Discours prononcés à Mauzé, le 26 juin 1842 pour l’inauguration du monument élevé à la mémoire du voyageur René Caillié

19 novembre 1799, n° 145, Grand’Rue, Anne Lépine, fille et femme de boulanger, donne le jour au petit René Caillié.

François Caillé, le père de l’enfant n’est pas là. Porté absent sur l’acte de naissance, il restera pour toujours « le père absent ». L’homme est habitué des tavernes. Pour son malheur. Sous le coup d’une arrestation au moment de la naissance, il attend son jugement ; trois mois plus tôt, un cabaretier l’a accusé d’avoir volé six francs. En décembre, malgré le manque de preuve, la sanction tombe, terrible : 12 années de fer.

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Anne est maintenant seule avec trois enfants, son fils François, Céleste une petite fille boiteuse et René le dernier-né.

Confiant ses deux ainés à leur grand-mère, la jeune maman part avec son bébé pour Rochefort, tant pour se rapprocher du bagne ou est emprisonné son époux, que pour échapper aux quolibets.

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En 1808, François meurt d’épuisement. Anne lui survit pendant quatre années. A 11 ans, René Cailliè revient à Mauzé. Le petit orphelin y retrouve son frère et sa sœur, ainsi que sa famille maternelle. On le place sous la tutelle de son oncle, Barthélemy Lépine, un cabaretier installé au 142  de la Grand’Rue.

Le jeune garçon a le coeur encore lourd de la disparition de sa mère. Il trouve heureusement trois femmes pour adoucir son univers affectif : sa grand-mère, Marie-Anne Lépine chez laquelle il habite, sa sœur Céleste qui sera pour lui une seconde mère et enfin Lucile, sa cousine et confidente.

Le jeune garçon entre dans l’adolescence avec une personnalité déjà forte. Taciturne et renfermé, il trouve dans la lecture une source inépuisable de rêverie et d’émotions.

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A 12 ans, son oncle Barthélemy le retire de l’école et lui choisit un métier : René ne sera pas boulanger comme son grand-père, son père, et son frère, mais cordonnier. Le jeune garçon entre en apprentissage à contrecoeur. Il n’a pas l’âme d’un sédentaire.

En 1814, René perd son frère ainé, âgé de 22 ans. La disparition de sa grand-mère, à l’automne 1815, le décide à rompre les amarres. Au printemps, René, arrache à son oncle l’autorisation de quitter le village pour tenter sa chance de par le monde.

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 il quitte Mauzé à l'âge de seize ans, à pied, pour la ville de Rochefort. Le 27 avril 1816, il s’enrôle comme mousse dans une escadre qui appareille pour le Sénégal.

 L’escadre quitte son mouillage près de l’Île d’Aix au nord de l’embouchure de la Charente le 17 juin 1816 (1). La Méduse part en tête et échoue sur le Banc d’Arguin au large de la côte de la Mauritanie actuelle. Plus chanceuse que La Méduse, La Loire accoste sur l’île de Gorée près de Dakar après le refus des Britanniques de leur céder la colonie. Il se joint ensuite à l’expédition partie sur les traces de l’explorateur écossais Mungo Park disparu depuis plus de 10 ans. Mais épuisé, il retourne à Bordeaux......

 

 

 

 

 

DISCOURS DE M. DE SAINT-GEORGES,  Préfet des Deux-Sèvres

MESSIEURS,

C'est un noble et imposant spectacle que celui du concours de tant de citoyens qui se pressent ici, pour rendre à un compatriote trop tôt ravi à leur admiration un éclatant hommage, au lieu même où fut placé son humble berceau, et d'où il s'est élancé, pauvre et sans appui, mais entraîné par cette inspiration qui ne luit que pour le génie, jusqu'aux contrées inconnues qui lui réservaient à la fois tant de souffrances et de gloire

Solennité pleine d'une haute moralité, que celle par laquelle nous honorons aujourd'hui cette étonnante sagacité, cette héroïque persévérance qui ont revête en René Caillé tout ce que peut, chez l'homme d'intelligence et de résolution, une pensée puissante dirigée vers un noble but, une volonté forte appuyée sur ce qui élève l'humanité au-dessus d'elle-même, l'amour de la science et le désir de la gloire consacrés au bien public!

René Caillié part inconnu pour la mission que lui-même s'est imposée il s'enfonce seul et ignoré dans ces régions redoutées dont il a résolu do nous révéler les mystères… C'est là que l'homme obscur accomplit douloureusement sa glorieuse transformation puis il reparait à l'autre extrémité des sables de l'Afrique.

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Mais alors ce n'est plus l'humble enfant des Deux-Sèvres, ou l'aventurier inconnu du Sénégal. C'est le vainqueur de ce désert qui avait, avant lui, rejeté ou dévoré tous ses explorateurs! Aussitôt, son nom remplit sa patrie, à laquelle il rapporte une gloire vainement ambitionnée jusqu'alors par le reste de l'Europe la France s'enorgueillit de ce noble fils et le monde savant lui-même le salue avec admiration. Le jeune artisan de Mauzé est désormais une des illustrations de la France:

Par quelles épreuves René Caillié s'est-il entouré de cet éclat soudain Lui-même nous l'a raconté avec une entraînante simplicité ses historiens l'ont redit. Car il y a épuisé tout ce que la nature avait mis en lui d'énergie, d'intelligence et de vie. René Caillié que vous avez vu naître, i appartient déjà à l'histoire Il ne nous reste plus de notre illustre compatriote que ses travaux son souvenir et sa gloire !

Ses travaux ont enrichi la science c'est à elle à les retracer ici, par la voix de la Société de Statistique qui la représente dans les Deux-Sèvres et qui a pris une si digne part au tribut que nous payons ici à l'intrépide explorateur.

