Quel était l'état de la Gaule à la fin du IIIe siècle ap

Saint Hilaire est né à Poitiers, nous le savons par saint Jérôme : « Gallus ipse et Pictavus genitus ». Il a été évêque, nous dit-il lui-même, quelque temps avant le Concile de Milan de 355.

Son activité se place sous le règne des empereurs Constance, Julien et Valentinien. Il meurt en 368. Il se situe donc dans les deux premiers tiers du IVe siècle.

Quel était l'état de la Gaule à la fin du IIIe siècle ap

Il était Gaulois. Quel était l'état de la Gaule à ce moment ?

A la fin du IIIe siècle ap. J. C. elle avait eu à souffrir, notamment en 276 de la première vague des invasions germaniques qui l'avait éprouvée et avait forcé les villes à s'entourer de remparts, puis de la terrible révolte sociale des Bagaudes. Mais les longues années de paix assurées par les empereurs Dioclétien et Constantin lui avaient permis de se relever très vite. Malheureusement l'assassinat de Constant, fils de Constantin qui gouvernait les provinces occidentales de l'Empire, par un de ses officiers d'origine germanique, Magnence, en 350 avait provoqué une terrible guerre civile compliquée d'une invasion des Alamans.

L'installation de Julien comme César en 355 avait permis de rétablir la paix à l'intérieur et aux frontières. Sa proclamation comme Auguste à Lutèce en 361 n'avait pas entrainé de guerre civile en Gaule et son successeur Valentinien allait énergiquement défendre l'Empire contre les Alamans et les autres peuplades germaniques.

Il était Pictave et Fortunat dans un de ses poèmes précise même qu'il était « natus in urbe » né dans la ville, ce qui lui permet par une pointe élégante d'ajouter « notus in orbe », célèbre dans toute la terre.

Quel était l'état de la Gaule à la fin du IIIe siècle ap

 

Qu'était Poitiers à cette époque ?

Au beau temps de l'Empire romain la ville s'étendait sur tout l'éperon qui se dresse entre le Clain et la Boivre. Elle s'ornait d'un bel amphithéâtre, un des plus grands de Gaule, il y avait des thermes, de grands édifices publics dont l'un se trouvait près de l'église Saint-Porchaire, des temples, peut-être même un arc de triomphe. Mais à l'époque de saint Hilaire elle avait du, elle aussi, se contracter dans une enceinte que Longuemare, le P. de la Croix, puis Mgr Autexier ont bien délimitée : elle suivait la rue des Feuillants et celle des Carolus, traversait la rue Jean-Jaurès, la clinique des Hospitalières et remontait à travers la caserne Sainte-Catherine et le lycée Henri IV, traversait les rues du Chaudron-d'Or et des Cordeliers, passait derrière le Palais de Justice, où ses ruines sont encore visibles, pour aboutir vers la place de la Liberté, formant un cercle irrégulier de 2 kms 600 de périmètre, munie de tours tous les 26 m à peu près. C'est la que s'était entassée la plus grande partie de la population.

Poitiers faisait partie de la province d'Aquitaine Seconde dont la métropole était Burdigala, Bordeaux, où résidait le gouverneur, avec les cités d'Agen, Périgueux, Saintes, Angoulême, tandis que Limoges appartenait à l'Aquitaine Première dont la métropole était Bourges, la cité des Bituriges. Elle avait abandonné son vieux nom de Limonum pour prendre celui de l'ancienne peuplade gauloise dont elle était le chef-lieu : les Pictons ou Pictaves. Elle avait l'avantage d'être située à un croisement de grandes voies romaines, l'une Nord-Sud, qui allait de Tours à Rom et à Saintes, l'autre Est-Ouest, de Bourges à Nantes. Elle avait donc, malgré les difficultés, conservé une certaine importance, bien qu'elle n'atteignît pas celle de Bourges, Tours ou Bordeaux, métropoles de province, mais l'historien Ammien Marcellin l'égale à celles des Arvernes et des Santons. (Gaule - Cartes Voies Romaines)

Nous ne le connaissons que sous le seul nom d'Hilarius. Tandis que nous savons que saint Jérôme s'appelait Eusebius Hiéronymus, saint Amboise Aurelius Ambrosius, saint Augustin Aurelius Augustinus, seul le Cognomen d'Hilaire nous est parvenu. Il est rare dans la Gaule romaine si on en juge d'après l'Index du Corpus ; il peut appartenir à cette classe de surnoms, de sobriquets plutôt, par lesquels se manifestait un trait de caractère propre à certains individus ou à certaines familles : hilaris ou hilarus, celui qui est gai, de bonne humeur. Quelle que soit son origine il a complètement effacé le nom légal de notre Hilaire.

Quel était l'état de la Gaule à la fin du IIIe siècle ap

Hilaire était loin d'être obscur par l'éclat de sa noblesse « nobilitatis lampade non obscurus » dit encore Fortunat dans son style précieux. Disons simplement qu'il devait appartenir à la bourgeoisie locale, à cette aristocratie gallo-romaine de grands propriétaires, dont les fils suivaient les cours des grammairiens à Poitiers et ceux des rhéteurs et des philosophes à Poitiers, Bordeaux, Autun ou Marseille. C'est dans cette jeunesse étudiante formée ensuite à l'enseignement du droit, que le gouvernement impérial romain recrutait volontiers ses fonctionnaires, comme il le fit encore au Ve siècle avec Avitus et son gendre Sidoine Apollinaire. C'est dans ces familles que les chrétiens cherchaient souvent leurs évêques, car par leur instruction, leur crédit, leur entregent ils pouvaient les défendre contre les abus de pouvoir des fonctionnaires impériaux et plus tard en imposer aux Barbares.

Quel était l'état de la Gaule à la fin du IIIe siècle ap

Ce fut le cas de saint Remy à Reims, de saint Loup à Troyes, de saint Césaire à Arles. C'est ainsi que les chrétiens de Poitiers choisirent vers 355 leur compatriote Hilaire comme évêque. Il était marié, puisque la tradition recueillie par Fortunat deux siècles après, veut qu'il ait eu une fille. Nous ne savons rien de sa femme. Devenu évêque il dut se séparer d'elle ou au moins vivre avec elle comme frère et sœur.

Ce fut au siècle suivant le cas de Sidoine Apollinaire à Clermont-Ferrand et en Cyrénaïque de Synésius, qui d'ailleurs ne s'y résigna pas facilement. Sa fille Abra aurait pris le voile des religieuses, mais la lettre qui lui est adressée à cette occasion par son père n'est pas authentique. Tant pis !

