Time Travel – Dumnacus, Le Pont de Cé - de la dernière guerre des Gaules à aujourd’hui

A cinq kilomètres environ au sud d'Angers, dans l'angle formé par la Loire et la Maine, s'étend un vaste terrain bien connu des antiquaires sous le nom de camp de Frémur. C'est là que la conquête romaine avait établi la plus importante peut-être et la plus forte des stations guerrières qui lui servirent de point d'appui dans sa marche sur l'Ouest; les légions impériales l'occupaient encore au IVe siècle, ainsi que l'établit la grande quantité de médailles de Constantin qu'on y a trouvées.

La situation du camp de Frémur obligea naturellement Jules César, pour assurer ses communications, à jeter sur la Loire un pont, dont il parle d'ailleurs dans ses Commentaires. Ce fut le premier de la série qui porte aujourd'hui et depuis longtemps le nom des Ponts-de-Cé, fameux dans notre histoire.

Ces ponts n'étaient d'abord placés que sur la Loire et la Vienne ; la culée septentrionale de celui de la Loire joignait de près l'un des angles du camp.

Un autre ouvrage plus considérable encore que ces ponts, et qui s'y rattache, consiste dans les restes, encore très reconnaissables aujourd'hui, d'une turcie composée de deux murs parallèles et d'aplomb, réunis dans quelques endroits par des murs d'une solidité à toute épreuve.

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 Les ponts de  Cè et les ponts de Joignè étaient réunis par cette belle turcie : elle avait de six à sept mètres de largeur, et, à quelques endroits, elle s'élève encore à deux ou trois moires environ au-dessus du sol de la plage. Sa longueur était de quatre mille mètres environ, suivant un plan en zigzag dont tous les angles étaient obtus.

Elle partait de la culée méridionale du pont Saint-Maurille, se dirigeait en amont et allait aboutir à celui dont on voit les ruines près de Juigné et sur lequel on passait le Thouet. On rencontre encore près de la moitié de la turcie sur le bras supérieur de la Loire appelé le Louet, traversé en grande partie par plusieurs portions de ces ruines, que les mariniers désignent communément sous le nom de « Pierres de Juigné ».

« Les ponts de Cé proprement dits, écrit un archéologue contemporain, ont été longtemps considérés comme une merveille. Ils sont au nombre de quatre :le premier, en arrivant du côté d'Angers, a trois cent trente-cinq mètres de longueur et se termine au faubourg Saint-Aubin. Ce faubourg est séparé de la ville par un autre pont qui a cent douze mètres de longueur. Ces deux ponts sont sur l'ancien lit de la Loire. Lorsqu'on a traversé le faubourg Saint-Aubin, qui donne son nom au second pont, on arrive au troisième, placé sur l'ancien lit de la Vienne, formant actuellement le principal bras de la Loire. Ce pont (le pont Saint-Maurille) a deux cent quatre-vingts mètres de longueur. Le quatrième pont est sur le Louet, qui passe dans l'ancien lit du Thouet. Ce dernier pont, qui réunit la ville au coteau méridional, a neuf cent sept mètres de longueur. Ces quatre ponts forment une ligne d'environ trois kilomètres de longueur. »

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Depuis le 28 août dernier, une haute statue, à la mâle et fière silhouette, se dresse au centre du pont Saint-Maurille.

C'est l'image très énergique et très vivante d'un chef gaulois, armé de la francisque et du bouclier triangulaire, et dont le regard semble mesurer la plaine de Frémur. Le piédestal de la statue porte inscrit ce nom : Dumnacus, et cette épigraphe signée de David d'Angers :

 « Je ne voudrais pas me reposer sans voir la statue de Dumnacus sur les rives de la Loire, comme pour défier l'ombre des anciens Romains qui donnent au camp de César. »

Ce Dumnacus, dont le nom était trop oublié! méritait cependant de revivre à jamais dans les mémoires françaises, aux mêmes titres que Vercingétorix : il ne lui cède en rien en vaillance et en gloire. Il fut le chef des Andes ou Angevins, au moment de l'invasion romaine, et il fut l'âme de la résistance des peuples de l'Ouest, soulevés on l'an 54 avant Jésus-Christ.

César, dans ses Commentaires, nous a retracé son rôle, ainsi résumé par un de nos confrères :

« La défaite de Vercingétorix, la prise d'Alésia, avaient jeté le découragement parmi les Gaulois; on semblait désespérer de la patrie, envahie sur tous les points par les légions de César. Seuls, les peuples du bord de la Loire voulurent tenter un dernier effort pour, reconquérir leur indépendance. Dumnacus, qui avait déjà guerroyé contre les Romains, fut mis à la tête du mouvement.

L'objectif de ce chef hardi était de s'emparer de Poitiers, où s'était fortifié solidement un chef gaulois gagné à la cause romaine. Dumnacus s'en vint mettre le siège devant Poitiers, à la tête d'une véritable armée d'Andes.

Aussitôt, un des lieutenants de César, Caninius, accourut pour forcer Dumnacus à lever le siège; il n'y réussit point, et dut appeler à son secours Fabius, un autre lieutenant de César. En présence de ces renforts et craignant d'être enveloppé, Dumnacus leva le siège et se relira vers la Loire, qu'il espérait franchir sur un pont élevé, on un endroit où elle est fort large.

Fabius, qui n'était pas Cunctator, prit les devants avec sa cavalerie, barra le route à son adversaire et l'obligea à accepter le combat dans des conditions topographiques désastreuses. Dumnacus fut vaincu et son armée décimée.

 Il se réfugia chez les Carnutes, qu'il souleva; mais les Romains s'étaient mis à sa poursuite avec acharnement; le courageux chef des Andes dut renoncer à poursuivre une campagne aussi désastreuse et disparut dans les forêts de l'Armorique. »

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C'est donc un hommage mérité s'il on fut qui vient d'être rendu au héros angevin, selon le voeu que le grand sculpteur David d'Angers n'avait pu réaliser avant sa mort.

Quelques Angevins de Paris, en tête desquels M. Bodinier, le très aimable et très érudit secrétaire de la Comédie française, ont repris son projet, et, pour le réaliser, ils ont eu l'heureuse idée de faire reproduire, avec le grandissement nécessaire, sous la direction de M. Louis Noël, une statuette do Dumnacus, modelée par David d'Angers pour décorer le piédestal du monument du bon roi René, que l'on admire, à Angers, sur la place du Château.

