Les sièges de Ré et La Rochelle, digue de Richelieu (Time Travel 1627)

La guerre, au commencement du dix-septième siècle, se faisait avec une férocité singulière. Cette férocité ne l'empêchait pas de prendre, de gentilhomme à gentilhomme, des allures chevaleresques qu'on n'eût point attendues de générations si souvent perfides et brutales. L'homme, suivant la juste remarque du poète, a été de tout temps un étrange problème : à quelle époque cependant a-t-on rencontré une physionomie aussi indéchiffrable que celle de Buckingham?

La haine du peuple anglais lui réservait probablement le sort du maréchal d'Ancre, si le poignard d'un assassin n'eût brusqué les choses. Cela ne prouve pas que Buckingham fût un favori détestable. Cela prouve seulement que les peuples en général n'aiment pas les favoris, et que le peuple anglais, infiniment plus jaloux et plus personnel que les autres, les abhorre.

« Buckingham, si l'on en croyait Richelieu, était un homme de peu de noblesse et de race, mais de moindre noblesse encore d'esprit, sans vertu et sans étude, mal né et plus mal nourri. Son père avait eu l'esprit égaré; son frère aîné était si fou qu'il le fallait lier. Quant à lui, il était entre le bon sens et la folie, plein d'extravagances, furieux et sans bornes en ses passions. Sa jeunesse, sa taille et la beauté de son visage le rendirent agréable au roi Jacques et le mirent en sa faveur plus avant qu'aucun autre qui fût en la cour. Il s'y entretint depuis par toutes sortes de mauvais moyens, flattant, mentant, feignant des crimes aux uns et aux autres, les soutenant impudemment. Quand il ne pouvait trouver invention de leur rien imputer avec apparence, il avait recours au poison ».

Je gagerais fort que ce n'est pas là le vrai Buckingham, celui qu'avait distingué l'humeur romanesque d'Anne d'Autriche. Ce n'est pas du moins le Buckingham que va nous montrer l'entreprise dirigée contre l'île de Ré. Si l'on ne consultait que les mémoires qui nous sont parvenus sur cette expédition, nos romanciers, en nous montrant Buckingham sous un aspect généreux et poétique, seraient dans le vrai et auraient raison contre Richelieu.

Le baron de Soyon, ci-devant huguenot, et ses deux cousins, les barons de Mareines et de Saint-Sulin, appartenant encore à la religion réformée, quoiqu'ils servissent dans l'armée du roi, avaient été tous trois blessés, le jour où les Anglais opérèrent leur descente.

Ils n'hésitèrent pas à écrire au duc de Buckingham et à lui demander un sauf-conduit pour aller se faire panser de leurs blessures en terre ferme. Ils réclamaient également la faveur d'emmener leurs gentilshommes et leurs domestiques. La requête, on aura peine à le croire, parut toute naturelle au favori de Charles Ier.

On refoulera dans la citadelle, à coups de piques et de mousquets, les femmes, les enfants qui tenteront de sortir de la place, car il ne saurait y avoir trop de bouches inutiles dans un château qu'on prétend réduire par la famine; on n'étendra pas ces rigueurs à des gentilshommes.

 Les lois de la chevalerie s'y opposent. Et. Corneille, né en 1606, va paraître, et Montaigne est mort depuis trente-six ans! Nous sommes bien dans une période de transition : un pied sur le terrain de l'antique barbarie, l'autre dans le champ nouvellement défriché de la philosophie et des belles-lettres.

Sur ces entrefaites arrive Soubise, revenant de la Rochelle. Il apprend la promesse faite par Buckingham. Soubise a sur la guerre des idées plus pratiques : il proteste. Buckingham doit se rétracter : les intérêts de l'expédition l'exigent.

Il y a quelque chose de plus sacré que les intérêts de la couronne d'Angleterre, que les intérêts des Églises réformées : c'est la parole d'honneur d'un gentilhomme.

 Que le sieur de Toiras envoie un otage, Buckingham, de son côté, lui en enverra un comme garantie de la fidèle exécution de sa promesse. Toiras expédie sur le champ Boursin, un de ses domestiques; Buckingham répond par un envoi semblable.

Ces précautions prises, le général anglais fait partir pour le havre de Saint-Martin, «  une chaloupe meublée et garnie de très belle écarlate ronge », après y avoir l'ait embarquer ses musiciens. Les blessés sont reçus dans cette embarcation, et traversent au son des fanfares toute la ligne anglaise. L'otage de Toiras lui est renvoyé avec un présent de quarante pistoles.

Toiras, on peut en être assuré d'avance, ne se laissera pas vaincre dans cette lutte de courtoisie. Il a entre les mains des prisonniers anglais. Il choisit cinq de ces prisonniers, leur remet à chacun six pistoles et les adresse avec ses civilités à Buckingham.

Voilà des hostilités engagées sous de bien chevaleresques auspices.

30 août. - L'ennemi de son côté ne néglige rien pour les terrifier et les désespérer en leur communiquant de fausses nouvelles: tantôt c'est le roi qui est mort, tantôt il faut abandonner tout espoir de secours. Pour que ces ruses trouvent plus de créance, Buckingham envoie à Toiras un message conçu en ces propres termes :

Monsieur, le désir que j'ay de tesmoigner en toutes occasions, combien j'estime et prise les personnes de qualité et de mérite, me fera tousjours procéder en leur endroit avec toutes sortes de courtoisie. J'estime que je me suis comporté jusqu'icy en vostre endroit de ceste sorte, autant que la loy des armes me l'a peu permettre; en continuation de quoy, avant que la suite des affaires m'oblige à prendre d'autres conseils, et changer de procédure. J’ay trouvé bon de vous exhorter à la considération de vos nécessitez, lesquelles vous avez desja enduré avec grande patience, et vostre courage vous pourrait porter à les continuer jusqu' à l'extrémité, sous de vaines espérances de secours, au préjudice de vostre seureté.

