traité de Rennes, du 15 novembre 1491.

 Il est vrai que, par ce traité, Anne s'était obligée, en cas de mort de son premier époux, à accepter la main ou de son successeur, ou de l'héritier présomptif de celui-ci ; tant les négociateurs avaient senti qu'ils étaient chargés de procurer l'union non de deux amants, mais de deux Etats.

Les courtisans et les auteurs de mémoires, bien plus occupés, au contraire, des personnes que des choses, ont mêlé du roman à toutes ces transactions , et ont établi la fable qu'on retrouve dans les plus graves auteurs, des longues amours de Louis XII et d'Anne de Bretagne.

 Le nouveau roi était alors âgé de trente-six ans; la reine veuve, de vingt-un ; on assure que tous deux étaient doués des charmes de la figure. Après leur mariage, ils vécurent dans une grande union, et se donnèrent beaucoup de preuves de leur affection mutuelle. Il n'est pas impossible qu'on ait cru leur plaire en accréditant le petit roman d'une tendresse réciproque, qui aurait commencé lorsqu'Anne de Bretagne avait sept ou huit ans, au risque de faire croire aussi que cette tendresse avait duré pendant tout le premier mariage de la reine. Sans prétendre percer dans les secrets du coeur des rois, nous dirons du moins qu'une telle liaison ne nous paraît point résulter des faits qui nous sont connus.

Lors de la première retraite du duc d'Orléans en Bretagne, en 1484, la princesse n'avait que sept ans (19); lorsque ce duc fut fait prisonnier, au mois de juillet 1488, elle n'avait que onze ans ; lorsqu'il fut remis en liberté, au mois de mai 1491, Anne, déjà mariée à Maximilien, ne revit point le duc d'Orléans. Elle ne put le rencontrer à la cour qu'en 1492, après son mariage avec Charles VIII, et trois ans plus tard elle se déclara son ennemie, en l'accusant de s'être réjoui à la mort de son fils.

Cependant, Louis XII avait épousé, dès le 28 octobre 1473, Jeanne de France, fille cadette de Louis XI, qui, à cette époque, n'avait que neuf ans.

Cette union, qui avait déjà duré vingt-cinq ans, avait été la meilleure sauvegarde du duc d'Orléans, pendant les temps orageux qu'il avait traversés; elle l'avait garanti à plusieurs reprises des ressentiments ou du roi son beau-père, ou de la dame de Beaujeu sa belle-soeur; et il est peu probable que jusqu'à son accession au trône, Louis ait songé à se divorcer de la fille ou de la soeur de son roi; qu'il ait pu supposer qu'aucun autre parti serait préférable à celui-là.

 Jeanne de France était petite et contrefaite; selon La Trémoille, elle avait cependant fort beau visage ( 20 ); d'autres disent, au contraire, qu'elle était noire et très laide. Louis avait été fort libertin dans sa jeunesse. Jeanne, douce et patiente, n'avait point fait entendre de plaintes; elle s'était jetée, avec toujours plus de ferveur, dans la dévotion, et depuis plusieurs années les deux époux ne vivaient plus ensemble.

A la mort de son beau-frère, Louis XII n'hésita point à chercher à rompre un mariage qui, par leur séparation, avait cessé d'en être un, qui ne lui laissait point espérer d'enfants, et qui pouvait ainsi causer des troubles dans la monarchie.

Il voulait en contracter un autre, qui, en conservant à la France une province importante, la mettrait à l'abri de l'attaque de ses ennemis. Si l'Eglise avait reconnu, comme elle le faisait dans les premiers siècles, des divorces par consentement mutuel, jamais l'intérêt de l'humanité , la tranquillité de plusieurs millions d'hommes n'auraient paru demander plus impérieusement qu'il en fût prononcé un.

Ceux qui connaissent la cour de Rome savent fort bien que, dans tous les temps, mais plus encore sous Alexandre VI, le chef qu'elle avait alors, ce qu'un prince puissant désire peut toujours s'obtenir d'elle ; il ne s'agit que de s'entendre sur le prix.

