Détention du Roi de la Ligue Charles X au palais épiscopal de Maillezais par l'évêque et seigneur d’Aubigné (Time Travel 1589)

L'évêque de Maillezais en était seigneur. —  Elle comprenait les paroisses de Maillezais ; St-Pierre-le-Vieux ; Chalais ; Maillé; .N.-D.-de-Rié ; St-Maurice- des-Noues ; les châtellenies et paroisse de Vix ; le détroit de Maillezais qui formait jadis le siège épiscopal, devint ensuite un membre dépendant de l'évêché de la Rochelle et relevait de Fontenay. Elle avait dans sa mouvance l'abbaye de St-Etienne-de-Vaux, diocèse de Saintes, et celle de St-Pierre-de-Sully, diocèse de Tours.

Charles X arriva à Maillezais le 6 septembre, et y eut pour prison la salle voûtée de l'évêché, la seule partie de l'ancien palais épiscopal qui subsiste encore avec les sous-sols (28). Il ne devait être l' « hôte » de d'Aubigné que pendant cinq semaines ou guère plus, puisque dès le 15 octobre on le soulagea de ce dépôt encombrant.

Il ne semble pas que le pauvre roi de la Ligue, si l'on en croit son biographe, Dom Jacques du Breul, ait eu à se plaindre de son geôlier, qui se montra pour lui plein de courtoisie : « Mon dit Seigneur, rapporte le bénédictin, se louoit plus du traictement qu'il avoit reçu du Gouverneur de Maillezais, nommé Monsieur d'Aubigny, gentilhomme sçavant et instruit aux langues, et du sieur de la Boulaye, que de celui qu 'il avoit eu à Chinon. Estant chose bien congneue que, cessant la Religion, les gentilshommes et gens de guerre de Poictou portèrent tout le respect à mondit Seigneur qu'il eust pu désirer en l'estat où il estoit (29). »

D'Aubigné était galant homme ; il voulait distraire son prisonnier, il allait s'entretenir avec lui dans sa chambre. Beau parleur, brillant, spirituel, il savait sans doute que sa conversation serait agréable. Il mettait d'ailleurs dans cette amabilité un peu de malice. Puisque la Fortune lui livrait un Prince de l'Église, il n'était pas fâché d'aller jouter avec lui sur des points de religion. On connaît son goût pour cette escrime. Il y apportait ses qualités militaires, la fougue, la présence d'esprit, jointes à l'érudition d'un ministre de l'Évangile.

Le Cardinal avait affaire à un rude adversaire, et lui-même était peu redoutable. D'Aubigné devait remporter des victoires faciles. Pourtant, si nous en croyons le bon moine, tout confit d'admiration pour le saint prélat, celui-ci se tirait fort bien de ces discussions :

« Le sieur d'Aubigny et autres gentilshommes huguenots qui estoient en sa chambre, peuvent rendre témoignage des beaux discours qu'ils luy ont ouy faire quand il s'offroit occasion de parler de points de Religion discordables entre les Catholiques et eux (30). »

Au dehors cependant on s'agitait pour la délivrance de Charles X (31). Mayenne encourageait officiellement ces tentatives, mais je doute qu'il désirât beaucoup leur succès. La détention du roi de la Ligue accommodait fort bien ses affaires (32) et il aurait dû en savoir gré à Henri IV.

Elle lui permettait de tenir l'emploi à sa place, quitte à lui rendre le facile hommage de mettre sous son nom les actes publics et de faire graver son effigie sur les monnaies de la Ligue. Mais tous les Ligueurs ne partageaient pas la résignation intéressée de Mayenne. Il y avait des fidèles qui prenaient au sérieux cette majesté fictive, et qui s'indignaient de la savoir sous les verrous; il y avait des habiles qui auraient voulu contre-balancer l’autorité de Mayenne.

 Les uns et les autres considéraient comme un devoir de tout mettre en œuvre pour la libération du prisonnier. On avait espéré obtenir cette libération de la complaisance de M. de Chavigny ; mais Henri IV avait mis la forte somme pour affermir sa loyauté, et le coup avait raté. Maintenant on cherchait à l'enlever à son nouveau gardien.

 

On essaya successivement de corrompre la fidélité de d'Aubigné et de tromper sa vigilance. C'était mal le connaître. On ne força pas plus sa conscience que la porte de son donjon. La duchesse de Retz, parente de sa femme lui envoya pour négocier « un gentilhomme italien, qui, .ayant pris sauf-conduit à deux lieues de Maillezais, porta cette lettre [de la duchesse] au gouverneur :

« Mon cousin, je vous prie recevoir par ce porteur en bonne part les tesmoignages que nous vous pouvons rendre, Monsieur le Mareschal et moy, de l'amitié parfaite et du soin cordial que nous avons de vostre eslèvement, et du bien de nos cousins vos enfans. Montrez à ce coup que vous estes sensible aux injures, en ayant chère l'occasion par laquelle je désire me prouver vostre, etc.