Quel était l'état de la Gaule à la fin du IIIe siècle ap

Etait-il chrétien de naissance ! Il ne semble pas. « Nos ex immundis geniti », dit-il quelque part : nous qui sommes né dans la fange, c'est-à-dire le paganisme, l'incroyance. Ce n'est pas une figure de style. D'abord les hautes classes en provinces comme à Rome restèrent longtemps fidèles aux cultes traditionnels. D'autre part il nous renseigne lui-même avec précision sur son itinéraire spirituel et intellectuel dans les quinze premiers chapitres de son grand traité sur la Trinité et l'on voit qu'il était parti d'assez loin.

« Les hommes, nous dit-il, (je résume) regardent par instinct naturel, comme l'idéal de leur vie le loisir en même temps que la richesse. Mais ceux qui réfléchissent et c'est la plupart, s'aperçoivent qu'ils sont nés pour quelque chose de mieux que cette vie inintelligente, même bestiale. Certains et ce sont les philosophes, en se haussant par l'étude et par l'action jusqu'à des vertus d'endurance, de modération et de clémence (c'est le « sustine et abstine » des Stoïciens) ont pensé que bien comprendre et bien agir c'était cela qui constituait le bien vivre. Mais d'où vient cette inspiration ? elle ne peut venir que d'un principe supérieur à l'homme ; l'auteur d'un si grand don, c'est celui qu'on appelle Dieu.

Quel était l'état de la Gaule à la fin du IIIe siècle ap

Les philosophes peuvent différer d'opinion sur sa nature, ils s'accordent tous pour vénérer en lui l'éternité et la puissance.

« Tandis que je méditais ces pensées et d'autres du même genre, continue-t-il, je suis tombé sur les livres écrits selon la tradition de la religion juive, par Moïse et les Prophètes. Là on pouvait lire les propres paroles du Créateur attestant à son sujet « Je suis celui qui suis ».

C'est donc l'Ancien Testament et surtout la lecture du prophète Isaïe qui lui a donné conscience de l'existence et de la puissance d'un Dieu unique, que notre intelligence conçoit comme nécessaire, mais qui la dépasse, qu'on ne peut connaître que par la foi. Poursuivant sa lecture il arrive au Nouveau Testament et il tombe sur l'Evangile de saint Jean « Au commencement était le Verbe ». Alors, dit-il, maintenant mon âme qui s'agitait dans l'anxiété a trouvé une espérance qui surpasse son attente. « Il connait Dieu non seulement comme Créateur et Justicier mais comme Père ; il apprend que c'est le propre d'un Dieu Fils Unique que de se faire chair pour se rapprocher de nous et nous hausser jusqu'à Lui et la foi au Christ supprime la crainte de la mort puisqu'elle nous fait escompter la Vie éternelle ».

Quel était l'état de la Gaule à la fin du IIIe siècle ap

 

Comment Hilaire a-t-il pu entrer en contact avec la Bible ?

Il aurait pu recevoir l'Ancien Testament d'un Juif, car le prosélytisme juif n'a pas cessé avant la fin de l'Empire romain, mais celuici ne lui aurait pas passé le Nouveau Testament.

Il devait donc exister à Poitiers au moins un chrétien assez instruit pour être au courant de ses inquiétudes philosophiques et lui communiquer les Deux Testaments. C'est tout ce que nous pouvons dire. En tous cas c'est pour sa science religieuse autant que pour ses connaissances profanes et sa situation sociale que « regenerafiw » c'est-à-dire baptisé depuis assez longtemps, Hilaire fut élu évêque, quelque temps avant 355, à un âge et à une date que nous ignorons, chef d'une chrétienté que nous connaissons aussi peu.

L'évangélisation de la Gaule à cette époque n'était pas encore très avancée. Elle avait été lente et tardive, sauf sur la côte méditerranéenne, dans l'Aquitaine du Sud et dans la vallée du Rhône, plus proches de Rome et des vieilles chrétientés d'Orient. C'est assez tard, dans le Ille siècle seulement, qu'on peut placer saint Denis de Paris, saint Martial de Limoges. La région rhénane et mosellane viendra ensuite la première ; car Trèves est la résidence des empereurs Constantin et Constant et attire naturellement les missionnaires. Grâce à la période de paix qui va régner jusqu'à l'assassinat de Constant en janvier 350, le nombre des évêchés finira par doubler. L'évêque de Poitiers pourtant ne figure pas parmi les signataires du faux concile de Cologne, en 346.

 

Hilaire serait-il donc le premier évêque de Poitiers ?

Les listes épiscopales connues lui donnent pourtant huit prédécesseurs, ce qui ferait donc remonter l'évangélisation assez haut. Mais les plus anciennes de ces listes auraient été composées à Saint-Aubin d'Angers vers la fin du XIe siècle seulement, alors que les églises de notre pays voulaient faire remonter leurs origines à l'âge apostolique, même au prix de pieuses forgeries.

D'autre part, Lidoire évêque de Tours, son contemporain, n'a eu qu'un prédécesseur ; saint Martin élu en 371 ou 372 n'était que le troisième titulaire du siège de Tours.

Le premier évêque certain d'Angers, Defensor, n'apparait aussi qu'à cette date, où il assista à l'élection du même Martin, et il occupe en effet le premier rang dans le catalogue épiscopal de cette ville.

Orléans a son premier évêque Declopatrus en 346. Enfin le baptistère et l'église la plus ancienne de Poitiers sont « intra muros » et non dans les faubourgs (suburbium) : on n'a pas trouvé dans la nécropole des Dunes trace d'une église primitive, donc ils sont postérieurs à la paix de l'Eglise.

Le siège de Poitiers ne doit pas remonter plus haut que le deuxième quart ou la fin du premier quart du IVe siècle au plus tôt. Si Hilaire sortait d'une famille païenne, il fallait que la communauté chrétienne de Poitiers fût peu importante, même si elle était ancienne, puisqu'elle n'avait trouvé en son sein comme candidat convenable à l'épiscopat, qu'un païen converti ; ou bien ses huit prédécesseurs ont passé très vite s'ils ont existé car ils ne sont pas mentionnés ailleurs, ou ils n'étaient que de simples prêtres, l'église de Poitiers trop peu importante ou récente étant rattachée à celle de quelque cité voisine plus considérable.