Un divorce sera toujours prononcé, non s'il est juste, mais s'il est dans l'intérêt de la cour de Rome; cependant cette cour exige qu'il soit prononcé avec toutes les formes d'un jugement ecclésiastique, et sur des motifs canoniques, pour avoir un prétexte de le refuser, comme elle fit trente ans plus tard à Henri VIII, lorsque par hasard il lui convient de s'y opposer.

 Les conseillers du roi n'hésitèrent donc point à agir comme s'ils étaient sûrs de faire rompre le mariage. Ils ne s'attendaient pas à la résistance qu'y apporta Jeanne, par un sentiment de conscience. Quant au scandale d'une partie des motifs qu'ils devraient alléguer, et à la fausseté des autres, ils ne faisaient que se conformer aux usages de la cour de Rome.

L'on commença donc à négocier au nom de Louis XII, d'une part avec le pape Alexandre VI, de l'autre, avec Anne de Bretagne.

Quant au pape, il songeait de lui-même à s'attacher à l'alliance de la France, et à s'appuyer d'elle pour établir ses enfants ; Louis XII, de son côté, était déterminé à s'engager dans les affaires d'Italie, et dès le jour de son sacre, il avait pris les titres de roi de France, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem, et duc de Milan, annonçant ainsi à l'Europe ses projets de conquête (21).

Pour les exécuter, il n'avait pas moins besoin du pape que pour obtenir son divorce, et le pape, qui avait résolu de faire passer son fils, César Borgia, alors cardinal de Valence, à l'état séculier, avait besoin du roi.

 Il fut convenu entre eux que le pape nommerait, pour prononcer sur le divorce, des évêques courtisans, dont le vote était assuré d'avance. Ce furent Ferdinand, évêque, les uns disent de Séez, d'autres de Ceuta, Louis d'Amboise , évêque d'Albi, frère du premier ministre, auquel, par ce même traité, Alexandre VI promit le chapeau de cardinal, et Philippe, cardinal de Luxembourg, évêque du Mans (22); Le pape promettait encore de seconder Louis dans la conquête du duché de Milan et du royaume de Naples.

De son côté, Louis promettait au pape trente mille ducats argent comptant, le duché de Valence pour César Borgia, avec vingt mille livrés de rente ; une compagnie de cent lances d'ordonnance , et enfin son assistance pour soumettre à l'autorité du Saint-Siège tous les petits princes de Romagne (23).

Ces arrangements étant pris avec le pontife, il donna, le 29 juillet, de premières bulles par lesquelles il instituait les commissaires auxquels il conférait autorité de connaître et prononcer sur la nullité du mariage de Louis XII avec Jeanne de France.

Ces bulles furent publiées à Tours le 18 août, et le procès commença aussitôt. D'autres bulles cependant, confirmatives et explicatives des précédentes, furent expédiées par la cour de Rome le 31 août. (24)

En même temps les conseillers de Louis traitaient avec la reine Anne, et soit qu'ils redoutassent ses scrupules, ou qu'ils craignissent qu'elle offrît sa main à quelque prince ennemi de la France, ils parurent prendre à tâche de lui complaire en toute chose.

Le 19 août, des promesses mutuelles furent signées entre Louis et Anne, par lesquelles ils s'engageaient à s'épouser avant une année, « incontinent que faire se pourra licitement, et que divorce sera fait de lui et de ma « dame Jeanne de France » (25).

Le même jour, Louis donna l'ordre qu'on restituât à la reine toutes les places de Bretagne, à la réserve de Nantes et de Fougères, qu'il s'engageait à lui rendre aussi, s'il ne l'épousait pas dans l'année (26).

