Les Chapitres du Dorat Des romains à Clovis 1er roi des Francs

L'étude que nous allons faire a pour champ la partie du territoire de l'ancienne basse Marche qui forme aujourd'hui l'arrondissement de Bellac dans le département de la Haute-Vienne. L'intérêt principal du récit se concentre en un point jadis appelé Scotorium

La ville du Dorat se présente au dehors coquette et riante : assise sur un promontoire baigné par deux ruisseaux, tapissé par de vertes prairies, elle contemple, du haut de son triple étage de jardins et de blanches terrasses, le cercle entier d'un splendide horizon.

Elle fut jadis « ville remparée et fortifiée » ; puis, brisant l'étreinte de ses vieilles murailles, elle se fit une ceinture de boulevards, d'où rayonnent, à travers ses campagnes, accidentées de grands arbres et de riches, cultures, plusieurs belles routes et une précieuse ligne de fer. La beauté du site, l'étendue des places publiques, le nombre des établissements utiles, les mœurs tranquilles, l'esprit cultivé de sa population, généralement riche ou aisée, en font un séjour hospitalier à toute âme qui cherche le recueillement pour la prière ou pour l'étude.

A une époque peu éloignée de nous, elle a été moins prospère : on la disait déserte. La tempête venait de passer là; le chapitre, la sénéchaussée, avaient été emportés, et, par suite, beaucoup de familles riches, intelligentes, actives, avaient été atteintes dans leur fortune ou dispersées au loin.

Amie de la vraie liberté, elle comprend et laisse faire le bien; elle sait par expérience qu'elle n'a pas à se défier de cette sève chrétienne qui, au Xe siècle, a allaité et civilisé son peuple, et qui monte aujourd'hui dans son sein, non moins vigoureuse, mais entourée peut-être de moins redoutables obstacles.

Fondation de l'église du Dorat par Clovis (507).

Le Dorat n'a conservé aucune trace de la période romaine : son histoire ne commence que sous le premier de nos rois chrétiens.

Dès l'an 412, les Visigoths, sous la conduite d'Ataulf, inondèrent de leurs guerriers le midi des Gaules, de la Loire aux Pyrénées. Les provinces d'Aquitaine, déjà perdues pour les Romains, venaient d'être cédées à Ataulf par Honorius : les Visigoths en firent la conquête, et y fondèrent un royaume dont le premier roi fut Wallia.

Infestés des erreurs d'Arius, ils persécutèrent les évêques et les populations catholiques de la contrée, qui appelèrent de tous leurs vœux un libérateur.

Voulant purger de l'hérésie les plus belles provinces de la Gaule, Clovis un jour assembla ses guerriers sur la rive gauche de la Seine, au lieu appelé aujourd'hui la Montagne-Sainte-Geneviève, et il leur fit part de sa résolution. Aussitôt Clotilde, transportée d'allégresse, s'approcha du roi, et lui dit : « Ecoutez, je vous prie, ô mon seigneur et mon roi, votre servante, et ordonnez de construire une église en l'honneur du bienheureux Pierre, prince des apôtres, afin qu'il soit votre auxiliaire dans cette guerre ; et, je n'en doute pas, le Seigneur mettra la victoire en vos mains ».

Le conseil de la reine fut agréable à Clovis : élevant sa hache à deux tranchants, d'un puissant effort il la jeta au loin en disant : « Dans ce lieu, avec l'aide du Seigneur, il sera bâti une église à saint Pierre quand je reviendrai victorieux (1) ». Puis, marchant sur Poitiers, il remporta la grande victoire de Vouillé (507), où fut anéantie l'armée des Visigoths.

Après cet éclatant succès, Clovis partagea ses forces en deux corps d'armée; il se réserva le principal, et donna l'autre à Thierry (Théoderic), l'aîné de de ses fils; puis il parcourut victorieusement et soumit à son obéissance les contrées qui portent aujourd'hui les noms de Touraine, de Poitou, de Limousin, de Périgord, d'Angoumois et de Saintonge; il s'abstint d'attaquer Angoulême, où les Visigoths avaient laissé une forte garnison ; mais il termina la campagne en se rendant maître de Bordeaux, où il passa l'hiver (2).