Quel était l'état de la Gaule à la fin du IIIe siècle ap

Comment pouvons-nous nous représenter Hilaire à cette époque ?

Hélas il ne nous est parvenu aucun portrait de lui, non plus que de saint Augustin. Nous sommes moins favorisés pour lui que pour saint Ambroise dont une mosaïque de Milan faite peu après sa mort, peut nous garder quelques traits.

Nous pouvons supposer qu'il avait le visage glabre. L'empereur Constantin qui était bel homme et le savait, avait remis à la mode l'usage de se raser tous les jours, et naturellement tout le monde imitait l'empereur. Il devait porter les cheveux coupés assez courts, à la Titus ; porter la chevelure longue était le propre des moines orientaux et des barbares. Pas de tonsure : quand un évêque s'adressant à ses confrères assemblés leur dit : « per coronam vestram », cela ne signifie ni tonsure, ni couronne, ni ornement quelconque. C'est une marque de politesse pour marquer leur dignité : votre docte réunion, votre honorable cercle, comme on disait : Votre Sublimité, Votre Charité, Votre Clémence, Votre Prudence.

Le IVe siècle est prodigue de ces formules emphatiques que l'on retrouve dans le Code Théodosien, quand l'empereur s'adresse aux Préfets du Prétoire ou de la Ville ou aux simples gouverneurs.

Il devait résider dans la « domus ecclesia » proche du baptistère Saint-Jean et de la Cathédrale où il officiait. Après la paix de l'Eglise le centre de la communauté chrétienne, si elle existait déjà en 312, avait quitté les faubourgs où comme partout elle était reléguée, pour habiter à l'intérieur des remparts.

Le baptistère Saint-Jean dans son premier état, ainsi que l'ont démontré les fouilles de M. Eygun, doit être contemporain de saint Hilaire. Il a pu y baptiser et même y être baptisé. Mais pour sa demeure, nous sommes moins favorisés qu'à Bône, l'ancienne Hippone, où les fouilles ont dégagé le quartier épiscopal de saint Augustin.

Lors des travaux entrepris près de la rue Jean-Jaurès on a retrouvé les restes d'une église ancienne, mais probablement construite par sainte Radegonde pour recevoir la relique de la Vraie Croix, donc postérieure.

Le Père de la Croix a retrouvé sous le maître autel de la chapelle des Carmélites les vestiges d'une petite église qui a pu être bâtie au IVe siècle par saint Hilaire. La rue de la Celle Saint-Hilaire a pu garder le souvenir de son domicile.

Nous pouvons nous représenter comment il disait la messe, bien que nous soyons beaucoup moins bien renseignés sur cette époque que sur la Gaule mérovingienne du VIIe siècle.

Son église avait la forme basilicale : une nef longue où se mettait le peuple : populus ou plebs, un hémicycle au fond, avec au centre la « cathedra » siège ou trône de pierre fixé à la muraille et drapé d'une étoffe, où il s'asseyait et d'où il prêchait. A sa droite et à sa gauche, le long des murs, étaient les bancs où s'asseyaient les prêtres et les diacres : l'ordo, c'est-à-dire le clergé. Au milieu du diamètre de l’exèdre se trouvait l'autel : « sacra mensa », la table sainte ; le terme d « altare » est inspiré de l'Ancien Testament. Il est en bois l'usage des autels de pierre, hérité des Catacombes, ne se répandra que plus tard.

Saint Hilaire entre dans l'église entouré de ses clercs. Il ne porte pas de toge, vêtement de cérémonie des Romains, abandonné depuis un siècle, sauf à Rome dans les cérémonies officielles comme les séances du Sénat.

Depuis qu'il faut combattre les Barbares sur le Rhin et sur le Danube, les costumes militaires inspirés souvent des modes gauloises et germaniques ont influé sur ceux des civils même à la cour. On porte notamment les « braies », c'est-à-dire des pantalons pour se protéger du froid.

Une Constitution de l'empereur Honorius interdit bien de les porter à Rome ainsi que des fourrures, mais la défense ne valait pas pour les provinces. La liturgie romaine antique jusqu'au VIIe siècle, ne comportait pas non plus de costume spécial ; l'évêque et ses clercs portent le costume de ville.

Au début du Ve siècle le pape Célestin apprenant qu'en Gaule des ecclésiastiques portent des habits spéciaux leur écrit : « Discernendi Sumus a plebe doctrina non veste, » : « Nous devons nous distinguer du peuple par notre science non par notre costume ».

Saint Augustin recommande à ses fidèles de ne donner ni birrus ni tunique de lin fin (le birrus était le manteau de dessus en grosse laine, mais les gens du monde en portaient de laine fine, tissés dans le Nord de la Gaule ou en Asie Mineure) mais seulement des vêtements qui peuvent servir à tous. Si on lui donne des vêtements de prix, il les vendra au profit des pauvres.

On portait par dessous une chemise de lin et par-dessus une tunique cousue pourvue de longues manches. C'est celle que portent Trajan et ses officiers sur la Colonne Trajane, sorte de blouse à ceinture. Mais maintenant elle est plus longue, descend au- dessous des genoux, le décolleté est carré au lieu d'être rond et souvent deux bandes de tapisserie descendent des épaules devant et derrière : c'est la dalmatique. Par-dessus on met la « paenula » ou manteau de ville ; elle se présente à peu près comme nos pélerines sans capuchon ; elle est fermée devant et s'enfile par la tête. Elle couvre tout le haut du corps jusqu'aux genoux. Pour se servir de ses mains, il faut la retrousser jusqu'aux épaules ou simplement à la saignée du coude. En Gaule on n'emplois pas le nom romain « paenula » mais « casula » petite cabane — dont nous avons fait chasuble.

Nous ne savons si saint Hilaire avait le crâne dégarni. Pour éviter de se refroidir il pouvait se couvrir la tête d'une « mitra » c'est-à-dire un petit turban comme les Asiatiques, dont les deux bouts lui retombaient sur la nuque, ou d'une petite coiffure analogue à nos bonnets de police actuels à deux pointes.

Ce n'est qu'au VIIe siècle que le costume ecclésiastique se distinguera de celui des laïques. La reproduction du manuscrit de Stuttgart que le Comité Saint Hilaire a fait éditer, bien qu'étant plus tardif, donne une idée assez juste, étole et crosse à part, de ces vêtements.