Son souvenir, celui des vertus sociales que le calme de la dernière période de sa trop courte carrière nous a révélées dans leur touchante naïveté, ne peuvent être dignement reproduits que dans les accents dictés par le cœur de ceux au milieu desquels il est né, au milieu desquels il est revenu mourir. M. Rivière sera leur interprète à lui, le patriarche de Mauzé, cette douce tâche.

Mais sa gloire appartient à sa patrie à la France entière c'est à elle qu'est dédié ce monument dont le nom de Caillié suffit pour relever la simplicité aussi l'hommage que nous lui rendons ici n'a pu rester ignoré ou indifférent au gouvernement du roi, jaloux de s'associer à toutes les gloires et il a voulu concourir à une solennité consacrée à la mémoire de Caillié.

C'est surtout, comme toujours, par de nouveaux bienfaits qu'il a voulu acquitter cette dette du pays, et la veuve du célèbre voyageur pourra désormais faire porter dignement à ses enfants le beau nom dont ils ont hérité.

Puissent-ils, comme Caillié, contribuer un jour à la gloire de leur pays et mériter l'amour de leurs concitoyens La main tutélaire du gouvernement du roi ne les abandonnera pas sur cette route, où ils seront soutenus par l'exemple paternel, et peut-être aussi par le souvenir de cette touchante ovation

C'est ainsi que l'homme de bien qui laisse après lui de nobles exemples et une mémoire respectée par l'heureuse émulation qu'il fait naitre sert encore son pays longtemps après qu'il a été enlevé à son admiration et à sa reconnaissance. Il revit dans ses œuvres et par le souvenir de ses vertus, et tout ce qui le rappelle aux intelligences actives, aux coeurs généreux, est pour eux l'étincelle qui allume ce feu sacré, sans lequel l'homme ne peut s'élever aux grandes entreprises.

Que cette statue que nous consacrons aujourd'hui à ta glorieuse mémoire bon et intrépide Caillié soit donc pour tous et à jamais un haut et fécond enseignement! Que ce monument redise sans cesse tout ce qu'il y a de puissance dans la volonté de l'homme, même réduit à ses propres forces, lorsqu'il marche vers un noble but.

 Que les pieux hommages de tes concitoyens proclament surtout que celui-là seul est véritablement grand qui, à ton exemple, laisse après lui, gravé dans tous les cœurs, un souvenir sans tache !

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Discours de M. CH. Arnauld, Secrétaire de la Société de Statistique

MESSIEURS,

Au souvenir de ces hommes d'élite qui se sacrifient avec tant d'ardeur à la gloire de leur pays, de profondes émotions vous saisissent et vous frappent ; elles sont grandes surtout quand on pense à ces hommes que leur débile existence, que leur condition première semblait condamner à la plus profonde obscurité. Tel fut René Caillié.

A peine sorti de sa paisible enfance, il sentit dans son cœur quelque chose d'inconnu qui l'excita et l'entraîna. Bientôt les songes de la nuit, les méditations du jour présentent à son ardente imagination des contrées sauvages qu'il lui faut parcourir vainement on oppose à ses projets de départ des paroles décourageantes, sa résolution grandit par les obstacles.

Une fois engagé dans la voie que lui seul devinait, on le vit, sans crainte et sans regret, s'exposer aux plus dures épreuves ; chaque jour il passe de lutte en lutte, de périls en périls ; tourmenté par la faim, tourmenté par la soif, il veut marcher toujours, continuer à toute heure sa vie de sacrifices ; sous un ciel de feu, sur un sol brûlant, en proie aux outrages, aux menaces, son grand cœur n'est pas atteint, il voit dans toutes ses douleurs des joies et des succès. Aux ennemis qui le fatiguent et l'obsèdent il offre tour à tour des fables et des présents.

 Pauvre exilé, leur dit-il je vais au, bout de vos déserts retrouver ma lointaine patrie, et toujours il chemine et toujours il s'approche de la cité mystérieuse qu'il veut voir ou mourir. Quelquefois, s'il s'arrête, c'est qu'il faut retracer sur des feuilles fugitives son glorieux avenir c'est qu'il veut dérober aux sables du désert sa vie qui l'abandonne.. S'il s'arrête, c'est qu'il attend, torturé par d'affreuses douleurs, que la main de Dieu le reprenne et le guide.

Aussi, que de saintes émotions quand son pied victorieux foula la terre de Tombouctou, quand la reine du désert dérobant devant lui ses maisons, ses mosquées, sembla lui dire : l'Angleterre est vaincue, ta couronne est gagnée.

Pourquoi faut-il qu'il se soit vu arrête dans la carrière qui se développait devant lui si longue et si belle ; cependant son courage était inébranlable et sa gloire profondément assise brillait de plus en plus.

Aussi quand la mort s'appesantit sur lui, chacun se complut à raconter de nouveau les nombreux épisodes de sa vie héroïque : les uns rappelèrent son enfance, les autres son départ, les autres son retour.

Ce n'est pas seulement parmi les Membres de la Société de Statistique, ce n'est pas seulement à Mauzé, à la Baderre, à Pont-l'Abbé qu'on lui légua d'honorables regrets; mais à Paris les sommités de la science et du monde politique s'entretinrent tristement de sa fin prématurée.

 A cette époque la Société de Géographie résolut d'élever à Pont-l'Abbé un modeste monument qui put rappeler les services rendus par son courage.

Alors les habitants de Mauzé, les Membres de la Société de Statistique parlèrent avec douleur de la pierre isolée qui devait honorer la dépouille mortelle de leur grand compatriote, bientôt ils comprirent qu'ils devaient à cette renommée si pure, un dévouement sans bornes des inspirations et plus grandes et plus hautes.

Dans cette circonstance, la Société fut heureuse de pouvoir développer ses brillantes sympathies, elle fut fière de montrer qu'elle adopte et réchauffe dans son sein la gloire des grands hommes de son département.