Pour ces causes, et pour le regret que j'aurois de vous voir arriver plus grand desplaisir, nous avons jugé convenable de vous convier à vous rendre entre nos mains, avec ceux qui sont de vostre compagnie et sous vostre charge; ensemble les places par vous occupées, sous les conditions honorables, que vous ne devez esperer a l'advenir, si vous m'obligez à poursuivre les moyens que j'ay en main, pour accomplir mes desseins, et que vous portez les affaires à l’extrémité.

Sur quoy attendant votre response, je demeure, Monsieur, votre très humble et très obeyssant serviteur  

BUCKINGHAM.

 

 

Cette lettre, comme on le voit, est pleine d'empressement et d'urbanité.

Ni l'étiquette ni les lois de la guerre n'obligent Toiras à une réponse; néanmoins, il envoie à Buckingham la lettre suivante, expression sincère du vrai courage et de la vraie noblesse française :

Monsieur, vos courtoisies sont connuës de tout le monde, et estant faites avec le jugement que vous y apportez, elles doivent estre principalement attenduës de ceux qui font de bonnes actions. or, je n'en trouve point de meilleure que d'employer sa vie pour le service de son Roy.

Je suis icy pour cela, avec quantité de braves gens, dont le moins resolu ne croirait pas avoir satisfait a soy-mesme, s'il n’avoi; surmonté toutes sortes de difficuetez, pour ayder à conserver ceste place; ainsi, ny le desespoir de secours, ny la crainte d'estre mal traitez en une extrémité, ne me sçauroient faire quitter un si genereux dessein.

Et je me sentirois indigne d'aucunes de vos faveurs, si j'avois obmis un seul point de mon devoir en ceste action, dont j'yssue ne me peut estre que fort honorable. Et d'autant plus que vous aurez contribuë à ceste gloire, d'autant plus seray-je obligé d'estre à tousjours, Monsieur, vostre très-humble et très-obeyssant serviteur.

TOIRAS.

 

Cet échange de lettres si cordiales semble avoir lieu bien plus entre amis qu'entre ennemis; il en est ainsi des entrevues qui ont lieu de part et d'autre. Le gentilhomme qui a porté la lettre de Buckingham dit, à son retour, que Toiras s'est informé si l'on trouvait encore des melons dans l'île. Aussitôt Buckingham lui en envoie une douzaine. Toiras accepte, remet au porteur 20 écus, et le lendemain envoie au général anglais six bouteilles d'eau de fleur d'oranger .et douze flacons de poudre de Chypre. Le duc, qui ne veut pas paraître moins généreux que Toiras, fait remettre 20 Jacobus au porteur.

Malgré ces témoignages de déférence et d'obligeance on n'en continue pas moins, de part et d'autre, les opérations de la guerre et du siège; Buckingham poursuit le blocus; Toiras fait des sorties; les Anglais ressèrent leurs retranchements; les Français les attaquent; chacun agit selon les exigences de la guerre.

Les Anglais se découragent de voir qu'un si long siège ne semble pas décourager les Français, qui cependant supportent avec tant de difficultés les intempéries, les maladies, le manque de vivres, de remèdes et mille autres misères. Ajoutons à tout cela la lâcheté des transfuges, l'obsession des assiégés par la crainte de trahison et de malheurs futurs, enfin le manque de munitions qui entrave les entreprises et fait différer les attaques.

4 septembre. - L'ennemi a beau reprendre courage en voyant les assiégés diminuer les attaques, vu le peu de forces qui leurs restent, une sortie du fort a lieu, ce soir-là, vers 11 heures; deux sergents, 40 mousquetaires armés et 20 hommes sans armes sortent brusquement du fort, renversent tonneaux et marmites d'un poste anglais qui, devant cette attaque impétueuse et imprévue, abandonne ses retranchements.

A la même heure, on voit au fort un feu Saint-Elme voltiger au bout d'une pique, signe de bon augure dit-on.

Quoi qu'il en soit, la disette et l'absence de nouvelles du secours attendu accablent les assiégés malgré toute la diligence de ceux qui préparent ce secours et les énormes dépenses faites pour son accomplissement.

Les Anglais, de leur côté, reçoivent constamment des vivres et des renforts; ce sont d'abord 6 vaisseaux et 2.000 Irlandais, en second lieu 1.200 Anglais, finalement 1.000 Anglais.

Ils peuvent remplacer à volonté ceux des assiégeants qui sont fatigués par des, troupes fraîches qu'ils font descendre des vaisseaux.

Quant aux assiégés, non seulement ils ne reçoivent plus aucun secours, mais les Anglais mettent tout en œuvre pour leur faire perdre l'espoir d'en recevoir jamais.

Pour mieux y réussir encore et pour empêcher même l'entrée d'une barque dans le fort, ceux-ci installent une sorte de batterie flottante, composée de trois carènes de grands navires amarés ensemble et rappelant, par sa forme, le fameux fort que les Espagnols, au siège d'Ostende, appelaient par ironie le château des merveilles.

7 canons sont placés sur cette masse flottante ancrée en face et bien plus près du fort qu'ils n'auraient osé approcher leurs vaisseaux. Ils veulent en faire le refuge des barques et ramberges de garde en ce point de la côte et faire couler les barques françaises qui viendraient à s'approcher de cette batterie flottante dont les canons à fleur d'eau sont plus meurtriers, par leur tir rasant, que les canons inclinés des vaisseaux par leur tir plongeant.

Au premier abord, la vue de cette batterie inquiète les assiégés, mais ceux-ci voient bientôt qu'elle ne pourra résister à la première tempête; en effet une nuit, par un vent de nord-est, ces pontons sont dispersés et ce fort flottant disparaît comme par enchantement.

L'ennemi néanmoins ne cesse pas d'inventer chaque jour de nouvelles machines de guerre; il installe devant le fort une estacade composée de màts de navires attachés obliquement les uns aux autres par leurs extrémités, afin de déconcerter les assiégés et ceux qui voudraient leur porter secours par mer.

La mer se moque bien vite de ces nouveaux efforts; le vent brise les amarres, disperse ces mats qui vont les uns vers le fort, les autres vers le continent; cet échec des assiégeants est providentiel, car le passage est rendu libre pour le secours arrivé le 7 septembre, comme nous allons le voir bientôt.