Saint Hilaire s'avance vers l'autel entouré de ses prêtres et de ses diacres. Il n'y a régulièrement, sauf permission spéciale, qu'une messe, souvent hebdomadaire seulement, celle de l'évêque. Pas de prière au bas de l'autel : elle a été dite au « secretarium » — sacristie — ni de Kyrie eleison, qui viendra de Rome au siècle suivant, ni de Gloria. Il salue l'assistance : Pax vobis » ou « Dominus sit cum omnibus vobis ». Puis il fait une oraison, prière improvisée, et on lit deux ou trois leçons tirées des Prophètes, des Apôtres et des Evangiles, séparées par le chant d'un psaume. Puis de sa « cathedra » il prononce une homélie qui porte en général sur l'évangile du jour. L'auditoire reste debout. Il est probable qu'il se tenait mieux qu'à Arles où saint Césaire doit le rappeler à l'ordre, et que les femmes bavardaient moins qu'en Orient, mais qu'il était aussi moins sensible que les Africains d'Hippone qui, aux instructions de saint Augustin terminaient en chœur les citations de l'Ecriture, intervenaient, répondaient, se passionnaient.

Après l'homélie, c'est la litanie diaconale, prière pour les besoins des fidèles, puis comme en Orient, on congédie les catéchumènes et les pénitents. Ensuite c'est sans doute comme en Afrique, la procession de l'Offertoire.

Tout chrétien doit participer à l'offrande par un don matériel : du pain, du vin, du blé, des raisins ; de nos jours c'est remplacé par la quête. On apporte en général de petits pains ronds.

Le Canon commence par la Préface, c'est souvent une prière improvisée : celles de Sidoine Appolinaire au siècle suivant étaient célèbres. Puis c'est la lecture des diptyques et le baiser de paix. Saint Hilaire devait prononcer le Canon tel qu'il se trouve dans le « De Sacramentis » attribué à saint Ambroise et proche du nôtre. Suivaient le Pater et la Communion pendant laquelle on chantait un ou plusieurs Psaumes. La messe devait durer 2 ou 3 heures.

Pas de chant sauf les Psaumes : on s'en méfie en Occident comme d'un souvenir du paganisme. C'est d'Orient que viendront les Hymnes. Durant son séjour en Asie, Hilaire ne se lassera pas d'admirer les chants qui y étaient en honneur, et à son retour il composera un certain nombre d'hymnes qui se trouvent être les premières en Occident ; plusieurs nous restent sous son nom.

Au début de son apostolat, Hilaire se donne tout entier à l'instruction de ses fidèles. C'est de ce moment que date son Commentaire sur l'Evangile de saint Mathieu. C'est un ouvrage pratique, issu peut-être de ses homélies, où il montre à ses auditeurs et ses lecteurs, comment, à partir des faits rapportés par l'Evangéliste, ils doivent décider ce qu'ils ont à faire, mais aussi comment, au- delà du sens littéral et historique, ils doivent chercher un sens plus profond.

La guérison du paralytique, par exemple, nous montre comment nous devons chasser de notre âme le péché et toute inclinaison mauvaise, mais elle symbolise aussi la guérison morale future du monde entier. Il fait un sort au plus petit membre de phrase : le paralytique retourne à sa maison : notre maison à nous c'est le Paradis, dont l'humanité est sortie malade avec Adam et dont il faut reprendre le chemin.

 

Quel était l'état de la Gaule à la fin du IIIe siècle ap

L'épiscopat d'Hilaire aurait donc pu se dérouler sans histoire.

Les persécutions avaient cessé, païens et chrétiens depuis Constantin vivaient côte à côte tranquillement. Sans doute en Gaule comme ailleurs les campagnes restaient païennes, mais l'évangélisation du pays progressait rapidement. Mais si la paix matérielle régnait, il n'en était pas de même à l'intérieur de l'Eglise.

Depuis Constantin le christianisme avait d'abord joui de la liberté, puis de la faveur de l'empereur. Mais cette protection n'était pas sans péril car Constantin et ses fils, de la meilleure foi du monde, se jugeaient responsables de la paix de l'Eglise et d'ailleurs certains fauteurs de troubles comme les Donatistes d'Afrique n'hésitaient pas à faire appel à son arbitrage.

Or à ce moment l'Eglise chrétienne entière était divisée par un terrible conflit : le problème de la divinité de Jésus-Christ.

 Un prêtre d'Alexandrie, Arius, la niait ; il avait été condamné en 325 par un concile d'évêques d'Orient réuni à Nicée, une ville d'Asie Mineure. Mais les Pères avaient eu tort pour affirmer la divinité de Jésus, son identité d'essence avec le Père, de se servir du mot : « homoousios », « consubstantialis » qui n'est pas dans l'Ecriture et qu'on n'arrivait pas à définir avec précision.

Arius d'abord exilé par Constantin, était rentré en grâce à la fin du règne, mais même après sa mort on se disputait ferme sur ce mot- là.

Il y avait les Ariens purs, ceux qui faisaient du Christ une créature, supérieure aux autres créatures mais différente du Père ; c'étaient les anoméens.

Il y avait des Ariens plus subtils qui en faisaient une créature, mais d'essence semblable, homoios, au Père : c'étaient les homéens.

Il y avait ceux qui, fidèles au Concile de Nicée, proclamaient le Fils de même essence que le Père : homoousios, c'étaient les homéousiens.

Enfin il y avait les Sabelliens, qui allaient plus loin, réduisant à rien la distinction entre le Père et le Fils.

Sans compter les nuances intermédiaires où se complaisait l'esprit subtil des Grecs ! Ces problèmes passionnaient les théologiens et la foule des fidèles, car ils touchaient au fond même du christianisme : Si l'homme seul a souffert sur la croix, si Dieu n'est pas mort pour l'humanité, le sacrifice n'est pas infini, elle n'est pas rachetée. Mais si le Christ est de nature uniquement divine, c'est Dieu qui a souffert sur la croix, ce qui est impossible et absurde, car pour qu'il y ait souffrance, la nature humaine est indispensable.

A ce moment, Constance seul empereur, était bien décidé à faire triompher l'arianisme et il ne cessait d'intervenir dans ces débats qu'il aurait dû laisser aux seuls théologiens. Il était appuyé en Occident par deux évêques de Pannonie : Ursace de Singidunum (Belgrade) et Valens de Mursa (confluent de la Drave et du Danube), ariens forcenés.

Les évêques gaulois étaient peu instruits de ces débats théologiques. Hilaire lui-même avoue que jusque- là il avait ignoré jusqu'au Symbole de Nicée.