Encouragée surtout par de nombreux succès, elle promit comme toujours son concours et son zèle ; depuis lors elle n'a cessé de tout faire pour rendre à la mémoire de l'intrépide voyageur l'hommage le plus éclatant, et pour lui décerner la récompense la plus glorieuse.

Le Conseil d'arrondissement, le Conseil général prirent part à l'enthousiasme de nos contrées, des souscriptions furent ouvertes, les offrandes vinrent de toutes parts; elles vinrent de bien loin, des bourses les plus riches des bourses les plus humbles.

Aussitôt qu'on eût résolu d'élever à la gloire de René Caillié un monument digne de ses travaux des plans furent proposés, discutés.

Après de lumineux débats, le pont de Mauzé fut choisi pour recevoir la colonne et le buste du célèbre voyageur. Pour lui cette place est la plus belle, c'est aussi la plus juste, c'est près d'elle, qu'il est né, qu'il grandit, pensif et solitaire, c'est à Mauzé qu'une conviction profonde rejeta loin de lui les conseils de la prudence, c'est là qu'une voix inspiratrice lui répéta tant de fois : Tu n'es pas fait pour les langueurs du repos, il faut donner à ton pays les restes d'une vie qui doit durer si peu.

Mais qu'importe de mourir jeune, la patrie conserve avec un saint respect les noms de tous ces hommes qui n'ont pas craint de faire moissonner leur fragile existence aux luttes des grands travaux, aux périls de la gloire.

Cette place est aussi la plus belle; jamais un voyageur ne pourra traverser la ville de Mauzé sans être frappé, par toutes les pensées qui respirent dans le bronze éloquent que vous donna la main d'un grand artiste.

Puisse l'ombre de Caillié, se soulevant un moment de sa couche mortelle, arriver parmi nous ! Puisse-t-il retrouver dans les applaudissements de la foule qui l'entoure, sa plus belle récompense, l'héritage le plus précieux qu'il laisse à ses enfants. Jeunes enfants, qui portez son beau nom, soyez fiers de votre père, mais songez au devoir qu'il vous impose; vous devez au pays votre temps et vos forces.

 Et vous, leur mère, contemplez sur le front de Caillié sa plus belle couronne ; noble veuve, si vous partageâtes trop peu longtemps sa précieuse existence, partagez pour toujours son triomphe et sa gloire.

Avant de nous séparer de l'illustre voyageur qui le premier revint de Tombouctou, nous devons adresser, aux Membres du Conseil-général, au Maire de Mauze, au Président de la Société de Statistique et surtout au Préfet de ce département le glorieux témoignage de la reconnaissance publique.

Grâce à eux, la Société de Statistique a pu voir s'accomplir sa plus belle résolution. A l'avenir c'est un motif puissant pour elle de persévérer plus que jamais dans la voie qu'elle s'est tracée depuis longtemps, de se donner tout entière à la science et au pays malheureusement des paroles dignes d'elle manquent à notre faible voix. Cependant, si les pensées nous échappent, les sentiments nous restent ; oui, Messieurs nous sommes unis à vous tous par des liens désormais sacres, car la Société se rappellera toujours qu'elle vous doit son plus grand souvenir sa plus belle journée.

 

Au cœur de l'Histoire : René Caillié, l'explorateur de Tombouctou (Récit intégral)

DISCOURS DE M. RIVIÈRE, de Mauzé

MESSIEURS,

Quand Mauzé, ville et baronnie, soutenait des sièges ou hébergeait des rois, elle devait moins s'enorgueillir qu’elle ne le pourra désormais, honorée comme elle l'est en ce jour par la présence de tant de fonctionnaires distingués, réunis pour célébrer l'apothéose d'un de ses citoyens.

Grâces vous soient rendues, Messieurs, de votre bienveillant concours ! Honneur à vous et à ce digne Magistrat qui a si bien fécondé l'idée de la Société de Statistique, à son savant Président, qui lui a donné une forme, et au Conseil général qui s'y est associé par son vote !

C'est à la sollicitude de tant d'hommes éminents que Mauzé aura dû le monument érigé à la mémoire d'un de ses enfants.

Hommage insigne réservé aux puissants de la terre, aux grands génies et aux bienfaiteurs de l'humanité.

En le consacrant, vous avez voulu prouver que le dévouement au pays, obtient tôt ou tard les plus nobles récompenses.

Puisse ce témoignage durable de la gratitude publique exciter l'émulation de nos descendants, et doubler dans leurs cœurs l'amour sacré de la patrie !

Après avoir payé la dette de la reconnaissance, permettez-moi d'esquisser à grands traits les travaux de notre regrettable Concitoyen.

Si ce sujet honorable, mais triste, amène dans mon récit quelques réflexions mélancoliques; quelques longueurs; vous les pardonnerez en faveur du motif.

Le monument que nous inaugurons aujourd'hui à la mémoire d'un homme illustre, est tout à la fois un hommage rendu à un rare mérite et une manifestation solennelle de ce principe qui régit les sociétés modernes, amies d'un progrès raisonné.

Est-elle bien dans la nature cette égalité sainte, qui permet au dernier des citoyens de s'élever au premier rang, et aux plus petites communes de dresser des statues à leurs grands hommes comme le font les capitales ?

En effet, Messieurs; Paris étale avec un juste orgueil les bustes de Napoléon et de Desaix ; Rouen, celui de Corneille ; Lyon, celui de Jacquart ;

 eh bien Mauzé simple chef-lieu de canton, assis sur un ruisseau non encore navigable, pourra dire désormais à l'étranger traversant son territoire si borné :  « Et moi aussi j'ai donné le jour à un homme célèbre, à un hardi voyageur, à un Christophe Colomb continental. J'ai vu naître  René Caillié. »

Oui Messieurs, ce fut ici tout près du lieu même où il va poser pour l'immortalité, que naquit; le 19 novembre 1799, notre compatriote.