L'ennemi attache alors les vaisseaux de la flotte les uns aux autres, au moyen de câbles soutenus sur l'eau par des tonneaux vides, afin de s'opposer ainsi au passage des barques qui viendraient ravitailler Je fort.

L'agitation de la mer, en se communiquant aux vaisseaux par le ballottement de ces tonneaux, lui ôte toute confiance dans sa nouvelle invention; il enlève ces câbles pour recourir à de nouveaux moyens.

Il coule, devant le fort, plusieurs barques remplies de pierres, croyant qu'elles y resteront immobiles et qu'elles seront un obstacle aux barques françaises qui voudraient aborder, mais le courant, favorisé par les vents de nord-est ou de nord-ouest, ne les laisse pas longtemps sur le fond de roche vive qui sert de base au fort Saint-Martin (le bon génie du lieu d'ailleurs ne supporte pas longtemps cette violation de son séjour).

Pendant tous ces efforts des assiégeants, les assiégés ne perdent pas une occasion d'envoyer des messages au continent qui instruisent des efforts inutiles de l'ennemi, de crainte que de faux bruits ne fassent supposer que l'entrée du fort est impraticable au secours tant attendu.

3 octobre. - Le cardinal, en son château de Richelieu, reçoit du roi communication de lettres qui lui sont adressées par son frère, le duc d'Orléans. Dans ces lettres, celui-ci l'avertit du péril imminent du fort et de l'instante nécessité de le secourir par une armée.

Richelieu écrit aussitôt au duc d'Angoulême de faire passer dans l'île de Ré pour la sauver toutes les troupes d'Oléron.

Les défenseurs du fort Saint-Martin en sont réduits à une telle extrémité qu'ils délibèrent sur leur reddition, alors que le roi, le duc d'Orléans son frère et le cardinal se préoccupent de sa délivrance.

6 octobre. - Sur l'ordre de Toiras et selon la promesse faite par lui aux soldats consternés et aux séditieux, de Montaud est envoyé vers Buckingam pour demander quelle capitulation honorable il lui plairait d'accorder aux assiégés:

« Celui-ci répond qu'il les connaît trop courageux et trop fidèles à leur Roi pour se rendre, sans être réduits à la «dernière extrémité. Qu'il fera des conditions équitables et dignes de gens aussi généreux mais qu'il se réserve de leur faire connaître le lendemain les conditions qui « lui paraîtraient les meilleures.

Cette réponse est des plus agréables à Toiras, aux gentilshommes, aux officiers, à tous ceux qui conservent encore de l'espoir et ne cherchent qu'à traîner les choses en longueur.

Le Souverain arbitre, qui veut délivrer les assiégés d'un si grand péril, aveugle l'esprit de l'ennemi au point de l'obliger à réfléchir dans le moment le plus critique alors qu'il n'y a plus de temps à perdre.

Avec quelle promptitude un général plus expérimenté et plus prudent eût-il réglé la capitulation et résolu autant que possible en une réponse nette et catégorique une question de cette importance.

7 octobre. - De Montaud étant tombé malade, de Soubran et des Etangs sont envoyés en son lieu et place vers Buckingam pour recevoir les conditions de la capitulation.

Buckingam, se ravisant, leur dit d'exposer eux-mêmes leurs conditions; ceux-ci lui répondent n'avoir reçu mandat de Toiras que pour lui rapporter les volontés du duc; sur cette réponse, Buckingam les renvoie, leur accordant trois heures pour rapporter leurs conditions par écrit.

Toiras, à cette nouvelle, envoie un tambour annoncer au duc qu'il y a clans la citadelle quatre sortes de gens : des religieux, des volontaires, des soldats et des insulaires; que pour les consulter on n'a pas assez de trois heures, qu'on Je prie d'attendre la réponse jusqu'au lendemain.

Buckingarn, irrité de cette réponse, fait tirer aussitôt sur le fort un coup de canon et lancer quantités de grenades à feu.

 

Malgré le blocus de l'île de Ré par la flotte britannique, les Français réussirent durant la nuit du 7 au 8 octobre 1627, à faire passer 29 navires de ravitaillement sur un total de 35 bateaux. Convoi de secours sous les ordres de Maupas

1627 les retranchements des assiègeants du fort Saint Martin de Ré

 

8 octobre. - La famine et mille autres malheurs désolent définitivement les assiégés; on en est arrivé à attendre le lendemain pour conclure la capitulation et rendre la place.

Au moment où tout est désespéré au fort Saint-Martin apparait le « Deus ex machina », pour employer une expression consacrée. En effet, Dieu qui préside aux décisions du roi et, du haut de sa sagesse, considère le fond de son cœur, va mettre tout en œuvre pour favoriser les desseins de ce prince.

Deux heures avant le lever du soleil, un envoi providentiel de vingt-neuf navires est fait à ces affligés, à ces désespérés et cela d'une manière si admirable et si merveilleuse qu'elle mérite d'être décrite en tous ses détails.

Deux jours auparavant (6 octobre) l'évêque de Mende et l'abbé de Marsillac ont armé et chargé, sur l'ordre du cardinal, aux Sables-d'Olonne, avec mille peines et dépenses, des navires qui n'attendent plus qu'un vent favorable.

Au point du jour, après une messe à sainte Madeleine pour l'heureux succès de l'entreprise, la flottille quitte le port.

Celle-ci se compose de trente-cinq voiles, tant barques que flibots, traversiers, pinasses, etc.; de 400 marins, 300 soldats, 60 gentilshommes dont plusieurs de la maison du Roi. Des plans, de Beaulieu-Persac, de Launay-Rasilly, de Cahusac, Aucloin et divers autres capitaines en ont le commandement.

A quatre heures du soir ceux-ci se rendent en racle des Sables-d'Olonne, prêts à partir pendant la nuit à la faveur d'un vent N.-0. assez vif. Aï heures, le vent saute au S.-0., une tempête s'élève, dure toute la nuit avec pluie, rafale et mer agitée.