Aux Conciles d'Arles en 353, de Milan en 355, les évêques occidentaux condamnèrent Athanase l'évêque d'Alexandrie, ferme défenseur du symbole de Nicée. Seul Paulin de Trêves, Eusèbe de Verceil, Denys de Milan refusèrent ; ils furent envoyés en résidence surveillée en Phrygie.

Hilaire n'avait pas assisté à ces conciles, mais il avait suivi avec attention le déroulement de tous ces faits. Il se sépara avec éclat de ses collègues gaulois et réussit à les faire revenir sur leur opinion.

Les Ariens décidèrent alors de briser l'opposition et de frapper les opposants. Ils avaient gagné un partisan de poids, Saturninus d'Arles, une des résidences impériales. Celui-ci réunit un Concile à Béziers au début de 356 ; Hilaire refusa de condamner Athanase mais les évêques gallo-romains signèrent tout ce qu'on voulut.

Ces querelles ne les intéressaient pas. Pour eux le christianisme était avant tout une règle de vie, une morale. Mais ils ne déposèrent pas Hilaire qu'ils estimaient.

L'empereur Constance qui résidait à Milan, l'envoya d'autorité en exil en Phrygie en même temps que Rhodanus, évêque de Toulouse. Il devait y rester près de quatre ans.

Il n'y fut pas inactif. Il parlait certainement bien le Grec, soit qu'il l'eût appris déjà près du grammairien de Poitiers ou seulement dès son arrivée en Phrygie. Sans quoi on ne s'expliquerait pas qu'il eût assimilé aussi vite la question christologique et se fût mis en rapport direct avec les évêques orientaux de toutes nuances.

Surtout il travailla à un gros ouvrage d'apologétique : Le Liber de Fide ou De Trinitate : grand traité en douze livres, qu'il destinait à ses confrères de Gaule. « Loquimur enim exules per libros » bien qu'en exil nous parlons par nos livres. Il réfute les ariens dont il montre la mauvaise foi dans des propositions d'apparences orthodoxes, mais où une petite parenthèse subtile leur permet de reprendre ce qu'ils paraissaient avoir accordés.

Il voit très bien en quoi cette hérésie est dangereuse pour le christianisme, non seulement par certaines affirmations particulières mais aussi par ses tendances générales qui la poussent à s'écarter de l'Ecriture, à discutailler sans cesse, mais surtout par son effet qui est de rompre l'union entre les chrétiens. Il part de la formule baptismale reconnue de tous et c'est par elle qu'il étudie la nature du Père, puis du Fils et du Saint Esprit, insistant surtout sur la nature du Fils qui est le centre du problème, en s'appuyant uniquement sur les témoignages de l'Ecriture.

Il a du mérite, car la langue latine, même après Tertullien et saint Cypnen, n'est pas encore préparée aux discussions théologiques. Il lui faut user d'une terminologie en partie nouvelle, tout comme Cicéron l'avait fait quatre siècles auparavant pour introduire à Rome la philosophie grecque.

Il est très préoccupé de l'ordre, du plan de son œuvre : le premier livre est un modèle d'exposition et quant au style il n'y veut rien de confus ni de mal réglé : « nihil incompositum indigestiusque ». A côté de la partie dogmatique il contient des passages saisissants sur le Corps mystique et les devoirs de l'évêque.

Quel était l'état de la Gaule à la fin du IIIe siècle ap

Il dut être rapidement connu des évêques gaulois ; lorsqu'on leur présenta la formule de foi du concile arien de Sirmium de 357, ils refusèrent de la signer sauf ceux de Narbonnaise et de Viennoise et de se mettre en communion avec Saturnin d'Arles.

Même Phoebade d'Agen vint à la rescousse et se fit connaitre alors par un petit traité contre les Ariens. Il faut croire qu'Hilaire avait réussi à s'imposer par sa personnalité et ses talents, puisque même à distance, il avait réussi à maintenir dans l'orthodoxie presque tous les Gallo-romains et non pas seulement sa ville de Poitiers.

Hilaire, heureux de cette unanimité, écrivit alors en 358 un petit livre « De synodis seu de Fide Orientalium » adressé à tous les évêques de Gaule et de Grande Bretagne qui l'avaient suivi.

Il leur définit le mot essentia ; essence, substance, qui traduit ce mot de ousia sur lequel discutent les Grecs. Il leur décrit ce clergé oriental, intelligent, savant mais disputeur, parfois jusqu'à la violence.

« Elle est extraordinaire cette opiniâtreté à défendre son opinion personnelle, cette passion de contredire. Ce n'est pas la raison qui cherche à comprendre le vrai, ce sont des affirmations d'auteurs qui se heurtent ». Il explique à ses compatriotes les symboles de foi votés par les évêques d'Orient, et les quatre réunions principales : Antioche, Nicée, Sardique, Sirmium où ils s'affirment ou se détruisent. Il leur demande de ne pas se scandaliser de tout ce flot et essaye de justifier tout ce qui n'est pas absolument mauvais pour tâcher de ramener la concorde.

Le caractère paisible et bienveillant que tout le monde s'accorde à lui reconnaitre lui permet de discuter avec ses amis et ses adversaires. Il ne refuse jamais de se rencontrer avec ceux-ci dans les maisons de prières sans pour autant se reconnaitre de communion avec eux.

Il crut réussir lorsque l'empereur décida de réunir deux conciles, l'un en Orient à Séleucie dans la Cilicie et l'autre à Rimini sur la côte adriatique de l'Italie, qui s'ouvrirent en 359.

Les Occidentaux à Rimini rejetèrent le formulaire arien puis envoyèrent une députation à la cour impériale de Constantinople.

Mais composée d'évêques jeunes et inexpérimentés, elle se laissa circonvenir et signa une formule arienne. Le concile de Séleucie avait adopté une formule nouvelle due à Basile d'Ancyre : voulant rallier les modérés, évitant les termes extrêmes de « homoios » et « homoousios » il avait inventé celui de « homoïousios ». Hilaire l'acceptait. N'étant pas déposé on l'avait laissé participer au concile.

« Entre eux et nous, il n'y a que l'épaisseur d'un iota ! » Mais la minorité arienne réussit à gagner l'empereur Constance, surtout après la palinodie des Occidentaux. Hilaire qui l'avait accompagnée à Constantinople, exhala son indignation contre les Occidentaux : « Comment, leur dit-il, au lendemain du concile de Séleucie, vous allez aussitôt vous joindre aux hérétiques qu'il a condamnés !!!