Son origine fut plébéienne comme celle de ce célèbre navigateur qui sut deviner et découvrir le Nouveau-Monde:

A peine put-il recevoir les premiers éléments de lecture et d'écriture ; mais ces faibles notions suffirent à cette intelligence d'élite pour briser les liens grossiers qui l'enserraient dans Un horizon trop borné.

 Ainsi qu'un germe généreux n'attend pour se développer qu'un rayon bienfaisant du Père de la nature, de même l'imagination du jeune Caillié n'attendait pour s'enflammer que l'étincelle électrique qui devait lui signaler sa vocation. Un livre devenu populaire opéra ce coup de piston.

Cet ouvrage que J.-J. Rousseau préférait pour son Emile à ceux d'Aristote et de Pline, tomba par hasard sous ses yeux ; il charmait les loisirs de son modeste atelier, et quand le jeune ouvrier suivait Robinson Crusoe dans ses voyages, dans son naufrage et dans son île, ses outils lui tombaient des mains, ou se transformaient à ses yeux en compas ou en aiguilles aimantées, son escabelle en pirogue, ses toiles et ses peaux en voiles et en vêtements.

Il fallut donc partir le maître se lassait, et l'apprenti ne le comprenait plus.

Mais où aller et avec quels moyens? Quel autre Ferdinand quel autre Emmanuel lui fournira des vaisseaux et des trésors?

Seul, sans appui, ignorant et ignoré, son destin s'accomplira ; ou plutôt le doigt de Dieu, Messieurs, cet admirable guide qui, tout en laissant à l'homme son libre arbitre, l'aide, quand il sait en user, à se diriger vers le bien vers la gloire, le doigt de Dieu le conduira.

 Ce signe auguste lui a déjà indiqué l'Océan, et sur l'Océan, la gabare la Loire.: il est parti

Décès hauteurs métaphysiques descendons maintenant vers les misères de notre faible humanité. Aux dernières places du bord, parmi les mousses de l'équipage, nous verrons le jeune marin soumis aux plus rudes travaux, peut-être aux humiliations de.la servitude, accepter ces épreuves, se résigner à la plus dure des disciplines, et dérober encore chaque jour quelques heures à un repos si nécessaire, pour acquérir les connaissances élémentaires qui lui manquaient.

A seize ans l'intelligence n'est pas murée. Providentiellement échappé aux dangers de sa Conserve, la Meduse, il a touché la terre d'Afrique, cet immense et mystérieux continent où tant de hardis explorateurs ont déjà payé de leur vie leur zèle pour la science.

Un vague pressentiment lui dit que c'est de là qu'il doit partir pour accomplir une grande mission. Il obtient d'y rester.

Mais les temps ne sont pas arrivés où l'enfant doit se faire homme.

En attendant et pour, commencer son dur noviciat, il court se joindre au major Grey qui malgré l'insuccès de la récente expédition de Peddie, se disposait a en tenter une nouvelle.

Dès-lors il put ressentir l'avant-goùt des durs travaux qui l'attendaient. Courses rapides sur un sable brûlant, privation d'eau et quelquefois d'aliments, mauvais traitements, fièvre ardente, rien ne lui manqua. L'âme était encore énergique, mais le corps succombait. Il fallut ajourner l'entreprise et rentrer à Gorée.

Huit années furent consacrées à s'acclimater aux tropiques, à s'initier aux opérations commerciales de ces contrées, à s'essayer, par des voyages aux Antilles et en France, à supporter les dangers et les fatigues d'une longue pérégrination.

Ce fut durant sa courte apparition au pays natal qu'il me fut donné de le recevoir, de l'entendre nous annoncer son projet de marcher à la découverte des sources du Niger.

Fallait-il le détourner d'une entreprise qui me paraissait chimérique ? Hélas c'était un parti pris, et je l'aurais vainement combattu.

En résultat, s'il y eût renoncé, il compterait maintenant plus de jours oui, plus de jours mais moins de gloire. Ah, Messieurs, ne le plaignons pas

Enfin en 1824, notre jeune concitoyen obtient du gouverneur du Sénégal, M. le baron Roger, quelques secours pour aller vivre chez les Braknas, afin d'y apprendre la langue arabe et les rites bizarres du culte des Maures.

Il y consacre près d'une année, marchant à leur suite, en butte à leur méfiance et à leurs mauvais traitements, soumis à leurs dégoûtantes pratiques au jeûne le plus austère et bientôt à l'épouvantable épreuve du Ramadan, obligé de s'avouer médecin et de les traiter dans leurs maladies ; ce qu'il fait avec cette prudence et cette bonté qui caractérisaient tous ses actes sans autre récompense que les plus cruelles avanies ; et néanmoins, au milieu de tant d'angoisses, il crayonnait d'une main, au péril de sa vie et caché derrière un buisson, ses notes et ses remarques, tenant de l'autre son chapelet et marmottant les versets du Coran. Ce fut ainsi que, durant son voyage si long, il parvint à tromper l'inquiète surveillance de ses argus.

Admirable hypocrisie, dure nécessite de son oeuvre humanitaire, et qu'on tenté vainement de transformer en une lâche apostasie. Non, il n'était pas renégat celui qui ne rendait hommage apparent au faux prophète que pour introduire plus tard parmi ses sectateurs le culte du vrai Dieu non, il n'était pas idolâtre celui qui, se frappant la poitrine, demandait au Dieu de ses pères de lui pardonner un déguisement indispensable au succès de son entreprise.

De retour à Saint-Louis en 1825,  il ne trouva plus son protecteur.

Pour celui qui l'a remplacé, les découvertes sont des chimères le dévouement, de la folie les avances argent perdu.