Le capitaine Audouin avec ses pinasses est forcé par la tempête de rentrer dans le port des Sables. Les barques, flibots et traversiers, toute la nuit et Je jour suivant (jeudi 7 octobre), restent en racle, a ocrés sur les bas-fonds, essuyant le choc des vagues et la fureur des vents. Enfin vers midi, le vent saute au N.-0., vent favorable, envoyé de Dieu pour leur donner une heureuse traversée.

Les pinasses rallient les autres bateaux, ceux-ci se rassemblent, le vent est constant et favorable, le mot d'ordre est donné : « Vive le Roi, Passer ou Mourir! »

La nuit tombe, il est près de 8 heures, la flottille déploie ses voiles, un peu trop tôt peut-être, ce qui oblige à mettre quelque temps le cap à la mer en attendant la marée afin de pouvoir effectuer Je trajet plus facilement et faire réussir Je convoi de secours.

Enfin, sur les 10 heures, la flottille se dirige vers l'ile, Maupas conduit l'avant-garde. Il a déjà passé et repassé au milieu des navires anglais, est même entré dans le fort Saint-Martin, en est ressorti sain et sauf, il en connaît par conséquent les bords el les abords et est de ce fait un pilote très précieux que seconde le jeune Desplan.

De Beaulieu-Persac est à l'aile droite avec de Launay-Basilly, d'Annery, La Gagne, Roquemont et le commissaire Calotis.

A l'aile gauche sont de Brouilly, capitaine au régiment des Chapes de Cahusac, de La Roque-Soutiers, de Joncquières et quelques autres gentilshommes volontaires:

Après eux viennent 4 barques conduites par La Treille, Odëuart, Masson et Martin, tous quatre excellents pilotes.

A la suite vient Audouin, avec 10 pinasses et 10 traversiers de Brouage, suivi lui-même du flibot très bien armé de Marsillac, commandé par le capitaine de Cantelou accompagné du jeune de Beaumont, page du cardinal.

A l'arrière-garde, sont 5 barques d'Olonne sur lesquelles se trouvent plusieurs gentilshommes volontaires; Laméras qui avait déjà accompagné le capitaine Valin à l'aller et au retour, dans sa première traversée, y est également.

La flottille côtoie d'abord la Vendée jusqu'à ce qu'elle reconnaisse les feux- signaux du fort Saint-Martin. Peu après elle aperçoit .à distance la flotte ennemie. Celle-ci avait connaissance de l'expédition mais ignorait la direction prise qui était contraire à leur supposition et à leur attente.

En effet, dans le principe, il avait été convenu que la flotille gagnerait la pointe des Baleines, longerait toute la côte sud de l'île, arriverait par la pointe du Couronneau en évitant les. ramberges ennemies et pénétrerait dans le fort Saint-Martin.

Cette résolution prise aux Sables et approuvée de tous avait dû être modifiée car certains traîtres à leur patrie et à leur Roi avaient livré ce secret d'État à l'ennemi.

Dieu qui protège le roi très chrétien et conduit l'entreprise avait fait, en temps opportun, changer la résolution des capitaines, de sorte qu'au lieu d'aller aux Baleines et de côtoyer l'île, ils avaient résolu de traverser en pleine flotte ennemie, malgré la canonnade et la mousquetade.

Un tel péril n'arrêta pas en effet ces Français audacieux, le courage l'emporta sur la crainte du danger, rien ne put faire changer leur détermination prise de : « Passer ou mourir. »

La flottille s'avance donc, toutes voiles dehors, poussée par un vent favorable. Elle se croit déjà près de Saint-Martin, lorsque le vent arrière tombe si subitement que les bateaux restent en panne près de deux heures, sans pouvoir avancer ni reculer.

Ce péril imminent cause un grand effroi aux Français cependant prêts à mourir. Non seulement ils vont être, au point du jour, à la merci des ennemis, mais, le convoi intercepté, c'est la mort des assiégés ou la reddition de la place.

Cet effroi n'abat pas leur espoir et leur courage. Ils implorent le secours du ciel. Ce secours ne se fait pas attendre, une brise légère venue certainement du ciel s'élève alors et leur permet de poursuivre leur course.

Une demi-heure après ils voient les feux que Toiras fait entretenir dans le fort et ceux que l'évêque de Mende et La Richardière père entretiennent sur la côte opposée de Vendée, selon les conventions.

La vue de ces feux ravive dans le cœur de ces braves un enthousiasme aussi généreux qu’extraordinaire.

Ils saisissent leurs armes sans songer à l'inégalité des forces; cette flottille, si l'on peut même l'appeler ainsi, s'avance au milieu de la flotte imposante et puissante des ennemis, sous une grêle de balles, boulets, grenades, bombardes, bravant la poursuite et J'attaque de plus de cent ramberges et passe avec une rapidité qui tient du prodige.

Dans cette lutte nocturne, la barque de Maupas est trouée par un boulet, son mât brisé, un chirurgien tué. Le capitaine Audouin, d'un coup de sabre, abat le bras d'un Rochelais du parti anglais qui lui avait saisi son gouvernail.

Tous combattent avec tant de valeur qu'ils s'ouvrent un passage malgré les ennemis et si heureusement que, des trente-cinq navires partis des Sables, à part cinq obligés de relâcher, vingt-neuf entrent victorieusement dans le port du fort Saint-Martin.

La barque conduite par de Beaulieu-Persac et de Launay-Razilly est malheureusement prise par l'ennemi; elle s'était embarrassée dans les mâts et cordages que les Anglais avaient amarré les uns aux autres, à l'avant et à l'arrière des vaisseaux ancrés en demi-cercle afin de mieux défendre l'accès du fort, d'intercepter les convois et de bombarder les assiégés plus commodément.

Les marins de cette barque se voyant ainsi cernés, l'un d'eux se jette à la mer armé d'une hache et coupe les câbles qui les retiennent. La barque passe déjà librement entre deux vaisseaux, lorsqu'un nouveau malheur arrive.

Le contre-maître de la barque de Maupas coupe un câble qui l'arrêtait, ce câble, en tombant dans la mer, s'enroule autour du gouvernail de la barque de Launay-Razilly et l'entraîne vers une ramberge anglaise.