Les légats du synode oriental vont vous trouver, vous mettre au courant des faits, ne deviez- vous pas au moins vous tenir à l'écart et réserver votre jugement ? Un esclave, je ne dis pas un bon esclave, mais un esclave passable, ne peut supporter qu'on injurie son maître ; il le venge s'il peut le faire. Un soldat défend son chef, même au péril de sa vie et en lui faisant un rempart de son corps. Les chiens qu'on destine à la garde d'une maison, se mettent à aboyer quand leur instinct les met en éveil, et au moindre flair de ceux qui approchent, ils s'élancent en sautant. Vous, vous entendez dire que le Christ n'est pas Dieu, vous l'acceptez et vous vous taisez ! Que dis-je vous protestez contre ceux qui réclament et vous joignez votre voix à celles qui veulent étouffer les leurs ».

Il composa alors sa lettre à Constance « Ad Constantium imperatorem » pour lui demander d'être mis en présence de son adversaire Saturninus d'Arles pour se défendre et exposer sa foi. L'empereur ne répondit pas mais assembla un concile pour frapper les adversaires orientaux des Ariens, puis partit sur le front perse.

Hilaire retourna chez lui au début de 360, sans que personne s'en inquiétât : on lui ordonna de rentrer en Gaule, dit Sulpice Sévère dans sa chronique.

A peine rentré à Poitiers il s'occupa de rallier les adversaires des Ariens ; il obtint sans peine l'adhésion des évêques Gaulois et des Bretons, qui pour la plupart n'avaient cédé qu'à la force et à la ruse, et avaient d'ailleurs maintenu l'excommunication contre Saturninus d'Arles, hérétique notoire et fauteur de discordes.

Il fit prévaloir partout l'indulgence pour ramener la concorde.

Seuls furent excommuniés Saturninus d'Arles et Paternus de Périgueux. Il nous reste une lettre du synode réuni dans la cité des Parises, de la fin de 360, qu'il a insérée dans ses fragments historiques et qui est adressée aux évêques orientaux par les évêques gallo-romains. Il y affirment leur orthodoxie et rendent hommage au zèle d'Hilaire « fidèle prédicateur du nom du Seigneur ».

Finalement ce furent les solutions qu'il préconisait: concessions réciproques et réconciliation générale, qui prévalurent. Poitiers avait précisé et sauvé l'orthodoxie. C'est vers la cité des Pictaves que regardait tout l'Occident chrétien.

Hilaire, rentré à Poitiers n'y resta pas inactif. Il avait composé peu auparavant un violent pamphlet contré Constance.

Il le compare à Antiochus Epiphane, Hérode, Néron…. Il y relève ironiquement les contradictions de l'empereur : « Ce sont toujours de nouveaux Credo : on condamne et puis on reprend ce qu'on avait condamné ; on modifie, puis on écarte la modification. Seuls les chiens retournent à leurs vomissements, toi tu as forcé les évêques du Christ à avaler ce qu'ils avaient craché. » Puis le ton s'élève : « Nous devons combattre un persécuteur masqué, un ennemi qui nous flatte, un Constance qui est l'Antéchrist. Tu ne nous fouettes pas le dos, tu nous caresses le ventre et tu nous flattes ; tu ne nous jettes pas en prison, tu nous attires dans l'esclavage de ton palais ; nous croyons voir le pelage d'une brebis, mais tu es un loup ravisseur. J'aurais préféré les chevalets, le bucher, la croix : on comprendrait alors qu'il s'agit d'une persécution ouverte ». Il ne le publia d'ailleurs que l'année suivante après la mort de l'empereur.

L'empereur Julien, successeur de Constance, avait fait revenir les exilés, mais il favorisait la réaction païenne et encourageait même les violences contre les chrétiens.

Hilaire publia une protestation contre ses fonctionnaires : « Ad praefectum Salustium sive contra Dioscorum » que saint Jérome connaissait mais que nous n'avons plus. Cette polémique cessa bientôt, Julien ayant été mortellement blessé dans sa campagne contre les Perses en 363.

Hilaire essaya aussi de faire déposer Auxance de Milan, un Cappadocien arien installé par l'empereur Constance. Mais le nouvel empereur Valentinien ne tenait pas à voir s'élever de nouveaux troubles théologiques, la paix une fois rétablie, surtout dans sa résidence de Milan. Hilaire dut se contenter, après une brève conférence, d'écrire contre Auxance une lettre aux évêques et aux fidèles d'Italie, pur écrit de polémique mais où il montre son souci d'information exacte et la finesse de son esprit. « Il (Auxance) dit qu'il ne sait pas ce que c'est qu'Arius ! et il a commencé par être prêtre à Alexandrie, dans l'église même à laquelle présidait Grégoire ! » (un arien notoire).

Il montre bien l'esprit retors et hypocrite de son adversaire en citant une des formules qu'il emploie : « Ante omnia tempora natum Deum verum Filium ». On peut comprendre comme les orthodoxes : « le Fils vrai Dieu né avant tous les temps » ; ou en faisant porter le mot verum sur filium, comme les Ariens : « Dieu né avant tous les temps mais Fils », ce qui est une manière sinon de nier au moins de diminuer la divinité du Christ.

Aussi, ajoute-t-il, n'allez pas rejoindre Auxance dans son église ; ne vous laissez pas prendre par l'amour des édifices, avec leurs murs de pierre et leur toit ; les prophètes, à de pareils séjours ont préféré les montagnes, les forêts, les prisons. « Ecartez -vous donc de lui, c'est un ennemi du Christ, un être de perdition, un négateur de la foi, un ange de Satan ».

Auxance se maintint tout de même jusqu'à sa mort en 373 mais les catholiques, se sentant encouragés, devaient à ce moment- là élire à sa place le catholique Ambroise.

Hilaire rentré à Poitiers ne cessa pas d'être un grand travailleur. Les dernières années de son épiscopat furent du moins paisibles.

C'est à ce moment que se fixe définitivement près de lui saint Martin qu'il avait connu avant son exil et qui l'avait quitté pour essayer de convertir ses parents et de combattre les Ariens en Illyrie.

Il l'établit dans une villa rustique qu'il possédait près de Poitiers : Ligugé très probablement. C'est sous son égide que s'établit dans la Gaule romaine la vie monastique. Il a du donner à son clergé une certaine organisation : le même Martin a été ordonné exorcyste par lui dès 356, donc avant son exil.