La cérémonie d'inauguration a eu lieu le 28 août, avec un grand éclat et au milieu d'une foule considérable. M. .J. Boutton, maire des Ponts-de-Cé, a pris le premier la parole et prononcé un émouvant et patriotique discours qui a soulevé des applaudissements enthousiastes. Le préfet, le directeur du musée d'Angers et M. Bodinier ont ensuite parlé à leur tour. La fête s'est continuée par des régales et des courses, et elle s'est terminée, le soir, par une très curieuse et très brillante représentation théâtrale, organisée par M. Bodinier, avec le concours de Mlle Rieichemberg, de MM. Coquelin cadet, Silvain, Laugier, Gravollet, de la Comédie française, de M. Delmas, du Grand-Opéra, et de la musique du 135e de ligne, dans une ancienne chapelle qui présentait le plus pittoresque aspect. Un feu d'artifice éblouissant a également été tiré sur les bords de la Loire, qui étaient illuminés d'une façon absolument féerique.

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(Compagnie Capalle -  maison pan de bois Rue Rouget de l'Isle)

Nous avons saisi cette occasion pour donner, en même temps que le dessin de la statue de Dumnacus, quelques vues des Ponts-de-Cé, et particulièrement du vieux château qui, bâti sur un tertre, au bout du premier pont, domine la route et le fleuve. La plupart des photographies qui nous ont servi de documents sont de véritables oeuvres d'art dues au talent de l'excellent photographe angevin, M. Berteaux, qui a bien voulu les mettre à notre disposition avec sa bonne grâce habituelle.

 

Voici le récit d'Hirtius, l'auteur présumé du livre VIII des Commentaires de César, sur la dernière guerre des Gaules :

XXVI. — Pendant ce temps, le légat Caninius, ayant appris par les lettres et les messages de Duratius, resté constamment l'ami des Romains, malgré la défection d'une partie de la cité des Pictons, qu'une grande multitude d'ennemis s'était rassemblée sur les frontières des Pictons, se dirigea vers l'oppidum de Limonum. Pendant cette marche, il apprit d'une manière plus certaine de prisonniers, que Duratius, enfermé dans Limonum, était assiégé par beaucoup de milliers d'hommes conduits par Dumnacus, chef des Andes.

N'osant engager contre l'ennemi ses légions affaiblies, il assit son camp dans une forte position. Dumnacus, à la nouvelle de l'approche de Caninius, tourna toutes ses forces contre les légions, et résolut d'attaquer le camp des Romains. Après avoir passé plusieurs jours dans cette attaque, avec de grandes pertes pour les siens, sans pouvoir entamer aucune partie des retranchements, il retourna au siège de Limonum.

XXVII. — En même temps, le légat Fabius reçoit la soumission de plusieurs cités, la garantit par des otages, et acquiert par des lettres de Caninius une certitude plus grande de ce qui se passe chez les Pictons. Mis au courant de ces événements, il s'avance pour porter secours à Duratius. Mais Dumnacus, averti de son arrivée, désespérant de son propre salut, s'il est obligé, à la fois, de soutenir le choc des Romains, et de surveiller les assiégés redoutables, se hâte de quitter sa position avec ses troupes ; il estime qu'il ne sera en sûreté, qu'après avoir fait franchir à ses troupes le fleuve de la Loire, qu'il fallait traverser sur un pont, à cause de sa grande largeur.

Fabius, bien qu'il ne fût pas venu encore en présence des ennemis, et qu'il n'eût pas fait sa jonction avec Caninius, mis au courant par ceux qui avaient eu connaissance des lieux, fut convaincu que l'ennemi terrifié se dirigerait vers ce pont qu'il désirait lui-même atteindre.

Aussi, marche-t-il vers ce même pont avec ses troupes, et ordonne à sa cavalerie de précéder le gros des légions, de façon qu'après s'être avancée, elle put, sans fatiguer les chevaux, se replier au camp. Nos cavaliers, selon cet ordre, atteignent les gens de Dumnacus, fondent sur eux, les attaquent dans leur marche, fuyants et éperdus au milieu de leurs bagages, en tuent un grand nombre, et font un butin considérable Puis, après ce succès, ils rentrent au camp.

XXVIII. — La nuit suivante, Fabius envoie en avant les cavaliers préparés, de façon à attaquer et à retarder la marche du gros de l'armée ennemie pendant qu'il arriverait lui-même.

La fin de ce chapitre et le suivant sont consacrés au récit de l'engagement général qui se termina par la défaite désastreuse de l'armée de Dumnacus.

Orose, qui écrivait au commencement du Ve siècle, a donné de cette campagne une relation qui complète celle d'Hirtius. Nous l'empruntons à l'étude remarquable de M. Marque sur Uxellodunum (1).

Cependant le légat Caninius trouva la guerre chez les Pictons, où une grande multitude d'ennemis enveloppa la légion surprise dans sa marche et la mit en un péril extrême. Mais, sur ces entrefaites, le légat Fabius, ayant reçu des lettres de Caninius, s'avance vers Poitiers, et là, instruit par des captifs de l'opportunité des lieux, il accable à l'improviste les ennemis, et après en avoir fait de grands massacres, il s'empare d'un butin considérable.

Ensuite, lorsqu'il eut donné avis de son arrivée à Caninius, celui-ci sortit subitement de son camp, et se jeta sur l'ennemi.

Ainsi Fabius agissant d'une part, et Caninius de l'autre, d'innombrables troupes de Gaulois furent massacrées dans une grande et longue lutte. De là, Fabius s'en alla chez les Carnutes. Il savait, en effet, que si Dumnacus, ancien chef, promoteur de toute la rébellion, échappé de cette guerre, se joignait aux peuples de l'Armorique, il provoquerait de nouveau, dans la Gaule, les plus graves soulèvements.

Ces deux récits, contradictoires sur quelques points, se complètent cependant pour d'autres, et la tradition, appuyée sur des monuments, permet d'en combler certaines lacunes.

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D'abord, le locus munitus dans lequel se retrancha si fortement Caninius, nous est connu. Le nom actuel du lieu-dit, le Camp de Canoin, sur la rive droite de la Vienne, en face de Loubressac, est un premier indice sûr. C'est bien, sans conteste possible, le camp de Caninius dont le nom a été légèrement défiguré (2).

Dans cette forte position, située à la cote 150, au-dessus de la Vienne qui est à la cote 70, sur la ligne de faîte du bassin de la Vienne, il existe des restes très visibles de fortifications romaines.

L'on y a recueilli des fers de pique, dont quelques-uns sont encore en possession de plusieurs habitants du pays. D'autre part, le tracé du chemin suivi jusque-là par l'armée romaine est signalé par la tradition de l'existence d'un camp romain sur la rive opposée, et en face, à Mazerolles (3).

Caninius arrivait en hâte du sud-est au secours de Poitiers. Son chemin le plus direct et le plus sûr était la route qui fut plus tard la grande voie stratégique de cette ville à Limoges, usitée certainement, au moins en partie par les Gaulois, car « la presque totalité des tracés suivis par les routes romaines se retrouvent avant la conquête (4) ».

Il suivait la ligne de faîte entre la Vienne et la Grande Blourde, et passait la Vienne à Queaux pour éviter les embouchures de la Grande Blourde, de la Petite Blourde et les escarpements inaccessibles qui limitent au sud le plateau de la forêt de Lussac les Châteaux.

