17 et 18 août 1661 - Fêtes au Château de Vaux le Vicomte Fouquet, Molière et la Fontaine reçoivent le roi de France Louis XIV

Vaux-le-Vicomte est situé à 3 kilomètres de Melun. Trois villages durent être rasés, lorsque Fouquet en fit construire le château, pour agrandir ses immenses jardins. Ces jardins furent plantés par Le Notre. Ils étaient regardés comme les plus beaux de l'Europe. Les eaux y jaillissaient avec une profusion dont on aura une idée, lorsque l'on saura que cent ans après la fête dont nous allons parler, le possesseur de Vaux, qui était alors le fis du maréchal, duc de Villars, ayant voulu tirer parti des tuyaux de plomb qui déversaient les eaux dans les cascades, en vendit pour la somme incroyable de quatre cent mille livres. Après avoir appartenu aux Villars, cette propriété passa dans la maison de Praslin, dont elle prit le nom, devint dès lors Vaux-le-Praslin, et plus tard ne fut plus connue que sous le seul nom de Praslin.

 Ce château a un parc de plus de cent hectares, qui dépend de la commune de Maincy, du canton et de l'arrondissement de Melun (département de Seine-et-Marne). Il fut le chef-lieu d'un duché-pairie. (Voir la description qu'en fait M. Denecourt dans son Itinéraire de Fontainebleau, in-8°, p. 133 et suiv.)

Avant que Louis XIV eût créé les merveilles de Versailles » et de Marly, il avait fait de Fontainebleau le séjour des plaisirs et de la galanterie. « Ce n'étaient que médianoches, » naumachies, carrousels, chasses, promenades dans la forêt » pendant le jour et même pendant la nuit honneurs coûteux » rendus aux charmes de la belle Mancini, d'Henriette d'Angleterre, de Mlle de la Valliere. « Il n'y avait à la cour qu'un perpétuel enchaînement de fêtes et de plaisirs, depuis que le jeune roi avait célébré son mariage avec l'infante Marie-Thérèse d'Autriche, le 9 juin 1660. » Ce ne furent que ballets, festins, comédies et autres divertissements qu'on y donna à la jeune reine. » Ainsi s'expriment Mézerai et les historiens du temps.

Ces fêtes avaient encore redoublé quelques jours après, à l'occasion du mariage du frère du roi avec Henriette d'Angleterre, le 1er avril 1661. Elles n'avaient été interrompues un moment que par la mort du cardinal Mazarin.  Sur son lit de mort, le cardinal avait dit à Louis XIV : « Sire, je vous dois tout ; mais je croix m’acquitter en quelque sorte envers Votre Majesté en lui donnant Colbert». Ce fut Colbert qui perdit Fouquet.

Ceux qui travaillaient à la perte de Fouquet l’avaient présenté à Louis XIV comme très dangereux, par ses correspondances et ses projets. Ils affirmaient au roi qu’il comptait beaucoup de partisans en Bretagne, lieu de sa naissance : partisans très-chauds, très-emportés, et capables de soulever cette province à la première nouvelle de son arrestation.

Il avait acquis et fortifié Belle-Isle. C’était, disait-on, pour se réfugier dans cette place de sureté, en cas de disgrâce, et pour la livrer aux Anglais, s’il était réduit à aller leur demander asile.

 

Cependant les constructions du château de Vaux s'achevaient et déjà il n'était plus question partout, tant à la ville qu'à Fontainebleau, que de la splendeur de cette habitation et de ses magnificences. Déjà le duc d'Orléans et Henriette d'Angleterre en avaient eu les prémices.(1)

 Le roi voulut en juger par lui-même, et quelque éclat qu'eussent alors les fêtes royales, Fouquet fit la faute, en acceptant le dangereux honneur qu'il ne pouvait récuser d'y recevoir Louis XIV, de chercher à éclipser ces coûteuses somptuosités. Il eut même le tort bien plus grand et qui ne pouvait lui être pardonné d'y réussir.

 (Les invités arrivent au Château de Vaux le Vicomte)

 

 Une fête (2) fut donc disposée par lui dans son magnifique château de Vaux-le-Vicomte. Elle eut lieu les 17 et 18 août.

C'était le 17 août, vers le milieu du jour; les équipages royaux attendaient dans la grande cour du palais de Fontainebleau; le roi monta en carrosse avec Monsieur, son frère, la comtesse d'Armagnac, la duchesse de Valentinois et la comtesse de Guiche; Madame (Henriette d'Angleterre) était seule dans sa litière; ses filles d'honneur la suivaient en voiture; la jeune reine, retenue au logis par sa grossesse, faisait, en soupirant, ses adieux à sa belle-mère ; Anne d'Autriche soupirait aussi ; elle parlait à demi-voix à une religieuse, la supérieure de la Miséricorde, Provençale d'un grand mérite venue à Paris pour fonder un couvent et qui avait beaucoup d'influence sur la reine mère.