Il se remit à l'étude des Livres Saints et écrivit sur les Psaumes un copieux commentaire que nous ne possédons plus en entier. Au dire de saint-Jérome sur les Psaumes il y imita nettement Origène dont on connait l'interprétation allégorique qui influença aussi Grégoire d'Elvire, saint Ambroise et saint Augustin.

C'est la même interprétation allégorique qui inspira le « Tractus de Mysteriis » que l'on a retrouvé en partie en 1886. Dans la préface il annonce sa méthode: « Toute l’œuvre contenue dans les Saints Livres annonce par des paroles, révèle par des faits, établit par des exemples, l'avènement de N.S.J.C. qui, envoyé par son Saint Esprit.

Les exemples sont parfois curieux : Noë dans l’arche c’est le Christ qui abrite dans son sein sa doctrine et ses fidèles. La lettre a ajoutée au nom d’Abraham, c’est en grec le chiffre un ; elle exprime l’unité divine, elle veut dire aussi que Jésus-Christ est le seul seigneur père et rédempteur de toutes les nations ; la lettre r du nom de Sarah c’est 100 en grec : Dieu a rendu la centième brebis, perdue et retrouvée à Sarah, c’est-à-dire à l’Eglise Rébecca donne à boire aux chameaux, c’est-à-dire aux nations qui se soumettent au Christ ; les boucles d’oreilles signifient que nous devons écouter la prédication de la foi, les bracelets de ses bras évoquent la parure des bonnes œuvres ; elle sort de la maison de son père pour montrer que, si l’on ne renonce pas à ses vices et à ses passions passées, on ne pourra être serviteur du Christ. La courtisane Rahab à Jéricho, ce sont les pécheurs qui reconnaissent la loi. Interprétation parfois un peu forcée mais en occident c’était une nouveauté qui charmait sans doute son auditoire poitevin.

Ce qu'il faut admirer dans ses oeuvres, c'est l'esprit de bonté qui les anime et le fait atténuer les passages violents des Psaume.  Quand il lit : « Vous les conduirez avec une verge de fer », il commente, Regere, dit-il, traduit mal le grec poïmaïnein qui s'applique à l'action du berger. Dieu conduit les pécheurs mais comme le berger ses brebis » et cette image effrayante se ramène au symbole consolant du Bon Pasteur. La religion, dit-il encore, est affaire d'amour plutôt que de terreur « dilectionis potius quam terroris ».

Cette exégèse est aussi purement pratique. Elle n'est jamais prétexte à des dissertations métaphysiques comme chez Origène.

Si saint Hilaire s'est aussi inspiré de Tertullien et de saint Cyprien comme du grand docteur oriental, et aussi d'une tradition commune dans toute l'Eglise, il cherche avant tout à expliquer les passages de l'Ecriture qu'on lisait d'habitude aux fidèles et à donner une méthode aux clercs qui devaient en expliquer d'autres. Par là il est bien romain ; et n'y pourrait-on reconnaitre un trait de l'actuel caractère poitevin.

Ce que nous aimerions en effet connaître davantage à travers ses œuvres, c'est l'âme du public pictave auquel il s'adressait d'abord, les fidèles que nous font si bien connaître les sermons de saint Augustin, de Grégoire d'Elvire, de saint Césaire d'Arles.

Mais les tractatus, même s'ils ont été parlés d'abord, comme des homélies, ont été retouchés ensuite pour prendre la forme impersonnelle des libri et des libelli. Hilaire n'aurait jamais consenti, comme le fit plus tard saint Ambroise, à laisser circuler le texte sténographié de ses sermons à peine retouché, avec les négligences mais aussi les vivacités du style parlé, « Il faut que tout soit dit avec amour et religion » donc travaillé.

Mais ces traités sont une preuve qu'Hilaire, revenu de son exil où il avait eu l'occasion de se mettre en contact direct avec la science des Pères Grecs, voulait faire profiter son peuple de ses connaissances nouvelles et sous une forme parfaite — que son public était capable d'apprécier..

Il avait composé un ouvrage historique sur les conflits où il avait été mêlé. Il ne nous en reste que des fragments et dont certains mettent en fâcheuse lumière l'attitude moins courageuse du pape Libère. Ce souci du document authentique fait honneur à son esprit d'historien probe et précis.

Il composa aussi un livre d'Hymnes. Trois d'entre elles seulement sont certainement de lui. Elles ne paraissent pas avoir eu beaucoup de succès. Saint Jérôme nous dit dans son Commentaire de l'Epitre aux Galates : « In hymnorum carminé, Gallos indociles vocat ». Dans le chant des Hymnes il appelle les Gaulois des incapables. Il faut reconnaitre que saint Hilaire avait choisi des rythmes trop savants et que le texte était de la théologie pure.

Même abécédaires, on comprend qu'ils aient rebuté les Pictaves ; elles devaient être trop difficiles à comprendre, à apprendre, à chanter ; il n'a pas su ici se mettre à la portée de son auditoire.

Saint Ambroise et saint Augustin n'ont pas hésité à adopter des rythmes plus simples, à sacrifier même le mètre à la rime ; Hilaire a voulu associer plus étroitement son peuple à la célébration du culte, mais trop instruit, il n'a pas soupçonné qu'il pouvait exister une musique populaire. Il n'y a guère que les Espagnols qui les apprécièrent au VIe et au VIIe siècle.

Enfin il avait écrit des lettres. Il est dommage que nous n'en possédions aucune. Elles nous auraient montré que Poitiers avec Hilaire exerçait un rayonnement semblable à celui d'Hippone, une génération plus tard.

C'est à cette époque de sa vie que Fortunat, dans sa biographie de saint Hilaire, qui, je dois le dire, ne vaut pas grand- chose, place le miracle qu'on lui attribue : un enfant mort qu'il ressuscita à la demande de sa mère. C'est pour Fortunat l'occasion d'une belle description de la douleur maternelle et d'une minutieuse énumération des symptômes du retour à la vie.

Dirai-je que saint Hilaire est un grand écrivain ? qu'il a fait honneur à ses maîtres de Poitiers ?

