Péronnelle de Thouars, Vicomtesse de Thouars, comtesse de Benon, dame de Tiffauges, de Talmont

Tristan Rouault eut l'honneur inespéré, vu sa noblesse toute récente, d'épouser, vers 1375, Peronnelle, héritière des terres de la vicomté de Thouars, et sous certaines conditions, après le procès qui prit fin en 1383, des châtellenies de Talmond, Olonne, Brandois, Curzon et Château-Gautier.

Ce seigneur qui apparaît dans diverses pièces, depuis l'année 1385 jusqu'en 1392, toujours désigné, entre autres titres, sous celui de seigneur de Talmond (2). avait obtenu, le 19 mai 1383, des lettres de Charles VI qui lui accordaient 3,000 florins d'or francs, par an, à prendre « sur la recepte des aydes établies en tous les lieux lui appartenant, » afin de l'indemniser des pertes et dommages, que la guerre lui avait fait essuyer pour le service du roi.

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Sceaux de Clément Rouault et de Pernelle de Thouars, 1378.

Le Talmondais n'avait qu'à s'exécuter. Mais l'affaire se compliqua, quelques années plus tard, 1390, lorsqu'il s'agit de payer une nouvelle aide au comte de Montpensier, fils de Jean de Berry, comte de Poitou, qui s'était fait octroyer également par le roi, en novembre, dix mille livres sur les gens d'église, nobles et habitans des bonnes villes du pais de Poictou. » Guillaume de Bis, secrétaire du comte, chargé (3) de centraliser ce recouvrement, a laissé un mémoire qui permet de constater que celui-ci ne se fit pas sans difficulté, et que la population bas-poitevine était loin de nager dans l'opulence.

Le vicomte de Thouars s'opposa tout d'abord très catégoriquement à ce que cette taxe fût levée sur les habitants du Talmondais, car cela pouvait contrarier le paiement de ce qu'il avait lui-même à percevoir.

Devant cette résistance, le receveur et maître Jean Pageraut, son secrétaire, partirent de Fontenay, le 27 avril 1391, avec deux valets et quatre chevaux pour aller porter à Tristan, alors à Talmond, des lettres pressantes de leur maître insistant pour qu'il laissât réaliser l'impôt. Le vicomte répondit qu'il n'y consentirait qu'à une condition, c'est que « le dict Monseigneur le Comte remettrait aux habitans des Sables, la Chaume et autres paroisses d'Aulonne et de Longeville, la somme de 11e v liv. tournois sur leur taux du dict aide, et que sur ce, il leur donnast ces lettres. » Les messagers un peu déconcertés retournèrent à Fontenay le 2 mai, pour chercher des instructions précises et attendre de nouveaux ordres.

Péronnelle de Thouars, Vicomtesse de Thouars, comtesse de Benon, dame de Tiffauges, de Talmont

Sur ces entrefaites, Guillaume de Bis reçut une réponse favorable du comte de Montpensier : il quitta de nouveau Fontenay le 6 mai suivant, se rendit à Marans, où se trouvait alors le vicomte de Thouars, et lui remit personnellement des lettres lui accordant pleine satisfaction ; de là, il se dirigea vers Talmond afin de remplir sa mission et ensuite vers Thouars, Parthenay et Vouvant ; il ne rentra à Fontenay que le 19.

La rémission faite en faveur des paroisses de Notre- Dame de la Chaume (les Sables), du Château-d'Olonne, de Longeville et de plusieurs châtellenies, « était en considération des grants misères et povretez que les dicts habitans ont eu, souffert et soustenu et encore soustiennent, tant pour les Anglais qui naguères descendoient à grants navires sur les dicts lieux et ardoient leurs maisons, preinrent et remportèrent leurs biens, comme autrement, et aussi pour faveur et contemplacion de la vicomtesse de Thouars, dame d'yceulx lieux, qui de ce avoit fait requérir mon dict seigneur le comte. »

Voici ce qui devait être perçu dans la contrée qui nous intéresse :

« Des villes et chastellenies de Talmond, Curson, Brandois, la Mote-Achard, la Marrère, la terre de Fié, les hommes du Commandeur de la Baugerie et Foussés Chalon, la terre au prieur de Fontaines, la terre à l'abbé de Jard, avec la terre du prieur des Moustiers-les- Maufays ……ve LXX liv.