Aussitôt l'ennemi se précipite vers cette barque et engage un vif combat. Le français La Guerte, ex-page de Madame Henriette, reine d'Angleterre, au péril de sa vie ou de sa liberté, pourfend un des Anglais, ne voulant pas leur laisser la victoire sans combat.

Enfin, liés par des cordes, plutôt que vaincus par les armes, ne pouvant plus, ni par la main, ni par le fer, se débarrasser de leurs liens, de Launay se rend, promettant pour sa rançon et celle de ses compagnons 10.000 écus, heureux d'une part de voir ses autres compagnons passer sains et saufs, mais désespérés d'autre part de se voir ainsi faits prisonniers,

Les Anglais voyant leurs efforts insuffisants et le reste du secours passer librement, lancent à la suite du convoi un brûlot préparé depuis longtemps.

Ce brûlot, à la faveur de la nuit, échoue dans le port du fort avec le convoi, sans être remarqué : cette perfidie ne paraît qu'au moment de l'incendie clans lequel trois Anglais vont succomber.

Les Français présents veulent les laisser périr dans l'incendie qu'ils ont eux-mêmes allumés, mais Toiras, dans sa clémence, ordonne de les délivrer et de leur sauver la vie.

Les trois Anglais arrachés aux flammes, on laisse le brûlot se consumer seul, sans atteindre les barques françaises, grâce au vent qui souffle du côté opposé.

L'arrivée imprévue de la flottille irrite les assiégeants qui quittent leurs tranchées, se jettent sur leurs armes, accourent et tirent sur les arrivants. Les Français ripostent vigoureusement, mais ont à déplorer la mort de de Brouilly, qui, blessé d'une mousquetade, périt au port.

Dans cette traversée les Français perdent donc de Brouilly et le chirurgien de Maupas, tués tous deux; les autres, tombés au pouvoir de l'ennemi, sont de Launay-Razilly et ses compagnons.

C'est dans ce changement de décision de la part des capitaines des navires français que l'on peut admirer le secours de la Providence en faveur de la France car c'est elle assurément qui inspira les Français et qui trompa les ennemis pris à l'improviste.

Les Anglais faisaient une croisière le long de l'île avec 150 pinasses, canots, chaloupes, ramberges chargés de combattants et d'engins de guerre; ils attendaient la flottille au passage et lui eussent fait subir une importante défaite ou tout au moins eussent empêché le ravitaillement si Dieu, le souverain maitre, n'eût changé subitement l'intention des Français et leur direction.

A 8 heures du matin de ce même jour, des Étangs et de Soubran devaient retourner vers Buckingam et lui porter les propositions de paix par écrit, mais l'arrivée de ce secours change totalement l'intention des assiégés, qui élèvent au bout de leurs piques forces bouteilles de vin, coqs d'Inde, chapons, jambons, langues de bœufs et autres denrées et les montrent aux Anglais par-dessus les murs.

Les maitres canonniers, arrivés avec le convoi, bombardent les vaisseaux anglais, qui, croyant la place encore dépourvue de poudre, s'étaient approchés autant que possible des remparts.

Ce convoi amène au fort plus de 200 tonneaux de farine (deux et demi suffisent par jour), 60 tonneaux de vin, du vin d'Espagne, trois caisses d'objets de pansements et de médicaments pour malades et blessés, quantité de morue, pois, fèves, huile d'olive, vinaigre, jambons, 60 bœufs salés, moutons vivants, chemises, chausses, chaussures, capotes de sentinelle, douze douzaines de paires de gants, fourreaux d'épée, planches pour baraquements, charbon de terre, deux chirurgiens, seize pointeurs canonniers, enfin les gentilshommes, marins et soldats déjà comptés.

Ce secours cause aux assiégés une joie indescriptible à la vue des renforts attendus si impatiemment et à la nouvelle que le Roi guéri se rend à son armée.

Le 20 octobre suivant, des renforts français, au nombre de 4 000 hommes, débarquent sur l'île, sous les ordres du comte Henri de Schomberg, qui rejoint le commandant Louis de Marillac à La Prée.

 Toutes les nouvelles qui en venaient disaient que les Anglais, en leur siège, se ruineraient eux-mêmes dans les pluies, les maladies et incommodités de l'hiver; qu'ils ne pensaient plus au grand secours que le sieur de Terraube, envoyé au Roi par M. de Toiras, avait proposé, puisque la citadelle était rafraîchie de vivres pour longtemps. Néanmoins, Toiras manda par Saint-Preuil 2, le 25e octobre, qu'il n'avait des vivres que jusques au 13e novembre et que, ce temps-là passé, il rendrait la place aux ennemis 3

Cette nouvelle surprit extrêmement, car il avait donné charge au capitaine Odart, en partant de la citadelle peu auparavant, d'assurer le Cardinal qu'il avait assez de victuailles pour deux mois; ce qu'il fit, et le donna par écrit, ajoutant que ledit Toiras lui avait donné charge de dire que le plus grand secours que le Roi lui pourrait faire serait de lui envoyer cinq ou six mille hommes, afin de chasser les ennemis hors de l'île, à cause que les soldats étaient grandement fatigués.

Cela fit hâter S. M. de disposer toutes choses pour dresser ledit passage en Ré de six mille hommes de pied et trois cents chevaux, pour faire lever le siège aux Anglais et les chasser de l'île.

Elle avait déjà donné le commandement et le pouvoir de son lieutenant général en cette expédition au maréchal de Schônberg, auquel elle avait baillé Marillac pour maréchal de camp ; mais il allait lentement à cette entreprise, attendant que la pluie et l'hiver dans lequel on entrait affaiblissent toujours davantage l'armée de l'ennemi.

Le Cardinal, afin qu'on ne perdît désormais une seule heure de temps, se chargea de fournir barques, vivres et munitions pour l'embarquement de la plus grande partie en Oléron et Brouage 4.