 A son entrée en Poitou, dans sa marche sur Bouresse, la première halte de son trajet sur Poitiers, Caninius apprenait l'importance des forces ennemies. Or, la route de Limoges vers cette ville, bien que suivant d'abord la ligne de faîte des bassins du Clain et de la Vienne, puis celle des coteaux de la petite vallée du Miosson, se déroulait dans une plaine aride, peu vallonnée, couverte de landes et de forêts propices aux embuscades où les Gaulois étaient passés maîtres ; elle ne pouvait lui offrir pour camper aucune position assez forte naturellement pour suppléer à son infériorité numérique.

 Il se rejetait en conséquence à droite vers la Vienne, dans la direction de Mazerolles. Campat-il sur ses hauteurs, pour faire reposer ses troupes harassées par des marches forcées, et prendre le temps de choisir le locus munitus qui lui était nécessaire ?

L'hypothèse n'a rien que de très vraisemblable. En tout cas, dès qu'il était fixé sur les avantages d'une position sur l'autre rive, il passait la Vienne par l'un de ses gués, ou celui de Loubressac, ou celui de la Biche, un peu en amont de la Fontchrétien, au-dessous du Pontreau ; ses légions gravissaient la montagne opposée par le chemin de Ferropin (5), l'unique voie d'accès possible de la vallée, bordée partout ailleurs de coteaux abrupts, et s'y retranchaient formidablement.

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Auparavant, Caninius avait subi dans sa marche un échec sérieux ; Hirtius le laisse entendre en parlant de ses légions affaiblies (infirmas) et Orose le signale plus clairement. Cet engagement, qui fut plutôt une surprise de ses équipages, n'eut-il pas lieu au moment où l'armée romaine changea brusquement de direction ?

Son général ne prit, en effet, cette détermination que d'après des renseignements obtenus de prisonniers, et ce détail suppose une mêlée imprévue, qui, du reste, eut lieu en Poitou, d'après Orose.

Dumnacus n'occupait certainement pas encore alors la plaine de Civaux ; il lui eût été trop facile, disposant comme il le faisait, de forces supérieures, de s'opposer au passage de la Vienne par l'ennemi, bien que celui-ci eût assurément des guides du pays.

Le chef gaulois s'installait dans la plaine, face aux Romains, dont le séparait le cours d'eau. Elle était pour lui l'assiette stratégique idéale, la plaine au bord de l'eau, à la lisière des forêts (6), dans une région fertile et amie, permettant un ravitaillement facile, tout en étant à portée de Poitiers isolé et livré à ses seules forces.

 Mais il n'avait pas compté avec le génie militaire romain. Caninius écartait le danger de la capitale, en retenant l'ennemi devant lui, pour gagner du temps, et permettre à une armée de secours d'arriver; il est même fort probable qu'il dût s'ingénier pour tromper l'adversaire sur l'importance réelle de ses forces, une ruse pratiquée jadis par César, et employer comme lui (7) le stratagème classique du camp réduit (castra angustoria) (8) pour l'inciter à se donner tout entier au siège d'un camp en apparence indéfendable.

En réalité, il était loin d'en être ainsi. Les défenses naturelles de son assiette en faisaient une position de premier ordre. Limitée à l'ouest par la Vienne et ses escarpements élevés, presque verticaux, au nord-ouest et au nord par les pentes raides du vallon latéral, elle n'était accessible qu'à l'est par la forêt de Lussac.

De ce côté, Caninius la protégeait par un retranchement dont les restes sont bien conservés, à 300 mètres environ au-dessus des bâtiments de la ferme de Canoin. Il était formé par une énorme muraille de terre, à profil trapézoïdal, élevée sur des blocs de rocher assemblés à sec; sa hauteur maxima, au point culminant de la position, est encore de 4 mètres, sur une largeur de 2 mètres au sommet. Un large fossé, aujourd'hui comblé, mais dont on voit les traces, complétait sa défense.

Du côté de la Vienne, ce retranchement se continuait à l'escarpement par un mur épais en pierres sèches, suivant en retrait l'arête jusqu'au profil vertical. Du côté opposé du vallon, la muraille de terre formait vers le camp un arc de cercle concave, épousant le profil en dos d'âne du plateau pour se raccorder à la rampe, de façon à conserver la même hauteur de protection, tout en bénéficiant de la dénivellation naturelle du terrain. A sa suite, il semble avoir existé aussi une muraille en pierre sèche, mais le nivellement par les travaux de culture rendent toute conjecture délicate.

Un peu avant l'endroit où commence, au centre, la déclivité du dos d'âne, s’élevait une tour de pierre faisant saillie sur la muraille de terre ; il n'en reste que des substructions informes. Elle permettait à la fois de suivre les mouvements des assaillants dans le chemin de Perrofin, l'unique voie d'accès au plateau, et de renforcer la défense au point le plus critique.

Au milieu du talus qui domine ce chemin, une vaste échancrure semi-circulaire, partant de l'arête, et comme taillée à pic, semble correspondre à remplacement d'une autre tour maintenant disparue. A-t-elle eu pour but de rétrécir la voie d'accès de l'ennemi ou seulement d'accroître la résistance à un assaut de flanc ? A-t-elle servi à Caninius pour une opération dont nous parlerons tout à l'heure ? On ne peut faire que des hypothèses sur ce point.

Le camp réunissait à la force de l'assiette recherchée par les Grecs, les avantages préférés des Romains, c'est-à-dire la proximité de l'eau et du bois (9). Une source encore visible, en son milieu et dans son axe, à 105 mètres environ de la muraille de terre, assurait ses besoins.

Quant à la forêt de Lussac, que le camp touchait à l'est, elle aidait puissamment à sa défense. Pour l'utiliser dans ce but, Caninius n'avait eu qu'à user d'un procédé pratiqué par son maître, et probablement devenu classique.

Dans une campagne précédente, César, se trouvant dans des conditions analogues, avait fait disposer les arbres, au fur et à mesure de leur abatage, perpendiculairement au front de l'ennemi ; il voyait ainsi clair devant lui, et se fortifiait en même temps sur les flancs par cette double palissade d'arbres entiers couchés à terre (10).

Le camp eut à subir plusieurs assauts furieux et les rives escarpées de la Vienne virent plus d'une action sanglante. La tradition, sans y accoler de nom, en a conservé dans le pays un souvenir vivace.

 Les ruisseaux de la vallée, raconte-t-on, auraient roulé assez longtemps des eaux ensanglantées pour que les habitants aient été obligés de creuser des puits pour avoir de l'eau potable.

De l'autre côté du vallon, au-dessus du chemin de Perrofin, un point du plateau, près de l'arête, commandait merveilleusement le camp romain, embrassant tous ses détails. C'est là sans doute que Dumnacus installa son quartier général ; les traces d'une redoute de 40 mètres de côté rappellent probablement un poste d'observation, et le nom du lieu-dit, la Duguerie (de dux) est assez significatif.

