Croisade Guy de Lusignan à la rencontre du roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion (2)

Averti de l'approche du roi d'Angleterre par quelques vaisseaux rendus déjà à Saint-Jean d'Acre, Guy de Lusignan, prétendant être toujours roi de Jérusalem, bien qu'on lui refusât le nom même et les égards dus à la royauté, était venu à sa rencontre, afin de le disposer en sa faveur et de s'en faire un appui.

Geoffroy de Lusignan, célèbre depuis sous le nom de Geoffroy à la Grand' dent, vassal du roi d'Angleterre à cause de ses seigneuries de Poitou, s'était joint à son frère, ainsi que Humfroy de Toron, beau-frère du roi Guy, Boémond, prince d'Antioche, et Léon, frère de Roupen, seigneur de la petite principauté d'Arménie dans les gorges du Taurus, que les Latins appelaient Rupin de la Montagne.

Le roi Richard, heureux de ses premiers succès, voulut profiter de la présence d'une si noble compagnie, et fit célébrer son mariage avec la fille du roi de Navarre, avant de reprendre sa marche contre les Grecs.

La cérémonie eut lieu à Limassol, le dimanche 12 mai, fête des saints Pancrace, Achille et Nérée. En présence des seigneurs, des prélats et des troupes sous les armes, le chapelain du roi célébra l'office divin et consacra l'union de Richard et de Bérengère.

Après la bénédiction, l'évêque d'York déposa sur la tête de la princesse la couronne de reine d'Angleterre.

Instruit bientôt qu'Isaac Comnène avait reformé son armée dans le centre de l'île, Richard laisse les princesses à Limassol avec les bagages sous une garde suffisante, remet la flotte avec une partie de ses forces au roi Guy pour suivre les côtes, et se charge lui-même de conduire la principale armée, qui reste à terre.

 Craignant cependant de s'aventurer dans le haut pays, où les guides et les vivres auraient pu lui manquer, il tourne le groupe de montagnes qui s'étendent de l'Olympe au Sainte-Croix, et s'avance ainsi par une route facile et sûre, jusqu'à Larnaca, l'ancien Citium, sans avoir perdu de vue sa flotte. Comnène, après sa défaite, avait en effet traversé les montagnes du Kilani avec ses troupes, et s'était porté dans les vastes plaines au milieu desquelles est située Nicosie, capitale de l'île, d'où il faisait observer la marche de l'armée anglaise.

Les historiens du temps sont, ici pleins d'obscurités et d'assertions contraires, parce que la plupart, à l'exception du continuateur de Guillaume de Tyr, avaient probablement des notions inexactes sur la disposition géographique de l'ile de Chypre. L'on ne peut arriver à une connaissance satisfaisante des faits qu'ils racontent, qu'en rectifiant leurs récits les uns par les autres, et qu'en tenant compte surtout delà configuration topographique du pays où les événements s'accomplissaient.

Il paraît que les deux rois, après s'être réunis à Larnaca, se séparèrent de nouveau en échangeant leurs commandements.

Croisade Guy de Lusignan à la rencontre du roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion (1)

 Guy de Lusignan, à la tête d'un corps détaché, s'avança vers l'est, et se dirigea sur la ville maritime de Famagouste, qu'il occupa facilement. Cette grande cité, relevée quelques lieues des ruines de l'ancienne Salamine de Teucer, était le port et l'arsenal de l'île de Chypre, après en avoir été la capitale.

Le roi Richard, hésitant encore à pénétrer dans l'intérieur de l'île, amena d'abord sa flotte en ce lieu. Il y reçut des messagers du roi de France, qui le pressait de hâter son départ pour Saint-Jean d'Acre. Mais, engagé dans une entreprise où son honneur était aujourd'hui attaché, Richard ne pouvait l'abandonner sans avoir obtenu une entière satisfaction. Rassuré sur le sort de ses galères et de ses navires, qui tous avaient rejoint successivement l’ile de Chypre; certain, au cas d'insuccès, de trouver à Famagouste une retraite assurée et les moyens de reprendre la mer, il se décida enfin à marcher sur Nicosie.

 Comnène, qui avait rassemblé ses divers corps de troupes, n'attendit pas le roi. En apprenant le mouvement de l'armée anglaise, il se porta résolument à sa rencontre, et établit son camp près du village de Tremithoussia, l'ancien Tremithus, au milieu de la plaine de la Messorée, où il pouvait développer sa cavalerie. Tout indique que là fut l'effort le plus considérable de la défense.

Les deux chefs ennemis donnèrent, dans l'action, des preuves de courage, et prirent une part personnelle au combat. Mais l'armée grecque ne put résister longtemps à l'impétuosité de l'attaque des Anglo-Normands.