« Je vous sais bon gré d'être venue jusqu'ici pour m'informer, ma mère, disait-elle ; ce que vous me racontez m'afflige sans m'étonner; le roi est instruit de tout ceci et de bien autre chose; j'ai grand'peine à le retenir. » Et sur un avis chuchoté par la religieuse : « Je sais, je sais, reprit la reine, mais il faut prendre temps et savoir agir au bon moment.

Adieu, ma mère. — Adieu, ma fille; » et elle baisa au front la jeune reine qui n'avait aucune part aux manœuvres ni aux secrets de la politique et qui regrettait tout simplement de ne pouvoir aller à Vaux.

Bien des invités étaient déjà arrivés lorsque le roi pour s'y rendre, partit le 17 au soir de Fontainebleau avec toute sa cour. La poussière avait été soigneusement abattue par des arrosages répétés, et les équipages qui se croisaient en tous sens ayant pris la file pour suivre ceux du roi. La route était illuminée par des flambeaux de cire blanche, et des buffets dressés de lieue en lieue présentaient aux voyageurs des rafraîchissements de toute espèce. Toute la noblesse s'y était donné rendez-vous, et l'on voyait au loin la route depuis Fontainebleau jusques à Melun encore sillonnée d'équipages armoiries, que déjà il était presque impossible d'aborder les salons. Ce fut accompagné d'une grande partie de sa cour que Louis XIV arriva devant le perron du palais que l'architecte Levau avait construit et que le peintre Lebrun avait décoré pour Fouquet.

Le roi avait été sombre pendant la route, et les saillies de Mme de Valentinois n'avaient pu lui arracher un sourire; Monsieur était de mauvais humeur et taquin comme une femme nerveuse; les dames n'étaient pas fâchées d'échapper à leurs illustres compagnons lorsque le carrosse s'arrêta et que M. le surintendant lui-même parut à la portière pour recevoir le roi Sur le premier degré du perron attendait Mme la surintendante, Marie Madeleine de Castille Villemareuil, entourée de ses enfants, tous jeunes encore : trois fils et une petite fille qui tenait la robe de sa sœur aînée, la marquise de Charost, fille de Fouquet par son premier mariage avec Marie Fourché, dame de Quéhillac; la jeune femme portait déjà dans le regard et sur toute sa personne une gravité douce qui faisait prévoir la haute piété à laquelle elle devait s'adonner plus tard sous la conduite de Fénelon.

 

Le château resplendissant de lumière, s'offrit aux yeux de Louis comme un palais de fées. Plus de six mille invitations étaient allées chercher jusqu'en province même jusqu'à l'étranger, les nobles invités, et peu d'entre eux avaient voulu manquer l'occasion d'admirer cette huitième merveille.

Les constructions et leur décoration étaient d'une magnificence qui n'avait pas eu de précédent Saint-Cloud, Marly, Versailles n'existaient pas encore. Les eaux jaillissantes de Vaux, qui parurent médiocres, lorsque ces somptueuses résidences royales furent construites, étaient considérées alors comme le nec plus ultra de la science hydraulique, qui, il est vrai, en était encore à ses débuts. Mais telles qu'elles étaient, ces magnificences surpassaient de beaucoup tout ce qu'on avait admiré jusqu'alors, soit à Saint-Germain, soit à Fontainebleau.

Louis XIV le sentit et son orgueil fut froissé de l'infériorité où il se trouvait vis-à-vis de son sujet. Il paraît même qu'il en fut irrité à tel point, que, sans les vives instances de la reine-mère, il aurait fait arrêter l'heureux possesseur de ce beau palais, au milieu même de tout l'éclat de sa fête.

Mme Fouquet fit quelques pas au-devant du roi; mais déjà Louis XIV montait les degrés, son chapeau à la main, saluant les femmes; il avait à peine répondu aux remercîments du surintendant qui semblait troublé et inquiet. Le roi promenait ses regards autour de lui.

« Mademoiselle avait raison de dire que ce lieu-ci était enchanté ! » remarqua-t-il, jetant un coup d'œil sur les salons ouverts du magnifique palais et sur les jardins immenses qui s'étendaient à l'entour. « Je n'ai rien vu de si beau, assurément pas en mes maisons. » Fouquet pâlit.

« Ce lieu appartient à Votre Majesté comme toutes les demeures de son royaume., » dit-il à demi-voix.