Clovis demeura quelque temps en Limousin. Il se livra, dit-on, aux plaisirs de la chasse dans les forêts des bords de la Vienne et surtout dans celle de Padum près de Nobiliac. Saint Léonard, un Franc de la race royale, baptisé en même temps que Clovis par saint Remy, était venu depuis quelques années s'y consacrer à Dieu dans la solitude. Sur ces entrefaites, Clotilde se rendit auprès du roi en Limousin; ayant couru un grand péril dans ses couches, elle fut délivrée par les ferventes prières de saint Léonard, auquel Clovis, dans sa reconnaissance, donna en toute franchise une partie de la forêt. Mais ce ne fut pas là le premier acte de piété et de libéralité de ce prince dans ses nouvelles provinces du nord de l'Aquitaine.

D'après les traditions du chapitre du Dorât, au sortir du Poitou pour pénétrer en Limousin, Clovis avait fondé à Scotorium (Le Dorât) une église et une communauté de clercs en l'honneur du prince des apôtres. C'était, aussitôt après la victoire, comme une première réalisation du vœu qu'il avait fait à Paris.

 Clovis ayant gagné une si grande victoire dans la campagne de Civaux contre les Ariens, et tout triomphant de gloire marchant par les lieux voisins il arriva au village qui s’appelait lors Schotoriense, et affleure la Ville du Dorat situé entre deux ruisseaux, où il remercia Dieu de sa victoire, et pour mémoire éternelle de sa reconnaissance il fit bâtir un petit Oratoire à l’honneur de la sainte Croix et de Saint Pierre Apôtre, où il institua des clercs et leur assigna des revenus pour l’entretien du service divin, et les mit en pleine liberté exempts de toute juridiction et inquiétude séculière. Cette Oratoire crût tellement en don et munificences, qu’il fut changé en une basilique

Voici les preuves de cette fondation : en 1495, dans le trésor du chapitre du Dorât, situé à l'intérieur du maître-autel de l'église Saint-Pierre, il existait une cassette contenant un antique manuscrit sur parchemin, couvert d'anciens caractères d'écriture, et dans lequel étaient copiés les saints Evangiles. Précieusement relié, il avait une couverture d'argent, ornée avec soin et relevée par l'image de la croix. A la fin des Evangiles se trouvait un écrit antique, qui n'était ni altéré, ni raturé, ni suspect en aucune façon.

La première partie de ce document raconte en peu de mots la bataille de Vouillé. Il se termine ainsi : « Comme le roi triomphant parcourait le pays circonvoisin, il dirigea ses pas vers le lieu de Scotoriac, situé entre deux rivières (3) , et là, pour rendre grâces à Dieu de la victoire qu'il venait de remporter, il fonda un petit oratoire en l'honneur de la Croix du Sauveur et du bienheureux Pierre, le porte-clefs, prince des apôtres, donnant et concédant en toute seigneurie, liberté et immunité aux clercs qu'il y institua alors, et qui y célèbreraient dans la suite le service divin, tous les biens, droits et choses actuellement existants et qui existeraient dans la suite, pour la paix, les louanges et la gloire de Celui qui créa tout de rien, Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit honneur et gloire dans l'éternité (4) ».

Quand vint l'heure de l'affranchissement des communes, on essaya par mille arguments de renverser ce témoignage; mais tous ils portent à faux, car ils viennent établir que la pièce en question ne provient pas de Clovis.

Rien ne saurait être mieux prouvé. Ce qu'il fallait victorieusement combattre c'est un témoignage d'antiquité immémoriale, appuyé sur la possession plusieurs fois séculaire de droits et de privilèges dont l'étendue n'a rien que de très-conforme à cette royale origine (5)

 Ce document n'est autre chose en effet qu'une tradition recueillie et rédigée longtemps après l'événement, peut-être dans le cours du XIe siècle, qui fut la période vraiment littéraire du Dorât. On prit soin de constater juridiquement son existence, et de le faire transcrire, en 1495, avec tout l'appareil des formes authentiques, par les greffiers du roi, afin qu'il pût faire autorité devait les tribunaux.

 La date 507, gravée sur la pierre au-dessus de la porte occidentale de l'église du Dorât, est une allusion certaine à cette fondation par Clovis.

Le récit traditionnel du Dorat est entièrement conforme à l'itinéraire de Clovis, dont la marche de Poitiers vers Limoges est encore jalonnée dans la direction du Dorat par le gué du Pas-de-la-Biche, qui se trouve sur la Vienne au-dessous de Lussac-les-Châteaux.

Il est prouvé, d'autre part, que le monastère de cette ville existait au moins un siècle avant Boson, qui a passé, aux yeux de plusieurs écrivains, pour en être le fondateur, et il était si bien reçu que l'abbaye du Dorat était d'ancienne fondation royale que le chapitre ; dans sa résistance aux empiétements des comtes de la Marche, en appelle toujours au roi, et que les rois de France, de leur côté, n'ont cessé de le défendre contre les prétentions de leurs propres officiers.