« De la paroisse de Nostre dame d'Aulonne, les Sables, l'Isle, la Chaume et le chastel d'Aulonne…….. LXXX VIII liv.

« De la ville, chastellenie, terre de Vayrié et Poiroux ………LXXX VIII liv.

Il faut donc déduire du total 200 livres pour avoir le chiffre exact de ce qui fut remis aux collecteurs de l'aide.

Le 5 juillet 1390, le prince et la princesse de Talmond passèrent un accord avec la dame Jeanne de Rays, au sujet des terres de la Mothe-Achard et de la Meurière, mouvantes de Talmond, et sujettes à deux rachats :

l'un à cause du mariage de la dite dame avec Jean l'Archevêque, l'autre par suite de la rupture de ce mariage. Jeanne étant rentrée sous l'obéissance des dits seigneur et dame, remise lui fut accordée des droits de rachat.

Dans un autre acte, trop peu explicite, du 4 avril. 1390, enregistré au Parlement le 17 mai suivant, « noble homme Jehan de la Muce, chevalier, seigneur de la Chèse-Giraut », déclare se désister d'un appel qu'il avait relevé de la cour de Talmond au Parlement, du temps que le duc d'Anjou et Isabeau d'Avaugour tenaient le château et la terre de Talmond, possédés à présent par Tristan, et retourner à l'obéissance du dit vicomte et de sa cour de Brandois (4).

Le cartulaire des sires du Rays raconte encore que, le 12 décembre 1390, la même dame de Rays, opéra, moyennant 1,200 francs, le rachat de l'herbergement de la Chaîne, situé dans la châtellenie de Thalmond, paroisse de Longeville, et estimé 120 livres de rente, qu'elle avait vendu au seigneur de Talmond et à sa femme (5).

Tristan dut mourir au commencement de 1396, car le 6 mai de cette année, sa veuve Pernelle, se trouvant à son château de Talmond, faisait don à l'abbaye de Bois-Grolland, des droits de guet et autres, qu'elle possédait au village de la Brethonnelière (6), afin de fonder une messe pour le repos de l'âme de feu Tristan.

Péronnelle de Thouars, Vicomtesse de Thouars, comtesse de Benon, dame de Tiffauges, de Talmont

On peut suivre les actes de Pernelle dans le cartulaire d'Orbestier jusqu'au 14 janvier 1397.

Elle mourut sans enfant le 30 ou 31 octobre 1397 (7), et le 4 septembre 1398, les commissaires du duc de Berry et d'Auvergne, comte de Poitou, gouverneurs du rachat, remirent au sénéchal et au châtelain de Talmond, un acte d'abandon des devoirs qu'ils avaient cru pouvoir exiger de l'abbaye d'Orbestier (8).

Qu'il nous soit permis, avant d'aller plus loin, de jeter dans ce récit une note un peu moins aride que celles qui ont trait aux filiations inextricables des seigneurs et aux guerres continuelles qui ont ensanglanté cette contrée.

L'anecdote que nous allons raconter, quoique tragique dans son dénouement, délassera peut-être un peu nos lecteurs, par la naïveté avec laquelle le récit nous en a été transmis : qu'il suffise de dire, avant de commencer, que le fait se passa vers 1386, à Nieul-le-Dolent, paroisse de la seigneurie de Talmond, et qu'il nous est connu par des lettres de rémission de mars 1387 (9). —

 « Charles.... savoir faisons à tous, présens et avenir, nous avoir esté humblement exposé de la partie des amis charnelz de Jehan Cosson, povre homme ancien de l'aage de soixante ans, ou environ, chargié de femme grosse et d'un petit enfant, demourant à Nyoil le Doulant, en Poictou, disanz que le dimainche devant la my Quaresme derrenièrement passé au soir, Jehan Bastard prestre, curé du dit lieu, Michiau Naudon prestre, son chappellain, ledit Jehan et sa femme, suer dud. curé et autres, souppoyent et buvoyent ensemble, en l'ostel duel. Jehan  Cosson, qui lors tenoit vin à taverne.