 Quand, plus tard, le contrat de mariage fut dressé, Louis, au lieu de faire valoir les droits sur lesquels Charles VIII avait insisté, reconnut Anne pour vraie duchesse de Bretagne, et consentit non seulement à confirmer tous les privilèges de ses sujets, mais encore à pourvoir à ce que la Bretagne demeurât un gouvernement indépendant, et passât à ce titre au second enfant qui naîtrait de leur mariage, ou même, à défaut d'enfants, au plus prochain héritier d'Anne de Bretagne. (27)

Mais, tandis que ces négociations réglaient le sort de la province, le procès commençait, et Jeanne de France, qu'on avait crue prête à dissoudre une union qui lui causait si peu de bonheur, se faisait un scrupule de conscience de laisser tromper une cour ecclésiastique par de fausses allégations.

Quatre motifs divers avoient été produits par les solliciteurs de Louis XII : la parenté de Louis, au quatrième degré, avec Jeanne de France; l'affinité spirituelle qu'il avait avec cette princesse, dont le père, Louis XI, avait été son parrain; la contrainte et la violence qui avaient présidé à son mariage; enfin la conformation physique de Jeanne, qu'on disait tellement contrefaite qu'elle ne pouvait avoir des enfants.

Tous ces motifs étaient sans valeur réelle; les deux premiers étaient mis à néant par la dispense de Rome obtenue pour ce mariage; les deux derniers étaient faux, et donnaient lieu en même temps aux procédures les plus scandaleuses contre une princesse vertueuse, fille et soeur de rois.

Antoine de Lestang, docteur en droit, qui poursuivait le divorce au nom de Louis XII, prétendit que, lorsque ce prince se maria, comme il était orphelin et privé d'appui, il avait été menacé d'être jeté à la rivière s'il n'acceptait pas une épouse pour laquelle il ressentait une extrême répugnance; et il chercha à prouver, par témoins, que c'était ainsi que Louis XI traitait ceux qui s'opposaient à sa volonté; il chercha également à établir, par témoins, le fait de la répugnance de Louis pour Jeanne; tous les propos que, dans une union peu heureuse de vingt-deux ans, le mari avait pu tenir contre sa femme, furent répétés en justice et aggravés. Sans égard pour l'humiliation d'une malheureuse princesse qui ne s'était jamais plainte, sa difformité donna lieu à des procédures plus cruelles encore;

l'avocat du roi voulut établir, par les allégations les plus grossières, que le mariage n'avait point été consommé, et n'avait pu l'être. Il fut démenti formellement par Jeanne, qui non seulement affirma que son mari avait usé, à plusieurs reprises, de tous ses droits sur elle, mais qui le prouva encore par plusieurs témoins, qui répétaient des propos de Louis.

Cependant, lorsqu'il fut question de la faire examiner par des matrones, elle repoussa cette dernière humiliation; elle s'en référa au serment de son mari, qui, après de longues hésitations, ou se parjura, ou permit qu'on produisît dans le procès un serment qu'il n'avait pas prêté.

 Les juges nommés par le pape, assistés des officiaux du siège de Paris, étaient parfaitement décidés d'avance à faire la volonté du roi; ils prononcèrent la cassation du mariage le 17 décembre 1498; dans l'église de Saint-Denis d'Amboise, en présence du cardinal de Reims, de l'archevêque de Sens, de quatre évêques, de deux présidents au parlement de Paris et d'un grand nombre de docteurs et de jurisconsultes.

Jeanne se soumit à ce jugement; elle se retira parmi les religieuses de l'Annonciade, dont elle avait fondé l'ordre, et elle mourut à Bourges en 1505.

Le roi lui avait donné l'usufruit du Berri et de plusieurs autres terres.(28)

La cour de Rome elle-même considérait tellement ce procès comme un jeu, et le jugement avait été si bien arrêté d'avance, qu'elle attendit à peine le commencement de l'instruction pour accorder, le 13 septembre, les dispenses qui autorisaient le nouveau mariage.

 César Borgia en était porteur, et il arriva en grande pompe à la cour de France. Toutefois il voulut essayer de se faire payer de nouveau une faveur déjà achetée, et il affirma que la bulle n'était pas encore délivrée; mais l'évêque de Ceuta avertis secrètement le roi de la date de son expédition, il lui dit que, dès que le pape l'avait accordée, il pouvait procéder au mariage sans attendre de l'avoir en sa possession.

