Plan du siège de Poitiers par l'amiral Gaspard de Coligny en 1569, d’après une gravure Italienne et déroulé (Voyage au temps )

Représentation fidèle de la Noble Ville de Poitiers dans la Gaule Celtique appelé aujourd’hui (Nouvelle) Aquitaine et don César nomme les habitants Pictons, avec le redoutable siège que soutint cette ville depuis le XXVIIe jour de juillet de cette année MDLXIX contre Gaspard de Coligny, sieur de Chastillon, Amiral de France, Les Princes de Navarre et de Condé, et autres Seigneurs Français Vassaux du Roi et Chefs de l’armée Protestante soutenus par des troupes Allemandes , sous les ordres du Comte de Mansfelt, jusqu’au VII de septembre, avec les Batteries dressés, les Tranchées et les remparts ; les Eglises, les Palais et les autres choses remarquables, ainsi que le prouvent les renvois de Lettres et de Chiffres placés ci-dessous.

La défense fut soutenue contre tant d’assaillants et pendant ce long espace de temps par la vigilance, la prudence, la valeur, le courage et l’entrainement de Monsieur de Guise et son frère du Lude.

Gouverneur de la Cité d’Onoux, des Français fidèles, des habitants de cette ville, et aussi des Seigneurs Paolo, Sforz, Jean Orsini et Agnolo Cesi envoyés par sa sainteté, et des Seigneurs Adriano, Balglioni, Palavicino, Rangone et des autres Seigneurs aventuriers Italiens, avec le secours de la Grace Divine et l’aide de celui dont on reconnait la mains en toutes choses.

 

 A Porte Saint Lazare

 B Porte et Pont du Bourg de Rochereuil

 C Porte du Pont Anjoubert

 D Porte du Pont Saint Cyprien

 E Porte et Pont de Tizon

 F Porte de la Tranchée

 G Chaussée et Défenses de l’Etang

 J Moulin placé dans l’intérieur de la ville

 L Château de Poitiers

 M Pré de l’Abbesse qui fut submergé

 O Ravelin qui favorisait les sorties des nôtres

 P Première batterie des ennemis, de X1 pièces de canons, dressée contre la Porte du Pont Joubert ; elle tira 1000 coups.

 Q Seconde et troisième batterie du jour de la Saint Laurent qui renversa 30 pas de la muraille et ou Fulvio Quistello et Biasio Capissucco enlevèrent le pont des ennemis et l’amenèrent de notre côté.

 R Quatrième batterie du jour de la Saint Barthelemy elle mit à terre 36 pas de la muraille.

 S Cinquième batterie de 50 pas.

 T Sixième et dernière batterie ou le 30 septembre ils donnèrent l’assaut

 V Logement de l’Amiral

 X Chapelle de Notre-Dame de la Paille

 Y Saint Benoist, Logement du Sieur de Mansfelt

 Z Logement des Princes de Navarre et de Condé

 1 Saint Pierre

 2 Saint Hilaire

 3 Notre-Dame

 4 Sainte Radegonde

 5 Les Augustins

 6 Saint Germain

 7 Montierneuf

 8 Saint Cybard

 9 La Celle

 10 Saint Grégoire

 11 Place

 12 Saint Nicolas

 13 Place du Pilori

 14 Clos Guérin

 15 Les Arènes

 16 Hôtel Dieu

 17 Le Palais

 18 l’Evêché

 19 Pré saint Cyprien

 20 Pré l’Evesque

 21 Etang Saint Hilaire

 22 Village de Biard

 23 Passe-Lourdin

 24 La Pierre levée

 25 Bras du Clain qui forme les Prés saint Cyprien, l’Evesque et l’Abbesse

 26 Abbaye Saint Cyprien

 27 Aqueducs antiques (Les Arcs Romain de Parigné)

..

PRÉLIMINAIRES DU SIÈGE

Au XVIIIe siècles, Poitiers et Niort sont les deux villes les plus importantes du Poitou.

L'armée de Monsieur, duc d'Anjou, frère de Charles IX, et celle des Princes, commandée par l'Amiral Coligny, s'étaient rencontrées à la Roche-Abeille le 24 juin 1569, et les catholiques y avaient subi un échec sans que les protestants parvinssent à les déloger de la forte position qu'ils occupaient. Une escarmouche également désavantageuse aux royaux avait eu lieu le lendemain.

Les deux armées, vivant depuis plusieurs semaines sur ce rude pays du Limousin à peine assez fertile pour nourrir ses habitants, avaient achevé de le ruiner. Elles manquaient de tout et avaient un égal besoin de se refaire. Elles cessèrent les hostilités comme d'un commun accord. Le 27 juin, l'armée des Princes délogea et se dirigea vers Périgueux ; Monsieur, décidé à ne plus tenir la campagne et à prendre ses quartiers, la suivit d'abord à distance, puis, à travers le Limousin et le Berry, gagna Loches. il laissait ainsi l'Amiral libre de ses mouvements

Le comte du Lude, gouverneur du Poitou, et Puygaillard, gouverneur de l'Anjou, assiégeaient Niort depuis le 12 juin avec une petite armée de 8.000 hommes. Plusieurs assauts avaient échoué, où ils avaient perdu plus de 500 hommes. Averti par Monsieur de son départ (i) et menacé d'être coupé de Poitiers par Téligny et Mansfeld, à la tête de plus de 3.000 hommes, le Comte leva le siège le 2 juillet, passa à Cherveux le 3, et arriva à Saint-Maixent le 4 juillet.

Il y laissa d'Onoux avec 1.000 à 1.200 hommes et 4 pièces d'artillerie, renforça, le 5, la garnison de Lusignan de 6 canons et de 200 arquebusiers (2), et rentra à Poitiers le 6 juillet. Malgré sa diligence, le sieur de Téligny, à la tête de 4 cornettes de reîtres (3), de quelques cornettes françaises et du régiment (4) de gens de pied du sieur de Briquemault le jeune, ne put arriver à Niort qu'après le départ du Comte il résolut d'attendre l'Amiral et, n'ayant pas d'artillerie pour attaquer d'Onoux dans Saint-Maixent, il dut se borner à l'y bloquer.

Après être entré dans Brantôme, Coligny s'empara de deux châteaux l'un, Château-l'Évêque, appartenant à l'évêque de Périgueux, l'autre la Chappelle dans lequel on massacra 260 soldats et autant de gens du pays qui s'y étaient réfugiés. Au commencement de juillet, il s'avança vers Confolens, sur la Vienne.

Le château de Chabannais était voisin il fut pris d'assaut et sa garnison passée au fil de l'épée. Le capitaine du château fut reçu à rançon moyennant 20.000 livres et la promesse que Pierre Viret, ministre de l'évangile, fait prisonnier en Béarn, serait mis en liberté. Le château de Chabannais fut livré aux flammes. Le 9 juillet, de Mouy s'empara, par composition de la ville de Saint-Genais, qui put éviter le pillage en se rachetant pour 10.000 livres.

Monsieur était arrivé à Loches. Il renvoya la majeure partie de sa cavalerie jusqu'à la Saint-Rémi (1er' octobre). Une garda que 1.000 à 1.200 chevaux, ses auxiliaires étrangers (5), allemands et italiens, et très peu d'infanterie. Ses capitaines allèrent faire et lever leurs creues pour rétablir l'effectif de leurs compagnies fort réduit, moins encore par le feu que par la maladie, la misère et la désertion. L'Amiral avait dès lors ses coudées franches pour envahir le Poitou.

Châtellerault n'avait pour toute garnison que 60 soldats catholiques. La Loue y fit une pointe avec son régiment de cavalerie et une compagnie d'arquebusiers à cheval (6). Il avait des intelligences dans cette ville qu'il somma le 12 juillet. Elle se rendit sous promesse de la vie sauve et du respect des propriétés. Quand la Loue y entra par une porte, le sieur de Villers, gouverneur, chevalier de l'ordre, en sortait par la porte opposée.

Coligny, négligeant Saint-Maixent, s'adressa à Lusignan, dont le château passait pour inexpugnable. Le sieur de Guron y commandait ayant sous ses ordres le sieur du Cluzeau, son beau-frère, et le capitaine Paillerie, laissé par le comte du Lude pour commander les gens de pied.

La garnison n'était que de 200 hommes. Coligny somma de Guron de se rendre, le 15 juillet. Celui-ci refusa. Une batterie de 6 canons fut construite du côté du Parc. Elle ouvrit le feu. Le château riposta, mais un canon de la défense creva et fit 80 victimes. Chose singulière, un canon de l'attaque, surnommé le Chasse-messe, éclata aussi. Le tir continua pendant plusieurs jours. L'assiégé éprouva de grandes pertes dont une irréparable, celle de l'intrépide capitaine Paillerie.

Avec lui disparut toute l'énergie de la garnison. La brèche est faite et praticable, mais il y a à gravir sous le feu une pente haute et raide. La colonne d'assaut est prête avec Piles et Briquemault pour chefs.

C'est alors que de Guron, failli de coeur, demande à parlementer. On se hâte de lui faire les conditions les plus honorables. De Guron et du Cluzeau sortiraient bagues sauves, la garnison la vie sauve avec l'épée et la dague. On traita le 21 juillet, et le château fut évacué le 22. Les clauses de la capitulation furent respectées, chose rare dans ces temps de cruelle déloyauté.

De Guron doit être jugé sévèrement; vainement il allégua que la garnison de Lusignan était si réduite qu'elle ne suffisait pas à garder les remparts, que l'eau allait manquer, et qu'il ne pouvait être secouru. Sa défaillance eut pour résultat de livrer à l'ennemi une importante place forte, une grosse somme en deniers et, chose plus grave, 6 canons de gros calibre et force munitions que Coligny sut utiliser.

Le sieur de Mirambeau fut nommé gouverneur de Lusignan avec 600 arquebusiers pour garnison. Les catholiques n'occupaient plus en Poitou que Saint-Maixent, Mirebeau, que le sieur de Puygaillard avait bien munie, et Poitiers, contre lequel les Huguenots allaient réunir tous leurs efforts, appelé à jouer un grand rôle et sur lequel toute la France eut dès lors les yeux.

 

 

DESCRIPTION DE POITIERS en 1569

Il nous faut donner la description de cette ville en 1569. Poitiers (l’ancienne Limonum ou Lemonum de César), capitale fortifiée du Poitou, est assis au confluent de la Boivre et du Clain, sur le sommet étroit et les versants à pentes douces d'un promontoire dirigé du s.-o. au n.-e.

Avant d'entourer la ville ces deux rivières se rapprochent à moins de 600 mètres l'une de l'autre elles coulent ensuite, la Boivre presque en ligne droite vers le n.-e., en alimentant deux étangs qui se déversent l'un dans l'autre, le Clain en décrivant une vaste courbe; puis elles se réunissent.

 Elles découpent ainsi une presqu'île à travers l'isthme de laquelle la grande route du midi arrive de plain- pied en ville par le sud-ouest. Ce côté, le seul que ne protège aucun obstacle naturel, est le plus accessible, mais l'art a pourvu à sa défense en coupant l'isthme en travers, d'une vallée à l'autre, par un front de fortification en ligne droite, précédé d'un large et profond fossé ou tranchée.

F Poitiers porte de la Tranchée

De là le nom de porte de la Tranchée, donné de temps immémorial (F - 7) à cette entrée de la ville, qui, en 1569, était un peu à l'ouest de l'entrée de nos jours. Ce front, dont il reste d'importants vestiges, bel échantillon de l'architecture militaire du XIVe siècle, trop peu respectés, descendait à l'ouest jusqu'à la Boivre et se terminait par une tour d'angle dite de Vouneuil.

 

 

La muraille rebroussait alors vers le nord, en bordant les étangs de Saint-Hilaire et de Montierneuf (8), franchissait la Boivre à la queue de celui-ci et se continuait jusqu'au portail et à la porte Saint-Lazare (A - 9).A POITIERS Porte Saint Lazare

 

 

 

Entre cette porte et le rocher à pic lui faisant face prenait la route de Châtellerault qui, après avoir laissé à gauche le chemin de Mirebeau montant à travers le faubourg populeux de la Cueille-Mirebalaise (10), se dirigeait vers le nord entre les roches du Porteau (11) et le Clain.

 Entre les deux étangs était le pont Achard (12) et sa porte défendue par une tour et munie d'un pont-levis. Au- delà de la porte du Pont- Achard on montait à gauche vers Biard (13), par un chemin escarpé, les collines de la rive gauche de la Boivre.

A l'autre extrémité (est) du front de la Tranchée était la tour à l'Oiseau (14), dominant la vallée du Clain. La muraille, y changeant de direction, descendait peu à peu la vallée, percée à mi-côte par la fausse porte de Tizon (E - 15),

et n'atteignait le bord de la rivière qu'à la porte Saint-Cyprien (D - 16).

D Poitiers Porte Saint-Cyprien

 

 

 

Entre cette porte et celle du pont Joubert (C - 17)C Poitiers porte et pont Joubert

 

 

 

 

 

en aval, elle avait pour fossé ou douve un petit bras du Clain. Plus bas, elle entourait le pré l'Abbesse (M - 18) M Poitiers Pré l'Abbesse

 

 

et son saillant, puis percée par la poterne des moulins de Chasseigne (19), elle atteignait la porte de Rochereuil (B - 20). 

B porte de Rochereuil

Enfin elle se continuait jusqu'au bord de la Boivre à son confluent avec le Clain, et s'y terminait par une tour.

 

 

 

L château de Poitiers, en forme de triangle

 

 

De l'autre côté de la Boivre était le château de Poitiers, en forme de triangle, avec une grosse tour à chaque sommet. Ces tours étaient reliées par 3 courtines dont l'une, faisant face à la ville, était percée de deux portes d'entrée jointives et inégales, précédées de ponts-levis (le plus petite était réservé aux piétons). (Notice Historique sur le Château Triangulaire de Poitiers – Jean de France, duc de Berry et comte de Poitou)

 

 

 

Un pont sur la Boivre faisait communiquer la ville avec le château. Vis-à-vis de la porte d'entrée, au fond de la cour, était la tour du Pavillon, où était hissé celui-ci, et à sa droite celle de la Chapelle.

La courtine qui les réunissait bordait le Clain et communiquait avec la rive droite par un pont de secours. La troisième courtine, dirigée de manière à faire face au faubourg de la Cueille-Mirebalaise, était précédée d'un fossé creux, mais que l'eau du Clain ne remplissait qu'aux grandes eaux.

Au- delà du château, la muraille de la ville reprenait à une grosse tour dite des Cordiers, et par un mur crénelé coupé par des tours, rejoignait vers l'ouest le portail Saint-Lazare, en face de la chaussée de l'étang de Montierneuf. En avant de ce portail se trouvait la porte Saint-Lazare, qui en était l'avancée.

==> Fortification de Pictavia, Poitiers capitale des Pictons. <==

 

Tel était le tracé de l'enceinte continue créée à la fin du XIIe au commencement du XIIIe siècle, et reconstruite vers 1375 par Jean, duc de Berry, frère de Charles V.

 Elle était assez fournie de tours, à bonne distance de flanquement, rapprochées sur le front de la Tranchée, mais plus espacées dans les deux vallées, surtout dans celle de la Boivre, et « pour en estre bien liée et cimentée, l’estoffe en a plus resisté au caon qu’on n’eust pensé pour les voir bien peu espaisses ».

 Le Clain, bien fourni d'eau et profond « si qu'aux plus grandes seicheresses, il est guéable en peu d’endroit » et, d'autre part, les étangs larges et boueux de la Boivre, formaient une ceinture d'eau protectrice. Mais ce qui ôtait de la valeur à ces défenses dans la vallée du Clain, c'était la haute enceinte de rochers ou dubes de la rive droite, très rapprochée de la muraille à partir du pont Saint-Cyprien, et la dominant à petite portée d'armes à feu. Elle se continuait jusqu'au- delà du château.

Derrière le rempart, le défenseur, dit un des assiégés, le capitaine de la Motte-Messemé, était vu jusqu’au foie et aux entrailles, et, à cause des sinuosités de cette croupe de rochers, était exposé à des coups de flanc et même d'enfilade, non moins qu'aux coups directs.

Aussi, Poitiers est-il toujours et justement qualifié de ville très meurtrière.

Par compensation, la ville, s'étageant derrière l'enceinte en amphithéâtre, se prête facilement à l'établissement de tout ouvrage de défense intérieure dominant les attaques. Dans la vallée de la Boivre le versant de la ville était escarpé. La largeur des étangs éloignait suffisamment l'ennemi, excepté au quartier bas de la ville avoisinant la porte Saint-Lazare et le château, dominés à bonne portée par les hauteurs de la Cueille-Mirebalaise. De là, le château et ses défenses étaient pris à revers.

Les efforts des Huguenots pendant le siège ayant presque exclusivement eu pour théâtre la vallée du Clain, il convient de la décrire avec plus de détail.

De la tour à l'Oiseau on voit, dans le prolongement du front de la Tranchée, mené perpendiculairement au Clain, un mur terminé sur le bord de l'eau par une tour dite des Bouchers. Il barrait ainsi tout passage entre la rivière et l'enceinte. Nous descendrons le cours du Clain à partir de cette tour.