Le 17e, il avait envoyé en Oléron pour faire embarquer le régiment du Plessis-Praslin qui y était, avec ordre d'aller descendre au fort de la Prée, pour commencer les retranchements hors d'icelui et tirer quelques lignes et redoutes depuis ledit fort jusques à la mer, tirant vers Saint-Martin, pour favoriser l'entrée au reste des troupes. Le régiment de Beaumont, qui était au Plomb, eut la même charge 5. Six jours après, huit cents hommes de ces deux régiments y entrèrent ; le reste, ne l'ayant pu faire à cause des vents et tempêtes, avait relâché dans la rivière de Charente pour attendre le beau temps.

Le Cardinal, dès le même jour que ladite lettre de Toiras fut reçue 6, partit d'auprès le Roi pour aller en Brouage et Oléron faire embarquer le régiment de Navarre, celui de la Meilleraye et cinquante gendarmes de la compagnie de la Reine.

Il arriva le 28e, et fit une grande diligence pour trouver des barques et des vivres et faire embarquer les troupes 7.

Cent vingt hommes du régiment de Beaumont et cinq cent cinquante du régiment du Plessis-Praslin passèrent heureusement au fort de la Prée 8.

S. M. envoya au Plomb, pour s'embarquer, huit cents hommes de ses gardes avec Canaples, leur mestre de camp 9, quatre cents restant du régiment de Beaumont et trente gendarmes de la compagnie de S. M.

Elle commanda au maréchal de Schônberg d'y aller incontinent avec les mousquetaires de S. M., les volontaires et cinquante chevaux de sa garde, afin de passer dans les barques qui retourneraient du premier embarquement et les trouver déjà un peu reposés dans l'île, pour être plus prêts à employer quand il arriverait.

Elle commanda à Marillac d'aller en Oléron, pour passer de ce côté-là avec ce que ledit sieur Cardinal aurait préparé, avec les régiments de Navarre, ce qui restait du régiment de la Meilleraye, cinquante des gendarmes de la compagnie de la Reine mère de S. M. et la compagnie des chevau-légers de Bussy-Lameth 10 et les vivres.

Elle eut encore le soin d'envoyer aux Sables-d'Olonne l'ordre pour faire embarquer six cents hommes de Vaubecourt et de Ribérac, et le régiment de Fresne-Durbellière 11, avec cinquante gendarmes de la compagnie de Monseigneur le duc d'Orléans, conduits par le sieur de la Ferté 12, et la compagnie des chevau-légers du sieur de la Borde 13, avec ordre à l'évêque de Nîmes de se joindre à Marsillac pour y tenir la main, et commandement au capitaine Richardière, bon homme de marine, de mettre toute la flotte de vaisseaux, jusques au nombre de cinquante-deux, en état de faire service.

Le Cardinal ayant, par le commandement du Roi, pourvu au paiement de toutes les dépenses de cet embarquement, il n'y avait plus que le vent à désirer.

Ces troupes seules étaient d'hommes si choisis qu'elles eussent été capables de combattre le double de ce qu'elles étaient, et les mousquetaires seuls, à trente-deux desquels S. M. avait fait prendre des armes à l'épreuve et des hallebardes, étaient en tel état qu'il n'y a point de front de bataillon qu'ils n'eussent été capables de percer jusques à la queue.

Mais S. M. ne se contenta pas de cette prévoyance et de ces armes ; il eut principalement recours à Dieu, commanda que chacun se mit en bon état et particulièrement ses mousquetaires, qu'il fit confesser et communier avant que partir.

La noblesse de la cour venant à la foule prendre congé de S. M., l'on voyait dans leurs visages une telle gaîté qu'il faut avouer n'être permis qu'à la nation française d'aller si librement à la mort pour le service de leur Roi ou pour leur honneur que l'on ne saurait remarquer aucune différence entre celui qui la donne et celui qui la reçoit.

Tous ces ordres donnés, le Roi de sa propre main fit ceux du combat et en traça les dessins en plusieurs sortes, afin de s'en servir selon la situation des lieux ou la disposition en laquelle les troupes ennemies seraient.

Deux jours après, Marillac partit pour s'en aller en Oléron, où il trouva que le Cardinal avait usé d'une si grande diligence qu'encore que dans les ports de Brouage et Oléron, il n'eût pas trouvé à son arrivée trois barques prêtes, le régiment de Navarre, le reste de celui du Plessis-Praslin, celui de la Meilleraye, six cents hommes de Piémont et de Rambures, quatre-vingts hommes de la compagnie de la Reine mère du Roi, cinquante chevau-légers de S. M.,

 En parcourant les relations des sièges où le cardinal de Richelieu s'est trouvé acteur, voici ce que nous rencontrons de digne d'être noté.

Relativement à l'île de Ré il fut chargé de veiller à sa défense par Louis XIII qui voulut le 15 juillet 1627 se porter lui-même au secours des côtes de Poitou et de Saintonge menacées par les Anglais, mais qui fut saisi par la fièvre au moment de son départ.

La circonstance devint pressante car nos ennemis, conduits par Buckingham désireux de se venger de n'avoir pu voir Anne d'Autriche pendant son dernier voyage à Paris (14), descendirent dans l'île de Ré à la date du 22 juillet.

Richelieu se procura de l'argent en mettant ses pierreries en gage, envoya trente mille livres au Havre pour armer cinq bâtiments, dits dragons, espèce de brûlots, expédia des courriers sur la côte française, à Olonne, à Brouage, par exemple, pour que l'on fît pénétrer « à quelque prix que ce fust et quoy qu'il coutast (15) » des vivres et de l'eau douce (16) dans la citadelle de Martin-de-Ré, demanda au roi d'Espagne les secours maritimes qu'il avait promis, prépara lui-même une flotte dont devaient faire partie six navires équipés à Saint-Malo, envoya dans la Bretagne pour y acheter do divers particuliers onze canons de fonte (17), et à Bayonne pour s'y procurer bon nombre de pinasses, bâtiments fort légers navigant à la voile et à la rame, dépêcha sur Olonne trois capitaines de mer renommés, expédia à l'île de Ré Pompée Targon, ingénieur maritime (18), entendu aux machines et aux artifices, et aussi le sieur d'Argencour, enfin prescrivit aux capitaines de Port-Louis et de Blavet en Bretagne de s'assembler et d'adopter un moyen pour empêcher l'adversaire débarqué de communiquer avec l'Angleterre.