Et vint lorsque riote de paroles se meurent entre led. Michiau Naudon et led. Jehan Cosson, le quel Cosson pour ycelle riote eschiver et la compaignie dud. Michiau qui moult estoit esmeu, se parti d'illecques et s'en ala en sa chambre pour soy couchier, et en soy voulant couchier, ycellui Jehan Bastard curé, voulant porter et soustenir sond. chappellain contre led. Jehan Cosson, frère dud. curé à cause de sa femme, et sanz ce qu'il lui eust riens meffait, se leva impétueusement de la table et comme moult esmeu et eschauffé, si comme il sembloit par ses mouvemens, ala assaillir de certain propos led. Jehan Cosson en sa chambre, où il se couchoit comme dit est.

Et de fait par felon courage, ycelui curé se print au corps dud. Cosson, en soy éfforçant de le jecter à terre, en disant qu'il le comparroit du corps. Et pour ce que led. curé le tenoit à grant destrece à deux braz parmy le col et la teste, et telement qu'il ne se povoit despescher ne délivrer de lui, et ne le vouloit laissier en paix, ycellui Cosson moult esmeu et eschauffé de ce que lui faisoit et efforçoit de faire led. curé, qui ainsi le tenoit durement, comme dit est, saicha un petit coustel à trancher pain qu'il portoit, et d'icellui fery led. curé parmi la cuisse un coup.

Et combien que ycellui curé, qui quatre jours ou environ après led. coup, ala de vie à trespassement, ait recongneu et affermé au lit de la mort, par serement ou autrement, et de son propre mouvement, que pour led. coup il ne mouroit pas, mais estoit pour la maladie qu'il avoit portée en son corps un an et plus, et autressi ait pardonné de bon cuer led. coup aud. Jehan Cosson, comme non coulpable en riens de sa mort, ycellui Cosson, pour doubte de rigueur de justice, s'est absentez hors du pays, et a laissié sa dicte femme et enfant, et est en voye que jamais n'ose retourner au pays, se nostre grâce et misericorde ne lui est sur ce impartie, en nous humblement suppliant que, comme icellui Jehan Cosson ait esté en tous autres cas, tout le temps de sa vie, homme de bonne fame, vie, renommée et honneste conversacion, sanz estre attaint, ne convaincu d'aucun autre villain cas, nous sur ce lui  vueillons impartir nostre dicte grace. Pour quoy nous, considérées ces choses, le fait dessus dit, avec toute peine, offense et amende corporelle, criminele et civile que ledit Jehan Cosson a et peut avoir pour ce commis et encoru envers nous, satisfacion faicte à partie premierement et avant toute euvre, se faicte n'est, à icellui Jehan Cosson, ou cas dessus dit, avons quicté, remis et pardonné, et par ces présentes, de nostre auctorité royal et grâce especial, quictons, remettons et pardonnons, et le restituons à sa bonne fame et renommée, au païs et à ses biens quelconques, qui par ban ne seroient confisqués, en imposant sur ce silence perpetuelle à nostre procureur et à tous autres officiers, parmi ce toutesvoies que led. Jehan Cosson paiera une foiz seulement un marc d'argent ou la valeur, pour convertir en la fabrique de l'église dud. lieu de Nyoil, et fera par trois jours solennez la procession tout entour de ladicte église, tenant en sa main un cierge de une livre de cire. Si donnons en mandement... »

Une autre lettre de rémission de juillet 1388 apprend encore, qu'à cette époque, était détenu dans les prisons du vicomte de Thouars, « en son chastel de Thalemont, » un certain Aimery de Chabanais, habitant de Royan, et capitaine d'une galiote armée et montée par trente-cinq matelots, « pour résister et contraster au passage des ennemis, » lisez des Anglais, qui avaient bonne envie de débarquer des renforts sur la côte, pendant leurs hostilités avec le roi de France. Ce brave homme, le vendredi avant les Rameaux, 1387, ayant rencontré devant la Rochelle une embarcation espagnole, commandée par le capitaine Macheco, s'était laissé trop facilement persuader par celui- ci, de l'aider à donner la chasse et de capturer une barque sortie du port de la Rochelle, à destination de l'Espagne, que l'on disait porter des marchands sujets du roi de Portugal ; mais, en réalité, ces marchands étaient Normands et leurs marchandises étaient des draps de Saint- Lô (10). Charles VI voulut bien, malgré tout, lui pardonner et le réhabiliter dans l'esprit de ses compatriotes en ordonnant son élargissement.