La vallée est d'abord assez large et les collines de la rive droite assez éloignées et peu élevées. Un peu en aval, nous rencontrons le barrage du moulin de Tizon. Au-dessous, la rivière se bifurque pour entourer des îles verdoyantes et plantées d'arbres, C'est d'abord le pré le Roy (21), puis le pré l'Évêque (22), sur lequel sont fondées les premières piles du pont Saint-Cyprien.

Ce pont, long et étroit, est barré, sur la rive gauche parla porte Saint-Cyprien, précédée d'un pont-levis, et défendu, vers la rive droite, par une haute tour à cheval sur le pont, près de son issue. Celle-ci est percée d'une porte également munie d'un pont-levis.

 

Cette tour Saint-Cyprien s'élève à hauteur des collines et domine les abords du pont, notamment l'abbaye Saint-Cyprien à gauche, et, à droite, la route de Saint-Benoît (23). En aval du pont, un petit bras du Clain baigne le pied de la muraille, le grand bras s'infléchit vers la gauche en s'arrondissant autour du pré l'Ëvêque. Les collines de la rive droite sont rapprochées et dominantes.

Sur la rive gauche, au pied de la pente, se succèdent les églises Saint-Simplicien (24) et Sainte-Radegonde (25).

4 Poitiers Sainte Radegonde

 

 

 

 

Sur la rive droite, presque en face de Saint-Simplicien et un peu en aval, à l'emplacement où on a construit le pont Neuf en 1778, une dépression des collines laisse passer la route du Limousin et du Berry, bordée par le faubourg peuplé de Saint-Saturnin (26), maintenant faubourg du pont Neuf.

L'église Saint-Saturnin, par corruption populaire Saint-Sornin, est bâtie à gauche, à quelque distance. Le Clain, qui, à l'époque des mers du lias, rongeait les collines de la rive droite, qui l'ont forcé à décrire un grand arc de circonférence vers la gauche, coule très près du pied de rochers à pics. Parmi ceux-ci, nous signalerons une aiguille de roc, appelée, encore de nos jours, rocher de Coligny ou cuirasse de l’Amiral, parce qu'à cet emplacement le grand homme avait un observatoire à l'abri derrière des gabions.

Les deux bras du Clain réunis passent sous le pont Joubert, défendu par une porte s'élevant au milieu du pont et, vers la rive droite, par une tour à cheval sur le pont. Porte et tour sont précédées de ponts-levis. La tour est moins haute que la tour Saint-Cyprien.

En aval du pont, le Clain est retenu par le barrage des moulins de la Celle, au- delà desquels il baigne Le pré l'Abbesse, dont il contourne le saillant en se portant vers la droite. A l'angle rentrant du pré, on a emprunté à la rivière un ruisseau qui, coupant au plus court à travers, en fait une sorte de presqu'île, alimente des tanneries, des moulins à papier et à farine et des réservoirs à poisson, puis va rejoindre le Clain au- delà du pré.

Sur la rive droite, vis-à-vis le saillant du pré l'Abbesse, s'ouvre, entre les rochers, la petite vallée de Vaudouzil, bordée par les maisons du faubourg Montbernage (27) ou Maubernage en s'y engageant, on peut gravir, à gauche, les Dubes; c'est le chemin de Saint-Jacques de Buxerolles.

Le Clain continue à s'infléchir vers la gauche, entre le pré l'Abbesse et la ceinture de rochers. Un peu en aval du saillant du pré est le barrage des moulins des Quatre-Houes, et, au- delà du pré, celui des moulins de Chasseigne, avant d'arriver à hauteur de l'église de Montierneuf (28).

 Plus bas, la rivière passe sous le pont de Rochereuil, court et étroit, surmonté d'un portail précédé d'un pont-levis et d'une petite place d'armes sur la rive droite c'est la porte de Rochereuil. L'autre extrémité du pont débouche au pied de la haute muraille de rochers, sur une rue qui constitue le faubourgde Rochereuil. Ce faubourg, qui commence en amont, à hauteur des moulins de Chasseigne, se termine, en aval, au- delà du confluent de la Boivre. Chacune de ses extrémités est fermée, entre le Clain et les rochers, par un mur précédé d'un fossé et percé d'une porte avec pont-levis.

 La porte d'amont est dite des Gallois, celle d'aval porte de l’Hôpital-des-Champs (29). On a obtenu le flanquement des fossés en creusant dans la paroi du rocher qui les termine un corps de garde muni de meurtrières. Deux corps de garde superposés flanquent même le fossé de la porte de l'Hôpital-des-Champs. Nous avons retrouvé ces 3 corps de garde. On devait accéder au corps de garde supérieur par une échelle.

En aval du pont de Rochereuil, le Clain, grossi de la Boivre, après avoir longé une des deux courtines extérieures du château, se dirige vers le nord par une courbe inverse à celle qu'il décrivait en entourant la ville. Cette inflexion est due à la rencontre des rochers du Porteau, dont il s'est assez éloigné depuis les mers du lias pour permettre le passage à la route de Châtellerault.

 

En 1569 Poitiers ne le cédait qu'à la ville de Paris en étendue, mais il était loin d'être peuplé à proportion. Sa population n'était agglomérée que sur le sommet du promontoire et sur le versant nord de celui-ci.

Dans la vallée du Clain, entre l'enceinte et les premières maisons, sauf à l'abord des portes de la ville, on voyait de vastes enclos, jardins, vergers et vignes. De la tour à l'Oiseau à la rue aboutissant au pont Saint-Cyprien, c'était les enclos des Feuillantines et de la Résurrection; entre le pont Saint-Cyprien et le pont Joubert, ceux de la Trinité (30), de Saint-Simplicien et le clos Guérin.

Entre la rue du Pont-Joubert, celle des 4 vents (maintenant des Filles-Saint-François) se détachant à droite en venant du pont, à mi-côte devant Saint-Michel (31) et devant les Carmes (32), la rue du pré l'Abbesse et ce pré, c'était la vaste enclôture de l'hôtel des Grands-Moulins, créée par Maurice Claveurier, dès 1420, et renfermant trois moulins à farine, deux moulins à papier, des tanneries, des teintures et des réservoirs à poisson, mus ou alimentés par le ruisseau du pré l'Abbesse. Ces espaces vagues pouvaient être utilisés pour la défense pied à pied; quelques-uns étaient assez vastes pour se prêter à des mouvements de cavalerie.

Vu du pied du rocher de Coligny, le panorama de Poitiers permet de reconstituer facilement de nos jours, par la pensée, l'aspect de la ville du moyen-âge.

Au premier plan, à partir de la gauche, étaient la haute tour de Saint-Cyprien, la porte Saint-Cyprien, celle du Pont-Joubert et sa tour, puis à droite l'abbaye de Montierneuf, la porte de Rochereuil, le château avec ses trois tours dans le lointain, la porte Saint-Lazare.

Au pied de la pente la Trinité, Saint-Simplicien, Sainte- Radegonde, Saint-Pierre (33), ses clochers et ses deux tours. A mi-côte, Saint-Pélage (34), le clocher pointu de Saint-Hilaire de la Celle (35), celui de la chapelle du Puygarreau (36), le prieuré d'Aquitaine (37) à droite Saint-Michel, les Carmes, Saint-Cybard (38) et la tour carrée de Saint-Germain (39) sur la pente nord plus haut les ruines encore importantes des Arènes (40), les Cordeliers (41), les Jacobins (42), Notre-Dame-la-Petite (43) enfin, au sommet, Saint-Hilaire (44) et son haut clocher, les Augustins (45), la tour Saint-Porchaire (46), la Maison de Ville (47), la masse imposante du Palais des comtes de Poitiers, avec sa tour Maubergeon (48),

17 Poitiers Palais des comtes de Poitiers avec sa tour Maubergeon

 

 

 

 

 

Notre-Dame-la-Grande (49) et le gros Horloge (50), élevé de plus de cent pieds au-dessus de la place Notre-Dame, et dominant au loin la campagne.

Cette aride et incomplète nomenclature ne donne qu'une faible idée de l'aspect pittoresque de Poitiers, avec ses massifs de verdures, ses vastes jardins, ses vignes, ses vergers au milieu des maisons, ses rares petites places, ses rues étroites ennemies de la ligne droite, ses maisons à pignon sur rue, la plupart en bois, ses clochers innombrables et de toutes formes, pointant çà et là vers le ciel.

Aucune ville, cependant, n'a peut-être conservé à un plus haut degré le cachet du moyen-âge, rappelant des besoins et des exigences différents des nôtres.

Telle était la ville qu'allait assiéger l'amiral Coligny.

 

 

JOURNAL DU SIÈGE.

Dès son retour à Poitiers, le 6 juillet 1569, le comte du Lude, gouverneur du Poitou, bien qu'il ne crût pas devoir y être assiégé, voulut achever de pourvoir à sa sûreté ; il imprima une grande activité aux travaux de défense prescrits et commencés dès le mois de mai, sous la direction de l'ingénieur romain Antoine Sarrason, envoyé par Monsieur.

Quatre plates-formes (51) destinées au tir à barbette de l'artillerie furent achevées et prêtes à être armées.

La première, construite près de la tour à l'Oiseau, battait les abords du front de la Tranchée, monsieur de Ruffec en avait lui-même dirigé la construction;

une deuxième, sur l'avancée de Saint-Hilaire (52), donnait des feux au- delà des étangs et flanquait la porte Saint-Lazare.

Entre cette porte et le château, une troisième plate-forme, adossée au mur crénelé, dominait les abords du château et la route de Châtellerault;

la quatrième, construite sur la fausse porte de Tizon par les soins du maire et des échevins. surveillait tout le coteau, depuis la tour à l'Oiseau jusqu'au pont Saint-Cyprien, et défendait les moulins de Tizon et la vallée du Clain.

Des réparations considérables avaient été faites au château ne se bornant pas à relever les pans de murailles tombés des galeries, on avait construit un avant-mur devant l'entrée, on l'avait percé de meurtrières et on y avait ménagé des flancs.

 Entre le château et le pont de Rochereuil, on avait abattu quelques vieilles murailles, et on en avait construit de neuves à redans (53), pour donner des feux en avant de la porte du faubourg. La porte de la Tranchée et ses deux tours d'entrée avaient été couvertes par un ouvrage en forme d'éperon (54), précédé d'un fossé et percé d'une entrée latérale.

Ce travail encore inachevé, dirigé par le sieur la Riche, lieutenant-criminel, était poussé avec activité et fort avancé.

Les souvenirs néfastes du pillage de la ville en 1562, la proximité des armées belligérantes et l'absence réitérée des compagnies régulières avaient décidé les bourgeois à s'organiser militairement pour la défense. Ils avaient formé six compagnies de deux cents hommes chacune, armées et équipées avec soin, commandées par des capitaines dont notre reconnaissance doit conserver et transmettre les noms glorieux.

C'étaient les sieurs le Bascle, seigneur des Deffends, docteur-régent-es-lois; Mourault, sieur de la Vacherie, procureur du roi à la sénéchaussée; François de Lauzon, docteur en droit, juge conservateur des privilèges royaux de l'Université; Rabit de Saint-Martin; Étienne Boynet, écuyer, seigneur de la Touche-Fressinet et du Plessis d'Ayron, et Pierre de Brilhac, seigneur de Nouzières et de Bernay.

Le commandement supérieur des six compagnies était dévolu à Jean de la Haye, lieutenant-général de la sénéchaussée, qui, à un courage à toute épreuve et à une activité dévorante, joignait une aptitude innée pour le métier de la guerre.

Ces compagnies, bien exercées, gardaient la ville depuis plusieurs mois, et lorsqu'en mai 1569, les vieux soldats du comte du Lude et du sieur de Briançon avaient tenu garnison à Poitiers, il s'était produit entre ces défenseurs de provenance disparate une sorte de rivalité profitable à l'instruction des compagnies bourgeoises, qui devaient fournir un excellent appoint à la défense de la ville. De la petite armée qu'il avait réunie pour le siège de Niort, affaiblie par le feu de l'ennemi et surtout par la désertion, plaie de ce temps, par les détachements laissés à Saint-Maixent et à Lusignan, et par le départ de M. de Puygaillard et des Angevins, le comte du Lude n'avait plus avec lui qu'environ 500 corselets (55) et 800 hommes de pied, en y comprenant les quelques gentilshommes avec lesquels le sieur de Fervaques s'était jeté dans Poitiers, et les 70 salades que le sieur de la Motte-Messemé, lieutenant de la compagnie de gendarme du marquis de Boisy, y avait amenées.

En y joignant les mille morions (56) et les deux cents corselets des compagnies de la ville, on n'arrivait, pour la garnison, qu'à l'effectif bien insuffisant de 700 cavaliers et de 1.800 hommes de pied.

En revanche, le Comte était entouré d'une pleiade de seigneurs, chevaliers de l'ordre et gentilshommes renommés, dont il convient de citer les plus illustres et les plus Intrépides

C'était les trois frères du comte du Lude, M. des Chasteliers, le sieur de Sautray et le sieur de Briançon M. de Ruffec, son beau-frère; M. de Mortemart le sieur Rouet le sieur d'Argences; le sieur de Tricon le sieur de Bayers; le sieur de la Rivière-Puitaillé; le sieur de Boisseguin, plusieurs chevaliers de l'ordre, notamment les sieurs de Chemerault, de Rouillé, de Messignac, de la Mesnardiérc, les deux sieurs de Morthemer, les sieurs de Thouverac, du Fresne de Gourgé, de Salles, etc. et parmi les capitaines de gens de pied les capitaines Jean Renault, Passac, Craux, Vacherie, Arsac, la Prade, Lys, Bonneau, Boisvert, la Salle, Boulande, Signac et Jarrie, des vieilles compagnies du régiment de feu M. le comte de Brissac, pour la plupart célèbres par leur intrépidité et leur science de la guerre.

Nul, à Poitiers, ne se dissimulait les difficultés de la situation et les appréhensions s'exprimaient hautement, notamment au Marché-Vieil (57), lieu de réunion habituel des politiciens. La présence de tant de noblesse et de tels capitaines, loin de rassurer les alarmistes, augmentait leurs craintes, car elle leur faisait prévoir une résistance acharnée qui, en cas de revers, appellerait d'implacables représailles.

La ville était mal munie et incomplètement approvisionnée. Elle manquait d'artillerie; le Comte avait laissé 4 pièces à Saint-Maixent, 6 à Lusignan et n'en avait ramené que 6. Poudres, boulets, artifices faisaient défaut.

Il y avait insuffisance de vivres; depuis près d'un an, la ville et les environs n'avaient pas cessé d'être foulés par les gens de guerre, qui avaient tout dévoré ou gaspillé.

Au mois de septembre 1588, les bandes de feu M. de Brissac y avaient séjourné plus de 15 jours; puis Monsieur, avec toute l'armée, à deux reprises; et, depuis le 1er de l'an jusqu'à la fin de mars, c'était les compagnies de MM. du Lude et de Ruffec; on avait tout réquisitionné, tout épuisé. Les magasins aux fourrages de Saint-Hilaire et des Augustins avaient été presque vidés.

 L'ennemi étant maître de la campagne, on ne pouvait rien faire rentrer en ville. Les farines se gâtaient en magasin. Enfin, il n'y avait nul secours à attendre, Monsieur ayant pris ses quartiers. Tels étaient les sujets des craintes la plupart trop bien fondées. Mais tout le monde ne désespérait pas. Le comte du Lude conservait un sang-froid inaltérable et, bien secondé par la noblesse et par la haute bourgeoisie, déployait une activité incessante. « C'était un fort bon capitaine, et vaillant, dit Brantôme, car de telle race ils le sont tous. » II n'en était pas à faire ses preuves, il avait été à la défense de Metz, à la bataille de Renty, aux prises de Calais et de Guines, et y avait fait parler de lui.

 On réunit et augmenta tous les approvisionnements en poudres, boulets, soufre, artifices, outils, pieux et madriers d'une part en vins et chairs d'autre part. Ordre fut donné de distribuer les farines qui se gâtaient et de les remplacer par leur équivalent en blé, mais on ne songea pas à faire moudre, à mesure, les blés qui rentraient en magasin.

On n'y pensa que trop tard, alors qu'une partie des moulins eut été détruite par l'ennemi aussi il y eut pénurie de farines alors que l'approvisionnement en blé suffisait. Malgré le massacre de 1562, il y avait encore bon nombre de protestants en ville, qu'on ne pouvait employer à la défense on leur prescrivit une neutralité absolue, et on leva sur eux un impôt que les principaux d'entre eux furent chargés de répartir équitablement.

Le 14 juillet, jour de la Saint-Cyprien, le mois et cent (58) avait à élire le maire annuel; les circonstances donnèrent à cette élection une importance exceptionnelle. Les suffrages se portèrent sur un homme d'une rare énergie, qui devait justifier tout ce qu'on attendait de lui. C'était le sieur le Bascle, seigneur des Deffends, l'un des capitaines des compagnies bourgeoises.

Dans la nuit du 20 juillet, messire François le Poulchre, seigneur de la Motte-Messemé, entra à Poitiers avec 70 salades (59) de la compagnie du marquis de Boisy. Il avait pour enseigne le sieur de Marsay et pour guidon le sieur Sarzay. Il devait écrire la relation du siège en mauvais vers mais, vu sa compétence, fournir de précieux et véridiques renseignements qu'on ne trouve pas ailleurs.