Au résumé, peu de jours lui suffirent pour assurer le plus pressé et faire parvenir à Toiras, réfugié dans la citadelle de Saint-Martin-de-Ré, avec 600 hommes et s'y défendant bien, des secours (19) avant qu'il ne les eût demandés, et en un mois il expédia pour cette affaire plus de deux cents courriers, ce qui parait considérable pour l'époque.

Ce ne fut pas tout; afin de défendre contre l'étranger ce boulevard des Rochelois récemment conquis par Toiras, dans les premiers temps de son entrée au pouvoir, ce qui lui tenait au cœur afin de prouver qu'il savait garder ses conquêtes, il opina dans le conseil du roi pour faire passer des troupes dans l'île de Ré et en chasser les Anglais par une bataille tout en continuant à tenir la ville de La Rochelle bloquée; il paraissait à plusieurs presque impossible de mener ces deux entreprises de front, mais son avis prévalut.

Ayant aidé à sa mise à exécution par des avances faites à l'État sur sa fortune privée, et par l'envoi de deux émissaires, l'évêque de Mende et l'abbé de Marsillac, car sous sa direction le costume ecclésiastique n'empêchait pas de se mêler aux affaires de guerre, un convoi de ravitaillement passa heureusement le 8 octobre.

Ce ne fut pas encore tout; de sa personne, Richelieu traversa de Brouage dans le port d'Oléron, au risque d'être enlevé en mer par l'ennemi, et activa tellement les préparatifs sur ces deux points que deux jours après son arrivée, le maréchal de Schomberg trouva réunis les bâtiments nécessaires à son transport dans l'île de Ré.

On sait le reste, Buckingham fut battu et les Anglais quittèrent cette île où ils songeaint déjà à envoyer une colonie.

La part prise par le cardinal de Richelieu au siège de La Rochelle (1627-1628) est plus grande, plus personnelle, et cela semblerait confirmer qu'étant évêque de Luçon il méditait déjà la réduction de ladite cité ( Mémoires de Richelieu, t. 4. )

Après avoir, par des négociations diplomatiques, empêché les assiégés d'espérer que quelque Etat voisin vînt à leur secours, il recourut au blocus le plus vigoureux afin d'opposer au ravitaillement des Rochelois, un obstacle matériel insurmontable, et traça lui-même le plan de ce blocus.

C'est alors que deux parisiens, l'un architecte, l'autre maître maçon, vinrent lui proposer le moyen de remplacer les essais inutilement tentés (20) par Pompée Targon en construisant au travers du chenal du grand port une digue de pierres sèches peu épaisse au sommet mais très-large à la base ; comme ils répondaient que la mer ne la romprait pas, Richelieu accueillit leur proposition, la soumit à un conseil de guerre, la fit approuver sur l'heure par le roi; c'est à cette décision rapide que fut dû le succès du siège, et la seule restriction à introduire ici consiste à remarquer combien le cardinal était disposé à employer tout ce qui pourrait favoriser son entreprise, et à saisir au vol ce que la fortune lui apporterait pour le tirer d'embarras.

 La digue commencée le 1er décembre fut construite en sept mois, non plus seulement avec des pierres sèches, ramassées sur les rives du canal, mais au moyen de grands navires maçonnés et pleins de pierres à l'intérieur que l'on faisait échouer et qui remplissaient chacun l'office d'une grande masse de bottées de matériaux. Dès qu'un navire semblable (il s'agissait de flûtes de Hollande) était coulé, la digue se trouvait allongée d'autant, parce que déjà il était impossible de passer par-dessus ; néanmoins « afin de haster encore davantage le travail, nous apprend un témoin oculaire (21), on retrancha quasy la moitié de la largeur, tant sur le haut qu'on fond de l'eau, l'expérience ayant monstré qu'elle résisteroit aussy bien à la mer et à tous les mauvais temps qu'elle faisoit auparavant pourveu qu'il y eust du talus. »

 

La participation, nous devrions plutôt dire l'influence de Richelieu au siège de La Rochelle ne peut se nier, puisque Louis XIII, ennuyé de quatre mois de séjour devant cette ville, revint à Paris avant l'achèvement de la digue, et que le cardinal demeura chargé (22) des opérations avec la qualité de lieutenant-général des armées de Poitou, Saintonge, Anjou et Aunis, et un plein pouvoir sur toutes les troupes.

Aussitôt il établit une discipline régulière (23), une administration vigilante, et, les choses ainsi réglées put mieux s'occuper du siège proprement dit et de l'intérêt qu'il prenait à le diriger comme ingénieur.

Après une sommation qui demeura inutile, il tenta une escalade par une nuit fort obscure (du 10 au 11 mars), s'approcha avec huit mille hommes, et dix chariots remplis d'échelles et de cordages, de la fausse porte des Salines pour la pétarder ainsi que deux autres ouvertures, s'élancer contre plusieurs bastions afin de détourner l'attention et de pénétrer par l'un d'eux dans la ville. Cette tentative échoua.

Une entreprise contre le fort de Tasdon ne réussit pas davantage, et la pensée du P. Joseph de s'introduire dans La Rochelle par un vaste égout fut reconnue impraticable. Néanmoins les Rochelois se trouvaient de plus en plus serrés et affamés, car la fameuse digue rendait le blocus maritime de la ville des plus rigoureux, tandis que du côté de la terre les communications se trouvaient interceptées avec la plus grande sévérité et par une circonvallation et par des postes; en outre, les rebelles s'étaient privés d'une partie de leurs approvisionnements pour nourrir les Anglais leurs alliés pendant le séjour de ces derniers à l'ile de Ré, faute peu remarquée mais capitale, de leur part et de la part de Buckingham, car s'il est imprudent de mal approvisionner une place de guerre, on ne doit jamais la dégarnir pendant qu'elle subit un siège.

