Le Servage en Poitou Château Montreuil Bonnin

La condition des serfs en Poitou La classe servile en Poitou, comme ailleurs, a enduré les pires exactions, mais la protection d'un seigneur tout puissant vaut souvent beaucoup mieux que l'exercice d'une liberté perpétuellement troublée.

De bonne heure les serfs trouvent en l'Eglise une puissante protectrice. Il faut citer également au nombre de leurs défendeurs Guillaume duc d'Aquitaine, qui, dès le début du XIe siècle, ordonne l'abolition de toutes « les innovations injustes » qui, depuis la mort de son père, ont pris naissance en Poitou.

Un des seigneurs les plus redoutables du Poitou à cette époque, paraît avoir été Ingelelme, châtelain de Morthemer.

En 1090, nous le voyons, lui et ses hommes, voler les récoltes et empiéter sur la terre d'un malheureux serf — qu'un certain Guillaume le Noble a donné autrefois aux moines de Saint-Cyprien.

Sur les protestations de ce dernier Ingelelme promet de ne plus recommencer, mais se fait attribuer en échange une somme de 15 sous « in caritate ».

Le sénéchal de Lusignan émet un peu plus tard la prétention de percevoir une coutume de métive sur la terre de l'aumônier de Saint-Maixent.

Deux moines l'invitent à accepter l'épreuve du duel judiciaire, et il renonce aussitôt à ses mauvais desseins.

En 1227, l'évêque de Poitiers, Philippe, rend un jugement contre le châtelain de Montreuil-Bonnin qui, au mépris des droits de haute justice appartenant à l'Eglise de Saint-Hilaire sur la terre de Benassay, y a fait arrêter des sujets de cette Eglise et saisir leurs biens.

Ainsi, dès que l'exploitation seigneuriale dépasse les limites permises, les serfs trouvent toujours un défenseur ou un champion pour faire respecter leurs droits.

L'émancipation de la classe servile et la disparition du servage en Poitou.

Les donations de serfs à l'Eglise marquent la première étape des serfs vers la liberté. Dès leur entrée à l'abbaye, les serfs sentent leurs liens se relâcher. La charité chrétienne dont les moines font preuve à leur égard leur donne l'impression de séjourner sur une terre où peu à peu l'air les rendra libres.

Ces donations ne sont presque jamais faites spontanément et l'Eglise doit souvent les provoquer.

Les gens du Moyen Age se montrent très avares même lorsqu'il s'agit du salut de leur âme. Aussi l'Eglise n'hésite-t-elle pas à forcer la main du donateur en lui payant très souvent un large tribut « in caritate », pour le récompenser de son geste généreux.

Les donations à l'Eglise confèrent aux serfs qui en sont l'objet une certaine ingénuité se rapprochant beaucoup de la liberté.

Il faut citer à ce sujet une charte du cartulaire de Nouaillé de l'année 1016.

Le donateur en abandonnant à l'abbaye un serf et sa sœur fait observer que si l'un ou l'autre ont un jour des enfants, ces derniers devront rester dans la même ingénuité que leurs parents. Dom Fonteneau en annotant cette charte fait remarquer que donner des serfs à l'Eglise, c'est en quelque sorte les mettre en liberté.

Les seigneurs considèrent ces donations comme une œuvre agréable à Dieu et inspirée de ces paroles de l'écriture sainte « Dimittite et dimittetur vobis, date et dabitur vobis ») Les tentatives de soulèvement de la classe servile ont été si rares en Poitou que l'on ne saurait les compter parmi les facteurs qui ont contribué à précipiter son émancipation dans notre pays. Il n'en est point de même des affranchissements et des manumissions.

Les chartes ne parlent que d'affranchissements individuels et gratuits. Nous n'en avons pas trouvé d'antérieur à 976. Vers cette époque, Ebles, évêque et trésorier de Saint-Hilaire, affranchit l'un de ses serfs nommé Durand. Il le déclare ingénu devant l'autel « ante cornu altaris » en présence des clercs et de la foule qui l'entourent, lui reconnait la libre disposition de ses biens mobiliers et immobiliers, présents et à venir, et lui promet que ses enfants seront libres comme lui et pourront choisir un patron.

Voici encore quelques autres exemples d'affranchissements :

Ademar, sous-chantre de Sainte-Radegonde, affranchit, entre les années 1047 et 1059, un collibert du consentement de tous ceux dont il dépend et qui pourra désormais faire tout ce qu'il voudra et aller partout où il lui plaira.