Le cercle de fer se resserrait autour de Poitiers.

Des partis huguenots commençaient à se montrer dans la banlieue. Bientôt une nouvelle inattendue mit le comble à l'inquiétude. Lusignan la forteresse imprenable, avait capitulé le 21 juillet. Mais le vendredi matin, 22 juillet, inopinément, par le pont Joubert, on vit arriver une troupe amie de plus de 800 cavaliers, avec un essaim de gentilshommes parmi eux Montpezat, sénéchal de Poitiers, le marquis de Mayenne et, à leur tête, un sauveur que Dieu suscitait sans doute, le duc de Guise. On se précipita à sa rencontre.

Ce jeune héros de 18 ans fixait tous les regards. Il possédait toutes les qualités physiques qui rendent un prince l'idole des masses. « Ces princes lorrains, disait la maréchale de Retz, avaient si bonne mine qu'auprès d'eux les autres princes paraissaient peuple. » Henri de Guise, que l'histoire devait appeler le grand Henri de Guise le Balafré, était de haute stature, blond et blanc, aux traits réguliers, au regard à la fois doux et perçant, aux manières polies et insinuantes. Infatigable et d'une bravoure à toute épreuve, il avait mérité, dès l'âge de 15 ans, cet éloge de Brantôme « Ce garçonnet est plus rude au combat que les plus âgés de beaucoup que lui. » Il savait se faire valoir sans forfanterie, avait l'esprit de commandement, l'art de persuader et cachait une discrétion profonde sous son air de franchise. Il donnait à entendre qu'il était uniquement animé du zèle religieux, alors même qu'il travaillait pour lui et pour les siens. La France, a-t-on dit, était folle de cet homme-là, car c'est trop peu dire amoureuse. Grandeur d'âme, prudence, coup d'oeil de maître dans les affaires, promptitude à prendre un parti et à l'exécuter, telles étaient les qualités qu'une ambition démesurée devaient rendre plus tard funestes à la France.

Affamé de gloire, Henri de Guise avait quitté le camp de Monsieur (60) pour secourir Lusignan. Ayant appris en route sa capitulation, il avait fait de nuit une traite de plus de quinze lieues, et s'était jeté dans Poitiers sans consulter personne. Il avait rencontré Montpezat, envoyé trop tard par Monsieur au secours de Châtellerault avec quelques cornettes de reîtres, et l'avait facilement entraîné avec lui.

A l'arrivée de cet important renfort, la crainte fit place à la confiance et à l'allégresse. Poitiers devenait invulnérable avec des chefs tels que le fils du défenseur de Metz (61) et le petit-fils du défenseur de Fontarabie (62).

Le comte du Lude se porta au -devant du Prince. L'entrevue des deux guerriers fut pleine de déférence d'une part, d'affabilité de l'autre. Le Comte offrit au Duc de lui céder le commandement supérieur celui-ci, refusant avec modestie, se déclara heureux de servir à si bonne école. Bref, le Comte continua à donner le mot d'ordre et à exercer ses fonctions de gouverneur, et le brave duc de Guise, dit la Motte-Messemé, ne se chargeait de rien que de ce qu'il voulait. Néanmoins tout sous luy à son plaisir branlait.

La garnison de Poitiers se trouvait ainsi renforcée de 800 chevaux, dont 400 italiens, chevau-légers, arquebubusiers à cheval ou reîtres. C'était d'abord les compagnies de gendarmes (63) du duc de Guise, du marquis de Mayenne, son frère, et de M. de Montpezat, la compagnie du capitaine May et une partie de celles de M. de la Valette, de M. de Nevers, du comte de Tende, du duc de Somma, du marquis de Rançon, du sieur d'Estrées et du marquis de Villars puis, plusieurs gentilshommes de marque les sieurs de Clermont d'Amboise, de Boisjourdan, le capitaine Montal, le sieur de Sainte-Jaille, le seigneur de Clermont Tallart, les capitaines de gens de pied Baranceau, Bord, Loup, Barrouille, Porcheulx, Beaulègue, Beauchamps, Saint-Martin et Porget, chacun avec un petit nombre d'hommes de leurs compagnies, ceux seulement qu'ils avaient pu mettre à cheval, plus cent reîtres que commandaient le lorrain Dampmartin et Scélègue l'allemand. Le contingent italien, ayant à sa tête l'illustre Paul Sforza, marquis de Proceno, un des plus grands capitaines de l'époque, commandant les troupes italiennes envoyées par le pape Pie V au roi Charles IX, se composait de 30 lances pezzades (64), de 206 arquebusiers, sous le capitaine Luce, de cent chevau-légers commandés par Jean des Ursins, d'un pareil nombre de chevau-légers commandés par Agnolo Cesi et de vingt arquebusiers du capitaine Petre-Paule.

Parmi les italiens, nous devons citer Ascagne Sforza, comte de Santa-Fiore, et le seigneur Adrien Baillon, fort bon capitaine et grand homme de service, attaché au duc de Guise, et qui quitta plus tard le service de la France, estimant qu'il avait à se plaindre d'un passe-droit.

Le jour même de son arrivée et le lendemain, 23 juillet, le duo de Guise fit, avec le comte du Lude, une reconnaissance complète de la ville, de ses défenses et des faubourgs. Le Comte se refusait à croire au siège, mais pour être bien renseigné sur les intentions de l'Amiral, il envoya en reconnaissance, vers Montreuil-Bonnin (65), le jeune de Senone, enseigne de la compagnie de Ruffec, frère puîné du sieur de la Motte-Messemé, à la tête de 30 salades.

En quittant Lusignan, le 22 juillet, la bataille des Protestants avait marché vers Jazeneuil (66) et occupé Sanxay (67); le lendemain, un parti d'infanterie avait pris Vivonne (68) et Couhé (69), dont la garnison aima mieux brûler ville et château que de se rendre à son seigneur, le sieur de Couhé-Vérac on avait pris Quinçay (70).

Coligny avait réuni en conseil de guerre, à Montreuil-Bonnin, les principaux chefs de son armée. Son avis était, après s'être emparé de Saint-Maixent (71), de ne pas s'attarder à assiéger Poitiers, mais de marcher rapidement sur Saumur et de s'en emparer. Maître d'un pont sur la Loire, on menacerait Paris, qui était l'objectif ultérieur. Mais les gentilshommes poitevins, en majorité dans le conseil, opinaient pour le siège de Poitiers. L'Amiral, sans prendre encore de décision, ajourna le conseil jusqu'après la reconnaissance de la ville.

De Senone s'acquitta habilement de sa mission. Dissimulé dans un bois, il vit l'armée protestante en marche. Il donna quelques coups de lance et réussit à prendre trois cavaliers gascons, qu'il amena au duc de Guise, le dimanche 24 juillet, au moment où ce Prince visitait Paul Sforza, malade à son logis. Les prisonniers affirmèrent que le siège de Poitiers était résolu.

Ce renseignement parut exact, car, dans l'après-midi, deux gros hosts de cavalerie huguenote, dont quelques cornettes de reîtres, se montrèrent au- dessus de Saint-Cyprien entre l'abbaye et Saint-Benoît. Des Italiens sortirent à leur rencontre parle pont Joubert tandis que quelques arquebusiers, se glissant par le pont Saint-Cyprien, allaient garnir une haie et son fossé le long de la route de Saint-Benoît.

Ils attendaient l'ennemi, couchés par terre, dans l'espoir qu'il s'avancerait. Les Italiens chargèrent les reîtres avec vigueur, en tuèrent quelques-uns, ne perdant qu'un seul des leurs, et revinrent pour les attirer à eux, mais ils ne furent pas poursuivis. Au retour, un italien se noya dans le Clain en faisant boire son cheval.

Pendant cette escarmouche avait lieu en ville l'installation solennelle du nouveau maire dans la grande salle de l'échevinage. Vu l'état de guerre et par dérogation à l'usage, Messieurs de la Justice et du Mois et Cent avaient revêtu la robe courte au lieu de la pacifique robe longue. Le maire Le Bascle, la main posée sur le livre des statuts de la ville, ouvert à la page de l'évangile, jura «de bien et loiaukment garder les droictz de la maison de céans, iceuls accroître et recouvrer et de faire justice au petit comme au grand », puis il reçut le serment des échevins « de bien et deuement luy obéait et le conseiller». La gravité des circonstances donnait à cette solennité un grand caractère. Le souvenir de la mort infamante du maire de 1562 (72), pendu neuf jours après son installation, dut se présenter à la mémoire de plus d'un assistant, mais quelle comparaison pouvait-on faire entre l'énergique le Bascle et l'indécis Herbert, plus malheureux certainement que coupable, trop faible de caractère pour résister au farouche Saint-André? L'un devait laisser un nom glorieux, l'autre ne devait inspirer tout au plus que de la pitié.

Le lundi 25 juillet, vers l'heure de midi, la cavalerie ennemie apparut sur les collines de la Boivre, entre Biard et la Cueille-Mirebalaise. La plate-forme de Saint-Hilaire la salua de quelques coups de canons mal pointés. Beauvais-Ia-Nocle commandait l'avant-garde. Il prit des dispositions contre des sorties et se fit précéder de son frère la Nocle, avec quelques cavaliers de sa cornette (73), pour surveiller le pont Achard. On reconnut le corps de garde du haut de la Cueille qu'occupait le vieux capitaine Boisvert avec sa compagnie. Le vaillant Piles avec 4 ou 5 escadrons d'arquebusiers donna alors de grande furie dans le haut du faubourg Boisvert, se gardant mal, fut surpris et enveloppé dans la tranchée. Il perdit 25 ou 30 des siens en un instant, et le reste descendit le faubourg en désordre vers la porte Saint-Lazare, située à trois portées d'arquebuse. Piles, Bressant, la Curée et Bedeuil, fils de Beauvais-la-Nocle, suivis des plus braves, talonnèrent les fuyards. D'autres s'attardèrent à dépouiller les morts et les blessés. Malgré la résistance des compagnies italiennes des capitaines Luce et Bord, les Huguenots parvinrent à occuper les maisons voisines de la porte. Renforcés, ils allaient conquérir tout le faubourg. Mais l'alarme a été donnée M. de Ruffec, qui avait la garde du quartier bas de la ville accourut, et fit diriger un feu nourri de l'enceinte sur les assaillants. Il prit la tête d'une sortie le sieur de Sainte-Soline, Briançon et le duc de Guise lui-même se joignent à lui. L'ennemi fut chassé des maisons, éprouva une perte de 40 à 50 hommes et fut contraint de remonter la Cueille à la hâte.

L'Amiral, dont l'intention n'était que de tâter Poitiers de ce côté, avait déjà fait sonner la retraite et s'était dirigé vers Montreuil-Bonnin. Beauvais-la-Nocle suivait ce mouvement lorsqu'il aperçut quelques pistoliers et lanciers qui, sortis par Pont-Achard et appuyés d'arquebusiers, faisaient mine de l'attaquer. Il s'arrêta et envoya demander à l'avant-garde quelques arquebusiers pour reprendre l'offensive. Mais celle-ci était déjà trop loin; voyant alors qu'il ne serait pas soutenu par l'infanterie, il continua sa retraite au pas, se bornant à laisser en arrière-garde son frère la Nocle, Bedeuil, son fils, et quelques cavaliers prêts à charger les plus audacieux. Mais les Catholiques n'avancèrent pas à plus d'une portée d'arquebuse. Beauvais se retira lentement vers Smarves (74), où était son quartier.

Lorsque les Huguenots, refoulés du faubourg de la Cueille et arrivés sur la hauteur, s'aperçurent que les leurs étaient déjà loin, ils furent pris d'une véritable panique. Ils prirent la fuite jusqu'au- delà de Vouneuil (75), où était leur campement, abandonnant les vivres qu'on y avait envoyés pour eux, et se répandirent dans la campagne en maraudeurs affamés. On en vit dévorer de la viande crue. Le meunier de Vouneuil, vieillard de 70 ans, tout hébété de ses sens, fut assassiné par des pillards.

A l'escarmouche du faubourg le frère du capitaine Boisvert, lieutenant de la Compagnie, avait été tué et le capitaine Bort fait prisonnier.

Une des règles de la défense des places, c'est de détruire (on disait esplanader) aux abords des villes assiégées tout ce qui peut servir de couvert à l'ennemi, au moins jusqu'à la limite extrême du tir des armes portatives. Nulle sécurité pour la défense si, par négligence ou par une humanité mal entendue, on ne s'y est pas conformé.

De nos jours, dans le même but, on ménage autour d'une place forte une zone de servitudes militaires, où il est interdit de bâtir. En s'emparant des maisons voisines de la porte Saint-Lazare, l'ennemi avait fait échec à la défense et menacé sérieusement cette entrée de la ville.

On décida, il eût fallu prendre ce parti plus tôt, que les faubourgs seraient brûlés et détruits, et le duc de Guise présida lui-même à l'exécution de cette mesure à la porte Saint-Lazare. Elle fut également prise aux abords des autres portes, mais cette destruction nécessaire, faite trop hâtivement et sans méthode, resta incomplète et, dans les ruines des maisons, l'ennemi put encore trouver des abris qui facilitèrent ses approches et l'exécution de son tir.

On ne put pas non plus prévenir à temps les malheureux habitants des faubourgs de déménager. Chassés brutalement de leurs demeures par la pioche ou par le feu et réduits à la misère, ils emplirent la ville de cris de désespoir trop motivés. Plusieurs cornettes de Huguenots étaient logés à Smarves. On résolut de les enlever dans la nuit du 25 au 26 juillet. Le sieur de Sainte-Jaille, mestre-de-camp du duc de Guise, Guitinières et Jean des Ursins se mirent à la tête d'une sortie. Sûrement guidés, ils arrivèrent près de Smarves sans être découverts. Bientôt, on aperçut des feux de bivouac. Six vedettes étaient dans un taillis. Deux purent s'échapper et donner tardivement l'alarme. Les Catholiques furent sur leurs talons dans le village et surprirent l'ennemi endormi. La rue fut en un instant jonchée de morts; les nôtres ne perdirent personne et ramenèrent 7 ou 8 prisonniers, et plus de 60 chevaux. Au retour ils passèrent sur le ventre de Briquemault, de 150 français et de 200 reîtres de la compagnie de Hans Boucq. Le lieutenant du capitaine Boucq fut tué. La réussite de cette sortie attestait l'énergie des assiégés et leur grande entente de la guerre.

Dans un conseil tenu à Montreuil, le soir du 25 juillet, le siège de Poitiers avait été définitivement résolu. Coligny avait fini par céder aux instances des Poitevins; peut-être l'espoir de s'emparer des Guise, ses ennemis personnels, avait-il pesé sur sa décision.

Le mardi 26, les chefs huguenots reconnurent la ville. On fixa les quartiers des troupes. Elles vinrent les occuper le lendemain. Des hauteurs de Tizon la Motte-Messemé vit leurs régiments descendre des collines et occuper les faubourgs presque sans coup férir. « L'arrivée de ces 25.000 fantassins nous fit assez penser à notre conscience, » dit-il puis, en soldat brave et un peu insouciant « On se dit bonjour à la mode guerrière, » ajoute-t-il. Il y eut, en effet, quelques coups de feu échangés dans les faubourgs de la vallée du Clain, et l'assiégé refoulé ne conserva plus sur la rive droite que les maisons voisines de l'issue des ponts et le faubourg de Rochereuil.

L'armée des Princes avait été répartie comme il suit par les mestres-de-camp (76)

La bataille (77) occupait les hauteurs au-dessus de Saint-Lazare, les Français, sous le duc de Larochefoucault, les reîtres sous Mansfeld. Leur corps de garde était à la Cueille-Mirebalaise. On y amena deux ou trois moyennes ou couleuvrines qui tirèrent quelques coups contre le château, sans l'endommager.

Les lansquenets (78) campèrent dans les prés, entre l'Hôpital-des-Champs et le Moulin-à-Parent (79). Un pont de cordages (80), jeté sur le Clain, reliait les deux rives. L'infanterie de Briquemault gagna le faubourg de la Pierre-Levée et s'y logea. La cavalerie de l'avant-garde occupa Saint-Benoît, où Coligny plaça son quartier général dans l'abbaye. Toute la cavalerie prit ses cantonnements au sud de la ville, jusqu'à Croutelle (81) les troupes françaises étaient toujours séparées des mercenaires étrangers.

L'investissement fut alors complet.

On régla ainsi le service de garde de la cavalerie Français et étrangers y concoururent pour exciter l'émulation. Huit cornettes, quatre de français et quatre de reîtres, étaient commandées chaque jour aux avant-postes quatre d'entre elles étaient de garde, les deux cornettes françaises près de l'enceinte, les deux cornettes de reîtres derrière à une portée d'arquebuse les quatre autres bivouaquaient, prêtes à monter à cheval.