Ah ! ne croyez pas, jeunes gens avides d'avenir et que je vois en foule à cette solennité; ne croyez pas, âmes trop enthousiastes de la célébrité que ses voies vous seront partout ouvertes, larges et semées de fleurs. Non non, c'est par de plus rudes chemins qu'il vous faudra la conquérir.

Ici vous trouverez la dédaigneuse indifférence, plus loin la stupide ignorance, trop souvent la jalousie et quelquefois la trahison cohorte de vils sentiments qui vous barrera le passage ; mais une volonté forte peut triompher de ces obstacles et de bien d'autres.  Notre héros l'a prouvé.

Méconnu par un Français il cherche ailleurs les moyens qu'on lui refuse: employé à Sierra Leone dans une indigoterie, il y gagne, à la sueur de son front l'argent nécessaire pour tenter au profit de la France, et avec l'or de sa rivale sa gigantesque entreprise.

Quand l'Angleterre consacre vainement des vaisseaux, des millions et des caravanes armées à une découverte qui sourit à son orgueil et tente sa cupidité, seul il part avec une pacotille achetée de son petit pécule formée de papier, de poudre, d'étoffes, drogues et verroteries.

Il se compose une fable à l'aide de laquelle, « enlevé dès son bas âge par les Français lors de l'expédition du général Bonaparte en Egypte, il aurait été contraint de les suivre en Europe; puis conduit au Sénégal, il aurait trouvé moyen de s'échapper pour tenter, plein de foi dans la religion du prophète, un retour périlleux vers la terre natale.

 A la faveur de cette fiction malgré des soupçons journaliers, grâce ses talismans, à son adresse, il assoupit la méfiance des premiers Mandingues, entre dans une caravane et marche enfin vers le-désert.

Le désert !abime de la pensée, effroi de tout ce qui a vie, vastes domaine du silence, image de la mort !

Successivement il passe près des tombeaux de Peddie et de Campbell, nobles victimes, ses devanciers dans la carrière qu'il va parcourir.

Son cœur se serre à cette vue ; mais sa grande âme s'affermit. Il périra peut-être aussi, mais il persévérera dans son beau rêve. Qui sait s'il n'en saura pas faire une réalité ?, Honneur et patrie ces deux grands mobiles, l'excitent et le soutiennent.

Ah qu'elles sont puissantes ces forces morales qui luttent ainsi quelquefois en nous- mêmes contre une nature défaillante !

Ne serait-ce pas là une révélation, de cette essence-divine qui préside à notre organisme, et atteste si bien que nos liens corporels ne sont qu'une méprisable chrysalide, une grossière enveloppe ?

Le suivrons-nous maintenant dans ce nouveau chemin de la croix, où ce martyr de la civilisation marche péniblement à travers la barbarie ?

 C'est au milieu de ces angoisses quotidiennes qu'il trouve le moyen d'annoter des positions, de faire des remarques astronomiques, fruit précieux, de ses patientes études sur mer ; de tracer un itinéraire enfin qui puisse guider un jour de nouveaux explorateurs.

Déjà loin des derniers établissements européens il traverse le Fouta-Dhialon visite les Foulahs pasteurs, se soumet à leur dur régime, à leurs coutumes bizarres, entre à Kankan par une portè ménagée dans la haie vive qui, en défend les abords, fait route avec des troupes d'esclaves nègres et payens sous la conduite de guides suspects.

Toujours observé un mot, un geste, un sourire peuvent le perdre. Toujours son admirable sang-froid le garantit.

Il neutralise le soupçon ou le mauvais vouloir par un léger cadeau, par un verset du Coran ou par un adroit mensonge.

Un bon ange semble couvrir de ses ailes ce Chrétien aventuré parmi les nations idolâtres. Enfin, il arrive à Timé. C'était là qu'une bien dure épreuve l'attendait ; ce fut là que ses pieds ensanglantés, couverts de plaies, lui refusèrent tout service. C'est là qu'une maladie grave se déclare et que l'horrible scorbut s'empare de sa bouche dépouille son palais, détache ou exfolie les os de sa mâchoire, ébranle ses dents dans leurs alvéoles et le met à deux doigts de la mort.

Mais ce fut là aussi que la Providence plaça une bonne négresse, la vieille Baba, la mère de son guide.

Par une heureuse exception, au milieu d'une peuplade pleine de malice et de cruauté, cette pauvre femme avait conservé un cœur compatissant comme pour protester contre les méfaits de sa caste et pour attester, au nom de l'humanité, que le Père commun ne met aucune différence entre ses enfants qu'ils soient bronzés par les feux de l'Equateur ou blanchis sous les cercles polaires.

Enfin le 9 janvier 1828, après cinq mois de séjour à Timé, encore convalescent, le voyageur, sous la direction d'un fils de sa vieille hôtesse, se met en route pour Jenné.

Combien de privations et de fatigues ne dût-il pas supporter pendant les soixante jours qu'il lui fallut employer pour arriver en face du Niger !  Mais il résistera, son corps et sa volonté se sont identifiés. Tout est de fer en lui.

Le voilà donc enfin, ce fleuve tant désiré, cet autre sphynx qui a déjà englouti plus d'une victime ! Nouvel Œdipe, Caillié veut lui dire le mot de l'énigme, et le voir aussi de dépit se précipiter dans la mer.

 Le 13 mars, le voyageur s'embarque pour Temboctou sur une pirogue montée par des nègres bien moins traitables que les Arabes qu'il venait de laisser à Jenné. Aussi l'accablèrent-ils de mauvais traitements durant toute la route. Honni, rançonné par eux, frappé même ; relégué dans une soute où il lui faut rester pendant toute la nuit, plié en deux parmi les bagages, sans pouvoir remuer ni fermer l'œil, échappant (au risque d'étouffer dans sa cachette) à la rapacité des Sourgons, nègres pillards qui croient que les blancs ont de l'or entre peau et chair, il n'en fait pas moins ses judicieuses remarques.