La sortie heureuse des Romains, rapportée par Orose, eut probablement cette position pour objectif, plutôt que la plaine de Civaux où ils eussent été écrasés par le nombre, et dont l'accès, par les gués, était chose impossible. On peut même supposer, avec vraisemblance, que la tour latérale établie en apparence dans un but uniquement défensif, permit à Caninius une attaque brusquée et audacieuse de ce côté, tandis qu'une feinte du côté du plateau, au sud, attirait sur ce point l'ennemi et divisait ses forces.

La Tour aux Cognons est trop loin du centre des opérations pour qu'elle ait pu jouer pendant ce siège.

Le nom de Montaguzon, qui lui est resté, prouve bien son importance militaire ; mais elle ne fut élevée, sans doute, que postérieurement. Après la conquête définitive, elle rentrait, en tout cas, dans le régime défensif de la rive droite de la Vienne, par sa position en face de Civaux.

Jusqu'ici, on a situé le camp fameux de Caninius sur la hauteur de Bonneuil, sur la rive gauche de la Vienne presque en face de Saint-Martin-la-Rivière.

En 1837, des fouilles de culture y mirent à jour des traces indiscutables d'un camp romain bien assis : restes de poteries romaines, tuiles à rebord, débris de machines de guerre, médailles gauloises en or ou en alliage, médailles romaines en argent, et deux gros anneaux d'or à chatons, ornés de pierres gravées très précieuses. Ce qui achevait de confirmer cette attribution était la présence d'une médaille d'argent au nom de Duratius, le chef gaulois, allié des Romains, qui défendait Poitiers (11).

Une autre explication différente, autrement vraisemblable, découle de ce qu'on vient de voir. Les objets de valeur typiques, trouvés avec des débris de machines de guerre dans l'enceinte du camp, impliquent un abandon brusque des lieux, soit à la suite d'un assaut couronné de succès, soit par une retraite précipitée.

Or, le récit d'Hirtius ne permet d'admettre aucune de ces deux hypothèses : Caninius ne prit contact avec l'ennemi que dans la sortie où il eut le dessus, d'après Orose, et son camp ne fut pas entamé une seule fois.

Tout concorde, au contraire, en faveur de son attribution à Fabius.

Dumnacus, voyant l'inutilité de ses efforts contre Caninius, était revenu vers Poitiers pour en reprendre le siège. Il remonta donc de Cubord dans la direction de cette ville par Tercé, Savigny, Saint-Julien-l'Ars.

Fabius, prévenu par Caninius, arrivait sur ces entrefaites en toute hâte du nord-est. La délivrance de Poitiers était son principal objectif, et il avait, d'autre part, tout intérêt, comme l'événement le prouva, à prendre l'ennemi sur ses derrières, de façon à le placer entre deux feux.

 La position de Bonneuil lui était la plus favorable ; il coupait ainsi l'armée gauloise de la Vienne et l'acculait dans une région privée de cours d'eau, stérile et ouverte, toutes conditions désavantageuses pour l'ennemi et contraires à ses habitudes de combat. Il obligeait ainsi Dumnacus à une retraite vers le nord, et c'est ce qui arriva.

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Hirtius lui attribue le mérite d'avoir prévu la manœuvre de son ennemi ; il est plus vraisemblable qu'il en fut informé par des espions. De là, sa hâte pour le devancer et lui couper la retraite sur la Loire. L'on s'explique ainsi l'abandon précipité de son camp, du gros matériel et des machines de guerre trop embarrassantes. Le départ subit de la cavalerie est même révélé par le détail de ces anneaux luxueux de chevaliers, se jetant en selle à l'ordre bref et précis du légat, de partir sur l'heure pour une randonnée d'importance capitale, soit qu'ils aient été perdus dans la confusion du départ, soit qu'ils aient été laissés au camp que leurs propriétaires savaient devoir rallier, une fois leur mission accomplie.

Voilà pour le camp de Bonneuil. Reste l'attribution vague à Caninius de la fondation du vieux donjon de Chauvigny (12).

Elle n'est peut-être qu'une légende, comme il a dû s'en créer autour du nom du véritable libérateur de Poitiers ; mais il n'est pas de légende qui ne renferme une parcelle de vérité, et ne mérite, pour ce motif, la peine d'un examen sérieux.

C'est ici le cas. Caninius et Fabius ne firent pas leur jonction, ce dernier ayant piqué brusquement vers le nord pour couper la retraite à Dumnacus, mais il est assez probable que Caninius, avant de reprendre le chemin du sud-est, ait voulu s'avancer jusqu'en face de Poitiers, pour déblayer le terrain après le départ précipité de son collègue, et en assurer la sécurité du côté de la Vienne, en établissant une base sûre et fixe contre les invasions ultérieures venant de l'est.

De forts ouvrages défensifs maçonnés, à Chauvigny, remplissaient ce but, et cette hypothèse concorde trop bien avec la probabilité du tracé de la route d'Argentomagus suivie par Dumnacus, dans son invasion du territoire des Pictons, pour qu'elle ne soit pas vraisemblable.

Le siège d'Uxellodunum fut le dernier épisode de la campagne de Caninius, qui mit fin à la guerre des Gaules.

Mais César était prévoyant lorsqu'il laissait alors une permanence de légions chez les Turons et chez les Lemovices. Les ferments d'indépendance étaient loin d'avoir disparu dans l'ouest de la Gaule et ils provoquèrent dans la suite plus d'un soulèvement.

 

Et maintenant puisque nous en sommes à vous parler de murailles gallo-romaines, c'est le cas de vous entretenir du Dumnacus de M. David et des autres statuettes des comtes d'Anjou, qui doivent figurer autour du piédestal du roi René.

Inutile de vous rappeler que nous devons à la générosité de M. le comte de Quatrebarbes ce magnifique monument de bronze, qu'il a bien voulu exposer dans le local de notre Société, et sous son patronage  reconnaissance de la sympathie que cette belle création de David a rencontrée auprès de vous. Je dis à dessein création, car le célèbre artiste a été, en cette circonstance, un véritable créateur.

A proprement parler, jusqu'ici David n'avait pas abordé le moyen-âge, ni l'ère gallo-romaine. Il s'était contenté en général de moisonner dans les temps modernes, avec la supériorité de talent qu'on lui sait, imprimant au marbre et au bronze ce cachet particulier de civisme qu'il a seul parmi les artistes le privilège de bien comprendre et de bien traduire ; jusqu'ici David s'était en quelque façon borné à faire poser devant lui les vivants, et vous n'ignorez pas le prix que l’on attache justement à sa galerie de grands hommes et de personnes distinguées des temps actuels.