 

Pernelle n'eut pas d'enfant de son second mariage et Thouars, lors de son décès, passa, au dire de M. Imbert, dans les mains du neveu de Pernelle, Pierre d'Amboise, fils aîné d'Ingelger 1 d'Amboise et d'Isabeau de Thouars (10).

 

 

 

 Amaury IV et de Peronnelle de Thouars pendant la guerre de cent ans. <==


(1) Archives nationales, XI, c. 49.

(2) Cartulaire d'Orbestier, ch. CCXXXVII, CCXXXIX et suivants

(3) Manuscrits français de la Bibliothèque nationale. Supplément français, no 1489.

(4) Trésor des Chartes, de M. Paul Guérin, t. v, pp. 219 et 220. 1 — Jean de la Muce, marié à Catherine de la Haye, avait pour frère Janiet, écuyer, marié à Jeanne de la Haye, le 13 juin 1382. Un Guillaume de la Muce était châtelain de Niort, vers 1373.

(5) Cartulaire des Sires de Rays, par Marchegay, ch. CLIV.

(6) Collection de Dom Fonteneau, t. l, p. 547.

(7) Cartulaire de Chambon. — Le 18 octobre, une transaction est passée sous le sceau de la cour de Saint-Gilles, pour Me Pernelle. (Dupuy, vol. 828, p. 66. Bibl. nat.).

(8) Cartulaire d'Orbestier, ch. CCLXVIII.

(9) Archives historiques du Poitou, t. xxi, p. 325.

(10) Archives historiques du Poitou, t. XXI, p. 366.

1. M. Imbert, à la page 151 de son Histoire de Thouars, tout en disant que Pierre succédait à sa tante « du vivant de sa mère, » par « une singulière application du principe qui règlait l'ordre dans la succession de Thouars, » s'est abstenu de prouver 1° que Pierre d'Amboise ait été le successeur immédiat de Pernelle; 2° que le décès de sa mère Isabeau, veuve dès 1373 d'Ingelger d'Amboise et remariée à Guillaume d'Harcourt, ait été postérieur au 30 octobre 1397.

Les droits de Pierre lui venaient de sa mère; et, si celle-ci eût vécu lors du décès de sa sœur, c'est elle et son troisième époux, Guillaume d'Harcourt, qui eussent possédé Thouars. La Roque, dans son Histoire d'Harcourt, t. II, p. 1634, affirme que cette possession eut effectivement lieu. Mais Isabeau survécut-elle à sa soeur? Cela est bien douteux; car Guillaume, qui mourut en 1400, eut le temps, entre son second veuvage et son décès, d'épouser une troisième femme, Pernelle de Villiers-le-Sec, veuve depuis le 13 septembre 1381 du maréchal de Montmorency et dont le douaire avait été liquidé en avril 1392 (Du Chesne, Hist. de Montmorency, Preuves, p. 155). Si Isabeau n'existait plus, sa troisième sœur Marguerite, épouse de Guy Turpin de Crissé, vécut au moins jusqu'en 1404 (Trésor des chartes du Poitou, t. V, p. 104). Ne fut-elle pas admise à se prévaloir des règles spéciales à la transmission du fief de Thouars et à en obtenir jouissance viagère? L'acte du 6 février 1403, qui figure parmi les copies de dom Fonteneau (t. XXVI, p. 333), ne la qualifie que « dame de Talmont et de la Chèze-le-Vicomte. » A défaut de sa mère et de sa tante, Pierre d'Amboise était d'une façon absolument régulière l'héritier de ce fief important.