Pendant le reste de la semaine, on exécuta les travaux accoutumés tranchées et épaulements; on dressa les gabions, on installa les camps, on occupa les faubourgs, sauf celui de Rochereuil, contre lequel il ne fut rien entrepris. Ce fut une faute comparable, par ses conséquences, à celle que l'assiégé avait commise en n'esplanadant pas à temps l'abord des portes. On eût dû s'emparer, coûte que coûte, de ce faubourg, ne fût-ce que pour intercepter toute intelligence avec l'extérieur.

Rien n'indiquait jusque-là le point d'attaque choisi par l'Amiral; mais les Dubes (82) se garnissent d'artillerie entre les faubourgs Saint-Sornin et Montbernage ; il devint manifeste qu'on attaquerait de ce côté.

De ces hauteurs, on pouvait battre l'enceinte à bonne portée, y ouvrir des brèches et rendre presque intenable la défense derrière la muraille. Mais, pour donner l'assaut, il faudrait franchir le Clain, et quand le feu de l'assiégeant cesserait pour laisser passer les colonnes d'assaut, l'assiégé pourrait utiliser les avantages qu'offrirait, en arrière des brèches, le terrain en pente facile à couper par des traverses et des retranchements intérieurs, et se prêtant bien à l'établissement de contrebatteries (83). L'avantage passerait alors à la défense. Aussi, à notre sens, le point d'attaque était-il mal choisi.

Le meilleur eût été le front de la Tranchée. On peut objecter que de ce côté il n'y a qu'un espace restreint pour développer les approches et multiplier les batteries mais nul doute qu'on ne fût arrivé à pratiquer une énorme brèche et à ruiner en arrière tout le quartier de la Tranchée, de manière à rendre très difficile la défense de cette brèche; l'étroitesse du promontoire nuirait alors singulièrement à l'assiégé. Une fois le quartier de la Tranchée au pouvoir de l'ennemi, c'en était fait de la ville.

Reprenons notre récit. L'assiégé, une fois le point d'attaque connu, redoubla d'activité pour la défense, il n'avait que six canons et quelques moyennes (84) à sa disposition, mais il ne manquait ni de mousquets (85), ni d'arquebuses à croc (86), précieux pour la défense rapprochée par leur mobilité et la facilité de les installer partout. Il ne pouvait entièrement dégarnir de leur artillerie les plates-formes de Saint-Hilaire, de la tour à l'Oiseau, de Tizon ou de Saint-Lazare il construisit une batterie de deux pièces à côté des Carmes, et une autre du même nombre de bouches à feu en avant et à gauche de la première, de l'autre côté de la rue des Quatre-Vents (87), pour la défense du pré l'Abbesse. Il accumula, à proximité de l'attaque qui se dessinait, les outils à pionniers pour remuer la terre et tout ce qui pouvait servir à la transporter, ainsi que les matériaux pour réparer les brèches ou les défendre poutres et pieux, planches hérissées de clous, chausse-trappes, artifices, tels que carcasses goudronnées, grenades et soufre, chaudières à faire bouillir l'eau ou l'huile, en un mot, tout les engins usités pour la défense.

Le 30 juillet l'ennemi plaça trois canons en haut de la Cueille-Mirebalaise, et tira tout le jour contre le château, ses défenses et le pont de Rochereuil. Le sieur de Boisseguin, capitaine éprouvé, prit toutes les mesures que suggère l'expérience ; il était secondé par le vaillant de Nouzières, fils du sieur de la Riche. Les compagnies du sieur de Nouzières et du capitaine Vacherie étaient affectées à la défense du faubourg de Rochereuil.

Le Comte avait établi des corps de garde en divers points de la ville et avait réparti la défense des divers quartiers et portes entre les principaux chefs.

Nous savons que d'Onoux, mestre-de-camp du régiment du feu comte de Brissac, avait été laissé pour garder Saint-Maixent avec 1.200 hommes et six pièces de canon. Il y était isolé à dix lieues de toute place occupée par les Catholiques et au milieu de l'armée des Princes il s'y était fortifié, décidé à résister à outrance. Le duc de Guise et le Comte savaient combien sa présence et celle de ses vieilles bandes eussent été précieuses à Poitiers, mais il lui fallait traverser l'armée ennemie pour rejoindre. D'Onoux pouvait tout tenter, même l'impossible, on le lui demanda.

Le duc de Guise lui envoya le capitaine la Salle (88), avec un billet ne contenant que ces seuls mots « Croyez le porleur. » D'Onoux, l'ayant reçu, envoya au duc de Guise Vérac, un de ses sergents, pour tout concerte et reconnaître la route de Saint-Maixent à Poitiers par Jazeneuil.

Puis, après le retour de celui-ci, le 30 juillet, il fit fermer les portes de Saint-Maixent pour que rien ne s'ébruitât, jeta son artillerie dans les puits, tria 500 hommes parmi ses meilleurs soldats, leur répartit les poudres, distribua la farine aux habitants, fit partir le soir, pour Parthenay, le reste de la garnison ave des blessés, les goujats et les bagages, et partit lui-même pour Poitiers, vers 10 heures du soir, avec son intrépide petite troupe.

A Jazeneuil, il réussit à passer inaperçu entre deux postes de 300 Huguenots, en résistant par prudence au désir de les culbuter. Poursuivant sa route à marche forcée, il arrivait au faubourg de la Tranchée avant le lever du soleil. Il s'y heurta à un corps de garde du régiment de Blacon.

Au Qui vive? » de la sentinelle, il fit faire cette réponse « Ce sont les Princes qui vont visiter les tranchées; ne donnez pas l'alarme. » Avant que l'ennemi eût vent de cette ruse, les capitaines la Rivière et Jarrie avaient ouvert la porte de la Tranchée, et d'Onoux était dans Poitiers, après avoir franchi avec ses hommes 9 lieues en moins de 5 heures. Il était arrivé vers 5 heures du matin. Il amenait avec lui les capitaines Fressonet, Calverac, Caussevège, le Renaudie, Prunay, l'Artusie, la Radde, Bourg, Cossard et la Ferté, tous guerriers de renom; puis les sieurs Donat-Macrodore, lieutenant du roi au siège de Saint-Maixent, Michel-le-Riche, avocat du roi, et quelques notables habitants de cette ville.

L'historien d'Aubigné apprécie en ces termes ce beau fait de guerre « Bien faire une retraite et entrer dans une ville de près assiégée sont deux chefs-d'œuvre du métier de la guerre cellui-ci fit le sien avec beaucoup de péril, surtout à la fin, parce qu'il lui fallut passer en lieu étroit, en affrontant un gros de piques et mousquets au principal corps de garde de Blacon, et faisant aux frais de ceux-là couler une autre troupe, qui, ayant passé 50 pas le retranchement, fit ferme pour démesler les premières. »

D'Onoux, Bourg et d'autres capitaines allèrent loger chez le sieur de la Haye, lieutenant-général de la sénéchaussée. C'était le dimanche matin, 31 juillet. La Motte-Messemé qui, avec Sainte-Soline, avait monté La garde de nuit au pont Joubert, rencontra, en la descendant, d'Onoux chez le duc de Guise. Il racontait comment il avait échappé à l'ennemi, et se montrait fort irrité contre le comte du Lude qui, en le laissant à Saint-Maixent, l'avait exposé à perdre tout ce qu'il avait pu acquérir de gloire en sa vie. Entra le Comte sur ces entrefaites. Par l'accueil empressé qu'il fit à d'Onoux, par ses compliments et ses caresses, il ne tarda pas à l'apaiser. Le même jour, à une heure de l'après-midi, le feu prit dans la cuisine du sieur de la Haye, où se confectionnaient les artifices. Malgré son intensité, il fut rapidement éteint, mais l'alarme fut vive.

L'entrée de d'Onoux à travers ses lignes mal gardées excita le mécontentement de l'Amiral il le manifesta et sévit contre ceux qui s'étaient laissés surprendre et bafouer. Si toutes les issues de la ville eussent été coupées et surveillées suivant les règles, l'entreprise eût indubitablement échoué. C'est ainsi qu'à la guerre toute faute commise s'expie. C'était une leçon, mais elle ne suffisait pas encore, car des sorties furent encore possibles par la porte de la Tranchée.

L'artillerie de siège n'était pas encore toute arrivée. lvoy, appelé Genlis depuis la mort de son frère, grand-maître de l'artillerie protestante, était parvenu à constituer un équipage de 22 pièces de canon, considérable pour l'époque, avec son approvisionnement en poudres et projectiles. Il l'avait tiré en grande partie de la Rochelle. Il fut en mesure d'ouvrir le feu le l9 août.

La ville était investie de près l'ennemi allait la battre en brèche.

La princesse de Bourbon, abbesse de Sainte-Croix, sœur du cardinal de Bourbon, demanda et obtint un sauf-conduit pour la quitter avec quelques religieuses de son couvent. En traversant les lignes des Protestants, elle alla saluer les Princes, ses neveux, et tint à Coligny un langage sévère qu'autorisait son lignage et son caractère religieux.

Elle lui dit qu'elle ne pouvait assez s'étonner de le voir assiéger ainsi une des villes du Roi son maître, et inquiéter à ce point de loyaux sujets. L'Amiral se borna à lui répondre que chacun jugeait les choses à sa manière et l'invita à faire savoir à tous que, sous peu, il serait maître de Poitiers.

Le lundi, ler août, était l'anniversaire néfaste de la prise et du sac de la ville parle maréchal de Saint-André en 1562, une batterie de onze bouches à feu, placée sur les Dubes, ouvrit un feu nourri contre le portail du pont Joubert, les tours de l'enceinte voisines et la tour du pont. Plus de 1.000 coups de canon furent consommés en trois jours, tir des plus rapides pour le matériel de l'époque.

Les capitaines Arsac et Bonneau s'étaient jusque-là maintenus dans les maisons du faubourg Montbernage, à l'issue du pont. Leur retraite allait être coupée. Ils reçurent l'ordre de rentrer en ville. Doisneau, dit Sainte-Soline, couvrit leur retraite en faisant une sortie par le pont Joubert. Ils rentrèrent dans Poitiers. La Ferté, à qui d'Onoux avait confié la garde de la tour du pont, s'y maintint longtemps avant de consentir à l'évacuer.

L'ennemi, sous la protection de pièces amenées au pied des rochers par la vallée de Vaudouzil, tenta de jeter un pont, la nuit, vis-à-vis d'une brèche de l'enceinte mais le pont mal construit tourna sous l'eau.

Deux canons amenés sous le rateau du pont Joubert dans une maison abandonnée, derrière un mur percé d'embrasures, étaient contrebattus par les bouches à feu des Carmes habilement dirigées par d'Elbenne et par Saint-Remy, gentilhomme normand.

En présence du duc de Guise, le feu des Carmes ne tarda pas à avoir raison des deux pièces ennemies qui, ensevelies sous les décombres de la maison, y restèrent engagées. Il fallut un jour et une nuit pour les en retirer.

Moyennes, bâtardes, couleuvrines, fauconneaux et autres petites pièces légères faisaient rage.

Le tir des arquebusiers protestants enfilait la rue du Pont-Joubert. Aucun défenseur ne pouvait plus s'y aventurer pour aller au rempart ou aux batteries des Carmes. On s'avisa d'employer un procédé connu et infaillible pour remédier au danger.

On suspendit des draps à des cordes tendues à travers la rue pour échapper aux vues de l'ennemi. Le duc de Guise, qui logeait près de la porte Joubert, présida lui-même à cette opération et s'exposa à ce point qu'un de ses gentilhommes, le vaillant breton de l'Aunay, fut tué à ses côtés. L'expédient réussit, le feu se ralentit et cessa. Nul ne voulait tirer au hasard.

L'enceinte tombait en ruines, mais on la réparait la nuit sans aucun souci du péril. Tous s'employaient avec une ardeur infatigable. Le duc de Guise, le marquis de Mayenne, le comte du Lude, ses frères, Messieurs de Morthemer, de Montpezat, d'Onoux, les seigeurs italiens donnaient l'exemple.

Le Duc alla jusqu'à porter la hotte. Au point du jour les brèches étaient réparées et la muraille apparaissait plus forte que la veille. L'une des nuits, le sieur de Boisjourdan alla, au péril de sa vie, rompre deux arches du pont Joubert.

Entre tous, le sieur de la Haye se distinguait par son intrépidité, son activité et son entente de la guerre. Il faisait l'admiration de tous, même des plus braves capitaines. Il payait sans compter de sa personne et de sa bourse. L'amour de son prince et de son pays semblait le dévorer exclusivement. Ses discours éloquents respiraient le plus pur patriotisme. « II était, dit d'Aubigné, puissant de la plume et de l'épée. » Qui eût put présager alors ses défaillances (89)?

Les notables de la ville suivaient ce noble exemple. Au premier rang, nous devons citer l'intrépide maire le Bascle et l'assesseur le Riche; le Bascle, en qui se rencontraient réunies, a dit un chroniqueur lettré, les trois qualités préconisées par Platon savoir, pouvoir et vouloir. Échevins, bourgeois, conseillers, gens de justice pour le roi et marchands, chacun faisait plus que son devoir.

Aussi, tout affluait à temps aux brèches: gabions, pieux, poutres, matelas, meubles, matériaux de toutes sortes; on étayait, on charpentait, maçonnait, terrassait sous le feu. Les coupures en arrière des brèches, les traverses (90) s'élevaient en une nuit. Cette activité ne devait pas se ralentir un instant pendant la longue durée du siège. Plus de cent vingt mille fascines ou fagots furent employés, et on ne saurait énumérer combien de matelas, tonneaux, balles de laines, pelles, pioches, pics, bêches et hottes furent mis en œuvre, ni la quantité de fer, charbon, poudre, plomb, mèches et cordes utilisée.

Les dames de la ville ne restaient point inactives elles quêtaient maison par maison pour les blessés et les travailleurs, comme auparavant pour leurs pauvres. Aussi le vin arrivait aux brèches à pleins coudrets, portés par des mulets et des ânes. Le fil était réquisitionné par elles et remis aux cordiers. Elles cousaient des sacs, des draps à tendre dans les rues et aussi des linceuls. Elles soignaient les malades et consolaient les mourants. On eût dit les Sœurs de Charité de nos jours.

« J'ai ouï dire, dit Liberge, témoin oculaire et auteur de la plus complète narration du siège que nous ayons, j'ai ouï dire à des capitaines du régiment du feu comte de Brissac qu'il n'estoit possible que les habitants de la ville fissent mieux leur devoir, desquels la plus part estans des compagnies que j'ay dict avoir été dressées en la ville, estoient jour et nuict à la garde et sur la muraille. »

Depuis le commencement du siège et pendant l'attaque au pont Joubert, des escarmouches avaient lieu chaque jour à Rochereuil, où on se disputait la possession d'une vigne qui dominait le faubourg. Le capitaine Vacherie était l'âme de la défense de ce côté. Attaqué à l'improviste et brave jusqu'à l'imprudence, il s'était jeté dans la vigne sans s'attarder à s'armer, à la tête d'une poignée d'hommes. Une arquebusade l'atteignit en plein front. Il fut tué raide et ses soldats parvinrent à arracher son corps à l'ennemi.

On l'enterra à Notre-Dame-la-Grande, où une épitaphe, maintenant disparue, rappelait la mémoire du vaillant capitaine qui était aussi un lettré. Il avait étudié à l'Université de Poitiers, et sa fin héroïque prouve que l'érudition et les lettres ne sont pas incompatibles avec la science de la guerre et l'intrépidité. Sa compagnie demanda comme une faveur de rester au poste d'honneur où il était tombé, et, jusqu'à la fin du siège, se montra digne du chef qu'elle avait perdu et qu'elle sut venger.

Le samedi 7 août, soit que les munitions, dont la consommation était excessive, fissent défaut, soit que l'ennemi eût reconnu la faute qu'il avait commise d'attaquer dans le rentrant du pont Joubert, le feu cessa et l'assiégé put reprendre haleine.

La haute tour de Saint-Cyprien tenait l'assiégeant à distance, en dominant ses logements notamment dans l'abbaye. Il résolut de la jeter par terre. Il amena trois pièces sur la hauteur en face et la battit toute la journée ainsi que le portail Saint-Cyprien. Le capitaine Jean Renault, provençal, défendait ce quartier de la ville. Il ne consentit à quitter la tour que quand elle fut à demi ruinée. Il se réfugia alors sur le pont et s'y barricada. Une enseigne des Huguenots pénétra alors dans la tour pour s'y loger, mais quelques coups adroitement pointés de la plate-forme de Tizon emportèrent l'enseigne et quelques soldats. Le duc de Guise était présent et donna six écus à l'habile pointeur. La tour en ruines fut dès lors abandonnée par les deux partis.

L'armée des Princes surveillait au loin la campagne. Un parti de 300 cavaliers, envoyé par la Loue, gouverneur de Châtellerault, rompit les compagnies de gendarmes de Bonnivet et du baron de Neufbourg près de Lusignan. Bonnivet fut fait prisonnier, c'était le 9 ou le 10 août. Vers la même date le marquis de Rançon, italien, fut pris en Berry et amené à Lusignan.

Après sa tentative au pont Saint-Cyprien, l'ennemi reprit l'attaque vers le pont Joubert, mais il s'adressa, plus logiquement cette fois, au saillant du pré l'Abbesse.