César Borgia, effrayé de la détermination que prenait le roi, se hâta de produire la bulle ; mais il ne pardonna point à l'évêque d'avoir trahi son secret, et celui-ci mourut peu après empoisonné.

Le mariage fut célébré à Nantes le 7 janvier suivant, neuf mois, jour par jour, après la mort de Charles VIII. (29)

Pendant que le roi était occupé de son divorce et de son second mariage, il travaillait aussi à remettre de l'ordre dans les finances et à soulager les peuples.

Les États de Languedoc, assemblés à Montpellier le 12 décembre, lui accordèrent 226,000 liv., sous forme d'aide et d'octroi, à l'occasion de son joyeux avènement (30). Les autres provinces avoient presque toutes laissé perdre le privilège d'assembler leurs Etats provinciaux et de s'imposer elles-mêmes. Différentes ordonnances montrent cependant que Louis s'occupait de soumettre à quelque contrôle, soit les dépenses de l'hôtel, soit les comptes de ses receveurs généraux. Se reprochant aussi une facilité qui compromettait ses ressources, il rendit le 5 février, à Angers, une ordonnance singulière, par laquelle il réduisait de moitié tous les dons qu'il avait déjà accordés ou qu'il accorderait encore à ses courtisans. (31)

Cependant Louis se préparait avec activité à la guerre, qu'il voulait porter en Italie l'année suivante, et, de même que son prédécesseur, il prenait à tâche d'assurer sa tranquillité , soit à l'intérieur, soit sur ses autres frontières , avant de tourner ses forces contre le Milanez.

Dès le mois de mai, il s'était rendu à Paris, où il avait reçu les principaux seigneurs de son royaume. C'était de là qu'il était parti pour se faire sacrer à Reims; il y revint au mois de juillet, et il fit alors son entrée solennelle dans sa capitale (32). Il était accompagné par les seigneurs d'Alençon, de Bourbon, de Lorraine; de Foix, de Dunois et d'Orange.

Pendant son séjour à Paris, il se fit la règle d'aller souvent au parlement, pour chercher à entendre les affaires, et en même temps pour travailler à la réforme des abus, qui s'étaient fort multipliés (33).

Après s'être ainsi mis aussi bien qu'il put au fait des affaires judiciaires, Louis XII convoqua à Blois une assemblée de notables pour travailler à la réformation de la justice et à l'utilité générale du royaume. Il la composa, dit-il, « d'aucuns prélats, présidens et conseillers des cours de parlement de Paris, de Toulouse, Bordeaux; et aussi d'aucuns des sénéchaux et baillifs; lesquels avec le chancelier, l'évêque d'Alby, aucuns de ses chambellans et les gens de son grand conseil », préparèrent une fort longue ordonnance, en cent soixante-deux articles, qui fut publiée à Blois, au mois de mars suivant: à peu près toutes les parties de l'administration de la justice et de la procédure y étaient passées en revue ; la pragmatique-sanction était remise en vigueur; les libertés de l'Église gallicane étaient garanties, et quoique, pour la découverte des délits, un système barbare d'information secrète et de torture fût prescrit aux juges, l'ordonnance de Blois, qui apportait quelque ordre dans l'arbitraire, fut considérée comme un bienfait, (34)

Louis XII engagea encore le parlement à homologuer la concession qu'il fit au duc et à la duchesse de Bourbon en faveur de leur fille. Les duchés de Bourbon et d'Auvergne et le Comté de Clermont, étant tenus en apanage, dévoient retourner à la couronne à défaut d'hoir mâle. Cependant Louis voulut bien consentir à ce que la fille unique de ces princes pût porter cet héritage à Charles III de Montpensier , qu'elle épousait. Le successeur de Louis XII, en révoquant cette grâce, poussa à la révolte le jeune prince auquel elle avait été accordée, et qui fut le, fameux connétable de Bourbon (35). Louis promit encore au duc de Lorraine de faire examiner par des jurisconsultes le droit que celui-ci prétendait avoir à l'héritage de son aïeul le roi René. Le duc fut quelque temps rempli d'espérance, mais les juges royaux n'avoient garde de prononcer contre le roi; ils déclarèrent que le jeune René n'avait aucun droit à l'héritage de la Provence ou du royaume de Naples. (36)