En 1077, les chantres de Saint-Hilaire affranchissent un autre collibert du nom d'Aimon — Ils acceptent de lui une croix de 10 livres d'argent pour remplacer une croix de même métal vendue quelques temps auparavant pour soulager les pauvres. Il ne faut pas considérer le versement de cette somme par Aimon comme une condition onéreuse mise à son affranchissement, mais plutôt comme un don de joyeux avènement à la liberté par laquelle l'affranchi veut témoigner sa gratitude au monastère qui l'a émancipé. L'acte d'affranchissement d'Aimon porte la signature de tous les moines du chapitre et celle du roi Philippe qui se trouvait à ce moment à Poitiers.

Le servage semble avoir disparu d'assez bonne heure en Poitou, en tous cas antérieurement aux ordonnances royales de 1315 et de 1318. Les causes de cette disparition paraissent avoir été :

1° L'institution de l'hostise nécessitée par les besoins de main d'œuvre après les invasions normandes en Poitou de 820 à 920.

L'effrayant cataclysme terminé, il faut repeupler les campagnes ravagées et désertées et pour ce faire les abbayes et les seigneurs n'ont d'autre ressource que d'appeler à leur aide des émigrants. Ces derniers sont le plus souvent des serfs ou des colliberts des seigneuries voisines qui quittent clandestinement leurs tenures, attirés par la promesse d'une condition meilleure.

Pour conserver leurs serfs sur leurs terres et pour éviter qu'en passant la frontière qui sépare leur domaine de celui de leurs voisins, ils ne deviennent les hôtes de ces derniers, les seigneurs les affranchissent. Sous des motifs plus ou moins déguisés, la crainte du déguerpissement est très souvent la cause véritable de l'affranchissement.

Le mouvement communal et la concession de chartes de franchise aux bourgeois des villes.

Bien avant le règne d'Aliénor d'Aquitaine, les habitants de Poitiers ont réussi à s'affranchir de la servitude du gouvernement féodal. ==> Aliénor d’Aquitaine la concession des priviléges de franche-commune

Il est très probable qu'assez vite, ils ont eu l'idée, comme dans la plupart des villes, de transformer en puissants associés politiques les inoffensives confréries religieuses placées sous l'invocation d'un saint régional qui n'eurent plus désormais d'autre but que de battre en brèche la puissance des seigneurs et des comtes.

Dès 1137, nous assistons à une tentative de révolte des Poitevins réclamant l'établissement d'une république communale. Elle est réprimée par Louis VII. Mais nos pères ne perdent pas courage, et en 1199 Aliénor confirme les franchises qui leur ont été octroyées par ses prédécesseurs, et notamment l'abolition du formariage et de la mainmorte. Elle ratifie une disposition placée au bas de la charte suivant laquelle les personnes des environs qui viendront s'établir à Poitiers y jouiront des mêmes privilèges et des mêmes libertés que les habitants eux-mêmes. Une pareille clause ne peut que précipiter l'émigration vers la ville des sujets d'alentour.

Peu à peu le mouvement communal s'accentue. Par une charte particulière de la même époque, Poitiers qui n'est pas encore une cité libre se voit enfin accorder le droit de commune « communiam juratam apud pictavin ».

Pour éviter l'exode de serfs vers les cités libres et pour les retenir sur leur domaine, les seigneurs ne peuvent employer d'autres moyens que celui auquel ils ont déjà eu recours pour pallier les fâcheuses conséquences de l'institution de l'hostise.

3° Les guerres.

Enfin, il n'est pas douteux que les guerres et les nombreux bouleversements qui ont secoué le Poitou depuis les invasions normandes jusqu'en 1242 et notamment le grand duel entre la dynastie capétienne et celle des Plantagenets pour la possession du Duché ont eu également une large part dans le travail d'émancipation. Des luttes acharnées dont le Poitou est le théâtre résulte un relâchement de la discipline féodale dont les serfs profitent pour s'émanciper.

Bien souvent au contraire le danger rapproche les seigneurs et leurs serfs qui presque toujours ont un intérêt commun à se défendre et le résultat est identique. Les hommes de corps luttent à côté des hommes d'armes dans le château assiégé. Ils ne peuvent qu'en sortir grandis aux yeux de leurs seigneurs désormais plus facilement accessibles à leur demande d'affranchissement.

Toutes ces considérations expliquent aisément pourquoi le servage avait disparu en Poitou avant d'avoir disparu dans la plupart des provinces de France.

Henry LAFOND Docteur en droit..  La Grand'goule : les lettres, les arts, la tradition, les sites : revue poitevine

 

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