Mais que ne peut le génie, cette émanation vraiment divine? Pour lui point d'obstacles, point de nuit sans étoiles!

 Pour lui les vieux âges n'ont d'autre voile que ce demi-jour que le poète préfère à d'éblouissantes clartés et qui fait le charme des évocations.

David n'a pas craint de s'aventurer dans ce dédale du passé où tant d'artistes se sont perdus, après s'être imaginé, sans doute, qu'il leur était aussi aisé de faire poser devant eux les morts que les vivants.

Et David a bien fait de ne pas craindre, car il a réussi et s'est dépassé, si l'on peut ainsi parler. L'archéologie lui est venue en aide pour les costumes; l'histoire lui a dit les actions des personnages ; mais qu'est-ce que l'archéologie et qu'est-ce que l'histoire pour l'artiste, s'il n'a pas en lui une sorte de faculté divinatoire, propre à le mettre en contact direct avec les personnages qu'il évoque?

Or, cette faculté, David la possède à un suprême degré.

En effet, par le côté saisissant de leur esprit, il devine les traits, le visage, les allures, le port de ses personnages , et les restitue, sinon comme ils ont été, du moins comme ils ont dû être. A dire vrai, c'est moins de sa part de la divination qu'une faculté puissante qu'il a de saisir les rapports qui, généralement, existent entre le côté saillant de l'esprit des individus et les traits de leur visage; c'est presqu'une proportion que l'on pourrait ainsi formuler : étant donnés l'intelligence, les passions et les habitudes d'un homme, son extérieur doit être de telle façon. C'est absolument l'inverse du système phrénologique, et ces deux procédés ont pour bases les lois d'harmonie qui, généralement, existent entre le corps et l'âme.

M. David me pardonnera d'analyser ainsi les moyens à l'aide desquels il a, je le présume, si largement profilé nos comtes d'Anjou.

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C'est bien là Dumnacus, ce chef des Andes, qui préfère l'indépendance au joug des Romains, et la certitude d'être vaincu aux avantages que certains Celtes, traîtres à leur patrie, obtenaient de César. Que lui importe la défaite? La philosophie du succès n'était pas de ce temps-là? Ce qu'il veut, c'est de ne pas se rendre, léguant ainsi à l'avenir le germe de cet esprit national et chevaleresque, que nous retrouvons dans l'étendue de notre histoire, avec François ler et son cri : Tout est perdu, fors l'honneur ! avec Cambronne et sa phrase sublime: La garde meurt et ne se rend pas! Aussi comme ces saintes choses : Indépendance, honneur, nationalité, quoi qu'à l'état primitif en Dumnacus, ont trouvé de sympathie dans David. Je ne crains point de m'avancer, en disant qu'aucune des statuettes n'a été modelée avec plus d'amour et d'enthousiasme que celle-ci. Quelle bonne fortune, en effet, pour lui, que de rencontrer dans le chef des Andes, l'un des premiers apôtres de la liberté dans les Gaules, et surtout de le rencontrer en Anjou.

Notre grand artiste en a été profondément inspiré, et vous diriez de son oeuvre qu'elle est vivante et du bronze qu'il pétille.

Mais il en est autrement, selon nous, de sa statuette de Roland. D'abord, le costume est beaucoup moins du neuvième siècle que du quinzième. Il est vrai que Roland personnifie l'héroïsme du moyen-âge, et qu'il n'y a pour ainsi dire pas d'anachronisme à le vêtir d'un costume plutôt que d'un autre, pourvu qu'on ne franchisse point les limites historiques du neuvième siècle au quinzième.

Aussi passerions-nous volontiers condamnation sur le costume, si le Roland de M. David était moins enseveli dans son armure. En effet, vous le pourriez prendre aussi aisément pour un chevalier quelconque que pour le neveu de Charlemagne.

Toutefois, je ne suis point surpris qu'il en soit ainsi. Sans doute, David est spiritualiste dans son art, mais il aime la réalité et n'a que très peu de sympathie pour les mythologies de toutes sortes, il lui faut l'histoire.

Or, nous devons l'avouer, Roland est plus un mythe qu'un personnage, ou plutôt c'est un personnage fort embarrassant pour un biographe, et David est assurément l'un de nos plus grands biographes des temps modernes. Le bronze se lige sous sa main, mieux et plus vite que l'encre sous les doigts de nos meilleurs historiens.

Voyez, en effet, la manière large et accentuée avec laquelle il a traité les autres statuettes; je pourrais dire voyez comme il écrit

Robert-le-Fort, Foulques Nerra , Foulques V, roi de Jérusalem, Henri II Plantagenet, Philippe-Auguste , Charles 1er , roi de Sicile , Louis 1er, duc d'Anjou, avec son costume si étrangement pittoresque, Isabelle de Lorraine, Jeanne de Laval et Marguerite d'Anjou, cette fille sublime de René, qui eut en elle les ressources du guerrier, l'habileté du diplomate, et, par- dessus tout, une grandeur d'âme remarquable lorsque, résignée sans être jamais abattue, de reine d'Angleterre qu'elle était, elle devint villageoise de Dampierre, près de Saumur.  ....

==> Monument au roi René – Sculpture DAVID Pierre Jean - Château d' Angers

==> Liste des comtes et ducs d'Anjou - monument René d'Anjou - Angers

La critique est impossible devant ces personnages que, d'ailleurs, ont si bien décrits MM. Ernoult et Théobald de Soldant!, dans nos journaux d'Angers. Ces chefs-d'oeuvre sont tellement saisissants, qu'ils vous reviennent, dirais-je , si je ne craignais d'exagérer, en telle sorte que vous avez peine à vous défendre de croire que tout cela ne soit qu'un rêve.

David, Messieurs, a l'intention de donner au Musée des Antiquités les statuettes modèles premier jet de sa pensée; et M. le comte de Quatrebarbes se propose de mettre dans le commerce des exemplaires en plâtre qui seront vendus au profit d'une bonne oeuvre.

Il ne me reste plus qu'à vous parler de la statuette colossale de René, et seulement, pour vous dire que les imperfections qui existaient dans le modèle en plâtre ont été amoindries dans le bronze. Toutefois, vous trouverez encore des personnes qui soutiendront que la poitrine de René est trop large et la partie inférieure de son corps trop étroite, et cela vous sera dit sérieusement, même après que vous aurez fait observer qu'il ne peut en être autrement avec l'armure de fer cachée sous les plis de la cote-d ‘armes. Ces personnes-là voudraient sans doute que René, dans sa cuirasse, fût aussi parfaitement à l'aise que dans un paletot de soie.

Tout à l'heure je vous exprimais l'intention qu'avait David de donner ses statuettes modèles au Musée archéologique ; maintenant, je dois vous citer les objets dont cette salle s'est enrichie, et nous terminerons par là.