La reine mère venait de descendre au bas du perron; le surintendant se hâtait pour la recevoir, mais elle avait les yeux attachés sur son fils ; un signe imperceptible avertit le prince de se contenir; un instant encore et le jeune roi se retournait souriant vers Mme Fouquet qui n'avait rien vu ni rien compris de ce menaçant échange de paroles et de regards.

« Ne voulez-vous point nous faire entrer, madame? dit Louis XIV, il fait chaud sur la route et nous nous reposerons volontiers. » Puis interpellant le surintendant qui donnait la main à Anne d'Autriche : « Votre mère n'est point ici? » demanda-t-il avec une bienveillance qui démentait l'accent de ses dernières paroles.

Fouquet répondit avec empressement : « Le roi sait que ma mère est toute en Dieu, elle ne s'adonne point aux frivolités qui nous peuvent divertir; mais elle sera plus occupée de Vaux en ce jour qu'elle ne l'a été dans toute sa vie, car elle sait l'honneur que me fait Votre Majesté.

— Qu'elle s'en souvienne dans ses prières! » murmura la reine mère en espagnol; elle connaissait Mme Fouquet et avait été longtemps favorable au surintendant; elle souriait en expliquant à demi-voix à son hôtesse le déplaisir qu'avait éprouvé la jeune reine et la raison qui rendait le repos indispensable pour elle. Madame avait refusé d'entrer dans le château.

« Je connais Vaux, » avait-elle dit, et elle était déjà dans les jardins avec sa cour habituelle; les jeunes gens s'empressaient autour d'elle et de ses charmantes filles d'honneur; Monsieur la suivait à quelque distance, mordant ses lèvres fardées à chaque éclat de rire, et s'appuyant sur le bras du chevalier de Lorraine qui lui parlait à l'oreille, écartant du bout de sa canne le moindre caillou qui eût pu heurter les pieds délicats de Monseigneur; le prince s'arrêtait par instants pour examiner les dentelles et les bijoux des femmes qui passaient, les discutant avec son favori comme la plus frivole des petites-maîtresses. Le roi son frère était entré dans le château.

Mme Fouquet avait l'honneur d'entretenir Louis XIV, lui montrant simplement, sans ostentation comme sans embarras, les splendeurs de la demeure que son mari avait élevée, et dont elle n'appréciait ni le luxe ni la folle dépense. Le roi s'arrêtait devant les tableaux, les statues, les objets d'art entassés dans les vastes salons : chaque jour quelques acquisitions nouvelles, venues des quatre coins du monde, prenaient place dans la collection du surintendant qui entretenait partout en Europe des agents chargés de voiler leur diplomatie sous une curieuse recherche des raretés artistiques ; le roi avait surtout remarqué les tableaux de Lebrun, admirant et louant avec un goût déjà sûr et fin les belles couleur et l'art exquis du maître.

« Vous me ferez venir M. Lebrun, je veux le voir et lui commander quelque chose, » avait-il dit à Fouquet. Lorsqu'il aperçut un tableau allégorique enchâssé dans l'un des panneaux du grand salon, une émotion visible se trahit un instant sur son visage.

« Qu'est-ce que ceci, monsieur? demanda-t-il vivement en se tournant vers le surintendant.

— C'est une Nuit, sire, dit Fouquet assez confus.

— Toujours de M. Lebrun?

— Oui, sire.

— Et que signifient ces jeunes filles et ces enfants?

— Ce sont les heures de la nuit et les devanciers de l'aurore, à ce qu'on m'a raconté, » dit ingénument Mme Fouquet.

Anne d'Autriche regardait attentivement le tableau, y cherchant la cause du trouble de son fils. Elle se détourna avec un petit soupir de satisfaction ; elle avait reconnu, sous les cheveux flottants de la troisième Heure, le doux regard, la grâce timide, les traits un peu irréguliers d'une des filles d'honneur de Madame Henriette, Louise de la Baume le Blanc, connue dans l'histoire sous le nom de Mme de la Vallière.

Louis XIV s'était éloigné, il serrait entre ses doigts la poignée de son épée et se promenait à grands pas dans le salon, regardant autour de lui d'un air distrait. Il releva bientôt la tête, et il examinait les peintures du plafond; tout autour de la corniche, une frise d'élégants ornements entourait les armes des Fouquet; un écureuil grimpant devant lui, avec cette devise : Quô non ascendam Au pied de l'arbre qu'escaladait l'écureuil, l'habile artiste avait groupé des lézards et des couleuvres qui semblaient siffler en lançant leur venin.

« Voilà un petit animal bien ambitieux, » disait le roi entre ses dents ; puis il reprit tout haut en s'adressant au surintendant : « Fouquet ne signifie-t-il pas écureuil en quelque langue, monsieur? demanda-t-il.