De son côté, Maximilien croyait avoir des droits à faire valoir, et pour lui-même, et pour son fils, héritier de la maison de Bourgogne. Il ne se regardait point comme lié envers Louis XII par le traité de Senlis, qu'il avait conclu en 1493 avec Charles VIII; il se croyait autorisé à reprendre possession du duché de Bourgogne, et il le fit attaquer inopinément par le sire de Vergy, qui ravagea Autrey, Saint-Seine et plusieurs bourgs du voisinage de Langres.

Forteresse Royale de Chinon, César Borgia vient remettre à Louis XII le jugement qui annule son mariage avec Jeanne de France (Time Travel 1498) (12)(César Borgia et Carnaval Renaissance Chinon)

Mais Maximilien, toujours sans argent et sans suite dans ses projets, n'envoya ensuite aucun secours au sire de Vergy. Celui-ci fut battu par le vicomte de Narbonne, qu'Engilbert de Clèves, comte de Nevers, nommé gouverneur de Bourgogne par Louis XII, avait envoyé contre lui (37). L'archiduc Philippe, qui sentait que son père le compromettait en renouvelant la guerre, se hâta de traiter. Il envoya le comte de Nassau, avec d'autres ambassadeurs, à Paris, offrir à Louis XII l'hommage des comtés de Flandre et d'Artois; il promit de retirer ses troupes de Bourgogne, et, le 20 juillet, un traité fut signé, qui confirmait en tous points celui de Senlis (38).

Philippe s'engageait à ne point faire valoir par les armes, mais seulement par les voies de droit, ses prétentions sur la Bourgogne, le Mâçonnais et l'Auxerrois, pendant sa vie ou celle de Louis XII; et ce dernier prenait le même engagement quant aux châtellenies de Lille, de Douai et d'Orchies. L'hommage fut reçu par le chancelier Gui de Rochefort, à Arras, le 5 juillet 1499. (39)

Louis XII n'eut pas besoin d'entrer dans de nouvelles négociations avec le roi d'Angleterre; Henri VII n'était pas moins désireux que lui de conserver la paix entre les deux royaumes.

 Il avait si imprudemment adopté toutes les passions du parti de Lancaster, au lieu de se montrer, comme il aurait pu l'être, le conciliateur des factions, qu'il était sans cesse ébranlé sur son trône par la résistance du parti d'York, qu'il s'obstinait à traiter en vaincu.

A cette époque même, il venait de triompher d'un aventurier célèbre, Perkin Waerbeck, qui se donnait pour Richard, duc d'York, second fils d'Edouard IV, et qui avait été reconnu pour tel par Marguerite, soeur de ce monarque et veuve de Charles-le-Téméraire. Il est probable que Perkin était fils naturel du monarque dont il se prétendait fils légitime. Henri VII le fit périr en 1499, sans que ses partisans cessassent de le regarder comme le vrai héritier du trône (40).

Cependant Henri VII se montra fort empressé à renouveler avec Louis XII le traité qu'il avait signé à Etaples avec Charles VIII. Il donna, dès le 24 juin, de pleins pouvoirs à ses ambassadeurs pour le confirmer; quelques articles y furent ajoutés pour mettre un terme aux pirateries que les deux nations avoient exercées l'une contre l'autre, et pour obliger les deux gouvernements à ne point donner d'asile aux rebelles l'un de l'autre. A ces conditions, le traité fut signé à Paris le 14 juillet, à Westminster le 24 août. (41)

 

Arrivé de César Borgia à la forteresse royale de Chinon.