L'aspect du pays ses produits, les distances, les usages de ces peuplades, la grossière construction des barques, tout est observé à travers les trous de son réduit, pendant la traversée et durant quelques stations tout est sommairement noté et retenu dans ses détails par cette puissante intelligence, pour nous être plus tard rapporté dans sa relation. Relation non suspecte, par sa naïveté et par la confrontation faite de ses récits dès son arrivée à Paris par les membres savants de la Société géographique, avec les notions éparses qu'ils avaient su recueillir par ailleurs.

Après quarante jours de navigation, et le 19 avril, il arrive à Cabra, port de Temboctou et, le lendemain aux derniers feux du jour, il pourra voir les hardis minarets de cette autre Bysance, les cent portes de cette Thèbes, les murs larges de plus de 50 coudées de cette nouvelle Babylone.

 Mais o déception !  les minarets, les portes et les murailles, l'or et l'ivoire des beaux récits, les palais et les odalisques tout disparait ! Ces rêves enchanteurs s'effacent devant une triste réalité.

Les minarets aigus ne sont plus que des tours informes les murs, du sable et de la boue les portes n'existent pas et les belles houris promises ne sont que de noires esclaves bizarrement tatouées.

Un amas informe de maisons grossières et de cases en paille, une population hétérogène de dix à douze mille âmes tributaire des Touariks; un commerce borné sans produits indigènes, des plaines arides de sable mouvant, un ciel de plomb, d'une teinte blafarde voilà Tombouctou voilà ses environs !

 Déçu dans ses espérances, le pieux voyageur n'en élève pas moins sa prière vers le Dieu qu'il porte dans son coeur.

Que d'actions de grâces, dit-il, n'avais-je pas à lui rendre pour la « protection éclatante qu'il m'avait accordée au milieu de tant d'obstacles et de périls!" »

A peine arrivé on le presse de s'occuper de son départ. Mais il lui faut des notes. Il retarde, alléguant sa fatigue extrême ; et quelques jours, après muni de ses remarques, il abandonne cette Temboctou si fameuse, objet de tant de travaux et de recherches, et que son long sacrifice dévoilera bientôt à l'Europe désenchantée.

Il part le 4 mai, avec une caravane de six cens chameaux, et voit bientôt l'endroit fatal où le trop confiant et trop brave major Laing fut lâchement assassiné.

On lui montre le lieu, on lui répète le fait ; tout cela comme une menace.

Comment dépeindre les souffrances qu'il lui fallut endurer pendant cet horrible trajet de près de trois longs mois ?

Triste jouet des esclaves, martyrs eux-mêmes de leurs maîtres cruels, épuisé de fatigue dévoré par la soif, maltraité par ses compagnons de voyage avec tous les raffinements de la plus grossière barbarie, enveloppé avec eux et leurs montures dans une trombe de sable ardent, réduit à boire la rinçure des pieds de son chameau, et plus tard, l'urine de ces animaux, illusionné par des mirages décevants, meurtri par une chute affreuse, souffrant, résigné, moitié mort, il arrive au Tafilet le 22 juillet.

 Les beaux marchés de Gourlband, des traces de végétation et de culture, des relations commerciales bien établies, tout ramenait la confiance dans l'âme contristée du pauvre voyageur.

Il espérait toucher enfin au terme de ses travaux, et pouvoir bientôt trouver un protecteur à Fez, et de là passer à Tanger, où le consul français mettrait un terme à ses angoisses.

 Mais il était écrit qu'il boirait le calice jusqu'à la lie.

N'ayant pu trouver de consul à Fez, il se rend à Rabat où on lui en indique un ses peines vont finir. Mais non ce consul français est de nation juive. Digne adorateur du veau d'or, il conduit l'infortuné. Épuisant un reste de vitalité, celui-ci se traîne à Tanger.

 Là devaient finir ses tourments : là pauvre, exténué, il devait dédaigner le prix de six cent mille francs qu'on lui faisait entrevoir s'il voulait appliquer à l'Angleterre les fruits de son voyage et l'honneur de son entreprise.

Reposons-nous maintenant quelque peu avec notre intéressant voyageur.

N'en éprouvez-vous pas le besoin Messieurs Quand votre inquiète pitié quand votre admiration devrais-je dire, le suivait à travers les péripéties d'une course lointaine, vos cœurs n'étaient-ils pas comprimés par la crainte de le voir succomber sous les coups des barbares ou dans les horribles étreintes d'une soif dévorante ?

Eh bien ! non, il vous sera rendu …pour peu de jours,  hélas ! Mais enfin le désert n'aura pas sa dépouille, le Dieu puissant qui jadis, ouvrant les flots devant son peuple, le conduisit à travers les épreuves et le désert dans la terre promise, ramènera le voyageur français dans sa Chanaan désirée. Grâce aux plus grands ménagements, à la veille d'être découvert et de compromettre involontairement l'estimable M. Delaporte, il parvient à s'introduire chez ce digne représentant du nom français à s'y cacher, et après quelques jours de repos, à s'embarquer par ses soins, le 27 septembre 1828, sur la goëlette la Légère, capitaine Jollivet, qui le débarqua à Toulon le 10 août suivant. Il comptait 500 jours de route : la mort l'avait essayé 500 fois.

Le voilà donc rendu sur la terre natale il l'embrasse il l'étreint : son bonheur lui semble être un rêve : ah ! qu'il est doux le jour de la rentrée dans la patrie ! qu'il est pur et clément son ciel bleu ! Qu'elles sont bienveillantes ces figures amies qui vous semblent toutes connues ! Tout est bien, tout vous parait beau : on savoure l'air; on presse les mains on baise les paquerettes. On jure de ne plus le laisser ce climat enchante. Ah oui le sol, c'est la patrie il faut l'avoir abandonnée, Messieurs, pour mieux connaître tout son charme.