Il sait accommoder son style à ses auditeurs ; ses commentaires sur l'Ecriture qui s'adressent à la masse des fidèles sont simples. Je ne puis juger de la précision de son vocabulaire théologique : le « De Trinitate » est écrit pour des spécialistes et le profane se perd souvent dans des discussions très subtiles. Mais ses lettres à l'empereur Constance et à l'évêque arien Auxence sont remarquables par la vigueur de la conviction, l'ample construction des périodes, les oppositions savantes des termes — auxquelles il se complait trop quelquefois, mais c'est la mode — et la richesse du vocabulaire. Son style est varié. Il est maître de sa langue comme l'était Cicéron. La fin du commentaire du Psaume XCI sur le Sabbat, repos éternel dans le sein de Dieu est d'une belle envolée lyrique. Un des fragments historiques rappelle le début des Histoires de Tacite. Le sérieux du sujet n'exclut pas toujours un intermède amusant. Il fait par exemple un joli portrait des contestataires, ceux qui sont toujours « contre », ont la passion de contredire, que leurs oreilles démangent dans leur impatience de n'écouter que ce qui leur plait. Dans son pamphlet contre Constance, il se met en scène avec un évêque arien : il lui demande innocemment de lui expliquer sa doctrine ; l'autre ne sait jamais que répondre : « Le Christ n'est pas semblable à Dieu, mais il est semblable au Père ». Il l'interroge à nouveau, l'autre s'embrouille dans ses « dissimilem, similem, similia, dissimilia » ; on croirait entendre la « Tarte à la crème » de Molière.

On fit toujours l'éloge de son caractère : il était doux et patient et il avait le don de persuader. Maintenir la concorde, provoquer des rapprochements entre tous les hommes de bonne foi, tel était son but. Aussi son rôle a été d'une importance qu'on ne saurait estimer trop haut.

Sans doute la lutte contre l'arianisme a été sa principale préoccupation, mais son œuvre pastorale et exégétique est la première de cette ampleur en Occident. Elle prépare celle de saint Ambroise et de saint Augustin. D'autre part ce Poitevin est un de ceux qui ont le mieux fait connaître à l'Occident latin la pensée de l'Orient chrétien de langue grecque. Il a été le meilleur ouvrier de l'unité intellectuelle et spirituelle au IVe siècle.

Quel fut à Poitiers le résultat de son apostolat ?

 L'action d'un évêque s'exerçait sur le territoire de sa cité, et celle de Poitiers était très vaste puisqu'elle s'étendait jusqu'à l'Océan. Nous ne savons pas l'influence qu'eurent ses livres et sa prédication.

On fait honneur de l'évangélisation des campagnes à saint Martin dont l'œuvre nous est connue grâce à Sulpice Sévère. Hilaire n'a pas eu la chance d'avoir un biographe aussi enthousiaste.

Il mourut le 13 janvier 368.

Quel était l'état de la Gaule à la fin du IIIe siècle ap

Les calendriers ecclésiastiques donnent le jour : les ides de janvier ou l'octave de l'Epiphanie. Quant à l'année, la chronique de saint Jérôme s'exprime ainsi pour l'année 367-368 :

 « Gratien, fils de l'empereur Valentinien est proclamé Auguste et associé à son père (24 août 367). Il y eut à Constantinople une telle tempête que plusieurs personnes y furent tuées par des grêlons d'une grosseur extraordinaire. Chez les Atrébates (Artois) il est tombé de la laine mélangés à de la pluie. L'évêque Hilaire est mort à Poitiers. La ville de Nicée, où souvent des maisons s'étaient écroulées, a été complétement détruite par un tremblement de terre ».

Il fut enterré dans le cimetière où reposaient déjà sa fille et probablement sa femme et où se dressait une chapelle cimétériale dédiée à saint Jean et saint Paul, mais qui, agrandie, devait bientôt lui être consacrée. C'est l'emplacement de notre actuelle église Saint-Hilaire.

Hilaire fut tout de suite très célèbre. Dans sa cité d'abord, Fortunat, deux siècles après, chante son éloge dans deux de ses poèmes et dans une biographie en prose, en deux livres, où il énumère plusieurs miracles qui eurent lieu sur son tombeau : guérison de deux lépreux, d'un aveugle, d'un paralysé de la main ; et raconte les prodiges par lui inspirés qui annoncèrent à Clovis sa victoire sur les Wisigoths. Mais aussi dans tout le monde chrétien : c'est le premier grand nom de l'Eglise latine des Gaules, il figurait avec celui de saint Martin dans le Canon de la Messe Mérovingienne. Cassien loue le courage de sa foi invincible et son éloquence ; Sulpice Sévère qui connaissait bien ses œuvres était en admiration devant sa science théologique : « vir divinarum rerum instructissimus ».

Mais sa renommée s'est étendue hors de nos provinces dans toute l'Eglise de langue latine.

Saint Jérôme, qui dans son traité « de scriptoribus ecclesiasticis » nous donne la liste complète de ses ouvrages, le cite souvent dans ses lettres et ses commentaires. Il vante son éloquence, allant jusqu'à l'appeler le « Rhône de l'éloquence latine ». Il le place à côté des maîtres de la littérature chrétienne : Tertullien, Cyprien, Minutius Felix, Arnobe et Lactance. Saint Augustin le considère comme le plus ardent défenseur de l'Eglise, dont l'autorité n'est pas moindre dans l'exégèse que dans la défense de la foi.

Tout le Moyen-Age l'a connu et étudié. Les belles éditions de son œuvre se sont succédé jusqu'au XVIIIe siècle. Au XIXe il a été un peu écrasé entre les études faites sur Tertullien et saint Cyprien d'une part et saint Ambroise et saint Augustin de l'autre. Il a tout de même été proclamé docteur de l'Eglise par Pie IX.

 De nos jours, grâce à son XVIe centenaire il va reprendre sa place qui est celle d'un éminent Père de l'Eglise.

 

par Raymond THOUVENOT , Bulletin de la Société des antiquaires de l'Ouest et des musées de Poitiers

 

 

 Hilarius Pictaviensis (Saint Hilaire de Poitiers) évêque de Pictavium (Poitiers)<== .... ....==> Poitiers : Histoire de l’église Saint-Hilaire-le-Grand reconstruite avec des subsides accordés par Clovis.

==> Histoire du costume et de l'ameublement au temps des Gaulois et Romains

 

 


 

(1) En France 78 communes et 50 hameaux se nomment Saint-Hilaire et dix communes portent un nom dérivé (Lary, Ellier, Chely). Le nombre des églises qui lui sont dédiées dépasse six cents d'après dom Gazeau. (Actes du Colloque de Poitiers (1968).