Au moment où le succès était encore incertain, Isaac Comnène, voulant ranimer les siens, se précipite au milieu des rangs opposés, parvient jusqu'au roi d'Angleterre, et le frappe d'un coup de sa masse d'armes. Enveloppé aussitôt par les chevaliers et les sergents, il est renversé de cheval et fait prisonnier. Sa chute acheva d'ébranler les soldats grecs, qui se dispersèrent, sans songer à défendre Nicosie. Le souvenir du combat de Tremithoussia et de la prise de Comnène se perpétua en se dénaturant dans l'île de Chypre.

 Longtemps après, les savants du pays voyaient, dans les ruines grecques et peut-être phéniciennes de Tremithus, l'effet de l'attaque du roi des Anglais, qui, suivant leur opinion, aurait assiégé et rasé l'antique ville jusqu'en ses fondements.

Les habitants de Nicosie ne s'opposèrent pas plus que ceux de Limassol aux étrangers. Les primats de la ville allèrent au-devant du roi d'Angleterre, et lui jurèrent fidélité, en l'assurant de l'obéissance de leurs concitoyens.

S'il faut en croire un chroniqueur du temps, le roi, comme signe de sa domination nouvelle, aurait ordonné alors aux Chypriotes d'abattre les longues barbes qu'ils portaient, et de raser leurs mentons à la manière des Normands.

Famagouste et Nicosie occupées, il fallait réduire les châteaux qui tenaient encore pour Isaac dans le nord de l'île. La force de ces places de refuge, la disposition des lieux, la facilité de leur défense, tout commandait à l'armée envahissante de s'en emparer sans délai, afin que les Grecs des villes et des campagnes, restés paisibles jusqu'ici, ne fussent pas tentés de s'y rassembler et d'organiser un soulèvement général.

Croisade Guy de Lusignan à la rencontre du roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion (3)

L'île de Chypre est protégée, dans sa partie nord-est, par une chaîne de montagnes escarpées qui prend naissance au cap Cormakiti, l'ancien Crommyon, et s'étend, en s'affaissant un peu, jusqu'à l'extrémité du cap Saint-André, ou Dinarète. Cette muraille de trente lieues de longueur domine au sud les plaines de Morpho, de Nicosie et de la Messorée, dont les populations peuvent apercevoir les feux allumés sur ces cimes.

Au nord, elle forme de courtes vallées, et se termine par une étroite lisière de terrain fertile, sur laquelle s'ouvrent le port de Cérines et de nombreux mouillages, d'où les navires, par un vent favorable, gagnent facilement la côte d'Anatolie en cinq ou six heures. Quelques passages sinueux, profonds et aisés a défendre, permettent seuls de franchir la chaîne des montagnes.

Le principal défilé est celui qu'on appelle la Gorge de Cérines, ou de Nicosie, des deux villes qu'il met en communication. Trois pics d'un difficile accès dominent les autres crêtes de la montagne, et s'élèvent au-dessus de la mer de Caramanie comme les vigies naturelles de l'île de Chypre, exposée de tout temps aux descentes des pirates. A l'orient est Kantara, appelé par les Turcs Yuz bir ev, les Cent et une chambres, à cause des restes du grand château qui le termine.

Plus rapproché de Nicosie est le mont Lion, nommé aussi Buffavent, ou Château de la reine. Enfin, plus à l'ouest, de l'autre côté dupas de Cérines, se trouvent le mont et le château de Saint-Hilarion, que les Français, maîtres de l'île, appelèrent peu après le Château du Dieu d’Amour, dénomination où paraissent confusément réunis, par l'altération étrangère, le nom hellénique de la montagne, Didymos, et les souvenirs du vieux culte chypriote.

Ces trois sommets, ainsi que la position de Cérines, clef de la défense de toute la côte, ont dû être fortifiés dès les temps les plus anciens, et nous verrons, dans l'histoire des princes qui va nous occuper, les partis ennemis s'en disputer souvent la possession. Les empereurs grecs n'en avaient pas négligé la garde; ils entretenaient avec soin les châteaux forts qui les défendaient, et Isaac Comnène avait renfermé dans leurs murs, comme dans des retraites assurées, sa famille, ses bijoux et les réserves de ses trésors.

 C'est aussi dans ces lieux que se réfugièrent, après leur défaite, les derniers soldats décidés à servir encore l'empereur de Chypre.

Retenu malade à Nicosie, le roi Richard fut contraint de remettre quelque temps la conduite des troupes à Guy de Lusignan. L'ancien roi de Jérusalem avait accompagné Richard dans l'intérieur de l'île depuis la prise de Famagouste, et il figure au milieu de ces circonstances de la conquête de Chypre agissant et dirigeant, comme s'il avait déjà la connaissance du pays, où il avait pu venir, en effet, de Syrie, avant son élévation à la royauté.