Un secours anglais se présenta de nouveau en mai, puis se retira inopinément à la vue de la digue entièrement terminée et précédée, du côté de son ouverture, par une palissade flottante de trente-sept vaisseaux attachés par les mâts et munis de canons et de soldats, retraite qui découragea plus encore les malheureux assiégés.

Richelieu leur écrivit au commencement de juillet pour les engager à la soumission; ils ne répondirent pas. Cependant après l'assassinat du duc de Buckingham (2 sept.), qui leur avait toujours été favorable, ils se montrèrent plus traitables et firent bien, car le cardinal réussit à détacher les Anglais de leur parti.

Dans les négociations qui suivirent, ce dernier se dévoila ingénieur autant que politique, en exigeant la démolition des fortifications de La Rochelle du côté de la terre; cela suffisait pour empêcher cette cité de servir de refuge aux mécontents de tous les partis, et les fortifications maritimes pouvaient servir à protéger contre toute tentative des Anglais nos côtes trop bien connues d'eux à la suite des tristes événements de cette guerre civile.

 

 

Richelieu ingénieur : mémoire lu à l'académie des sciences morales et politiques par Ed. de La Barre Duparcq

Le siège de La Rochelle : les origines de la marine française et la tactique naturelle par le vice-amiral Jurien de La Gravière,...

Siège du Fort Saint-Martin et fuite des Anglais de l'île de Ré, relation historique , publiée en latin au XVIIe siècle, par Jacques Isnard

 

 

  ==>les sièges de Ré et La Rochelle, digue de Richelieu

 

 

 


 

1. Ce paragraphe est tiré de la Relation de Marillac, p. 173; mais un paragraphe de ce récit a été sauté.

2. François de Jussac d'Ambleville, seigneur de Saint-Preuil, petit-neveu de Brantôme par sa mère, servit d'abord au régiment de Picardie, puis aux gardes-françaises, dont il devint capitaine en 1627; il prit part aux campagnes de 1630 en Italie et de 1632 contre le duc de Montmorency et à celles de 1636 à 1638; il était nommé, en 1638, gouverneur de Doullens et maréchal de camp, puis gouverneur d'Arras en 1640.

En 1641, ayant, par suite d'une méprise, fait massacrer, près de Douai, la garnison espagnole de Bapaume qui venait de capituler, il fut arrêté par ordre du maréchal de la Meilleraye, dont il s'était attiré la haine, et condamné, puis exécuté, le 9 novembre 1641, pour crime de concussion et « d'homicide. »

3. Cette phrase est dans la Relation de Marillac, p. 180.

4. Les Aff. étr. (France 784, fol. 288-289) conservent un document qui porte au dos ces mots de Richelieu : « Secours de Ré.

Histoire », et cette mention écrite par Charpentier : « 15e octobre 1627. Employé »; ce document, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'a pas servi de source aux Mémoires; ce n'est qu'un canevas, qu'Avenel a publié (Lettres., t. II, p. 705-708). Les quelque vingt-cinq pages qui suivent sont tirées presque uniquement de la Relation de Marillac.

5. Paragraphe emprunté à la Relation de Marillac, p. 174.

6. 25 octobre.

7. Tiré de la Relation de Marillac, p. 183.

8. Ce paragraphe et les suivants, jusqu'à la p. 187, sont tirés presque uniquement de la Relation de Marillac, p. 179, 180, 182-188.

9. Charles de Créquy, sieur de Canaples, mestre de camp du régiment des gardes du Roi, mort en 1630 d'une blessure reçue au siège de Chambéry, petit-fils par sa mère du connétable de Lesdiguières.

10. Charles de Lameth, comte de Bussy, gouverneur de Mézières, maréchal de camp en 1634, tué au siège de la Capelle en 1637.

11. Ce régiment avait été levé le 20 septembre 1627 par Pierre de Meulles, sieur de Fresne-Chabot, qui avait épousé Renée de Rorthays de la Durbellière.

12. Henri de Saint-Nectaire ou Senneterre (1600-1681), marquis de la Ferté, maréchal de France en 1651, duc et pair en 1661.

13. André de Vély-Dodieu, seigneur de la Borde et Glaignes.

Au siège de la Rochelle, il gardera le fort de Beaulieu (janvier 1628).

(14) On peut en croire Henri de Rohan, disant en termes exprès: « Il se porte à ce que le dépit lui persuade, et ne pouvant voir le sujet de sa passion il lui veut faire voir sa puissance en préparant toutes choses à la guerre. » Mémoires de Rohan, Amsterdam, 1756, in-12, t. 1, 2e partie, p. 35.

(15) Relation du siège de Ré par le garde des sceaux de Marillac.

(16) « Le manquement d'eau douce y estoit plus insupportable que les Anglois. » Histoire de Toiras, par Michel Baudier, livre Ier, chap. XIII. Voyez les chap. xvi et xxi pour les soins donnés par Richelieu au ravitaillement de l'île.

(17) Ces canons furent payés huit mille livres.

(18) Il était d'origine italienne et si nous en croyons Allent (Histoire du corps du génie, p. 36) avait été attiré en France par Richelieu sur la réputation acquise par ses travaux, au siège d'Ostende.

(19) Comme on partit gaiement pour les porter, Richelieu inscrivit cette réflexion dans ses Mémoires : « Il faut avouer n'être permis qu'à la nation françoise d'aller si librement à la mort pour le service de leur Roi, ou pour leur honneur, que l'on ne sauroit remarquer aucune différence entre celui qui la donne et celui qui la reçoit. »

(20) « La vanité des promesses de Pompée Targon pour former le port se voyait clairement, » dit Fontenay-Mareuil. « Pompée Targon proposait de barrer le canal avec des inventions particulières, dont il donnoit si peu de connoissance qu'il étoit impossible d'y avoir grande foi, » ajoute le Cardinal dans ses Mémoires (collection Petitot, t. 23, p. 470).

(21) Fontenay-Mareuil, collection de Petitot, t. 51, p. 74.

(22) Commission du 9 février 1628.

(23) Les soldats étaient habitués à incendier les villages. Voyez Mémoires de Campion, édition précitée, p. 74.