— En patois breton ou angevin, sire, repartit le ministre qui avait lui-même levé les yeux sur le significatif emblème; le roi sait que nous sommes originaires de Bretagne.

— C'est pourquoi vous aimez tant cette province, repartit le roi qui se dirigeait vers la porte; allons voir les jardins, on raconte que ce sont ceux d'Armide

Le magnifique parc de Vaux offrait en effet un aspect enchanteur.

 

« Vaux ne sera jamais plus beau que ce jour-là, » écrivait peu après la Fontaine, et toute la cour confirmait son jugement.

Les femmes éparses dans les longues allées, au bord des cascades et des pièces d'eau, les riches habits des seigneurs qui s'amusaient à monter dans les barques peintes et dorées qui sillonnaient les ondes limpides, les parterres émaillés de fleurs éclatantes sous les rayons du soleil : tout ce somptueux mélange de l'art et de la nature, du luxe et du goût, frappèrent Louis XIV d'une admiration profondément mêlée d'envie et de colère.

« Voyez, ma mère, dit-il à demi-voix, si ce faste insolent ne mérite pas un coup d'éclat. » La reine lui toucha légèrement l'épaule.

« Tout vient à point à qui sait attendre, » murmura-t-elle.

Le roi s'était retourné et son visage s'était radouci ; il fit un pas en avant vers sa belle-sœur qui descendait l'allée des Sapins, légère et gaie comme une nymphe; elle faisait signe à Louis XIV; celui-ci quitta brusquement le surintendant qui venait le rejoindre et laissa à sa mère le soin d'entretenir leurs hôtes.

« Que tout ceci est beau! disait Madame. Voyez donc, mon frère, comme ces eaux retombent en gerbe étincelante, et ces jets de diamants que jettent tous ces monstres marins; il y en a un là-bas qui ressemble à M. de Ventadour; regardez, n'est-ce pas à s'y méprendre? » et elle indiquait du bout de son éventail un énorme triton soufflant dans une conque.

Le roi se mit à rire.

« Vous m'égayez toujours, Henriette, » disait-il ; mais il se détournait en parlant et ses regards semblaient chercher quelqu'un dans la foule qui suivait Madame. Celle-ci riait doucement.

« Venez du côté de la fontaine de la Couronne, il y a encore des embellissements depuis la fête qu'on nous donna il y a six semaines.

— Est-ce une couronne fermée? » demanda le roi comme s'il avait eu connaissance d'une imprudente lettre de Mme du Plessis-Bellière à Fouquet, lui souhaitant cette marque du souverain pouvoir.

« Je ne sais à qui vous en avez aujourd'hui! s'écria Madame avec une petite moue; comment voulez-vous qu'une couronne fermée lance des jets d'eau? c'est plus beau encore que la cascade ! » Et prenant le bras du jeune monarque sur qui toute la cour lui imputait une puissance sans bornes, elle l'entraîna vers les pièces d'eau ; la foule des courtisans s'était peu à peu réunie autour d'eux, à l'exception des petits groupes qui erraient dans les épaisses allées ; Mme de Charost, occupée de faire les honneurs du château aux femmes qui ne l'avaient pas encore visité, regardait le jardin d'un œil d'envie.

« On serait bien là-bas, se disait-elle, et mieux encore au Parc des Dames, près de ma tante. »

Ce couvent ou la grave maison de sa vieille grand'mère attiraient seuls cette belle personne entourée de tous les hommages et de toutes les séductions de la cour.

Partout se voyait un écureuil rampant qu'accompagnait cette devise QUO NON ASCENDET (jusqu’où ne montera-t-il pas ?) Le roi se fit expliquer par Fouquet cette allégorie et cette devise, et il y trouva une allusion aussi vaniteuse qu'insolente. Ce n'était là pourtant rien autre chose que les armes de la famille. On prétendit aussi, après coup, il est vrai, que dans les peintures et l'ornementation du château, ces écureuils poursuivaient des serpents, disaient les uns, étaient poursuivis par des serpents, disaient les autres; quelques-uns même croyaient se rappeler y avoir vu des écureuils entourés et assaillis de lézards et de serpents. Puis les gens qui se piquaient de tout expliquer remarquaient que les Le Tellier et les Colbert, ayant dans leurs armes, ceux-ci trois lézards et ceux-là une couleuvre ou en style héraldique une givre, ces animaux emblématiques étaient là pour rappeler la guerre qui devait bientôt éclater entre le chancelier Le Tellier de Louvois et le futur contrôleur des finances d'une part, et le surintendant d'autre part.