 

Le roi n'était pas demeuré longtemps à Paris ; il avait passé de là à Blois, puis à Chinon, où il tenait sa cour, lorsque César Borgia lui apporta la bulle de dispense pour son mariage, qu'il attendait, et le chapeau de cardinal pour son favori George d'Amboise (42).

Son entrée en France, et surtout à Chinon où la Cour se trouvait alors, fut si éclatante et si magnifique qu'on n’en avait point vue de pareille.

En lisant, dans le: Mémoire: de Brantôme, les détails de cette cérémonie, on croirait avoir sous les yeux un conte oriental. En voici un passage « ll était monté sur un gros et grand coursier, harnaché fort richement, avec une robe de satin rouge et de drap d'or mi-partie, et brodée de force riches pierreries et grosses perles; à son bonnet estaient doubles rangs de cinq ou six rubis, gros comme une grosse fève, qui montraient une grande lueur; sur le rebras de la barette; il y avait aussi une grande quantité de pierreries, jusques à ses bottes, qui estaient toute lardées de cordons d’or et brodées de perles.

Et un collier, pour en dire le cas,
Qui valait bien trente mille ducats

1e cheval qu’il montait était tout chargé de feuille d’or, et couvert de bonne orfèvrerie, avec force perles et pierreries. Outre cela il avait une belle petite mule, pour se promener dans la ville, qui avait tout son harnais, comme la telle, la bride et le poitrail, tout couvert de roses de fin or, épais d’un doigt; et pour faire la queue de tout, il y avait encore vingt-quatre mulets avec des couvertes rouges, ayant les armoiries dudit Seigneur; avec aussi force cariage de charriots, qui portaient force autres besoignes, comme des lits de campagne, de la vaisselle et autres choses.

Ainsi entra, pour avoir grand renom,
Ledit Seigneur au château de Chinon »

 

Forteresse Royale de Chinon, César Borgia vient remettre à Louis XII le jugement qui annule son mariage avec Jeanne de France (Time Travel 1498) (1)

Au commencement de janvier 1499; Louis XII se rendit à 1499, Nantes pour y célébrer son mariage. Il y passa le reste de l'hiver, donnant son temps aux affaires d'Etat, et méritant en même temps jusque dans ses plaisirs la reconnaissance de son peuple ; car on remarque que, quoiqu'il eût la même passion que Louis XI pour la chasse et pour la fauconnerie, il y avait porté son esprit d'ordre et d'économie; en sorte qu'il n'y dépensait pas la moitié autant que n'avait fait ce roi.

 

Histoire des français. XV. 1484-1515 / par J. C. L. Simonde de Sismondi

 

 

 

 

 

 


 

 

(1) Saint-Gelais, Hist. de Louis XII, p. 107.

(2) Brantôme, Éloge d'Aune de Bretagne, p. 2 et 3.

(3) Brantôme, Éloge d'Anne de Bretagne, p. 6 et 7.

(4) par Daru, Hist. de Bret. T. III, L. VIII, p. 200, et par D. Morice. L. XVI, p. 224.

(5) Arn. Ferronii. L. II, p. 33.

(6) Actes de Bretagne. T. III, p. 791.

(7) Lobineau, Hist. de Bretagne. L. XXII, p. 812. — D. Morice, L. XVII, p. 225.

(8) Daru, Hist. de Bretagne. L. VIII, p. 201. (2) Saint-Gelais, p. 103.

(9) Phil. de Comines. L. VIII, c. 27, p. 440. — D. Calmet, Hist. de Lorraine. L. XXX, p. 1108.

(10) Saint-Gelais, p. 107.

(11) Mém. de La Trémoille. T. XIV, c. 8, p. 155.

(12) Arnoldi Ferronii, p. 55.

(13) Saint-Gelais , p. 106.

(14) Godefroy, Preuves de Charles VIII, p. 743.

(15) Isambert, Anc. Lois franc. T. XI, p. 296.

(16) Arnoldi Ferronii. L. III, p. 36.- Fr. Belcarii. L. VIII, p. 222.

(17) Isambert, Anc. Lois franc. T. XI, p. 301.