Mais pardon, j'ai fait un oubli, tous les bronzes du roi René sont sortis de la fonderie de MM. Eck et Durand, qui en cette occasion ne doivent point être passés sous silence, car on ne sait pas assez tout ce qu'il y a de difficulté dans la conduite à bonne fin d'une telle opération.

 

 

Depuis le premier siècle de notre ère une succession de ponts permet la traversée de la vallée de la Loire, large de 3 kilomètres. Ainsi les Ponts de Cé sont la seule ville ligérienne installée perpendiculairement dans le lit majeur du fleuve.

La meunerie hydraulique

Le pont Saint-Maurille, ou des marchands, qui enjambe le bras principale de la Loire est longtemps un axe nord-sud essentiel et unique pour franchir le fleuve entre Saumur et Nantes. Au Moyen-Age on y installe sur 17 arches des moulins pendus, réglables selon le niveau des eaux qui les emportent parfois en période de grande crue ou de débâcle des glaces. Quatre arches marinières permettent la navigation. C’est un passage difficile redouté par les mariniers de Loire.

Un nouveau pont au XIXe siècle.

Sous le Second Empire est décidée la construction d’un nouveau pont. L’ingénieur Jules-Dupuit le construit de 1846 à 1849, 80 mètres en amont de l’ancien ouvrage qui est démoli. Onze arches portent un tablier de 315 mètres. Pour y accéder rive gauche, il a fallu créer une route insubmersible coupant l’île en deux et restructurer l’habitat et rive droite une nouvelle voie sur une levée.

Ainsi dénommé depuis 1887, le pont Dumnacus est en partie détruit en juin 1940 par les troupes françaises lors de leur retraite et l’été 1944 par des bombardements alliés. Il n’a été rendu à la circulation qu’en 1949.

 

Académie des sciences, belles-lettres et arts (Angers)

L'Univers illustré : journal hebdomadaire 17 septembre 1887

 

L'énigme de Civaux : Lemovices et Pictons, le christianisme en Poitou / Maximin Deloche

 

 

La Loire et les fleuves de la Gaule romaine et des régions voisines <==.... ....==> En 869, le roi Charles le Chauve construit un pont fortifié et un château en bois pour barrer la route aux vikings.

Voyage dans le temps et l’histoire de Lussac les Châteaux <==....  .....==> Des ponts de la Gaule franque depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à la fin du VIIIe siècle

 ==> Retour historique sur les Chartes et Donations de l’abbaye de Fontevraud


 

1 B. Marque, le Dernier Oppidum gaulois assiégé par César, Paris, 1917, p. 113 et suiv.

2. On le prononce dans le pays Cornoin ou Conoin ; l'altération de l'a en o est courante dans le patois du pays.

3. De la Nicollière, op. cit., p. 7.

4. Jullian, op. cit., t. V, p. 106, n° 1.

5. Il sert aujourd'hui de limite aux communes de Civaux et de Lussac.

6. De Bello gallico, VIII-XXXVI ; de la Noé, Principes de la fortification antique, Paris, 1888, p. 86.

7. De Bello gallico, 1. V, XLIX.

8. E. Saglio, Castra dans Dict. des Antiq. par Daremberg et Saglio.

9. De Rochas, Principes de la fortification antique, Paris, 1881, p. 9.

10. De bello gallico, 1. III, XXIX.

11. Mangon de la Lande, Recherches et preuves concernant l'exis- tence de la ville gauloise de Limonum sur l'emplacement de la ville actuelle de Poitiers (comm. du Dr Piorry dans Bull. Ant. Ouest, 1837, p. 476-477).

12. Ardillaux, Etude d'une partie de la voie romaine entre la Vienne et la Gartempe (Bull. Antiq. Ouest, 1863, p. 231 et suiv.).

 


  Histoire des Ponts-de-Cé / par l'abbé A. Bretaudeau,.

Les Ponts-de-Cé sont une petite ville qui doit à sa situation sur la Loire et au voisinage d'Angers un certain renom dans la province et une demi-célébrité dans l'histoire.

A l'inverse des autres villes, qui s'allongent parallèlement au rivage, elle est assise au plus creux de la vallée, en plein travers du fleuve, sur trois îles principales reliées entre elles et aux deux rives par des ponts.

Du cours de la Loire et de la Vienne. - Au dire de savants respectables, la Loire et la Vienne se seraient autrefois partagé cette vallée;  d'après eux, la première coulait dans le milieu et au nord, et la seconde, de Candes à Chalonnes,  longeait le coteau méridional. Le bras de Loire arrosant Souzay, Saumur, Gennes, Saint--Maur, ne serait que le lit primitif de la Vienne, comblé, mais visible, de Saint-Rémy  à la Hoche d'Érigné et repris depuis ce dernier point jusqu'à la fin par le bras actuel du Louet . Cette opinion, assez plausible, mais dépourvue de preuves décisives, ne peut sortir des bornes de la simple probabilité ni atteindre les limites de la certitude.

Structure géologique. -Le sous-sol des Ponts-de-Cé, moins une ou deux étroites bandes de grès, se compose entièrement d'une roche de nature schisteuse : l'ardoise, plus ou moins enfouie reparaît fréquemment à la surface, et c'est sur une proéminence de ce genre, au milieu même de l'une de ces iles, que se dressèrent les premières constructions du quartier de Saint-Maurille.

La terre arable, assez compacte en elle-même, a été ameublie dans la vallée par les sables fins et les légères alluvions du fleuve. Sur plusieurs points, elle ne se compose, à vrai dire, que de ces minces sédiments accumulés d'âge en âge.

État primitif et actuel. - Une épaisse forêt couvrait autrefois, à l'est et à l'ouest, cette large vallée, et il en restait encore plus d'un vestige au commencement du XIXe  siècle. Aujourd'hui, à cette naissance du XXe et depuis longtemps déjà, les dernières traces en ont partout disparu pour céder la place à la prairie et au champ.

Oriqine. - L'origine des Ponts-de-Cé, chacun en convient, se rattache, comme l'effet à sa cause, à la fondation d'Anger  et remonte au même âge. Il fallait aux habitants de la cité un passage sur le fleuve, pour communiquer avec la rive gauche et le midi des Gaules.

Les Ponts-de-Cé sont précisément le point le plus rapproché de la cité angevine; on y descend par la pente la plus douce, et ils sont situés sur la route directe d'Angers à Poitiers, la cité, alors comme aujourd'hui, la plus voisine dans ces parages d'outre-Loire.

Il eût été difficile, au surplus, d'établir ce passage sur un autre point : en s'écartant à droite ou à gauche la route se fût enfoncée dans les fondrières de l'ancien Authion et du ruisseau de Pouillé.

 En face, il est vrai, se dressait l'escarpement abrupt du coteau d'Érigné; mais la route primitive, quelle qu'en soit l'origine, n'affrontait pas cet obstacle (1 ). Après avoir passé les premiers bras de la rivière, elle en remontait le cours à travers la vallée jusqu'à l'endroit où l'abaissement du coteau permettait de le franchir sans y ouvrir de tranchée.