Une formidable batterie de 22 bouches à feu fut établie sur les Dubes des 2 côtés de la vallée de Vaudouzil. On ouvrit le feu le 9 août et trente pas de la muraille furent bientôt abattus. Le voisinage de la brèche était intenable.

Les canons de petit calibre et les arquebuses à croc qu'on déplaçait à volonté et qu'on pointait et tirait en un instant, faisaient, plus de mal que les grosses pièces. L'assiégé était atteint de face, de flanc, même de revers. La brèche fut bientôt assez large pour permettre de s'y engager vingt de front le feu des tours voisines était éteint, les moulins de la Celle et des quatre Roues désemparés. Plus de flanquement.

Le May et Boisjourdan font une sortie de nuit contre la garde ennemie, avec 300 chevaux, rompent une cornette de reîtres et tuent le cornette.

L'ennemi jette de nuit sur le Clain, en face de la brèche du pré l'Abbesse, un pont de poutres et tonneaux reliés par des cordages.

Le matin du 10 août, jour de la Saint-Laurent, la situation était des plus graves. Dans toute ville assiégée il y a un parti de la défaillance et de la capitulation. D'aucuns de l'entourage du duc de Guise osèrent lui conseiller de sortir la nuit par la porte la moins bien gardée par l'ennemi en forçant le passage à la tête d'hommes résolus.

Coligny n'assiégeait la ville que pour s'emparer de lui, de son frère et de quelques seigneurs. Sa vie, celle du marquis de Mayenne n'importaient-elles pas au catholicisme plus que la conservation de Poitiers, plus même que celle du Poitou et de toute la Guyenne?

Résister n'était plus possible. La prudence lui commandait de faire violence à son courage et de se dérober à l'issue malheureuse du siège qui ne pouvait être mise en doute. La lutte était trop inégale. A défaut de la force, la famine aurait raison de Poitiers. Tout ne manquait-il pas: munitions, vivres et approvisionnements de toute nature? Mais le Duc ne se laissait pas ébranler par ces ennemis de sa gloire.

 

Dès 6 heures du matin, les seigneurs sont convoqués dans l'église Saint-Pierre pour y tenir conseil.

1 Poitiers Saint Pierre

L'un d'eux, que la Motte-Messemé flétrit du nom de manieur d'affaires sans le nommer, osa conseiller publiquement au Duc de quitter Poitiers. Celui-ci répondit noblement qu'il était décidé à rester et à mourir s'il le fallait. Le bouillant d'Onoux pensa étrangler d'injures ce conseiller de la peur. Ruffec, dont la patience était à bout, l'accabla de son mépris. Briançon avait peine à contenir son indignation. Le comte du Lude, le capitaine Bourg, plus calmes, louèrent le Duc de sa mâle résolution. Puis on réfuta facilement les exagérations pessimistes sur le manque de poudres et d'approvisionnements. L'Artusie, sergent de bataille (91) préposé aux magasins à poudre, affirma qu'il y en avait assez pour suffire à 5 ou 6 assauts.

Alors on envisagea la situation plus froidement et avec résolution. Il fallait renoncer à défendre la brèche du pré l'Abbesse pied à pied en se logeant derrière. II était impossible de creuser des tranchées que l'eau remplissait à mesure. Mais l'espace ne manquait pas dans le pré et se prêtait bien à la défense par la cavalerie, et c'était, par excellence, l'arme des gentilshommes. On laisserait la tête des colonnes ennemies s'engager dans le pré, et quand cinq à six cents Huguenots y auraient pénétré, à un coup de trompette, deux corps de cavaliers les chargeraient successivement et balaieraient la place. On acclama Ruffec et Montpezat pour cette dangereuse mission.

Chacun d'eux devait commander quatre enseignes de gendarmerie. Ruffec se posterait à droite de la brèche vers Chasseigne; Montpezat, à gauche, vers le pont Joubert. La Motte-Messemé, aux ordres de Ruffec, se tiendrait en réserve avec sa compagnie sur la place du Pilori (92).

13 Poitiers Place du Pilori

 

Le reste de la garnison serait placé dans des retranchements élevés à la hâte au pied de la pente derrière le ruisseau, prêt à une suprême résistance. Tous, chefs et soldats, mettaient leur confiance en Dieu, le courage ferait le reste. On se sépara pour courir au poste d'honneur. On attendait fiévreusement en ville l'issue du conseil de guerre. Les résolutions viriles qui y ont été prises donnent du cœur aux plus timides. On exalte le refus du Duc de s'éloigner et son inébranlable résolution de s'ensevelir au besoin sous les ruines de Poitiers. On n'attendait pas moins d'un tel prince. On ne se fait pas illusion sur les difficultés à vaincre, mais plus elles sont grandes, plus il y aura de gloire à en triompher. Les défenseurs de Poitiers auront, dans l'histoire, leur place marquée à côté de ceux de Metz, et les deux Guise, le père et le fils, y auront une gloire égale.

A 2 heures, l'ennemi se masse sur les hauteurs. Dans cette lutte entre Français, un signe distinctif de reconnaissance était indispensable. Les chefs huguenots ont revêtu l'écharpe blanche (93), les soldats la casaque, ou à son défaut la simple chemise blanche par-dessus les armures ou vêtements.

La colonne d'assaut se forme. Sept ou huit cents arquebusiers en prennent la tête, suivis de trois cents cavaliers, la rondache au poing. Viennent après les piquiers et les hallebardiers (94), puis le reste de l'armée. Des partis de reîtres, tant on est sûr du succès, ont mission de battre les abords de la ville pour tailler en pièces les fuyards.

Quelques canons amenés survie bord du Clain au pied des rochers, sous des noyers, joignent leur feu à celui des batteries des Dubes. La canonnade redouble d'intensité. Au tonnerre des grosses bouches à feu se mêle le bruit strident des pièces de petit calibre. Le moment est solennel et la grande voix du canon, répercutée par les échos de la vallée, semble annoncer au loin l'agonie de Poitiers.

Mais les assiégés ont fait le sacrifice de leur vie et leur courage est indomptable. Ils n'ont qu'un désir, se mesurer corps à corps avec l'ennemi.

Chose incompréhensible, celui-ci diffère, le temps s'écoule, la journée se passe dans la fièvre de l'attente et le soir, après cette vaine démonstration, on voit l'armée protestante regagner ses cantonnements.

Qu'était-il arrivé?

L'Amiral avait fait reconnaître le pont et la brèche. Le pont était trop faible pour le passage de l'infanterie, à plus forte raison pour la cavalerie. La brèche était balayée par les quatre canons de la contre-batterie des Carmes la cavalerie catholique était prête à charger sous d'intrépides chefs. La contenance des assiégés attestait leur résolution. Dès lors l'entreprise était trop hasardeuse la prudence de Coligny l'avait emporté sur son désir d'en finir. il avait ordonné la retraite.

La nuit se fit, l'assiégé travailla à réparer la muraille. Il projeta de détruire le pont. Un traître, un nommé Bisongne, s'offrit pour cette tentative périlleuse, mais il passa à l'ennemi. Vers minuit, une sortie eut lieu par le pont Joubert, et se jeta sur le poste qui gardait les pièces du bord de l'eau. Une fusillade bien nourrie occupa les Huguenots. Pendant cette diversion, six hommes de cœur, dont deux italiens, Fulvio Quistello et Biasio Capisucco, se mirent à la nage sans bruit, coupèrent les amarres du pont et parvinrent à l'amener sur la rive gauche.

La journée du 10 août fut marquée pour les assiégés par deux pertes cruelles. Le capitaine Calverac fut tué par un boulet dans une tour voisine de la brèche, à demi ruinée, et l'ingénieur Sarrason eut le même sort dans la contre-batterie des Carmes, sur laquelle l'ennemi concentrait ses feux, parce qu'il en était fort inquiété. Le capitaine Lys prit la place de Calverac et s'y maintint malgré le danger, admiré de tous le duc de Guise, en récompense de sa bravoure, lui donna publiquement l'accolade et le fit, au nom du Roi, chevalier de l'ordre de Saint-Michel.

On travaillait à des coupures en arrière de la brèche, dans les parties les plus hautes du pré l'Abbesse, et à des retranchements au pied des hauteurs, dans le but de se ménager une capitulation honorable après l'assaut. Le capitaine Lys y avait élevé une petite redoute qu'il défendait.

 La nuit suivante, du 11 au 12 août, les Protestants, à l'aide des bateaux rassemblés en amont et en aval de la ville, jetèrent un nouveau pont au même emplacement que le premier, mais d'une solidité à toute épreuve il avait plus de cent pieds de longueur, était large de 12 à 15 pieds, et pouvait porter l'artillerie. Quelques audacieux le traversèrent, se postèrent entre la rivière et la muraille et y pratiquèrent des créneaux pour faire le coup de feu. Le canon des Carmes tenta en vain de les déloger.

Le danger que faisait courir à Poitiers la large ouverture de son enceinte s'était aggravé depuis la construction du pont, et un assaut, qui cette fois ne serait sans doute pas décommandé, devenait imminent. On s'avisa, pour l'empêcher, d'un nouveau moyen de défense, imaginé, affirme-t-on, par La Bidolière, ancien maire de la ville : c'était de faire déborder le ruisseau du pré l'Abbesse.

En une nuit, Briançon le barra à son entrée dans un canal couvert, et dès le lendemain l'eau refluait assez dans le pré pour noyer la brèche. L'inondation venait ainsi au secours de la défense et suppléait à l'impuissance des ingénieurs.

Cependant l'assiégé continuait à harceler l'ennemi par des sorties. Une des plus heureuses fut celle du vendredi 12 août; deux cornettes françaises huguenotes et une de reîtres étaient signalées au village de Feu-Clairet (95). Les sieurs de Cessac et de Boisjourdan avec quelques gentilshommes, Jean des Ursins avec ses Italiens, en tout trois à quatre cents chevaux sortirent vers l'heure du dîner par la Tranchée. Quelques arquebusiers furent postés en avant de la porte pour protéger la retraite, le canon de la plate-forme de la Tour à l'Oiseau se tint prêt à tirer.

Guitinière, qui menait l'avant-garde, attira l'ennemi au combat. Celui-ci fit d'abord belle contenance.il avait en avant deux cornettes ennemies, une française, celle de l'aîné des frères Briquemault, et une de reîtres, celle de Mandolf, lieutenant du colone Hansbourg.

 Quelques cavaliers huguenots français sont blessés ou pris. Briquemault, qui n'avait pas plus de 60 chevaux, se retire vers les arceaux de Parigné (96), et demande du secours à Saint-Benoît, quartier de l'Amiral. Son projet est d'attirer à lui les Catholiques et de leur faire couper la retraite. Mais ceux-ci se rabattirent à leur droite sur les deux cornettes de reîtres et les culbutèrent. Mandolf, qui lâchait pied, fut rejoint par deux lanciers et tué. On prit plusieurs reîtres et leur cornette.

L'alarme fut chaude à Saint-Benoît, distant seulement d'un quart de lieue. Toute la cavalerie monta à cheval et se porta en avant. Elle n'arriva sur le terrain que pour voir les Catholiques rentrer en ville avec quelques prisonniers, dont un cornette et un trompette. Il n'y eut plus qu'à regagner les quartiers. Cette brillante sortie des assiégés eut cela de remarquable qu'ils ne perdirent aucun des leurs. Ils constatèrent, non sans surprise, que les prisonniers portaient une croix comme emblème.

L'Amiral, accompagné du vieux Briquemault, de Beauvais-la-Nocle et de quelques chefs, visita le champ de bataille. Ils reconnurent que la sortie n'eût pas pu avoir lieu s'il eut existé une ligne continue de circonvallation en avant du front de la Tranchée. Briquemault y fit travailler dès le lendemain. La coupure achevée, la garde des tranchées fut confiée à l'infanterie qui détacha des sentinelles en avant jusqu'à une portée d'arquebuse de la ville.

On allégea ainsi le service de la cavalerie cinquante cavaliers suffirent au lieu de quatre cornettes. Quelques vedettes furent placées pour prévenir rapidement les réserves en cas d'alerte. Dès lors toute sortie par la porte de la Tranchée fut rendue impossible.

 Le jour même de l'escarmouche de Feu-Clairet, une sortie d'infanterie eut lieu par le pont Achard. Dans un combat devant les étangs, on tua et dépouilla un reître qui s'était trop avancé. Il portait sur lui une amulette préservatrice du danger; dans deux petites bourses de taffetas, on trouva un parchemin sur lequel étaient tracés deux psaumes en hébreu, et de petits paquets d'os et de racines inconnus. La superstition est de tous les temps.

Des tentatives infructueuses furent faites pour introduire des secours dans Poitiers. M. de Biron, maréchal de camp, avec sa compagnie de gendarmes et celle du jeune comte de Brissac, du vicomte d'Anchy, du marquis d'Elbœuf, toutes de son régiment, entreprit de faire entrer le chevalier de Montlue dans Poitiers avec son régiment de gens de pied, mais il ne put réussir, et à Bonneuil-Matours il défit un parti huguenot, dans une rencontre où Saint-James, conseiller au présidial de Poitiers, protestant, fut tué.

Le capitaine la Rivière-Puitaillé essaya aussi d'entrer dans Poitiers, avec le sieur de Vains, provençal, écuyer de l'écurie du duc d'Anjou. Ayant échoué, il se porta, avec 40 hommes bien montés, sans valets ni arquebusiers, vers la forêt de Châtellerault, sur la rive gauche de la Vienne, interceptant les communications entre Châtellerault et Poitiers, et finit par se retirer à Tours, où était le Roi, emmenant beaucoup de prisonniers huguenots.

L'ennemi, arrêté par l'inondation du pré l'Abbesse, avait suspendu son feu. Il tint conseil. Il n'ignorait pas que la disette commençait à se faire sentir dans la ville, car il ne cessa pas d'y avoir des intelligences, sans qu'il fût possible de découvrir les traîtres. « Ils nous huchoient la nuit, dit la Motte-Messemé, ce que, d'heure bien tarde, avions dans le conseil résolu ce jour-là. »

Pour augmenter la pénurie, les Huguenots résolurent d'achever de détruire les moulins (ceux de la Celle et des Quatre-Roues étaient déjà en ruines), et d'empêcher les valets d'aller au fourrage autour de la ville à la faveur des sorties.

 Un canon fut amené en face du moulin de Tizon pour le ruiner, mais quelques coups de la plate-forme de la fausse porte le força à se retirer. Des corvées commandées pour couper et brûler les blés dans la banlieue commencèrent à la dévaster. Des espions répandaient le bruit que la capitulation était imminente, faute de vivres et de fourrage. La vérité était qu'on commençait à souffrir. Le blé ne manquait pas, mais les moulins ne fournissaient plus assez de farine.

La nécessité rend inventif. On broya le grain avec les moulins à moutarde, on le pila dans des mortiers, on tailla les pierres dures, même les tombes, pour faire des moulins à bras. Plusieurs se contentaient de manger le blé bouilli avec du lard. Les moulins restants étaient exclusivement réservés à la garnison et aussi à quelques privilégiés.

La ville fourmillait de petits chevaux, mulets et ânes, appartenant aux pauvres gens, ou que le soldat maraudeur avait érobés et emmenés; on eut dû les chasser hors des murs dès le commencement du siège, car ils consommaient le fourrage des chevaux de guerre. On ne leur distribua plus rien, et on les vit errer en ville et y crever d'inanition. Bientôt, leurs cadavres infectèrent l'air. Tout avait été successivement utilisé pour nourrir les bêtes de somme feuilles et pampres des jardins et des vignes, herbe et ronces des étangs.

Beaucoup d'étrangers et de paysans avaient trouvé un refuge à Poitiers. Le 16 août, on se décida à chasser ces bouches inutiles par la porte de la Tranchée. Ils sortirent volontiers d'une ville devenue si inhospitalière, mais l'ennemi, sans avoir égard à leur misère, les refoula vers la muraille avec menace de mort s'ils essayaient de franchir ses lignes. On vit ces malheureux errer plusieurs jours sans pain et sans abri. On en eut enfin pitié; on leur ouvrit la porte, et ils se nourrirent comme ils purent.

Malgré la souffrance, aucune plainte ne se faisait entendre. Dût-on mourir de faim, on ne capitulerait pas. Il n'y avait plus de viande de boucherie, il restait quelques salaisons. On mangea les chevaux, les mulets, les ânes la cherté des vivres devint excessive. Un œuf se paya 10 sols, 12 sols, et même 15 sols, une poule 60 sols, 4 livres et plus le beurre 40 et 50 sols la livre une poire 2 et 3 sols la pièce, le boisseau de fèves ou de haricots, seule nourriture des riches comme des pauvres les jours maigres, valut 40 et même 50 sols. Le peu de viande fraîche qui restait était réservé aux malades et aux blessés.

Malgré tout, on n'en arriva pas à subir les horreurs de la faim, quoiqu'il n'y eût pas moins de 32 à 33.000 habitants et de 4.000 chevaux. Quand l'ennemi leva le siège, on eût pu tenir encore quelque temps. La chaleur était accablante et la sécheresse dévorante depuis le commencement du mois de juillet. Il vint à tonner pendant plusieurs jours avec quelques fortes pluies d'orage. L'air se rafraîchit et on vit l'eau protectrice du Clain monter dans le pré l'Abbesse.