(18) Crevier, Hist. de l'Université. T. V, L. IX, p. 1-16. — - Arn. Ferronii. L. III, p. 36. — Fr. Belcarii. L. VIII, p. 222. — Guaguini Compend. L. XI, f. 165 verso.

(19) l'époque qu'assigne Garnier au commencement de ces amours. Hist. de France. T. X, p. 185. — Mézeray et Daniel supposent à la même époque un projet de mariage. — Mézeray. T. II, p. 764.— P. Daniel. T. V; p. 11.

(20) Mém. de La Trémoille. T. XIV, c. 9, p. 156.

(21) Fr. Guicciardini. L. IV; p. 193. — Fr. Belcarii. L; VIII, p. 216.

(22) Arn. Ferronii. L. III, p. 36. — Fr. Belcarii. L. VIII, p. 222. — Le nom de l'évêque, Septensis en latin, Vescovo di Setta dans Guicciardini, a été traduit par évêque de Cette et evêque de Ceuta, villes qui n'ont point d'évêque; d'autre part, la Gallia Christiana. nomme Gilès de Laval évêque de Séez.

(23) Guicciardini T. V, p. 207. — Raynaldi Annal, eccles. 1498, §. 4. T. XI, p. 701. — L'évêque Septensis était portugais de nation et légat apostolique. Serait-ce Sétubal ? mais ce n'est pas un évêché.

(24) Duclos, Louis XI. T. II, L. VII, p. 102 , notes. — D. Morice, Hist. de Bret. L. XVII, p. 227.

(25) Actes de Bretagne. T. III, p. 794.

(26) Ibid., p. 799.

(27) Ib., p. 813 et 815. — Daru, Hist. de Bret. L. VIII, p. 214.

(28) Dumont, Corps diplom. T. III, P. II, p. 404, 405. — Actes de Bretagne. T. III, p. 808. Extraits des dépositions. — Duclos. Louis XI. T. II, L. VII, p. 102. — Lobineau. L. XXII, p. 825. Preuves, ibid. t. II, p; 1558. — Saint-Gelais , p. 135 , qui prétend que le mariage était si nul, qu'il n'y aurait pas même eu besoin de le faire annuler. Bayard, au contraire, blâme Louis XII. T. XIV, c. 12 , p. 391.

(29) Le doute sur l'évêque désigné par le nom de Fernandus episc. Septensis se représente ici. Giles de Laval, évêque de Séez, ne mourut qu'en 1502. Gallia Christ. T. XI, p. 701. Daru le nomme évêque de Seez. L. VIII, p. 211 ; Flassan, évêque de Ceuta. Hist. de la Diplom. T. I, p. 277.

(30) Hist. génér. de Languedoc. L. XXXVI, p. 92.

(31) Isambert, Anc. Lois françaises. T. XI, p. 313-321.

(32) Hist. de Louis XII, p. 125, 127.

(33) Saint-Gelais, p. 129.

 

(34) Isambert, Anciennes Lois françaises. T. XI, p. 323-379. — Arn. Ferroni. L. III, p. 56.

(35) Fr. Belcarii Comment. L. VIII, p. 216.

(36) Saint-Gelais, p. 130.

(37) S.-Gel., p. 134. —Hist. de Bourg. T. IV, L. XXII, p. 529.

(38) Dumont, Corps diplom. T. III, P. 11, p. 096,

(39) J. Molinet. T. XLVII, c. 298 , p. 30. Procès-verbal de l'hommage. — Dumont. T. III, P. 11 , p. 412; et dans Théod. Godefroy, à la suite de Seyssel, p. 180.

(40) Bacon, Hist. of king Henry the VII, p. 86. — Polydori Verg. Hist. Angl. L. XXVI, p. 608. — Rapin Thoyras. T. V, L. XIV, p. 310-328.

(41) Rymer, T. XII, p. 681, 684, 690, 694. — Dumont. T. III, P, II, p. 401.

(42) Saint-Gelais, p. 139.