 Dans un instant, on en trouvera la preuve. L'établissement du passage fixa nécessairement en ce lieu quelques habitants et donna ainsi naissance à la ville ou village des Ponts-de-Cé.   .

Le bac et les ponts. - Pour effectuer le passage même du fleuve, les bateaux, de forme plus ou moins primitive, précédèrent naturellement les ponts et, quant à ces derniers, c'est une question de savoir à qui et à quelle époque il faut en attribuer la construction.

 (1) Jusqu'au XVIe siècle, aucune voie ne traversait la roche d'Érigné. Le premier chemin y fut creusé en 1569, par Timoléon de Cossé, pour avoir une route plus directe de Brissac à Angers. (C. Port, Dict. hist.; Roche-d'Érigné.) Le dernier travail entrepris pour tailler ce rocher et donner à cette pente l'adoucissement actuel ne date que de 1856.

Date de leur construction première. - Dumnacus. - Le continuateur des Commentaires de César nous apprend que Dumnacus, chef des Andes, menacé d'être enveloppé sous les murs de Poitiers, par deux armées romaines convergeant du nord et du midi, leva le siège de cette ville pour abriter ses troupes derrière la Loire, qu’à cause de sa largeur il fallait traverser sur un pont (1). Lorsqu'il en approchait, mais, avant de l'avoir atteint, il fut rejoint par l'armée romaine, accourant du nord et ses troupes furent taillées en pièces (2).

Malgré sa concision, ce bref récit nous apprend que plus de 5o ans avant Jésus-Christ, il existait en ces parages un pont sur la Loire : qu'il était placé sur la ligne de retraite de Poitiers à Angers, que, sur ce parcours, Durnnacus ne comptait sur aucune position, aucun retranchement capable de le détourner de son droit chemin. Or, cette route directe par Mirebeau, Thouars et Doué-la-Fontaine, aboutit aux Ponts-de-Cé et de là à Angers.

(1) Ex eo loco cum copiis recedit nec se satis tutum fore arbitratur, nisi flumen Ligerim, quod erat ponte propter magnitudinem transundum, traduxisset , (C. Cœs, de Bello Gallico, I. VIII.)

(2) On n'a cessé de discuter jusqu'à nos jours sur l'emplacement de cette rencontre si désastreuse pour nos ancêtres. La bataille eut-elle lieu dans le voisinage ou à l'entrée même du pont? ou bien dans les plaines de Doué et de Brissac, ou encore à Méron et dans les environs de Montreuil-Bellay? Autant d'hypothèses dont la discussion n'appartient guère à cette histoire, quoiqu'on ait choisi les Ponts-de-Cé pour ériger une statue au défenseur infortuné de l'indépendance angevine.

 

Leur emplacement et leurs auteurs. - A défaut de renseignements précis, ces raisons autorisent à croire que ce premier pont occupait à peu près le même emplacement que ceux d'aujourd'hui, mais elles n'indiquent d'aucune façon quels en furent les premiers ouvriers; s'il faut en attribuer la création aux Andes, ou se fier à la tradition qui en fait l'honneur à César et aux Romains.

La part des Romains. Les ponts contemporains de Vespasien. - Il est certain toutefois que, si ces derniers n'en ont pas jeté les premiers fondements, ils les ont du moins plus solidement établis.

C'était jusqu'à ce jour une tradition douteuse : elle vient d'être récemment confirmée par les faits. Les piles des anciens ponts furent démolies de 1854 à 1856 (1). On reconnut, pour antiques, qu'elles fussent, qu'elles reposaient cependant sur d'autres plus anciennes et très solidement construites. Les trois arches les plus voisines de Saint-Maurille, dites de la Rabonnière (2) étaient formées « d'un noyau d’amplecton en mortier de chaux mêlé de cendre de bois et de parcelles de charbon, revêtu de pierres calcaires en moyen appareil que reliaient des crampons de fer, avec bec saillant en amont et en aval, le tout encaissé au moyen âge dans une enveloppe d'ardoise formant levée, la voie  mesurant seulement 5m15 de largeur. Au centre du blocage, on a rencontré dans la démolition une médaille de Vespasien, qui donne la date de cette construction première, et un amas de pointes de flèches en bronze » , (C. Port, Ponts-de-Cé.) (Nouv. Arch, , 18, novembre 1849, p. 6.) (3).

Au XVIIe siècle, la Loire emporta les terres de cet îlot et n'en laissa que le rocher ; celui-ci formait la base de la pile où l'on trouva la médaille de Vespasien. Après la destruction de cette pile, on le fit sauter lui-même à la mine afin d'ouvrir à la navigation le neuve dans toute sa largeur. Ainsi me l'ont raconté les contemporains des anciens ponts. (Voir aussi C. Port, art. Rabonnière.)

( 1) Le pont de Saint-Aubin, entre le quartier de ce nom et l'ile du Château, l'avait été dès le commencement des travaux de reconstruction, le lendemain de l' Ascension, 14 mai 1 847.

(2) La Rabonnière était une petite ile située à 3o mètres de la rive gauche, dans le grand bras qui coule entre l'ile Forte et Saint-Maurille.

(3) Voir au musée des antiquités à Angers : 1° un type de cet opus revinctum dressé sur l'instigation de M. Ouriou par MM. Bourthommieux et Folliot, conducteurs des travaux des nouveaux ponts ; 2° la médaille de Vespasien ; 3e une vue prise au daguerréotype du vieux pont de Saint-Maurille avant la démolition en 1849; 4° une pièce du pape Urbain VIII et quelques autres trouvées autour des piles ; 5° un denier tournois de Henri III, frappé à Angers, lettre F.

 

Leur vraie raison d'être. - On a parfois rattaché cet ouvrage des Romains à l'existence d'un camp retranché, que, pour contenir le pays et la ville, ils avaient assis à Frémur dans l'angle formé par le confluent de la Maine el de la Loire. Il fallait à ce camp une communication facile et sûre avec l'Aquitaine, et c'est, dit-on, par les Ponts-de-Cé que les Romains l'auraient établie. II me semble que cette supposition n'est pas fondée. Les grandes eaux de la Loire auraient nécessité dans la vallée intermédiaire de hautes et fortes chaussées, et il n'y en a jamais eu le moindre vestige : en outre, la distance de deux à trois kilomètres séparant la porte de sortie de la tête du pont aurait offert à l'ennemi la facilité de couper la retraite aux défenseurs du camp. Il semble donc que la station de Frémur n'entra pour rien dans ce travail des Romains aux Ponts-de-Cé. On en trouve la vraie et suffisante raison dans l'importance que donnait à ce passage la proximité de la capitale du pays.