L'ennemi avait suspendu le feu par manque de munitions. Il le reprit le vendredi 19 août, et tenta de saigner l'inondation. Ses pionniers (97), au bout du pont, pratiquèrent dans la muraille des tranchées par lesquelles l'eau du pré rejoignit le Clain. Elle baissa jusqu'à ne plus former qu'un blanc d'eau (98).

Le même jour grand émoi en ville parmi les Protestants par ordre du gouverneur, le crieur public prescrivait à tous ceux de la religion prétendue réformée, de quelque état, condition et sexe qu'ils fussent, d'avoir à se rassembler à midi au cloître des Cordeliers. Ils craignirent l'expulsion on les rassura, et on leur enjoignit seulement de ne favoriser en rien l'ennemi, sous peine de mort.

Le samedi 20 août, une nouvelle brèche était ouverte au pré l'Abbesse. On se tint prêt à repousser l'assaut. Il ne fut pas donné. Vers le soir, 15 à 16 Huguenots entrèrent dans le pré. Les guetteurs de la tour de l'Horloge et du clocher de Saint-Pierre, jour et nuit en éveil, donnèrent l'alarme.

Au son du tocsin, les défenseurs coururent à leur poste de combat et garnirent la muraille. L'artillerie et les arquebusiers forcèrent ces audacieux à se retirer. Quelques-uns restèrent morts sur la place.

On voyait, non sans appréhension, l'eau baisser dans le pré l'Abbesse; sous le pont de Rochereuil, il y avait des vestiges d'écluses parce que la rivière avait jadis été barrée au moyen de palles. On distinguait même des restes de murs ayant fermé les arches.

Plus d'un an auparavant, lorsque le maréchal de Vieilleville occupait Poitiers, il avait été question de rétablir le barrage, mais on n'avait rien entrepris. Depuis, l'ingénieur Sarrason avait craint que l'eau accumulée en amont ne vînt à emporter le pont, comme en 1561 les grandes eaux.

Mais l'entrée de l'ennemi dans la ville était un danger à courir bien plus grand; on se hâta donc d'établir le barrage. D'Argence, Sautray, Boisseguin, qui commandait à Rochereuil, s'y employèrent, et, dès le samedi 20 août, le Clain déborda.

Bientôt l'eau envahit le pré l'Abbesse par les brèches mêmes pratiquées dans la muraille pour qu'elle s'en écoulât. Dans les parties les plus hautes du pré, on en eût eu jusqu'à la ceinture. Les assiégés criaient plaisamment aux Huguenots que l'amirauté n'avait point de pouvoir sur cette mer d'eau douce. Des coups de canons tirés contre les palles y firent quelques trous par lesquels un peu d'eau se perdit, mais quelques planches clouées suffirent à les boucher. On consolida le barrage à force de terre et de pierres, et on suspendit jusqu'au niveau de l'eau, devant les palles, de grosses balles de laine que les boulets faisaient danser sans pénétrer. Dès lors, le canon fut impuissant à saigner l'inondation.

Pendant la nuit du 20 au dimanche 21 août, l'ennemi ne cessa de diriger un feu violent de mousquets et d'arquebuses contre les remparts, et d'insulter l'assiégé de ses cris. C'était pour dominer le bruit que faisaient ses pontonniers et dissimuler l'établissement d'un pont qu'il jeta à hauteur du faubourg Saint-Sornin, débouchant dans le pré l'Évêque, entre Saint-Simplicien et Sainte-Radegonde.

Fait de tonneaux, de madriers et de claies cloués ensemble et recouverts de terre, ce pont était assez résistant et assez large pour y passer dix hommes de front. Des gabions en couvraient latéralement l'entrée sur la rive droite, d'autres formaient, dans le pré l'Évêque, une petite tête de pont, d'où d'adroits tireurs embusqués pouvaient atteindre les défenseurs du rempart, dont ils étaient à moins de cent pas, largeur du pré et du petit bras du Clain, baignant le pied de la muraille.

A 20 ou 30 pas en aval de ce premier pont, il en fut jeté un second, qui ne fut terminé que quelques jours après. Les défenseurs ne s'aperçurent de la construction du pont que le dimanche 21 août, au point du jour. Vainement ils cherchèrent à le détruire à coups de canon. Ils en reconnurent bientôt l'impossibilité.

Le dimanche matin, deux reîtres, dont l'un Besme, gentilhomme allemand de bonne maison, qui depuis assassina l'Amiral à la Saint-Barthélemy, avait été nourri chez le duc de Guise, réussirent à pénétrer dans la ville, grâce à un déguisement et à leur connaissance de l'allemand, qui les firent passer pour des Huguenots. Ils étaient porteurs de lettres du Roi, qui promettait de secourir Poitiers avant la fin du mois et encourageait le Duc à la résistance. Besme réussit à traverser plusieurs fois les lignes.

Le soir, entre 9 et 10 heures, on chercha à détruire le pont. Un bélître, bon nageur, s'était offert, moyennant récompense. On avait accepté. On le descendit au pied de la muraille. Il était muni de deux coutelas bien affilés pour couper les cordages et les amarres. Un feu vif, dirigé contre la gabionnade de la tête de pont, favorisait l'entreprise. Il traversa le petit bras du Clain, mais, arrivé dans le pré, il fut découvert. Pour sauver sa vie il courut vers le pont en criant aux Huguenots qu'il désertait. Ceux-ci le saisirent, lui arrachèrent des aveux complets et le firent pendre quelques jours après.

Le 22 août, l'ennemi avait amené son canon au faubourg Saint-Sornin, près des deux ponts, sur le bord du Clain, et, sans cesser de tirer au pré l'Abbesse, il fit brèche un peu en aval de Saint-Simplicien. La muraille ne tarda pas à être jetée bas et les flancs détruits.

Trois brèches ouvraient alors l'enceinte: la première, celle du pont Joubert, était assez bien réparée, mais celles du pré l'Abbesse et de Saint-Simplicien étaient béantes et praticables (99). L'assiégé était obligé de diviser ses forces pour les garder.

C'est à la brèche de Saint-Simplicien que Puzé, chanoine de Notre-Dame-la-Grande, eut la cuisse emportée d'un coup de canon. Il ne survécut que deux heures à cette terrible blessure, et sa fin fut édifiante.

Malgré l'inondation, les Protestants conservaient l'espoir d'entrer dans la ville par le pré l'Abbesse, dont ils enveloppaient les brèches de leurs feux de manière à rendre la défense presqu'impossible; le mardi 23 août, le tir était violent de ce côté. L'intrépide Briançon rentrait d'une sortie par le pont Joubert, où il s'était entretenu avec le sieur d'Acier, colonel général de l'armée protestante, son ancien ami. Après lui avoir reproché sa rébellion envers le Roi, il lui avait affirmé, en le quittant, que jamais Coligny ne prendrait Poitiers. Il fit une ronde dans le pré l'Abbesse.

Un boulet lui emporta la tête pendant qu'il regagnait la batterie des Carmes. Ce fut un deuil universel que la mort de ce seigneur aussi vertueux que brave, estimé de tous, et une perte irréparable pour son frère, le comte du Lude.

Les Protestants, ayant passé l'eau sur le pont et à l'aide de petits radeaux en fascines, occupaient les deux brèches du saillant du pré l'Abbesse et un petit tourion antique. On essaya vainement de les en déloger.

 La Noue était là avec sa compagnie et quelques centaines d'arquebusiers du régiment d'Ambres; les arquebusiers du colonel d'Acier, postés à droite et à gauche, flanquaient la position. Vers le soir d'Onoux, le Bayard catholique, voulut jeter les Protestants à l'eau. Pour encourager les siens, il s'élança en avant. Il reçut, à bout portant, en plein front, une mousquetade qui, traversant l'acier de son casque, lui enfonça les os du crâne. On dut le trépaner quelques jours après, et il ne put survivre à l'opération. Sa bravoure, son expérience consommée dans l'art des sièges, le mettaient hors de pair parmi les Catholiques.

La Noue, vainqueur, resta maître des brèches et, à minuit, sa compagnie fut relevée par celle de Beauvais-la-Nocle, qui conserva désormais la position. Pendant le changement de cette garde, deux canons des Carmes tirèrent sur les Huguenots. Le premier coup emporta la tête de Mandolphe, capitaine du régiment d'Ambres, contusionna le bras droit de la Noue, la cuisse du baron de Conforgien et les jambes de deux soldats alors que tous étaient contre la brèche. Le second coup alla se perdre dans le Clain, sans atteindre personne.

Les Protestants n'étaient séparés d'un corps de garde catholique que par la muraille. Pour le rompre le lendemain au point du jour, la Noue, Téligny, Monneins, Minguetière et Clermont d'Amboise, accompagnés de 3 ou 4 des soldats de Beauvais-la-Nocle, et de 15 à 16 arquebusiers, montèrent sur la muraille, tirèrent chacun deux pistoletades en poussant de grands cris, et mirent les Catholiques en fuite; mais, arrêtés par l'inondation, ils ne purent poursuivre leur avantage.

Le 23 août, jour funeste entre tous, où d'Onoux et Briançon avaient été atteints mortellement, le sieur de Prunay, de la noble maison de Billy, accompagnant d'Onoux, eut la jambe gauche traversée d'une balle et en mourut 7 ou 8 jours après. Le sieur de la Roussière, chevalier de l'Ordre, neveu par alliance du comte du Lude, fut aussi blessé au côté de l'éclat d'un chevron, mais il en guérit.

La nuit suivante, citoyens, prêtres, tous, même les femmes, travaillèrent à l'envi à réparer la brèche de Saint-Simplicien.

Le 24 août, jour de la Saint-Barthélemy, la batterie de Saint-Sornin, portée à 22 bouches à feu, dont 14 de gros calibre, dirigea dès l'aube un feu formidable et ininterrompu contre l'enceinte et les tours entre les ponts Saint-Cyprien et Joubert.

Les décharges faisaient trembler toute la ville.

Les assiégés se préparaient à une résistance opiniâtre. Une cérémonie imposante eut lieu dans l'église de Sainte-Radegonde les Italiens y furent rassemblés. Un de leurs chefs leur demanda s'ils étaient prêts à sacrifier leur vie pour la défense de la religion et du Saint-Siège et pour le service du Roi très chrétien, qui, à l'exemple de toute sa race, combattait pour le Christ et pour le Pape.

Tous, ôtant leur gantelet et levant la main droite, jurèrent de mourir plutôt que de reculer d'un pas. Puis, agenouillés, ils recommandèrent leur âme à Dieu avec tant du piété, qu'ils arrachèrent des larmes à l'assistance. Cette scène était pleine de grandeur.

De son côté, le lieutenant-général de la Haye avait reçu du Gouverneur l'ordre de choisir dans les compagnies bourgeoises cent des meilleurs arquebusiers pour les mener à la brèche.

Il les réunit chez lui, sous la conduite de leurs lieutenants et de leurs sergents. Le sieur de Nouzière, capitaine, fils du sieur la Riche, amena en personne vingt de ses hommes dont il voulait partager le danger. De la Haye était entouré d'une garde personnelle de 20 hommes choisis parmi les gens de sa maison, de Fontenay et des environs, bien armés de cuirasses et qui l'accompagnaient, toujours. Il harangua l'assistance avec une éloquence toute martiale, dépeignit, sans les atténuer, les dangers de la défense d'une brèche. Puis il adjura ceux qui ne se sentiraient pas le cœur assez ferme et l'âme assez haute d'aller occuper un poste moins périlleux que celui qu'il leur destinait. Il ne voulait conserver avec lui que des intrépides. Il saurait donner l'exemple. Tous, la contenance assurée, allèrent où les plaça le duc de Guise ou le comte du Lude.

Les reîtres avaient l'ordre de faire des patrouilles en ville pour empêcher tout tumulte et envoyer au rempart les retardataires ou les timides l'abbé des Chasteliers en avait le commandement.

Les grandes dames, la comtesse du Lude, Mme de Ruffec, Mme e Fervaques, d'Estissac, des Arpentis, de Boisseguin, avec plusieurs demoiselles, s'étaient retirées dans le château pour leur sûreté et pour y prier Dieu. Quand, le soir, elles en revinrent joyeuses, l'une d'elles eut son rabat percé d'une balle, ce qui les émotionna fort.

Tous les chefs catholiques étaient à leur poste de combat le duc de Guise, le marquis de Mayenne et leurs gentilshommes gardaient la brèche du pré l'Abbesse et du pont Joubert le Comte, le milieu de celle de Saint-Simplicien. A sa droite étaient les sieurs de Ruffec et de la Motte-Messemé, avec quelques gentilshommes de la compagnie du marquis de Boisy et le sieur de Bayers, guidon du seigneur de Pons, avec ses hommes; à sa gauche était le sieur de Montpezat et ses gentilshommes, et parmi eux le sieur de Morthemer, l'angevin d'Argence et le sieur de Fervaques, du pays de Normandie.

« Toute la noblesse, dit d'Aubigné, était échauffée à bien faire, outre leur salut et honneur, par la veüe d'une honorable haie de cavalerie. C'était 75 dames montées sur bons chevaux, tous bien empanachés, qui prirent leur place de bataille assez près du combat pour être fidèles et dangereux témoins des valleurs et lâchetés. »

On ne peut s'empêcher de remarquer le contraste entre l'intrépidité aventureuse des dames de la ville et la prudence des grandes dames réfugiées dans le château avec la comtesse du Lude. Comment celle-ci avait-elle consenti à se soustraire au danger, elle qu'on avait vue à l'assaut de Niort, à cheval à côté du Comte, railler le soldat de sa timidité et l'exciter en lui promettant comme butin les plus belles filles de Niort à discrétion ?

 La Comtesse avait fait ses preuves de vaillance, craignait-elle les représailles de l'ennemi ? Pour éviter toute surprise, le vieux la Rivière l'aîné gardait la ville du côté de Pont-Achard.

Dès une heure de l'après-midi, la muraille entre Saint-Simplicien et Sainte-Radegonde était rasée jusqu'au sol et les tours démantelées la brèche était large de plus de cent pas.

Sur les deux heures un triple assaut était imminent. L'ennemi était massé sur toutes les hauteurs et derrière un mur régnant au bord du Clain, de Saint-Cyprien au faubourg Saint-Sornin. On voyait les capitaines parcourir le front de leurs troupes et les haranguer. Revêtus de blanc, les Huguenots criaient aux nôtres avec arrogance qu'on eût à leur préparer à souper en ville.

Sans s'intimider, les nôtres ne cessaient de faire affluer à la brèche de Saint-Simplicien lits, fagots, tonneaux et matériaux de toute espèce.

Les seigneurs donnaient des ordres avec calme sous un feu terrible. Le canon faisait de larges trouées parmi les défenseurs, on vit jusqu'à cinq hommes enlevés d'un seul coup. On n'était point ému, on restait insensible à la mort d'un voisin.

Paul Sforza, frère du comte de Santa-Fiore, eut le visage et les mains éclaboussés par la cervelle d'un italien sans paraître s'en apercevoir, mais le lendemain il allait à Notre-Dame remercier Dieu et y déposer ses vêtements en ex-voto.

 Le jeune de la Motte-Messemé, enseigne de Ruffec, eut un homme tué à ses côtés. Son frère, la Motte-Messemé, avait planté son enseigne près de Saint-Cyprien, un boulet tua un de ses soldats à ses pieds.

Le Comte et Ruffec se distinguaient entre les plus braves. Ils étaient couverts du sang des leurs des pieds à la tête.

Aucun de ces épisodes n'échappait à l'ennemi. La contenance des assiégés lui donnait la certitude que l'assaut coûterait cher.

La grande batterie cessa le feu, et le silence qui précède l'attaque n'était interrompu que par le tintement sinistre du tocsin à la tour de l'horloge.

Coligny, entouré des principaux chefs, se tenait sur la hauteur en face de la grande brèche de Saint-Simplicien. Jamais il ne laissait rien au hasard. Il fit reconnaître la brèche. Un chef inaccessible à la peur, suivi de 10 ou 12 soldats, sortit de la tête de pont. Revêtu d'un casque et d'une cuirasse, la rondache (100) au bras gauche, un long et fort épieu à la main droite, il s'avança sans se hâter, bravant la mort.

Il sonda la profondeur de l'eau et inspecta la brèche et ses défenses. Puis il revint à grands pas, sain et sauf, sous une grêle de balles. Dès qu'il eût regagné la gabionnade, quelques volées de coups de canon firent taire l'assiégé. Ce brave s'appelait Dominique. Injurié par le capitaine Fontaine l'aîné, il lui avait donné un démenti auquel Fontaine avait répondu par un soufflet. Dominique, exaspéré, l'avait frappé de son poignard. Fontaine était tombé sans connaissance, il était mort si l'arme n'avait pas tourné dans la main du meurtrier. La scène avait lieu en présence de l'Amiral. Dominique, arrêté à l'instant par le Grand Prévôt, fut condamné à être pendu. On lui promit la vie s'il allait reconnaître la brèche il avait accepté sans hésiter pour échapper à une mort infamante.