Mais ces interprétations rétrospectives ne sont rien moins que concluantes et rien ne donne à penser que Fouquet songeât à afficher dès lors les appréhensions qu'il pouvait concevoir de l'inimitié encore sourde de ses deux rivaux. Quoi qu'il en soit de ces interprétations, toujours est-il que l'ambitieuse pensée qui pouvait, qui devait même avoir présidé au choix de ces armes parlantes, fut parfaitement remarquée, et qu'elle n'était guère de nature à plaire à celui dont l'orgueil devait bientôt choisir le soleil pour emblème.

Mais tandis que dans le coeur du monarque blessé couvait l'orage qui devait éclater bientôt, se déployaient les magnificences de la fête.

 

 

Le souper

 

 

La foule s'était réunie sur une vaste terrasse sablée auprès de la grande cascade; on y voyait des tentes dressées de toutes parts où se tenaient de nombreuses loteries; les dames se pressaient autour des marchandes vêtues de casaquins de soie rayée bleu et blanc, de jupes courtes et de bonnets garnis de dentelles comme en une foire de village.

« Rien ne saurait être plus galant; on met à la loterie sans payer et on gagne à tout coup, » disait à Mme du Plessis-Bellière Mme de Sévigné qui attendait son tour.

Des bracelets, des bagues, des épingles, des dentelles passaient des étalages aux mains des gagnantes; on applaudissait lorsqu'un objet convoité échéait en partage à une personne aimée dans la cour ; on chuchotait malignement lorsque les lots semblaient mal appropriés. Les courtisans se mêlaient aux femmes, gagnant parfois des armes, quelquefois un de ces fameux rabats de dentelle qui atteignaient alors un prix exorbitant.

 

« M. de la Guiche n'avait que faire d'une épée, disait-on, il se sait trop bien servir de celle qu'il avait; » mais on parlait bas, car les duels étaient sévèrement interdits, et M. de la Guiche ne s'était pas vanté d'une aventure récente.

Mme de Sévigné venait de mettre au jeu ; elle reçut une magnifique garniture de points de Venise.

« Voyez, dit-elle plaisamment à sa voisine : c'est la Providence qui me récompense; j'avais failli ne pouvoir venir ici faute d'avoir fait apprêter mes dentelles à temps, ayant eu autre chose à faire du revenu de mes fermes que d'acheter des garnitures. »

On souriait, on savait quelle peine avait eue Mme de Sévigné à se tirer des embarras où l'avait laissée son mari Les étalages des marchandes se dégarnissaient rapidement; le roi qui n'avait point tiré à la loterie se rapprochait avec Madame ; ils avaient causé un instant à voix basse ; le front de la princesse se voilait d'une ombre légère ; le surintendant venait lui-même chercher ses illustres invités.

 

« Le roi veut-il qu'on serve le souper? » demanda-t-il.

Louis fit gaiement un signe de la tête; il semblait avoir repris tout son empire sur lui-même, et ce prince de vingt-trois ans pouvait dire comme l'Auguste de Corneille : Je suis maître de moi comme de l'univers.

Toute trace de dépit ou d'irritation avait disparu, et Madame ne resta pas longtemps pensive ; on entrait dans le château, où le souper le plus magnifique attendait le roi et sa cour.

Un immense buffet décorait le salon où le roi devait souper; il était chargé de vaisselle d'or et d'argent; un jet d'eau  jaillissait au milieu. La table royale était tout entière servie en or massif « Je ne crois pas, si on fondait à cette heure tout ce qui se pourrait trouver dans mes coffres, qu'il y eût assez d'or et d'argent pour couvrir la table d'une semblable vaisselle. Le festin le plus splendide était servi pendant que de nombreux musiciens faisaient entendre leurs concerts.

Une infinité d'autres tables étaient destinées à la cour. Toute la garde du roi, et jusqu'à la livrée, y fut servie pendant deux jours avec une profusion extraordinaire.

 

Qu'en dites-vous, monsieur le surintendant? »

Le roi s'adressait à Fouquet; le ministre rougit légèrement.

« Votre Majesté n'est pas si fort à court, dit-il.

— Vraiment! dit le roi en riant, je suis fort aise de l'apprendre; j'ai fantaisie de me faire faire aussi un service.

J'entendais dire récemment, n'est-ce pas par vous, monsieur Colbert? qu'il n'y avait pas dans tous mes châteaux une paire de chenets en argent pour ma chambre à coucher !

— Ceci est vérité, sire, répondit Colbert qui inclinait gravement la tête ; mais en ce lieu-ci on ignore quels sont les métaux précieux, tant la profusion en est grande. Combien pouvez-vous avoir de ces assiettes d'or massif, monsieur? » Et Colbert examinait attentivement la magnifique vaisselle placée sur la table comme pour en apprécier le poids et la valeur. Fouquet regardait à peine son interlocuteur.