Attaqué le premier par terre et par mer, le château de Cérines capitula bientôt, livrant aux Anglais la fille, la femme et les trésors d'Isaac. Le roi Guy, après avoir laissé une garnison à Cérines et hissé la bannière du roi d'Angleterre sur ses remparts, rentra dans la gorge de Nicosie, par où seulement sont accessibles les ravins qui mènent au mont Saint-Hilarion. Le fort, étagé sur les pics les plus escarpés, opposa une vive résistance. Du haut des murs et des rochers où le pied de la chèvre semble seul pouvoir parvenir, les soldats grecs faisaient pleuvoir impunément sur leurs ennemis une grêle de traits et de pierres. Les flèches des assiégeants retombaient dans leurs rangs sans pouvoir atteindre à ces hauteurs presque invisibles, et les Anglais auraient été réduits vraisemblablement à entourer le château pour le prendre par la famine, si l'empereur Isaac n'eût envoyé l'ordre à ses défenseurs de cesser de combattre. Les châteaux de Buffavent et de Kantara ouvrirent peu après leurs portes au roi Richard, revenu après quelques jours de repos à la santé.

La soumission du pays était dès lors assurée, et le roi pouvait penser à se rendre à Saint-Jean d'Acre, où Philippe-Auguste retardait à dessein ses attaques, en l'attendant. Les primats grecs, contraints par les vainqueurs, ou séduits par l'espoir qui accompagne toujours la chute d'un pouvoir despotique, abandonnèrent volontairement au roi Richard la moitié de leurs biens, disent les chroniqueurs anglaise en obtenant de lui, par une charte munie du sceau royal, la .faculté de jouir des privilèges et des coutumes qu'ils avaient du temps de l'empereur Manuel, avant la tyrannie d'Isaac. On ignore quelles pouvaient être les franchises dont le rétablissement paraissait aux Grecs une si grande amélioration à leur sort. Le principal avantage qu'ils pussent attendre de la concession royale était sans doute une diminution des impôts exigés d'eux jusque-là par Isaac; mais leur espoir ne tarda pas à être cruellement déçu par les événements, sans qu'ils pussent en rien accuser la bonne foi du roi d'Angleterre, resté quelques mois seulement maître de l'île de Chypre.

Richard Ier loin d'avoir constitué en ces circonstances, comme on l'a dit, un royaume et tout un gouvernement royal en Chypre, se borna à prendre les mesures indispensables à la conservation du pays que le sort des armes venait de lui livrer.

 Il plaça sans doute des garnisons dans les châteaux forts; il nomma deux lieutenants dans l'île, Richard de Canville et Robert de Tornham, depuis sénéchal d'Anjou, qui l'avaient aidé dans la conquête. Il leur remit un corps de troupes et quelques bâtiments; il laissa sous leurs ordres plusieurs intendants, chargés de former des approvisionnements de blé, d'orge et de bestiaux, qui devaient être transportés régulièrement en Syrie, pour la nourriture de l'armée.

Le roi alla ensuite retrouver les reines sa femme et sa sœur à Limassol. Il leur confia la fille d'Isaac Comnène, et les fit partir avant lui vers Saint-Jean d'Acre, avec les vaisseaux à voile qui avançaient plus vite que les galères.

Il avait remis la surveillance particulière d'Isaac Commène à son chambellan privée et voulant, dit-on, respecter sa dignité d'empereur en prévenant cependant son évasion, il avait, sur sa demande, fait lier son prisonnier de chaînes d'or et d'argents.

Arrivé en Syrie, le roi pria les frères de l'Hôpital, depuis chevaliers de Rhodes, de se charger de la garde d'Isaac. Les chevaliers firent renfermer le prince dans leur château de Margat, près de Tripoli, où il mourut peu après, regrettant, dit l'histoire à son éloge, l'éloignement de son enfant bien plus que ses immenses trésors.

Les dépouilles emportées de l'île de Chypre par le roi Richard sont un des plus magnifiques butins que les croisades aient fait tomber au pouvoir des chrétiens. Indépendamment des vivres et des sommes d'argent qu'il trouva dans les villes et les châteaux, le roi acquit et partagea avec les chefs de son armée une quantité prodigieuse de bijoux, de vases ciselés, d'armures de prix, de harnachements, de meubles et de vêtements somptueux, où l'art byzantin semblait chercher par la profusion des ornements à racheter la perte du goût antique.