« L'Italien ayant exposé sa charge qui estoit de deux cents mille ducats content, pour fermer les yeux à laisser sauver le prisonnier, ou bien du Gouvernement de Belle-Isle avec cent cinquante mille escus, la responce sans escrire fut :

Que le second offre me seroit plus commode pour manger en paix et en seureté le pain de mon infidélité; mais pource que ma conscience me suit de si près qu'elle s'embarqueroit avec moy quand je passerois en l'Isle, retournez-vous en, tout asseuré que sans ma promesse je vous envoyerois au Roy (33). »

Voilà une réponse digne de Plutarque. D'Aubigné s'y drape un peu à l'antique, mais le vêtement est à sa taille. De telles paroles sonnent bien dans sa bouche. Elles sont d'accord avec le caractère que nous lui connaissons.

Il n'y avait donc pas d'espoir d'amadouer cet incorruptible Cerbère. Alors, on eut recours à d'autres moyens ; on complota pour lui arracher son prisonnier.

Du moins l'affirme-t-il dans ses Mémoires : « Les Ligués faisoyent force entreprises sur Maillezais pour sauver leur Roy. » Il est vrai qu'il le dit à propos de la démarche louche d'un certain capitaine Daufin, moitié soldat, moitié bandit, « qui exsersoit une grande pyratrie dans les marais de Poitou et Xainctonge » et qui, prétendant avoir à se plaindre du comte de Brissac, gouverneur ligueur de Poitiers, avait demandé une entrevue à d'Aubigné pour machiner une vengeance contre lui (34).

Si tel était le prétexte, d'Aubigné fait une confusion d'époques, et cette aventure n'est pas contemporaine, comme il le croit et le dit, de la détention du Cardinal à Maillezais.

Car Brissac, nommé gouverneur de Poitiers par Mayenne après la mort tragique du vicomte de la Guierche (fév. 1592), ne vint prendre possession de son poste qu'en septembre (35). Il y avait beau temps que le roi de la Ligue avait quitté Maillezais — et même ce monde, puisqu'il mourut à Fontenay-le-Comte le 9 mai 1590.

Cette erreur n'est évidemment pas une raison de mettre en doute les autres entreprises qui auraient pu être faites pour enlever le Cardinal, mais d'Aubigné ne nous renseigne sur aucune d'elles (36).

A moins que le médecin dont il est question dans l’Histoire, et qui se présenta pour donner des soins au prisonnier, n'ait été qu'un émissaire des conspirateurs. Bourloton le suppose, mais d'Aubigné ne le spécifie pas, ni même à vrai dire ne le laisse entendre :

« Je dirai en passant, conte-t-il, que ce vieil prince estant envoyé par le roi prisonnier à Maillezais, quelques hommes ayans affaire à lui, et entre ceux-là un excellent médecin de Poictiers, nommé Lommeau, ayant dit au corps de garde de la porte de l'Isle qu'ils vouloyent parler au roi, et ceux de la garde leur refusant l'entrée s'ils n'ostoyent ce tiltre au cardinal de Bourbon, aimèrent mieux s'en retourner que de l'apeller autrement que le roi (37). »

Il faut avouer que cet entêtement et ces susceptibilités protocolaires seraient étranges de la part de conspirateurs qui auraient eu bien envie de pénétrer dans la place.

Quoi qu'il en soit de toutes ces intrigues, d'Aubigné vécut en perpétuelle alerte tant qu'il eut la responsabilité du roi de la Ligué.

C'est lui qui était le prisonnier de son prisonnier. Aussi dut-il éprouver une grande satisfaction à en être débarrassé. La Boulaye et Parabère, qui l'avaient reçu en charge de Duplessis-Mornay, et en avaient répondu, jugèrent qu'il serait plus en sûreté dans une grande ville fortifiée comme Fontenay-le-Comte, où La Boulaye, gouverneur de la province, avait sa principale résidence.

Aussi y fut-il transporté (38). C'est là qu'il devait mourir de la gravelle, quelques mois après.