Voie romaine continuant les ponts. - Les conquérants ne paraissent pas avoir borné leur œuvre à la simple construction des ponts: ils forent vraisemblablement aussi les ouvriers d'une longue chaussée dont on voit encore les restes en amont de l'ile de Saint-Maurille. Cette chaussée, large d'environ six mètres, est contenue entre deux murs d'ardoise ayant chacun trois ù quatre pieds d'épaisseur : l'un est enfoui dans les terres, tandis que l'autre, sur plusieurs points, baigne dans les eaux de la Loire. Les flots en ont rongé une partie : mais on peut encore suivre cette chaussée au-dessus des Aireaux pendant quelques centaines de mètres. Elle apparait aussi pendant les basses eaux, en tête de cette île, à l'origine du Louet , dont le point de départ actuel est dû à la rupture de cette chaussée  en 1588. Ces murailles, jusque dans ces derniers temps obstruaient en cet endroit le lit de la Loire sur une longueur de 150 mètres, et, pour en faciliter le passage à la navigation, on  dut, en 1859, employer la mine ( 1 ).

De là, cette chaussée allait aboutir à l'entrée du bourg de Juigné , où elle franchissait le Louet ancien. On y voit encore jusqu'à ce jour les restes d'une culée de pont et des divers macadams dont elle avait été chargée, mais on vient d'y mettre la pioche et les derniers vestiges de ces antiques débris ne tarderont pas à disparaître (2).

Avant, comme après la construction du pont du Louet, cette chaussée était l'unique continuation des Ponts-de-Cé et la vraie route d'Angers à Poitiers. Par son antiquité, par le genre et la solidité de sa construction, il semble bien que l’on ait raison de la faire remonter à l'œuvre primitive des Romains.

 

(1) V. C. Port, art. Aireaux , Ponts-de-Cé. - Bodin, Rech. hist., 1, Ponts-de-Cé, ch. r.vn , p. 337.

(2) Après avoir passé sous ce pont, le Louet ancien, qui venait de Saint-Sulpice et de Blaison, courait au pied du coteau pendant quelques centaines de mètres, puis se bifurquait en deux branches. L'une continuait à suivre le coteau jusqu'à la roche d'Érigné; l'autre, à travers les Grandes Plaines, se dirigeait vers Saint-Maurille, et se divisait à son tour en deux bras, dont l'un retournait à la Roche d'lErigné, et l'autre suivait la direction primitive. Celui-ci passait ensuite un peu au-dessous de la chaussée des Aireaux , et rejoignait la première branche en face de la Roche de Mùrs par la Motte d'Enfer, le Bois Davau et le Potineau : c'est plus tard seulement qu'il prit le brusque détour qui Je ramène droit au pied du coteau d'Erigné : au commencement du XIXe siècle, on dut encore exécuter de grands travaux pour l'empêcher de reprendre son cours par la Motte d'Enfer. C'est ce bras, qui conservait le nom de Loët , et c'est sur lui, et au même lieu, qu'était établi, dès ou mème avant le XIIIe siècle, le pont qui porte son nom.

C'est aussi dans ce cours d'eau secondaire que se précipita la Loire lorsqu'en 1588, elle rompit la chaussée des Aireaux , dont la largeur séparait seule les deux courants. Celle-ci, remise en état, fut encore rompue deux autres fois, en 1595, entre les Ponts-de-Cé et Juigné, et, en 1603, près et contigu du bourg de Juigné. «  Et fut fait œuvre de pilotis et maçonnerie pour empêcher le flux et cours de l'eau qui voulait tomber en grande abondance du fleuve et rivière de Loyre clans le dit fleuve et rivière du dit Louet. » (Reyist. par de Saint-Maurille, à la mairie, 1595, vers la fin, et 1603, 28 juil.)

Finalement, la Loire triompha des efforts des hommes. La chaussée resta rompue, et la route de Juigné dut, en s'allongeant, passer sur le pont du Louet.

Diverses étymologies du nom de Ponts-de-Cé. - Il n'est pas jusqu'au nom de cette petite ville qui n'ait à son tour soulevé de savantes discussions. Les chroniqueurs du moyen âge lui ont généralement donné, avec une grande variété de terminaisons, un radical assez semblable. Ils ont écrit : Sabiacus , Saiacum , Seiacum, Pons à Seiaco , Pons Sei, Pons à Seio , Pons Seei , Pons Sigei, Pons Sagei, et les premiers écrivains en langue vulgaire ont naturellement traduit : Pont de Sé , Sez et Say.

Chez quelques autres cependant on lit : Pontem Ceum , Pontes Ceos , et Ponts de Cée ou Ceez. Ces deux orthographes dériveraient l'une et l'autre, dit-on, du mot celtique Céou Sea, qui signifie une grande étendue d'eau et qu'on retrouve avec la même signification dans l'anglais et dans l'allemand, der ou das See, le lac ou la mer, lite sea, la mer.

Barthélemy Roger, lui, suppose une étymologie beaucoup plus simple et tout aussi plausible. Après avoir écrit «qu'un Engelbaud du Pont de Sey fit don à l'abbaye de Saint-Serge de quelques sols de censif, » il ajoute que « quelqu'un de ses prédécesseurs avait peut-être porté ce nom-là et l'avait donné au château, seigneurie et ponts de ce lieu-là.» (Revue d’Anjou , t. 1, p. 25.).

Ces étymologies, qu’ elle qu'en soit la valeur, ne furent pas agréées par les savants de la Renaissance , qui ne voyaient rien en dehors de Rome et de ses souvenirs. Pour eux, l'origine du nom se rattachait à César. Ce conquérant, maitre d'Angers, voulant assurer à ses légions victorieuses un facile passage vers le Midi, commença eu ce lieu la construction d'un pont et ordonna que, sur les pierres, en guise de signature, on gravât son nom. Mais un soulèvement des tribus gauloises interrompit l'ouvrage et l'inscription s'arrêta à la première syllabe du nom du vainqueur : Pons Cae.

 Maintes fois, dans mon enfance, on m'a raconté cette légende. Si elle paraît trop enfantine, il reste à faire valoir, pour soutenir cette étymologie, que les ponts furent, en totalité ou en partie, l'œuvre des Romains et de l'un de leurs multiples Césars, et que les habitants du pays, fidèles gardiens de cette tradition, en ont conservé les deux syllabes essentielles : Pons Cae. Cette opinion des lettrés du XVIe siècle, maintenant abandonnée et ridiculisée, a cependant reçu la consécration de l'orthographe officielle; celle-ci a fait loi et, sur ce modèle, chacun écrit aujourd'hui : Ponts-de-Cé.

Tels sont à peu près les renseignements qu'on peut donner sur l'origine de cette ville, « l'époque de la domination romaine en nos pays n'ayant laissé sur leur histoire aucun autre document que des constructions et des médailles, Nous traversons ainsi quatre siècles dans l'obscurité la plus complète.