« Je ne sais pas ces choses-là, dit-il dédaigneusement, mais M. de Gourville vous en informera si vous êtes curieux.

— Je crois qu'il y en a environ trente-six douzaines, » murmura l'ami de Fouquet, plus au courant que lui des affaires de sa maison; il laissait prudemment dans l'oubli les cinq cents douzaines d'assiettes d'argent entassées sur les tables servies pour les courtisans; M. Colbert avait aperçu cette omission, il souriait malignement; le roi causait librement avec le surintendant, admirant la décoration de la salle à manger et s'enquérant du maître d'hôtel qui avait si admirablement ordonné le souper d'une telle compagnie : « Il s'appelle Vatel, sire, dit Fouquet, et il était jusqu'à ce jour un inestimable serviteur; je ne sais pas si les éloges de Votre Majesté ne lui feront pas perdre la tête.

— Vous lui ferez néanmoins mes compliments, » dit le roi qui achevait de souper avec l'appétit qui le caractérisa toujours et que sa jeunesse rendait alors naturel; puis repoussant son siège, il se releva en s'écriant : « Et maintenant, monsieur le surintendant, qu'allez-vous nous donner pour nous divertir? »

 

Fouquet était radieux, le nuage qui avait assombri le début de la journée s'était dissipé ; toujours disposé à se flatter, il concevait de nouveau l'espoir d'endormir le roi dans les plaisirs et les fêtes; Olympe Mancini, la comtesse de Soissons, était là, triomphante dans son éclatante beauté, vêtue d'un costume bizarre et de couleurs chamarrées, chargé d'ornements et de pierreries qui eussent écrasé la plupart des femmes, mais qui prêtait à ses traits saillants et à ses yeux étincelants un charme funeste ; Madame prodiguait, pour son royal frère, les grâces infinies de cet esprit qui animait tout son corps aussi bien que son âme ; et dans le fond de la salle, à la table des dames d'honneur, comme il convenait à si modeste personne, se tenait cachée Mlle de la Vallière. Que de séductions et de périls charmants autour d'un roi si jeune  Fouquet se sentait rassuré.

Après le souper, le roi se promena près d'un lac dont les bords étaient ornés d'orangers de citronniers, de grenadiers; plantés dans des caisses dorées, ces arbres offraient aux amateurs une immense récolte de fruits.

Des milliers de flambeaux répandaient la clarté la plus vive. Un théâtre, construit au milieu du lac, et un autre dans la grande allée des sapins, préparaient d'autres plaisirs. On y représenta le Triomphe de Neptune, ballet d'un genre nouveau, où les tritons et les néréïdes, après avoir nagé dans l'onde, venaient réciter les louanges du monarque. Tous les musiciens de la capitale, adjoints à la musique du roi, étaient placés derrière la décoration du théâtre et dans les bosquets voisins. »

« Les comédiens attendent les ordres de Votre Majesté, dit Mme Fouquet, le théâtre est dressé au bas de l'allée des Sapins.

— Vous descendiez tout à l'heure par-là, Henriette? » dit le roi à l'oreille de Madame.

Elle rougit et fit un geste suppliant ; les yeux de Monsieur observaient jalousement les moindres mouvements de sa femme; le roi s'en aperçut et entraîna la cour dans le jardin; le ciel était radieux, la lune venait de se lever, on avait allumé des lampions dans tous les bosquets; une masse de lumières entouraient le théâtre.

Tout combattait à Vaux pour le plaisir du roi, écrit la Fontaine à son ami Maucroix : La musique, les eaux, les lustres, les étoiles.

La comédie se devait jouer en face de la grande pièce d'eau, sur un théâtre ouvert ; le roi, placé sur un siège sous une vaste tente, dominait les acteurs; il aperçut le premier un rocher qui s'avançait sur les ondes argentées par mille flambeaux : « Qu'est-ce que ceci? s'écria-t-il ; tout est merveilleux à Vaux, les pierres elles-mêmes cèdent à l'enchantement général ! »

Le rocher venait de se transformer en une vaste coquille qui s'entr'ouvrit bientôt, pendant que les Nymphes, les Tritons, les Amours tout à l'heure immobiles au bord de l'eau, s'approchaient de la coquille enchantée, leurs torches à la main; une déesse venait d'en sortir, Qui ressemblait à la Béjart, Nymphe excellente dans son art.

« Et que rien ne surpasse, » dit la Fontaine.

« C'est le prologue, sire, » annonça Fouquet.

Et le roi écouta avec une visible satisfaction le bel éloge composé par Pellisson et que récitait la jolie comédienne, pendant que les Naïades et les dieux marins se groupaient de nouveau autour d'elle.