Le Dorat existait donc au VIe siècle, à l'arrivée de Clovis; il était le chef-lieu d'un pagus ou pays situé entre la Brame et la Gartempe, et appelé dès lors pagus Scotorensis. C'est à peu près la circonscription des baylies ou prébendes du chapitre qui s'est maintenue jusqu'en 1789.

Clovis intègre l’Aquitaine dans le Regnum Francorum.  Ce recentrage de son royaume vers le sud entraîne Clovis à transférer sa capitale à Paris, qui présente en outre de nombreux avantages: le site est bien fortifié; son prestige est déjà grand; en outre, Clovis y fait élever une église des Saints-Apôtres destinée à recevoir le tombeau de sainte Geneviève, puis le sien et celui de sa femme, Clotilde.

L'influence des Francs de Clovis sur cette partie de l'Aquitaine se traduit encore par la présence dans les forêts du Limousin de saint Amand, de saint Junien et de saint Léonard (6). C'est donc à la piété des Francs presque aussitôt après leur baptême que remonteraient les germes de trois des principales villes qui avoisinent Limoges, de Saint-Léonard, de Saint-Junien et du Dorat.

 

 

Carte des Gaules lorsque Clovis vint y jetter les Fondements de la Monarchie Française <==......... ==>

 

 

 


 

1 Clodovaeus igitur…., Francorum proceres apud Parisios congregare praecepit, et astutiores his verbis alloquitur….. Ad haec regina Clothildis, nimium exhilarata, gaudebat in Domino, et plaudebat quod tam pretiosam sobolem per baptismum obtulerat Creatori, quæ etiam infidelium mentes, quas vomer ecclesiasticus sulcare non poterat, armis edomare decerneret.

Accessit igitur ad Tegem, et ait illi : « Audi, obsecro, Domine mi rex, ancillam tuam, et jube construi ecclesiam in honorem beati Pétri, principis apostolorum, ut tibi sit auxiliator in belle, et profecto faciet Dominus victoriam in manibus tuis ». Placuit sermo reginae in oculis Clodovaei, et, elevata bipenne quam in manu gerebat, adnisu quo potuit projecit eam a se, et ait : « In hoc loco , adjuvante Domino, S. Petri stabilietur ecclesia cum e praelio victor reversus fuero ». Movit itaque exercitum, et Pictavis usque properare decrevit. Alaricus vero, Gothorum rex, tune temporis morabatur ibidem. (Roriconis, monachi Moissiacensis, Gesta Francorum.

— Patrologie Migne, T. CXXXIX, col. 611.)

2 Histoire de France, par Amédée GABOURD, T. II, p. 2*23, — et Roriconis, monachi Moissiacensis, Gesta Francorim. — Patrol. Migne, T. CXXIX, col. 614.

3 La Brame, qui décrit un demi-cercle autour du Dorât, et la Gartempe, qui reçoit les eaux de la Brame.

4 « Et, cum per circum vicina loca rex ipse triumphans iter perageret, ad pagum Scotorensem, inter duos rivulos situm, suos egressus applicuil, et, inibi Deo gratias agens de reportato triumpho, oratorium parvum in venerationem salvificae Crucis ac beatissimi Pétri, clavigeri regni cœlestis, apostolorum principis condidit, dans et concedens clericis quos illic tune instituit et qui futuri essent ibidem divino Officio mancipati, cum suis bonis, juribus et rebus omnibus tune cessis et habituris in futurum et perpetuum abonium dominis, et inquietam seculari libertatem, immunitatem ad pacem et laudem et gloriam Illius qui Cuncta creavit ex nihilo, ipseque Redemptor noster Dominus Jesus Christus, cui sit honor et gloria in perpetuum. Amen. »

Voir le texte entier de ce document et les objections de M. Robert dans LEYMARIE : Bourgeoisie, T. I, p. 344.

5 Note historique sur l’église paroissiale du Dorat, par l'abbé Rougerie, p. 4 et 5.

6 Baptizati sunt etiam (avec Clovis) multa et infinita hominum et mulierum millia, regis sui exemplo permota : inter quos baptismi gratiam susceperunt B. Amandus et B. Junianus, necnon et S. Leonardus et S. Lyphardus ; sed die istis duobus ultimo nominatis plenius in legenda ipsius S. Leonardi legitur et habetur.

Eodem igitur anno D., B. Amandus…., adveniens….. Comodoliacum. ….

(Chronique de Maleu. p. 13.) -