Il fit son rapport à Coligny. La brèche, quoique réparée, était praticable. En traversant le petit bras du Clain on aurait encore de l'eau jusqu'à la ceinture parce que les débris de la muraille étaient tombés en dedans et non en dehors de la ville. Derrière la brèche on rencontrerait plusieurs traverses qui la flanquaient, garnies de défenseurs munis de grenades, d'artifices et autres engins de défense. La partie deviendrait hasardeuse.

Coligny, pour ménager le sang de ses soldats, différa l'assaut et donna à Ivoy, grand-maître de son artillerie, l'ordre de reprendre le feu.

Les assiégés restaient dans l'attente fiévreuse des événements.

Le capitaine Jean Regnault, depuis l'attaque de la tour Saint-Cyprien, s'était toujours maintenu derrière la barricade du pont avec une partie de sa compagnie. Ses hommes tuèrent quelques Huguenots qui s'étaient aventurés dans le pré l'Évêque, et parmi eux un capitaine. En vue des deux armées, ils descendirent du pont dans le pré, passèrent un nœud coulant au cou du cadavre et le hissèrent à eux comme trophée.

L'impatience du duc de Guise était extrême. Quittant son poste du pré l'Abbesse, il accourut à la brèche de Saint-Simplicien aux informations. L'ennemi continuait à la cribler de coups de canon. Il parla au Gouverneur, à Montpezat et à Ruffec. Ils le supplièrent en vain de ne pas rester exposé à un pareil feu. Sourd à tout conseil de prudence, il saisit une rondelle, et, pour tout voir par lui-même et affermir les courages, il parcourut lentement la brèche. Dieu le préserva de la mort et le conserva au service du Roi, ainsi que les nobles seigneurs qui défendaient la brèche.

Coligny ne put se décider à livrer l'assaut et, le soir, les Huguenots regagnèrent leurs campements sans avoir encore cette fois rien entrepris au grand étonnement des assiégés et au désappointement de leurs coreligionnaires de la ville.

Ce jour-là nous perdimes plusieurs gentilshommes de marque. Le sieur de Gascourt, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, de la compagnie de Ruffec, fut emporté par un coup de canon en allant, par ordre du Duc, inspecter la brèche du pré l'Abbesse. Claude de Pehu, de la compagnie du sieur d'Estrées, gentilhomme picard, grièvement blessé à la tête, alla se faire panser chez M. de Montpezat. Revenu à son poste malgré les médecins, il se plaça contre la brèche, la tête protégée par une fascine. Un grand pan de mur s'abattit sur lui et écrasa cinq soldats de sa compagnie. Seul survivant, de Pehu mourut huit à neuf jours après des suites de sa première blessure.

Pendant la nuit du 24 au 25 août tous les habitants de la ville restèrent sur pied. On concentra tous les efforts à réparer la grande brèche. Le Duc, le Comte, les principaux seigneurs y passèrent la nuit. On y accumula à la hâte tous les matériaux propres à la combler et à épaissir le rempart. Les traverses se dressèrent plus formidables en arrière. On crénela toutes les maisons voisines et partout on prépara des emplacements pour tirer les arquebuses à couvert. On en installa jusque sur les voûtes de Sainte-Radegonde, et quatre canons montés sur leurs plates-formes, placés dans l'enclos de l'Abbaye de Sainte-Croix (101), furent prêts à vomir la mitraille (102) sur l'assaillant.

La nuit est courte dans cette saison, mais l'activité déployée fut telle, qu'au point du jour l'ennemi vit, non sans étonnement, la brèche si bien réparée que le mur était plus fort qu'auparavant.

Les habitants étaient inaccessibles à la peur. Vainement on parlait de listes de proscription toutes préparées, de biens et d'héritages partagés déjà entre les Huguenots, même d'exécutions sommaires résolues. Nul ne s'en effrayait. La tentative d'assaut avortée prouvait l'impuissance de l'ennemi la ville ne serait jamais prise, on offrait de le parier.

On entrevoyait la levée prochaine du siège et, la confiance renaissant, on s'engageait par promesses, on louait, achetait, vendait des propriétés de la banlieue pour l'époque où l'ennemi serait, parti, comme on l'eût fait en temps de paix.

Le jeudi 25 août, l'ennemi ne tira que quelques coups de canon. Une sortie du jeune Lavardin rentra en désordre. Il y eut de nouvelles craintes d'assaut dans l'après-midi. Les Huguenots se rassemblèrent au son des trompettes et des tabourins, Coligny fit de nouveau reconnaître les brèches. Les soldats qui en furent chargés furent tenus à distance par notre feu. Les pièces qui du coteau tiraient sur le pont de Rochereuil firent quelques trous au barrage, il s'écoula un peu d'eau, mais, la nuit, le mal fut facilement réparé et le barrage encore épaissi derrière les palles. De nouveaux sacs remplis de laine, de terre, draps, cuirs et autres matériaux vinrent le consolider. Le Duc et le Comte passaient les nuits et le sieur la Frezelière, chevalier de l'Ordre, lieutenant du comte du Lude, remplaçait le sieur de Briançon et présidait à l'exécution de ces travaux avec une ardeur infatigable.

L'ennemi, pour faire baisser l'eau du Clain, essaya de la retenir par un barrage en amont, vers Saint-Benoît, mais il fut promptement enlevé par l'eau. Ainsi s'expliqua, mais après le siège seulement, une petite crue du Clain incompréhensible pour l'assiégé.

Dans l'après-midi du 25 août, quelques soldats, sortis par le pont Achard, se saisirent de trois prisonniers, dont deux étaient de la ville. On les mena au duc de Guise, qui les fit parler. Ils dirent que l'Amiral était résolu à rester devant Poitiers jusqu'à ce qu'il l'eût pris, ou qu'il eût obtenu la paix du Roi. Ils confirmaient ainsi les dires des gentilshommes protestants avec lesquels, malgré les ordres donnés, les nôtres s'abouchaient pendant les sorties. Mais si tenace que fût Coligny dans ses résolutions, que pouvait-il contre la volonté de Dieu ?  

Néanmoins, la longueur du siège, les fatigues sans nombre, la permanence du danger commençaient à lasser l'assiégé.

De fausses nouvelles de l'arrivée de la Valette à Mirebeau avec une armée de secours, de celle de Martigues assiégeant Châtellerault, s'étaient répandues et avaient fait renaître l'espoir; il fit place à un grand découragement lorsqu'elles ne se confirmèrent pas.

Ceux qui se plaisent à discourir sur les affaires publiques se donnaient carrière. Ils maudissaient les fauteurs des guerres civiles, les ambitieux que leur intérêt personnel guidait uniquement, les politiques dont le seul mobile était de pêcher en eau trouble, ceux aussi qui, sous prétexte de liberté de conscience, n'avaient pour mobile que le fanatisme et la haine.

L'Eglise et le Tiers-Etat devaient-ils être victimes de l'ambition et de la rivalité des Grands ?

On anathématisait surtout les seigneurs de Poitou et de Guyenne, qui avaient forcé l'Amiral à entreprendre le siège et qui travaillaient à la ruine d'une ville où les uns étaient nés, où d'autres avaient habité, où tous avaient des attaches qu'ils n'auraient pas dû oublier.

Il n'était pas possible qu'on abandonnât, sans tout entreprendre pour les secourir, les princes de Lorraine et tant de seigneurs de haut rang. Le Roi et Monsieur ignoraient-ils l'état misérable où on était réduit ? Ne comprenaient-ils pas de quelle importance pour la royauté et pour la religion était la conservation de Poitiers?

 Le sieur de la Haye, impassible, remontait tous les courages. A ceux qui déploraient d'être enfermés dans la ville, il répondait que pour lui, s'il n'y eût été, il eût fait l'impossible pour y entrer et avoir sa part du danger. Les vaines tentatives de l'Amiral lui présageaient un échec indubitable quelques jours encore, et Poitiers secouru aurait, par son courage et sa constance, bien mérité du Roi et de la religion, et enrichi l'histoire d'une page à jamais mémorable.

Dans la nuit du 25 au 26 août deux messagers furent envoyés à Leurs Majestés.

Le vendredi 26, l'ennemi canonna de trois pièces les moulins de Tizon et en abattit le haut, mais la contre-batterie de Tizon l'empêcha de s'en emparer.

Le même jour, il résolut de donner l'assaut à minuit.

Les princes de Navarre et de Condé, qui venaient souvent de Saint-Maixent visiter les travaux du siège, avaient été mandés. Ils donnèrent, à leur logis de la Cueille-Mirebalaise, aux colonels allemands une fête magnifique, qui devait être suivie de l'assaut de la ville. Tous les corps avaient sollicité la faveur d'y participer. On dut tirer au sort les privilégiés mais on perdit à rassembler les troupes un temps précieux, et on dut renoncer à l'entreprise.

Le 27 août, l'eau envahit les logements de l'assiégeant près de la brèche du pré l'Abbesse, à l'issue du pont. Pour s'y maintenir, il fallut exhausser le sol en y accumulant des terres apportées à l'aide d'un service de bateaux. Dans l'après-midi, une sortie de 20 chevaux italiens par le pont Achard escarmouche avec la cavalerie de Biard un homme fut tué de chaque côté.

On vit, de la ville, les Protestants couvrir de poudre la figure de leur mort et y mettre le feu pour le défigurer. C'était pour cacher la perte d'un personnage marquant. Son cheval, amené en ville, était richement harnaché et valait 300 écus.

Du dimanche 28 août au mercredi 31, l'ennemi se borna à tirer quelques coups contre les palles du barrage de Rochereuil. On s'empara de quelques espions huguenots. Ils dirent que dans le camp de Coligny on ne manquait ni de pain ni de viande, mais que le vin y était rare et hors de prix. Il fallait le tirer de Thouars, de Niort et de plus loin encore. Il coûtait jusqu'à six sols le pot. Le courage déployé par les défenseurs de Poitiers et la fréquence des sorties, ajoutaient-ils, faisaient l'admiration des assiégeants.

Nous avons constaté qu'il n'était pas rare de voir les principaux chefs des deux armées s'entretenir ensemble contrairement aux lois de la guerre. Montpezat, Fervaques et Ursay eurent l'occasion de s'aboucher avec le comte de la Rochefoucault, Baudiné, de Mouy et Téligny.

Tous désiraient la paix, mais tandis que les seigneurs protestants ne l'admettaient qu'achetée par le pouvoir royal, par des concessions, les Catholiques ne la jugeaient possible que si leurs adversaires se soumettaient sans conditions en attendant tout de la clémence du Roi. Aux politesses échangées entre d'anciens amis et à ces vains pourparlers succédaient toujours des combats acharnés.

Le mardi 30 août, sur les 10 heures du soir, deux messagers furent encore envoyés à Monsieur à travers les lignes et on s'empara de deux sentinelles.

Le mercredi, le bruit courut en ville que Coligny et d'Acier étaient morts. Ce qui l'accrédita, c'est que les Protestants, questionnés à distance par les nôtres, ne le démentaient pas et se bornaient à répondre que le Seigneur saurait bien susciter d'autres défenseurs.

La vérité était que l'Amiral, atteint de dyssenterie, était alité. Cette maladie régnait à l'état d'épidémie dans le camp protestant et n'épargnait pas les chefs. La Rochefoucauld, d'Acier, Briquemault, les deux Beauvais-la-Nocle en furent atteints et durent quitter l'armée.

La maladie n'était pas le seul danger que courût l'Amiral. Plusieurs tentatives furent faites pour l'empoisonner. A la honte de ce temps où les passions les plus détestables se traduisirent par des actes qu'on ne saurait assez flétrir, il faut remonter jusqu'au trône pour trouver les véritables instigateurs de ces crimes odieux.

Un nommé Dominique d'Alba (103), valet de chambre de Coligny, promit de l'empoisonner pour de l'or. Il fut saisi muni d'un passeport de Monsieur, daté du 30 août, et emprisonné. Ce ne fut pas le seul misérable stipendié pour assassiner l'Amiral (104).

Monsieur, sur ces entrefaites, avait réuni toutes ses forces disponibles et s'était avancé de Loches sur La Haye (105) et sur le Port-de-Piles (106), il avait résolu d'assiéger Châtellerault pour faire diversion et forcer l'Amiral à lever le siège de Poitiers.

Pendant les derniers jours d'août, peut-être à cause de la maladie de Coligny, peut-être aussi faute de munitions, les Huguenots avaient suspendu leurs attaques.

Le 1er septembre, ils tournèrent leurs efforts contre le faubourg de Rochereuil, convaincus bien tard que ce n'était qu'après s'en être rendus maîtres qu'ils pouvaient saigner l'inondation et donner ensuite l'assaut avec des chances de succès.

Le faubourg était défendu par le capitaine de Nouzières à la tête de sa compagnie urbaine et par la compagnie de feu le capitaine Vacherie. On y avait escarmouché pendant tout le siège. Pour forcer l'ennemi à l'évacuer, il fallait lui couper toute communication avec la ville. A cet effet, plus de 200 coups de canon furent tirés des hauteurs contre la porte de Rochereuil, dont le portail ne tarda pas à être ruiné.

Ses décombres obstruèrent le pont, mais dès la nuit suivante, les assiégés le déblayèrent et le réparèrent. On dressa des deux côtés, le long du parapet, des tonneaux jointifs remplis de terre supportant des madriers juxtaposés perpendiculairement à l'axe du pont, de manière à former une sorte de couloir couvert. Dans la rue de la ville qui accède au pont, on tendit des toiles pour cacher à l'ennemi tout mouvement des défenseurs. Le sieur de la Haye s'employa à cette besogne d'autant plus dangereuse qu'il faisait un beau clair de lune. Plusieurs hommes furent tués ou blessés à ses côtés par les arquebusiers.

La même nuit, vers deux heures du matin, il y eut une alerte. Le guetteur de la tour de l'horloge signala des feux insolites aux tanneries de la chaussée de l'étang de Montierneuf. A 3 heures, au son du tocsin, chacun courut à son poste on crut à une attaque dans la vallée de la Boivre. C'était une fausse alarme provenant du fait de quelques soldats de la garnison qui, munis de lanternes, avaient été chercher des cuirs tannés, qui séchaient.

Le 2 septembre, les Huguenots se retranchaient dans la vigne de Rochereuil, dont ils avaient réussi à s'emparer la veille, au moyen de fossés surmontés de gabions pour se couvrir des feux du clocher de Montierneuf et des tours de la ville et du château, lorsqu'une attaque subite des défenseurs du faubourg culbuta toutes ces tranchées les assiégés rentrèrent dans le faubourg sans avoir essuyé aucune perte.

Quelques coups de canon furent encore adressés au pont et au château mais une attaque sérieuse se dessinait.

 L'ennemi construisait une batterie de quatre pièces sous des noyers, à l'embranchement des chemins qui conduisent à gauche vers l'hôpital des Champs, et à droite, le long de la vallée du Clain, vers Dissay (107), en face et à 200 pas de la porte du faubourg Rochereuil. Elle pouvait battre l'entrée du faubourg et le mur depuis le Clain jusqu'aux rochers.

 D'autres pièces enfilaient des hauteurs la rue du faubourg et découvraient les tours, le château, les galeries et toutes les défenses de la ville de ce côté; d'autres encore, du haut de la Cueille-Mirebalaise, prenaient à revers les ouvrages et les défenseurs.

Le feu s'ouvrit le samedi 3 septembre, dès le matin. La porte et la muraille furent bientôt abattues.

Vers les 2 heures de l'après-midi, l'assiégeant prépara l'assaut. On vit près des tentes, au-dessous de l'hôpital, se rassembler douze ou treize enseignes de piétons. D'autres étaient près de la batterie des Noyers, couverts par une vieille maison qu'on avait négligé de raser. Enfin, un fort parti occupait les hauteurs de la Cueille-Aiguë (108). Les défenseurs se tenaient contre la brèche et le long du faubourg, mal protégés par des barriques et des poutres contre les pierres qu'on faisait rouler sur eux du haut de la colline à pic. Quelques-uns s'étaient abrités sous les anfractuosités des roches.

Battus de toutes parts, tous restèrent stoïquement à leur poste. Dès que la construction de la batterie de brèche avait été signalée la veille au soir, on avait garni de bons tireurs toutes les défenses ayant des vues sur l'attaque et les canons avaient été chargés à mitraille. Il y avait plusieurs étages de feu le ravelin, les offices du château, les tours. Dès le matin, le duc de Guise avait envoyé dans le faubourg les sieurs du May et de Montai avec leurs compagnies de chevau-légers et le sieur de Saint-Remy, qui prit le commandement supérieur. Le sieur de Boisjourdan se portait partout où il jugeait sa présence nécessaire.

Les deux tours du château et les galeries ayant des vues sur l'attaque étaient garnies d'arquebusiers et de gentilshommes armés d'arquebuses à croc ou de mousquets. Au pied du château et des offices couverts par de petits ravelins, s'étaient postés le capitaine de Trizay et ses arquebusiers. Le sieur de la Vacherie, procureur du Roi, était sur une plateforme voisine. Plus près du faubourg, couvert par un éperon qui rejoignait le château et dont une face flanquait les abords de la porte du faubourg, attendait le capitaine Saint-Martin Rabi avec sa compagnie bourgeoise, prêt à secourir les défenseurs du faubourg. Tous les murs découvrant l'attaque avaient été percés de meurtrières garnies de tireurs. Les canons, mousquets et arquebuses étaient chargés et pointés d'avance.