Jeune, victorieux, sage, vaillant, auguste, Aussi doux que sévère, aussi puissant que juste; Régler et ses États et ses propres désirs, Joindre aux nobles travaux les plus nobles plaisirs, En ses justes projets jamais ne se méprendre, Agir incessamment, tout voir et tout entendre : Qui peut cela peut tout ; il n'a qu'à tout oser, Et le ciel à ses vœux ne peut rien refuser ; Les termes marcheront, et si Louis l'ordonne, Les arbres parleront mieux que ceux de Dodone ; Hôtesses de leurs troncs, moindres divinités, C'est Louis qui le veut, sortez, nymphes, sortez!

Elle parlait encore et les arbres voisins du théâtre s'entr'ouvrirent, laissant échapper des Dryades vêtues de gaze d'un vert tendre comme les jeunes feuilles des bois; les termes se mirent en mouvement, les statues qui bordaient la pièce d'eau descendirent de leur piédestal et rejoignirent les divinités aquatiques ; un ballet se forma, véritable prologue de la comédie que les acteurs du roi allaient représenter.

Molière et Pélisson

Ce fut dans cette solennité que Molière donna sa première représentation des Fâcheux avec des ballets et des récits en musique dans les intermèdes.

Le théâtre était dressé dans le parc, la décoration ornée de fontaines véritables et de véritables orangers. Il y eut ensuite un feu d’artifice et un bal où l’on dansa jusqu’à trois heures du matin. » (Abbé de Choisy – Mémoires).

Molière venait de composer en quelques jours sa pièce des Fâcheux pour cette fête, et l'ordre des danses se trouvait à chaque instant interrompu par quelque fantaisie d'un danseur fâcheux qui intervenait mal à propos dans les figures. Il fallut expliquer à Louis XIV le sens de ce désordre apparent qui choquait ses instincts de régularité; une fois averti, il goûta plus que personne l'art qui avait su introduire tant d'ordre et de grâce dans le désarroi et l'apparente négligence. La musique cessait à peine, lorsque les comédiens parurent sur la scène ; le roi salua Molière d'un geste et d'un sourire qui encouragèrent à la fois l'auteur, les acteurs et le maître du logis. Fouquet avait éprouvé un moment d'inquiétude en entendant retracer par Pellisson les jeunes vertus du roi qu'il voulait engourdir dans les délices : « Si tout cela allait être vrai! » se disait-il.

Il ne s'amusa pas moins à la représentation des Fâcheux, Pélisson y avait ajouté un prologue en vers, contenant un brillant éloge du roi.

J'en suis ravi, car c'est mon homme, écrivait la Fontaine.

Te souvient-il bien qu'autrefois

Nous avons conclu d'une voix

Qu'il allait ramener en France

Le bon goût et l'air de Térence ?

Plaute n'est plus qu'un plat bouffon;

Et jamais il ne fit si bon

Se trouver à la comédie.

Le roi riait encore des malheurs d'Éraste toujours arrêté par un importun pendant qu'il veut aller à son rendez-vous avec Orphise, lorsqu'il aperçut Molière; il l'appela : « Voilà un grand original que vous avez oublié, » lui dit-il à demi-voix après les premiers compliments, en lui montrant M. de Soyecourt qui passait. Molière comprit aussitôt.

« Le chasseur fâcheux! murmura-t-il; malheureusement je ne connais pas les termes de vénerie.

— Venez me voir une matinée, je vous les apprendrai, dit le roi en riant.

— Je devrai à Votre Majesté la meilleure scène de l'ouvrage, » repartit le grand comique en s'inclinant.

Il ne s'était pas encore éloigné du roi, lorsqu'une gerbe de feu éclata devant eux ; elle se mêlait sur les eaux aux jets étincelants des fontaines; il semblait qu'une pluie d'étoiles vînt s'unir aux fêtes de la terre, et que les astres voulussent à leur tour saluer le souverain pour lequel on prodiguait tant de richesses.

De ce bruit, Neptune étonné, Eût craint de se voir détrôné Si le monarque de la France N'eût rassuré par sa présence Le dieu des moites tribunaux, Qui crut que les dieux infernaux Venaient donner des sérenades A quelques-unes des Naïades; Enfin la peur l'ayant quitté, Il salua Sa Majesté.

Je n'en vis rien, mais il n'importe Le raconter de cette sorte Est toujours bon, et, quant à toi, Ne t'en fais pas un point de foi.

Le lendemain, nouveaux plaisirs. Il y eut chasse royale avec table servie à tous les rendez-vous, pêche dans le lac, où le filet amenait des poissons monstrueux; comédies, bals, feu d'artifice, chère succulente; rien n'y manquait; partout régnait la même magnificence et la même profusion.