C'est sans doute pour rendre compte de la garde du Cardinal que d'Aubigné alla trouver son maître à Dieppe. En apprenant ce qui s'était passé et le péril auquel le Roi avait été exposé contre les forces très supérieures de Mayenne, il dut regretter son absence. Le fait est que cette campagne de Normandie, avec une armée très diminuée par les départs de catholiques ou de protestants, était risquée. Des voix prudentes avaient conseillé à Henri IV de se retirer plutôt sur la Loire; d'autres, plus alarmés ou plus alarmistes encore, l'engageaient à passer en Angleterre et à se mettre sous la protection de la Reine Elisabeth. L'essentiel, observait le maréchal de Biron, était de conserver sa personne. Henri IV n'avait rien voulu entendre à ces conseils timides, alléguant le proverbe que « qui quitte la partie la perd », et déclarant qu'au surplus il ne pouvait abandonner ses serviteurs du nord de la Loire qui lui demeuraient fidèles (39).

L'événement lui avait donné raison. Maintenant, il avait le droit de se gausser avec son compère d'Aubigné de la hâblerie de Mayenne, annonçant aux Parisiens qu'il allait jeter le Béarnais à la mer, ou le leur ramener « lié et garrotté »; si bien qu'on louait déjà des fenêtres rue Saint-Antoine pour le voir passer et conduire à la Bastille (40=. Ils le virent bien venir, en effet, mais pas tout à fait dans la posture qu'ils attendaient.

Le premier novembre, jour de la Toussaint, il leur offrit une aubade de sa façon en attaquant à l'improviste les faubourgs de la rive gauche. Les Royalistes arrivèrent jusqu'à la Seine, La Noue essaya même de la traverser au pied de la tour de Nesle et faillit se noyer. Les détails précis, et personnels, semble-t-il, que d'Aubigné donne de cet incident dramatique, comme sur la mort héroïque du Piémontais Saint-Sevrin, qui défendait l'abbaye de Saint-Germain, font croire qu'il avait suivi l'armée jusqu'à Paris (41); mais ses devoirs de gouverneur durent le rappeler ensuite à Maillezais et il est peu probable qu'il ait participé à cette merveilleuse campagne d'hiver, qui, en trois mois, fit tomber aux mains du Roi une multitude de places et finalement le ramena à la mer par un circuit triomphal à travers l'Orléanais, l'Anjou, le Maine et la Normandie.

« Je fais bien du chemin, écrivait-il de Falaise, le 8 janvier 1590, à la comtesse de Grammont, et vay comme Dieu me conduict; car je ne sçay jamais ce que je doibs faire au bout ; cependant mes faicts sont des miracles : aussy sontils conduicts du grand Maistre (42). »

Il avait raison, ses succès tenaient du prodige, et, à cette aurore du règne, la confiance dans son étoile, le prestige de son nom et de sa gloire le rendaient irrésistible. D'Aubigné a écrit une intéressante relation de cette émouvante randonnée, mais rien n'y décèle sa présence d'une façon évidente (43).

Faut-il en dire autant pour la bataille d'ivry (14 mars 1590), où l'on ignore s'il se trouva, car il n'en fait mention nulle part, ni dans son récit de l'Histoire, ni ailleurs ? On en est donc réduit aux conjectures tirées de ce récit même, mais il me semble qu'elles suffisent et permettent de conclure affirmativement.

 

 

 Mémoires de la Société des antiquaires de l'Ouest

 Annuaire départemental de la Société d'émulation de la Vendée

Agrippa d'Aubigné et le parti protestant : contribution à l'histoire de la Réforme en France.  Armand Garnier

 

 

 

21 septembre 1589 Bataille d'Arques entre les troupes royales de Henri IV et les Ligueurs dirigés par Charles de Mayenne. <==.... ....==> HENRI IV. 1589. Fin de la Ligue en Poitou

 

 

 

 

 


Le huguenot Agrippa d'Aubigné, alors gouverneur de Maillezais, occupait une partie des bâtiments du monastère. Il parait avoir vécu en bonne intelligence avec les moines et leur avoir laissé toutes facilités pour la célébration de leurs offices. Un procès-verbal d'enquête dressé le 8 mars 1617 par messire Joachim Collart, vicaire général du diocèse de Maillezais, en fait foi. Le prieur s'était retiré dans les dépendances des cloîtres, tandis que les religieux avaient « leurs logis et demeures au bourg dudict Maillezais hors de l'enclosture de la dicte abbaye. Le pont-levis est abattu pour ceux qui sont au bourg tant matin qu'ils y veulent entrer (Maillezais  Agrippa d'Aubigné, Archives du diocèse de Luçon, Mélanges 1932, pp. 273 à 275).

 

28. Cf. BOURLOTON, loc. cit.

29. La vie du Cardinal, par Jacques du Breul, p. 7 et 8.

30. Cf. la page 11 du récit de du Breul.

31. En octobre 1589, on imprima sans, nom d'auteur une « Exhortation dernière a la Noblesse pour la délivrance de notre Roy très chrétien ». Cf. Bourloton.