L'imagination des contemporains ne voyait rien de comparable à ces monceaux d'or et de pierreries que les trésors du roi Crésus treize siècles auparavant, les Romains avaient cependant retiré de l'île de Chypre, vouée comme une proie par ses ressources à la cupidité universelle, des richesses plus considérables encore.

De Limassol, Richard se rendit à Famagouste, où s'étaient peu à peu rassemblées les galères, en suivant lentement les côtes. Il y donna ses dernières recommandations aux officiers préposés à la garde de Chypre, et partit enfin le 5 juin, ne sachant encore ce qu'il ferait de sa conquête, égale à elle seule en étendue au quart de son royaume d'Angleterre.

 En un mois à peine, une révolution aussi rapide qu'inattendue s'était accomplie un nouveau fleuron était tombé de la couronne de Constantin un des Comnène, déchu de la position élevée qui lui permettait de disputer l'empire, était devenu le captif d'un prince latin et d'étrangers odieux; le vieux gouvernement grec, institué dans l'île par le fils de sainte Hélène lui-même, était aboli en Chypre, pour n'y plus être rétabli. En même temps, les chrétiens de Syrie, resserrés depuis quelques années dans les villes de la côte, où la disette les exposait souvent aux derniers périls, acquéraient à leur proximité un pays renommé par sa fertilité, et qui allait, en assurant leurs approvisionnements, permettre à l'armée franque de reprendre l'offensive contre les Sarrasins.

C'est le début de la légende de Geoffroy, qui transposée deux siècles plus tard dans le roman de Mélusine, donnera lieu à la scène de Geoffroy la Grand'dent venant secourir son frère Urien, roi de Chypre. 

 

Histoire de l'île de Chypre sous le règne des princes de la maison de Lusignan. 1 / par M. L. de Mas Latrie,...

 

 

Juillet 1191. Départ pour la Terre Sainte des rois Philippe-Auguste et Richard Coeur de Lion <==

 ==> Après la sa croisade, Comment Geoffroy de Lusignan entre en mer pour arriver au port de La Rochelle (Légende de Mélusine)

 

 

 

 

 

 


 

Une fois en Terre Sainte, Geoffroy multiplie les actes d'héroïsme et acquiert une stature exceptionnelle qui est rapportée par toutes les chroniques. Au premier combat du siège d'Acre, il gagne de la renommée en défendant l'armée. Le 4 e, alors que Guy est vaincu en tentant une attaque sur le camp des Sarrasins, Geoffroy qui était de son côté chargé de garder le camp des croisés se rend compte de la situation et se précipite au secours de son frère et des siens, décision qui permit d'inverser la situation et la bataille fut finalement gagnée par les croisés. Le 5 novembre, l'armée est coupée en deux par le pont de Da'uq gardé par un contingent de Sarrasins. Geoffroy et cinq autres chevaliers chargent sur le pont, tuant plus de trente hommes et ouvrant la route à l'armée. Le premier juillet 1191, une attaque du camp croisé est arrêtée par Geoffroy qui abat plus de dix Sarrasins de sa hache et fait de nombreux prisonniers. Enfin, le 3 juillet 1192, l'armée qui marche vers Jérusalem est attaquée et Geoffroy de Lusignan s'illustre en défendant les siens, tuant et capturant plus de vingt Turcs.

 

      En bref, les chroniques ne tarissent pas d'éloges sur celui qui paraît être l'homme le plus vaillant et le plus courageux de l'armée croisée. Il avait la réputation de suffire à tenir tête à cent Français en même temps. Il est « sage et hardi ». Il « se distinguait spécialement par sa valeur et brillait parmi les autres ». Il est le « vassal le plus brillant de la terre ». Il ne fait qu'accroître sa réputation à force d'exploits : « déjà tenu pour noble et hardi, à partir de là il fut hautement loué ». C'est «un chevalier d'un prouesse extraordinaire » qui « se conduisit avec une telle confiance et agilité que chaque bouche déclara qu'il n'y avait jamais eu depuis le temps des chevaliers renommés Roland et Olivier, un chevalier digne de tant de louanges»......  Clément de Vasselot

 

 

 Clément de Vasselot est normalien, agrégé d'histoire, enseigne à l'université de Nantes où il travaille à sa  thèse de doctorat sur "le parentat" : structuration du pouvoir féodal et réseaux de parenté : l'exemple de la famille de Lusignan : Xème - XIVème siècle. Directeurs : John Tolan et Martin Aurell.
Il a également écrit une étude sur "Les relations féodales dans le Poitou au début du XIème siècle : de l’élaboration du conventum à sa fonction" publié par les annales de Janua.

 

https://www.guillaumedesonnac.com/publications/colloque-2016/de-vasselot/