Louis XIV ne dit, pas plus que la Fontaine, s'il avait vu le maître des eaux, mais il se tourna vers le surintendant : « La terre, l'eau et le feu s'étant évertués pour nous divertir, je présume, monsieur, dit-il, que vous n'avez pas d'autre élément à nous présenter?

— S'il en était un quatrième, je l'aurais amené aux pieds de Votre Majesté! » repartit Fouquet, rempli de satisfaction. Il avait fait atteler les carrosses du roi, et les tambours des mousquetaires commandés pour l'escorte retentissaient déjà dans la cour extérieure. Comme le roi montait en carrosse avec la reine, sa mère, et que les courtisans attendaient son départ pour prendre congé à leur tour, une illumination subite, immense enveloppa toute la coupole du château; les flammes semblaient menacer le ciel, et des fusées sans nombre saluèrent le bruit des chevaux qui sortaient de la cour ; quelques-uns se cabrèrent; un des carrosses de la suite royale fut même renversé dans le fossé, mais les voitures du roi avaient déjà pris les devants.

Louis XIV avait mis la tête à la portière, contemplant en silence l'illumination qui s'éteignait aussi rapidement qu'elle s'était embrasée; lorsque les dernières fusées retombèrent en pluie de feu et que les grandes lignes du château disparurent dans la nuit, le roi se laissa retomber pesamment sur les coussins.

Selon Molière, le dessein était de donner un ballet aussi, et comme il n’y avait qu’un petit nombre choisi de danseurs excellents, on fut contraint de séparer les entrées. de ce ballet, et l’avis fut de les jeter dans les entr’actes de la comédie, afin que ces intervalles donnassent temps aux mêmes baladins de revenir sous d’autres habits de sorte que pour ne point rompre aussi le fil de la pièce par ces manières d’intermèdes, on s’avisa de les coudre au sujet du mieux que l’on put, et de ne faire qu’une seule chose du ballet, et de la comédie.

Molière ajoute dans sa préface : Jamais entreprise au théâtre ne fut si précipitée que celle-ciEt c’est une chose, je crois, toute nouvelle qu’une comédie ait été conçue, faite, apprise et représentée en quinze jours.

Ces louanges plaisaient au monarque; elles suffirent pour l'amener à dissimuler son irritation, mais ne réussirent pas à le réconcilier avec le surintendant.

Il quitta Vaux-le-Vicomte le sourire sur les lèvres, mais la colère dans le coeur. Fouquet avait blessé par son faste l'orgueil de Louis XIV; dès ce jour, sa perte fut résolue. Faut-il croire avec Voltaire qu'une autre cause plus secrète avait agi contre le surintendant dans l'esprit du roi?

 

Dans sa Muze historique (27 août 1661), Jean Loret écrit :

La pièce, tant et tant louée,

Qui fut dernièrement jouée

Avec ses agréments nouveaux

Dans la belle maison de Vaux,

Divertit si bien notre Sire,

Et fit la cour tellement rire,

Qu’avec les mêmes beaux apprêts,

Et par commandement exprès,

La Troupe comique ex­cellente

Qui cette pièce représente

Est allée, encore de plus beau,

La jouer à Fontainebleau.

 

 

 

Revue nobiliaire, héraldique et biographique / publiée par M. Bonneserre de St-Denis

 

Les véritables mémoires de d'Artagnan le Mousquetaire / par Albert Maurin

 

 

 

==> Le 5 septembre 1661, le surintendant des Finances, Nicolas Fouquet, est arrêté sur ordre de Louis XIV par d’Artagnan

==> Retour au temps des Mousquetaires


 

1 Une première fête avait été donnée par Fouquet dans sa résidence de Vaux. Elle avait eu lieu au mois de juillet, à l'occasion du mariage de Monsieur, frère du Roi, avec Henriette d'Angleterre. La veuve de Charles t" y assistait avec la princesse sa fille. Cette fête fut célébrée dans une épître en vers du poète Loret, du 17 de ce mois, qu'on trouve dans les Gazettes burlesques rimées de cet écrivain, (Paris, 3 vol. in-folio, 1650, 1660 et 1663). Ce fut à cette fête que Molière donna, pour la cour, la première représentation de l'École des Maris, qui avait déjà été jouée pour la ville au théâtre du Palais-Royal, le 4 juin de la même année. Cette comédie était dédiée à Monsieur. (Voyez aussi le Musée historique de Loret, liv. XII p. 129, lettre XXXIIIe)

(2) Voyez au sujet de cette fête les détails que donne La Fontaine dans une lettre à M. de Maucroix du 22 août de la même année; c'est la onzième lettre de ses oeuvres complètes.

(T. 111. No 5.)