32. C'est l'opinion de d'Aubigné. Cf. Histoire universelle, t. VIII, p. 150.

33. Mémoires, t. 1 de l'éd. Réaume, p. 72. Le maréchal de Retz était marquis de Belle-Isle.

34. Cf. Mémoires (Réaume, t. I, p. 72-73).

35. Cf. OUVRÉ, la Ligue à Poitiers, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de l'Ouest, l,» série, t. XXI, 1854, et LEDAIN, Étude sur les maires de Poitiers, ibid., 2. série. t. XX, 1897.

36. Je ne pense pas qu'il faille compter parmi ces entreprises « deux faites par le comte de Brissac sur Maillezais, la première par intelligence, descouverte par les soupçons du gouverneur, l'autre par escalade du costé du marais ». (Cf. Histoire universelle, t. VIII, p. 241.) Si c'est bien Brissac qui les inspirait, elles sont très postérieures comme l'affaire du capitaine Daufin. Mais d'Aubigné nous ayant montré, à propos de cette affaire, qu'il a fini par confondre et brouiller dans sa mémoire les tentatives faites contre sa place aux deux époques, pendant la détention du Cardinal et pendant que Brissac était gouverneur de Poitiers, on ne peut être tout à fait certain que les deux attribuées à Brissac dans ce passage de l'Histoire n'appartiennent pas à la première période.

37. Histoire universelle, t. VIII, p. 149-150.

38    Parabère rendit compte de ce nouveau et dernier transfert dans une lettre au Roi (reproduite par Bourloton d'après un manuscrit inédit de la Bibliot. Nat., Collect. Dupuy, t. LXI, folio 62) qui paraît contenir des insinuations malveillantes à l'égard de d'Aubigné, comme s'il avait été capable, à l'imitation de Chavigny, de spéculer sur son précieux otage, et de ne pas le rendre à toute réquisition.

Il est vrai qu'en revanche Benjamin Fillon, très hostile aux Huguenots, déclare que d'Aubigné inventa des conspirations imaginaires pour en être délivré. Le même

 

Benjamin Fillon accuse Henri IV d'avoir confiné son rival dans le climat malsain du marais, afin de le supprimer plus rapidement (Cf. Recherches historiques et archéologiques sur Fontenay, 1846. Fontenay, Nairière-Fontaine).

 

Par contre, La Fontenelle de Vaudoré, dans sa Chronique Fontenaisienne des trois Henri, dite chronique de Longon (1841, p. 471) considère que c'est par sollicitude pour sa santé que le Cardinal fut transféré de Maillezais à Fontenay. Il n'y a donc pas lieu de s'arrêter à de misérables calomnies. On trouve dans J. du Breul des détails circonstanciés sur sa mort édifiante.

39. Cf. Mémoires de La Force, t. I, chap. m, p. 66-68. Voir aussi DE THOU, t. XI, p. 3-5, qui attribue surtout à Guitry l'honneur de la résolution royale.

40. Cf. journal de Lestoile, t. V, p. 248 (Variante de l'édition 1719). Voir aussi DE THOU, t. XI, p, LEGRAIN, Décade du Roi Henry le Grand (1614J, livre V, p. 395 dans l'édition de 1633, 4° (Rouen).

41. Cf. Histoire, t. VIII, p. 170-173. Ruble dit dans une note, p. 170, qu'il s'est inspiré comme de Thou, d'une relation du temps, imprimée dans les Mémoires de la Ligue (c'est celle que nous avons signalée plus haut : le Vrai Discours des opérations du Roi depuis son avènement jusqu'à lafin de 1589, au t. IV, p.48-73). Mais il n'y est pas question de la tentative de traversée de la Seine, ni de Saint-Sevrin. De Thou parle du premier fait, mais ne dit pas que La Noue ait été en danger.

42. Lettres-Missives, t. HI, p. 116.

43. Cf. Histoire, t. VIII, p. 173-179. Il y a cependant çà et là des détails originaux qui ne sont ni dans de Thou, ni dans une relation des Mémoires de la Ligue faisant suite à la précédente (t. IV, p. 73-86). Ainsi la mésaventure des deux Seize de Paris, faits prisonniers à l'attaque des faubourgs et pendus à Vendôme avec toutes sortes d'égards du reste, et « d'honnestetez » de la part du Grand Prévôt, juste au moment où l'on apportait leur rançon... mais aussi la nouvelle d'exécutions de royalistes à Paris. Ainsi encore les précisions sur l'habileté des commissaires de l'artillerie, notamment dans la destruction par lin tir nocturne, de la chaussée qui retenait les, eaux dans le fossé autour du château d'Alençon (p. 178-179).