Nous ne sommes plus au Sahara. Plus de pénibles étapes. De Toulon à Paris, grâces à nos belles routes, à notre admirable canal, il n'y a qu'un pas.

Protégé par la Société de Géographie, précédé par sa renommée, Caillié s'y rend. MM. Jomard et Aimé Martin deux de ses membres ; M. Hyde de Neuville alors ministre de la marine, s'empressent de l'accueillir. Ils ont foi dans ses paroles, et leur confiance éclairée le console un peu des chagrins cuisants que lui causent des envieux qui osent l'accuser d'avoir trompé la crédulité publique et fabriqué un Temboctou.

« Cette injustice dit-il dans sa relation, me fut plus sensible que les maux, les fatigues et les privations que j'avais éprouvés dans l'intérieur de l'Afrique. »

Mais l'exactitude de ses notes, de ses souvenirs leur concordance avec des rapports antérieurs le firent sortir vainqueur de toutes les épreuves.

Proclamé le premier Européen qui, partant de la Sénégambie, eut rapporté des témoignages exacts et authentique sur l’existence et la situation de Temboctou, il obtint le prix proposé par la Société de Géographie. Peu après le roi lui décerna la récompense due à un genre d'illustration dont l'éclat rejaillit sur le pays lui-même.

La brillante étoile de l'honneur vint décorer cette poitrine naguère couverte de haillons, mais, sous laquelle battait un cœur éminemment français.

Convenablement doté sous deux ministères ; nommé à un emploi honorable aux relations extérieures, sans résidence obligée, il put s'occuper du soin de rétablir sa santé délabrée, et de satisfaire aux besoins non moins pressants de l'âme la plus expansive. Il se donna une compagne aimable, instruite digne de le comprendre.

Bientôt des gages de cette union comblèrent tous ses voeux mais prédestiné dès son bas-âge à l'infortune il ne devait pas jouir longtemps de cette heureuse position. Son bonheur ne fut qu'un éclair, 1830 et ses catastrophes commerciales lui enlevèrent ses épargnes. Peu après sa pension fut réduite de moitié : le reste n'était que temporaire. Sa famille augmentait, il sentit la nécessité de pourvoir à son avenir ; mais il ne consulta pas ses forces épuisées, car c'est le propre des grandes âmes de ne se compter pour rien quand il s'agit de la famille.

Caillié se retira donc, ou plutôt fut s'ensevelir dans les environs de Brouage, où il entreprit de défricher de mauvais bois improductifs ; de dessécher ces autres marais Pontins trop voisins d'un beau port, erreur capitale du Grand Roi.

Il se voua à ce travail avec l'ardeur si bien connue de son caractère ;  il y travailla de ses propres mains mais la nature trahit ses efforts.

Tant de fatigues, tant de maux n'avaient doublé son énergie morale qu'aux dépens de ses forces physiques.

Complètement usé, vieux avant quarante ans, il va succomber à l'œuvre, laissant une veuve éplorée et quatre enfants en bas âge, sans fortune et sans dotation.

Il meurt, rêvant pour son pays des mines de Bourré, pour ses enfants des bienfaits de l'éducation et, regrettant sa tache inaccomplie, il s'en va restituer à l'immense foyer de la création l'une des étincelles les plus vives et les plus pures qui jamais en eussent jailli.

Dors en paix, ombre chère à tes concitoyens ! leurs regrets accompagnent ta mémoire. Elle vivra sur cette terre tant qu'il existera des sociétés humaines faites pour comprendre ton noble dévouement.

Du socle où t'a posé notre admiration ou plutôt du sein du Créateur où tu t'es élevé, contemple encore avec orgueil cette France, idole des grands coeurs et du tien aussi, tant aimée. Oui, tôt ou tard payant sa dette, elle voudra que tes enfants puissent dire un jour à leurs concitoyens :

« Amis dévouez-vous ! Non, la patrie n'est pas ingrate »

Itineraire-de-Rene-Caillie

 

DISCOURS DE M. AUBIN, Président du Conseil Général.

MESSIEURS,

Les magistrats, les autorités, les savants, qui figurent avec tant d'éclat au milieu de cette imposante solennité ; la présence de cette superbe garde citoyenne, animée d'un si bon esprit ; ce nombreux concours de spectateurs et ces flots de populations qui se pressent autour de ce glorieux monument, viennent attester combien la mémoire de l'homme que nous célébrons a été religieusement conservée dans la contrée qui lui donna le jour. Jamais un plus touchant hommage ne fut rendu au courage, aux talents, à la vertu.

Partageant ce noble enthousiasme et cette-admiration qui sont dans tous les cœurs, je viens aussi prononcer quelques mots aux pieds de la statue de notre illustre compatriote.

Après les discours éloquents que vous venez d'entendre, qui ont produit une si vive sensation, il me restera bien peu de choses à dire.

Depuis longtemps des tentatives, presque toujours malheureuses, sans résultats bien positifs, avaient été faites pour explorer l'Afrique centrale par des voyageurs qui, la plupart du temps, ont payé de leur vie cette grande et périlleuse entreprise.

Il appartenait à Caillié, lui seul, de surmonter les obstacles sans nombre devant lesquels avaient si malheureusement échoué ses prédécesseurs.

Tourmenté, dès l'enfance par la passion des voyages, impatient de se signaler par des découvertes importantes, doué d'un courage à toute épreuve, d'une volonté forte et d'une persévérance qui garantit presque toujours le succès, il pénètre, avec peu de ressources, dans ce continent presqu'inconnu ; puis il le traverse et l'explore de l'Océan à la Méditerranée, au nord de l'équateur.

Parti des bords de Rio-Nunez, et après avoir parcouru treize à quatorze cents lieues, il arriva à Tanger, en passant par Timé, Jenné, la contrée mystérieuse de Temboctou, sur laquelle doivent porter principalement ses investigations.