Le Duc, le marquis de Mayenne et le comte du Lude mettaient ordre à tout. On était prêt de part et d'autre. L'artillerie protestante tirait sans relâche. Les ministres enflammaient les courages de leurs prédications passionnées.

Le feu cesse et le soldat fanatisé s'élance à l'assaut.

Le célèbre Piles, Saint-Audens et le capitaine Perrier sont en tête avec un gros de lansquenets suivi de régiments français. En un élan, ils atteignent la porte et la brèche. Un capitaine du Vivarais y plante l'enseigne. Les assaillants sont couverts de projectiles et la mitraille fait parmi eux de larges trouées. Non moins résolus que l'assiégeant, les défenseurs se portent à sa rencontre.

 En un instant, les pertes des Huguenots sont considérables. Piles, resté presque seul, est contraint de reculer; une arquebusade le frappe à la cuisse. On l'emporte. Saint-Audens et le capitaine Perrier s'avancent encore, ils sont blessés mortellement. L'enseigne reprend son drapeau et prend la fuite. C'est le signal de la déroute.

Peu de braves en sont venus aux mains avec les assiégés. La première colonne d'assaut est repoussée. On reprend haleine. Les canons ennemis foudroient les défenses du château et l'emplacement d'où est sortie la mitraille.

Une deuxième colonne est formée. Elle se compose presqu'exclusivement de gentilshommes. Ils courent à l'assaut, mais les balles pleuvent, la mitraille fait son œuvre de mort, bref ils échouent comme les premiers assaillants. Le sol est couvert de morts et de blessés. Le reste se retire en désordre.

Tel est le deuxième acte de la sanglante tragédie. Les mercenaires allemands donnent à leur tour. Ces soldats de fortune et de profession, aux blancs corselets, aux longues piques, sont commandés par des chefs à qui nul n'en remontrerait en courage et en science de la guerre. Ils s'avancent, serrés en masse, coude à coude, pleins de confiance et d'orgueil. Ils renverseront tout et réussiront là où les plus braves ont échoué.

Mais les projectiles et la mitraille redoublent. Ils s'arrêtent, tournent sur eux-mêmes et reculent à leur tour. Aux insultes, aux défis qu'ils proféraient, succède un morne silence. Ils fuient, accompagnés des huées des nôtres. Ils regagnent en petit nombre les Noyers, la honte sur le visage, la rage impuissante au cœur. Un reître est parvenu jusqu'au bord du fossé, il s'y est tapi pour laisser passer au-dessus de sa tête l'ouragan de fer. Le feu cesse, il s'élance et rejoint les siens sain et sauf.

Après ce troisième assaut infructueux, le feu est suspendu comme d'un commun accord.

Coligny accourt et donne l'ordre aux Huguenots de regagner leurs quartiers.

Ces assauts sanglants coûtèrent bien des pertes aux deux armées.

Le capitaine Passac mourut sur la brèche il était brave entre tous; Montai, dit Carbonnières, eut le même sort; le capitaine la Renaudie dut être amputé du bras et en mourut; nul plus valeureux dans les bandes de Piémont Saint-Remy fut blessé. Un gentilhomme italien de la compagnie de Nevers, borgne antérieurement d'un coup de feu, avait été blessé avant les assauts.

Vingt soldats de la compagnie de Montai furent tués ou blessés, deux autres de la compagnie de Clermont blessés en emportant Saint-Remy, ainsi que quelques soldats de la compagnie du sieur du May. Le trompette de la compagnie de Nevers fut aussi blessé, mais il n'en fit que rire. Le sieur de Montault, capitaine de chevau-légers, atteint d'une arquebusade au travers du corps, en mourut plus tard, sa plaie n'ayant pu se cicatriser.

Les pertes des Huguenots furent supérieures aux nôtres.

Près de 400 des leurs furent tués. Saint-Audens, frère de Briquemault, et le capitaine Perrier moururent de leurs blessures Sainte-Marie, gentilhomme dauphinois, et plusieurs autres gentilshommes furent tués.

L'échec des assauts du 3 septembre était bien propre à décourager l'assiégeant; l'attaque avait été conçue au mépris des principes les plus élémentaires de l'art des sièges. Attaquer dans un rentrant flanqué de toutes parts, sans avoir éteint les feux de l'ennemi et ruiné ses défenses, était une faute capitale.

L'Amiral le comprit et, pour échapper à sa responsabilité, il prétendit qu'il n'avait donné aucun ordre et que les assaillants s'étaient laissé emporter par une ardeur spontanée et irréfléchie.

Ce devait être la dernière tentative contre Poitiers.

En ces jours nous perdîmes encore le capitaine Bourg un des plus expérimentés du régiment de feu le comte de Brissac. Il était depuis assez longtemps malade, mais il s'était fait porter aux tranchées et aux brèches, montrant une énergie que la maladie n'avait pu abattre.

Le dimanche 4 septembre, le lundi et le mardi, l'ennemi n'entreprit rien contre la ville. L'assiégé fit des sorties par le pont Achard (109). Dans l'une d'elles, Châteaubriand, seigneur des Roches-Baritaud, fut blessé.

Victorieux au prix d'efforts surhumains, les défenseurs de Poitiers étaient à bout de forces.

L'intrépide régiment de d'Onoux, privé de cet illustre homme de guerre, et des capitaines Prunay, Bourg, Calverac et la Renaudie, ne comptait plus que 150 hommes valides; le reste de la garnison était réduit presque à proportion.

 Il fallut doubler les heures de faction des hommes de garde, et le manque de vivres commençait à se faire bien durement sentir. Poitiers, abandonné à ses propres forces, ne pouvait tarder à succomber.

Heureusement, le duc d'Anjou marchait avec son armée contre Châtellerault. Le lundi 5 septembre, son avant-garde logea à un quart de lieue de cette ville, et le lendemain sa cavalerie, appuyée par des arquebusiers, se présenta en bataille devant elle.

Informé de ce mouvement en avant de l'armée catholique, Coligny, le même jour, détacha de l'armée de siège La Noue et Téligny, avec 2.000 chevaux, pour secourir La Loue, gouverneur de Châtellerault.

Arrivé à la Tricherie (11), La Noue fit savoir à l'Amiral que, d'après ses renseignements, pour conserver Châtellerault, toutes les forces protestantes étaient nécessaires.

Le mardi 6 septembre, les guetteurs de Poitiers signalaient des mouvements insolites dans les troupes protestantes, et un rassemblement des chariots à bagages des reîtres au-dessous de l'Hôpital-des-Champs. Ces mercenaires, pillards méthodiques, en avaient un grand nombre, où ils entassaient le produit de leurs rapines et de leurs exactions. On se demanda s'ils ne pliaient pas bagage; mais, comme on amenait des gabions vers la ville, on crut encore à de simples changements dans l'assiette des camps.

Le soir, un serviteur du capitaine Jarrie entra en ville et y fit connaître la marche de l'armée de Monsieur sur Châtellerault. Il affirmait qu'on entendrait le canon dès le lendemain. Tous les habitants attendirent avec anxiété la confirmation de cette heureuse nouvelle.

Le mardi matin, 7 septembre, se fit entendre enfin le canon présageant la délivrance.

Depuis 3 heures du matin jusqu'à 10 heures, les échos de la vallée du Clain répercutèrent les détonations. Toute la ville était sur pied, on abandonnait les maisons, on se rassemblait en groupes sur les places. On se félicitait, on s'embrassait dans les rues une foule, pleine de reconnaissance envers Dieu, assiégeait les églises. C'était comme un jour de réjouissance publique. L'allégresse était au comble.

Dans l'après-midi, on signala la levée du camp des Huguenots qui se dirigeaient vers Châtellerault.

Vers le soir seulement, soldats et habitants sortirent des portes pour visiter les campements ennemis abandonnés. Des morts, des blessés gisaient çà et là. Le logis de l'Amiral, dans le faubourg Saint-Sornin, décelait un départ précipité. Il était resté garni de quelques pipes de vin. De bonnes gens dirent qu'il venait seulement de partir, malade et dans une litière.

La joie, en ville, fut sans bornes. Sept longues semaines d'angoisses, jour pour jour, s'étaient écoulées depuis la capitulation de Lusignan et l'arrivée des Protestants dans la banlieue de la ville ; 45 jours depuis l'attaque du faubourg Saint-Lazare.

Le danger qu'on avait couru parut plus terrible encore quand les paysans racontèrent les propos tenus par les ennemis, de tout tuer, une fois maîtres de Poitiers.

La retraite de l'armée de Coligny ne s'effectua pas sans difficultés par les chemins défoncés. Une pièce de canon embourbée, qu'on avait dû abandonner, fut recueillie par un parti catholique, qui avait été en reconnaissance, et ramenée en triomphe.

Le jeudi 8 septembre, jour de la Nativité de la Sainte-Vierge, la reconnaissance des habitants de la ville envers Dieu se traduisit par une imposante cérémonie d'actions de grâce.

Une procession fut ordonnée. Le Saint-Sacrement y fut solennellement porté, comme à la Fête-Dieu, de l'église Notre-Dame jusqu'aux Cordeliers, où un prédicateur devait haranguer le peuple.

Toute la pompe de l'Église catholique fut déployée; mais la cérémonie fut surtout remarquable par l'immense concours et le profond recueillement des habitants.

Quatre trompettes italiens étaient en tête, sonnant la marche. A leur suite, venaient, en robe rouge ou en robe de palais, Messieurs de la justice, le Maire, les Échevins et le Mois-et-Cent, tous portant des torches; puis les chanoines et le clergé avec leur musique; enfin, le Saint-Sacrement, porté par le grand-vicaire de Monsieur l'évêque de Poitiers, sous un dais que soutenaient le duc de Guise, le marquis de Mayenne, le comte da Lude et le comte de Santa-Fiore. Derrière le dais se pressaient les chevaliers de l'ordre, les seigneurs, les capitaines, les gentilshommes et les dames, suivis d'une foule de tout âge, de tout sexe et de toute condition.

On fit une station à l'église Notre-Dame-la-Grande, et on y chanta le verset de pénitence Domine, non secundum peccata nostra.

 A l'émotion que faisaient naître ce cri de miséricorde et le spectacle de la dévotion de tant de personnages, se joignit celle que causa le carillon des cloches, muettes pendant tout le siège. Qu’elle contraste entre le lugubre tocsin et ce joyeux son lancé à toute volée La procession entra aux Cordeliers. L'église et les cloîtres furent remplis en un instant et bientôt regorgèrent. Un cordelier, prenant pour texte les versets des psaumes Levavi inmontes oculos meos et : Nisi Dominus custodierit civitatem….. rappela tout ce que le peuple devait de reconnaissance à Dieu, et l'exhorta à s'humilier, à amender sa vie et à prier pour ceux qui, instruments de la Providence, avaient sauvé la ville.

Il ne désigna particulièrement ni le duc de Guise, ni le comte du Lude, le Duc, dans son humilité, ayant ordonné que son nom ne fût pas prononcé, et que la délivrance de la ville ne fût attribuée qu'à Dieu seul. Le secours divin ne s'était-il pas manifesté en plusieurs circonstances vraiment providentielles telles que l'entrée de d'Onoux, l'inondation protectrice, et enfin la levée du siège? Sans la protection divine, Poitiers eût été perdu. La modestie du duc de Guise, trait de caractère à noter, quel qu'en fût le vrai mobile, ne se démentit pas par la suite.

Lorsqu'Henri III, en 1577, visitant le pré l'Abbesse, Rochereuil et la grande brèche de Saint-Simplicien, manifestait au Duc son étonnement que, dans des conditions si défavorables, la ville eût pu résister à la puissante armée de Coligny, et lui attribuait tout l'honneur de la défense, celui-ci, aussi bon courtisan qu'humble chrétien, répondit au Roi que ce n'était ni à lui, ni aux défenseurs de Poitiers qu'était due la résistance, mais à Dieu, le vrai libérateur, et à Sa Majesté qui, en attaquant Châtellerault si à propos, avait contraint l'Amiral à lever le siège.

Après le sermon, la foule émue s'écoula lentement, et le reste de la journée fut consacré à des réjouissances publiques.

Dès le lendemain, le duc de Guise songea à quitter Poitiers pour rejoindre la Cour et pour le décharger de la difficulté de nourrir tant de chevaux mais l'ennemi était encore trop rapproché pour qu'un retour offensif ne fût pas à craindre, et il dut attendre qu'il fût pourvu à la sûreté de la ville.

Le vendredi 9 septembre, un peu après midi, le sieur de Sanzay, envoyé par le duc d'Anjou, entra à Poitiers avec 200 chevaux et 10 à 12 compagnies de gens de pied, presque tous italiens.

Vers les 3 heures, le Duc en sortit à la tête de plus de 1.500 chevaux, non sans avoir été salué humblement par les Sieurs de la ville, qui s'excusèrent de ne pouvoir, vu la misère du temps, lui rendre tous les honneurs qui lui étaient dus, et le supplièrent de recommander au Roi leur ville ruinée et exposée encore à de si grands dangers.

 Il promit sa protection, prit congé et s'éloigna, accompagné des vœux et des bénédictions de tous. Lorsque la légitime fierté de la résistance et la joie d'avoir échappé aux horreurs du sac de la ville furent dissipées, nos ancêtres envisagèrent froidement la situation. Elle était lamentable.

La muraille démantelée dans la vallée du Clain n'offrait plus de protection contre des agresseurs. Il ne s'agissait pas seulement de la réparer, mais de la reconstruire, ce qui demandait beaucoup de temps et une énorme dépense. Les faubourgs, la banlieue, tout n'était que ruines. L'abbaye de Saint-Cyprien était dévastée. L'église et les cloîtres brûlés et en grande partie démolis étaient remplis d'ordures, de litière et de cadavres entassés et répandant une odeur pestilentielle.

Aucun des faubourgs n'était épargné. Dans un circuit de plusieurs lieues autour de la ville, églises, abbayes, châteaux et villages avaient été pillés et saccagés les habitants étaient réduits à la misère et au désespoir.

La mortalité qui suit toujours des calamités pareilles et de telles privations fut excessive.

Plus des deux tiers de la population succomba. Les traces de tant de maux que la charité était impuissante à soulager ne devaient disparaître qu'à la longue.

La visite des travaux d'approche exécutés par l'ennemi, leur développement, la grande dimension des camps, le nombre des batteries, la quantité de gabions, fascines et claies consommés, tout attestait la puissance de l'ennemi et des moyens dont elle disposait.

On travailla sans relâche à combler, niveler les tranchées on amena en ville tout ce que la défense pourrait utiliser on détruisit et brûla tout le reste.

Si les Poitevins eurent à souffrir du siège et de ses suites, ses conséquences ne furent pas moins désastreuses pour l'armée protestante.

Ses pertes devant Poitiers ne doivent pas être évaluées à moins de 4000 hommes, tant par le feu que par la maladie. A la levée du siège, la désertion se mit dans ses rangs et y fit des vides irréparables.

Pendant les guerres de religion la ruine des armées fut toujours causée par des tentatives pour s'emparer des places avec des équipages de siège insuffisants.

En entreprenant d'assiéger Poitiers, en s'y acharnant, Coligny compromit gravement ses affaires et prépara sa défaite de Moncontour.

On lit dans les mémoires du célèbre La Noue. (Le cardinal de Lorraine me dit que la cause de la perte de l'Amiral et de son party avait esté le siège de Poitiers. » L'étude attentive de la troisième guerre civile corrobore cette opinion.

L'Amiral n'avait entrepris le siège qu'à contre-cœur, trop à la hâte, et avant d'avoir réuni les moyens d'attaque suffisants. Il commit deux fautes capitales en choisissant mal le point d'attaque et en négligeant de s'emparer du faubourg de Rochereuil dès l'investissement.

Les principes de « l'attaque des places ne datent pas de nos jours ils étaient connus et pratiqués au moyen-âge. On ne saurait aussi juger trop sévèrement le triple assaut livré à Rochereuil dans un rentrant sans avoir préalablement ruiné tous les ouvrages ayant des vues sur cette attaque.

Néanmoins l'indomptable énergie de la défense avait grandement contribué à l'échec de Coligny, et les noms du duc de Guise, du comte du Lude, de d'Onoux, de La Haye, de Le Bascle doivent être transmis à la reconnaissance de la postérité.

C'est à juste titre que la défense de Poitiers eut du retentissement dans toute l'Europe.

Elle avait été achetée bien cher et payée du sang de chefs illustres et de celui d'un grand nombre de soldats et d'habitants. Ces morts obscurs, dont on chercherait vainement les noms, ce sont nos ancêtres. Nous avons le droit d'en être fiers et de revendiquer leur honneur comme notre patrimoine. Plus que toute autre action de guerre, un siège caractérise les habitants de la ville qui l'a subi.

Le courage, la constance à souffrir, le mépris de la mort et, par-dessus tout, la fidélité à la monarchie française et à la religion catholique, telles furent les qualités maîtresses que déployèrent nos ancêtres de 1569.

Nous avons de qui tenir !

 

NOTES