Il est le premier voyageur Européen qui soit revenu de l'Afrique centrale par la voie de Maroc.

Je ne suivrai point cet illustre explorateur au milieu des contrées lointaines, inconnues, qu'il a parcourues ; une bouche bien plus éloquente que la mienne, vient à l'instant de vous retracer ces faits qui paraissent presque incroyables.

Je dirai seulement que rien ne put arrêter cet intrépide voyageur, ni le détourner de l'accomplissement de ses vastes projets.

La catastrophe de l'infortuné major Laing, dont toutes les circonstances affreuses lui sont révélées à Temboctou même, ne peut intimider son sublime caractère. Il gravit des montagnes inaccessibles, traverse les fleuves ou en suit le cours franchit à chaque pas des abîmes, s'engage dans des déserts dont l'œil ne peut mesurer l'immensité.

Journellement en proie aux horreurs de la faim, dévoré par la soif, il supporte dans l'intérêt de la science, avec son courage accoutumé, les plus cruelles privations ainsi que les maladies qui en furent la suite. Il étudie les races des différents peuples qui sont sur son passage, leur langage, leurs lois, leurs mœurs, leurs habitudes, leurs idées et leurs cérémonies religieuses ; il assigne la situation, la direction des fleuves et celle des montagnes rien n'échappe à son coup-d'œil éminemment observateur.

Ces précieuses observations recueillies avec des peines infinies, qui un jour doivent avoir une si grande influence sur la prospérité de nos établissements du Sénégal, forment un ouvrage de la plus haute importance, écrit avec autant de talent que d'exactitude et de simplicité. Jamais expédition, entreprise avec d'aussi faibles ressources, ne fut plus féconde en résultats.

 

Alliant la prudence au courage, quels efforts inouïs et continuels, n'a-t-il pas été obligé de faire pour éviter ou mettre en défaut l'attention soupçonneuse des Maures, qui, s'ils l'eussent reconnu pour être un Chrétien, pénétrant dans la contrée mystérieuse de Temboctou, l'auraient impitoyablement massacré ou réduit au plus honteux esclavage.

Pourquoi faut-il que cet homme extraordinaire, qui fait l'objet de notre admiration, ait été, à la fleur de son âge, enlevé à la France, aux sciences, à sa malheureuse épouse, à ses enfants dont il n'a pu guider les premiers pas, lorsque ses précieuses découvertes, ses glorieux travaux lui promettaient un si brillant avenir

Pour consoler cette honorable veuve, ces enfants dignes de tant d'intérêt, qui en ce moment solennel, éprouvent une si profonde émotion, Caillié laisse après lui un héritage impérissable: la gloire d'avoir utilement servi son pays, l'exemple des vertus, la reconnaissance et l'estime des gens de bien.

 Grâce à l'heureuse impulsion donnée avec un si louable empressement par l'honorable Société de Statistique, par un généreux citoyen si dévoué à son pays, puissamment secondés l'un et l'autre par le premier Magistrat de ce département, qui saisit toujours avec bonheur l'occasion de faire un acte de rémunération publique, une statue que nous admirons, que nous contemplons, tous, vient d'être élevée, dans sa ville natale, à l'illustre explorateur de Tombouctou.

De justes éloges sont dus au sculpteur distingué dont l'heureux ciseau paraît avoir reproduit avec une si grande vérité l'expression des traits de cet homme célèbre.

C'est bien celui qui a parcouru tant de contrées inconnues C'est bien celui qui, profondément pénétré de la toute-puissance de la Divinité, lui confiait avec tant de calme et de résignation, sa destinée, au milieu des déserts et des plus grands périls

C'est cet homme de bien, ce philanthrope éclairé qui n'a pu voir sans verser des larmes la barbarie avec laquelle on traitait les esclaves sur le sol africain !

 

Discours prononcés à Mauzé, le 26 juin 1842 pour l’inauguration du monument élevé à la mémoire du voyageur René Caillié (2)

Enfin dans ses traits on reconnaîtra le citoyen qui, mu par le plus pur patriotisme rejeta, avec un noble sentiment d'orgueil national, les offres de l'Angleterre, afin de conserver à sa patrie le fruit de son immortelle et pacifique conquête.

Honneur à la cité !  honneur à la ville de Mauzé ! qui, à juste titre, s'enorgueillit d'avoir donné le jour à un pareil homme !

Mémoires de la Société de statistique du département des Deux-Sèvres

 Les premiers Seigneurs de Mauzé sur le Mignon, descendants des Ducs d'Aquitaine ? <==

 

 

 

 


 

(1) Une flûte (1814 - 1838) de 550 tx est en service en 1814 sous le nom de Loire. Cela pourrait être l'ex Génereux venu en parlementaire de l'Ile de France à Rochefort. Selon le registre des bassins de Brest 1817-18 elle serait de provenance anglaise. Du 5/10/1810 au 16/7/1811, et du 25/9/1814 au 29/9/1815, elle est armée à Rochefort.

Le 17 juin 1816, elle quitte Rochefort pour le Sénégal (division Méduse).

En 1817-18, elle fait campagne à l'Ile de France avec l'Eléphant et la Salamandre. Le 13 novembre 1821, elle est redésigné "corvette de charge" comme toute les flûtes. Du 28/3 au 20/6/1832, elle fait un voyage de Brest pour porter des troupes aux Antilles et retour (LV Montfort). Du 9/12/1835 au 23/3/1836, elle fait un nouveau voyage de Brest pour Cayenne et les Antilles puis retour (LV Louvel). Désarmée à Brest le 1/7/1838, son équipage est reversé sur l'Aube. Elle sera réarmée puis condamnée le 8/8/1838 (en Guadeloupe? ou 7/1838 : Démoli à Brest ?).

http://www.netmarine.net/bat/bsm/loire/ancien.htm