2 mai 1519 – 2019 les 500 ans de La mort de Léonard de Vinci au Clos-Lucé

LÉONARD DEVINCI, peintre, né de parents nobles. Il devint l'un des plus habiles hommes de son temps. Il était savant dans les belles lettres et dans les arts, aimait la poésie, la musique, l'anatomie, les mathématiques et l'architecture. Il poussa la pratique presque aussi loin que la théorie et se montra tout ensemble grand dessinateur, peintre judicieux, expressif, naturel, plein de vérité, de grâces et de noblesse. Il fit des ouvrages admirables, entr'autres, la figure d'un lion, qui, après avoir marché quelques pas devant le roi Louis XII, à son entrée dans la salle du palais, s'arrêta tout court, et ouvrit son estomach, où l'on vit paraître les armes de France.

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Léonard de Vinci, au bout de quelques années d'études peignit un ange si parfaitement dans un tableau de Verrochio, son maître, que celui-ci confondu de la beauté de cette figure, qui effaçait toutes les sciences, ne voulut plus manier le pinceau. La scène de Notre-Seigneur, que Léonard représenta dans le réfectoire des dominicains de Milan, était un ouvrage si magnifique par l'expression, que Rubens, qui l'avait vu avant qu'il fût détruit, reconnaissait qu'il est difficile de parler assez dignement de l'auteur, et encore plus de l'imiter.

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Les tableaux de ce maître se trouvent dispersés dans toute l'Europe, et la plupart sont des morceaux très-gracieux. Il n'est personne qui ne connaisse de nom sa fameuse Joconde, qui est peut-être le portrait le plus achevé qu'il y ait au monde.

Né dans le château de Vinci près de Florence, en 1445

Léonard de Vinci quitta Florence, en 1483, pour se rendre à Milan, auprès de Louis le More, l'année même où naquit Raphaël ; Michel-Ange Buonarotti avait neuf ans. Léonard était donc incontestablement le plus grand peintre de l'époque.

C'est à, cette première époque de sa vie qu'appartiennent la Madeleine et la Méduse, du palais Pitti ; la Madeleine, du palais Aldobrandini, à Rome ; l'Adam et Ève ; quelques Sainte Famille; quelques Enfant Jésus et Saint Jean-Baptiste, plus ou moins authentiques.

 

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Une journée chez Léonard de Vinci

Milan nous touche entre toutes les villes, parce qu’elle fut le lieu d’élection de Léonard de Vinci, et parce que Stendhal l’adora, jusqu’à vouloir que sur sa tombe on écrivit simplement « citoyen milanais ». Mais Stendhal, il faudrait parler depuis ce triste port de Civita-Vecchia, ou pendant trente années il s’ennuya, vieux beau apoplectique qui n’avait d’autre distraction qu’en causerie le soir, entre huit et neuf, dans la boutique de l’unique libraire. Je veux donc vous raconter simplement une visite que je viens de faire à Léonard de Vinci.

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Non pas que l’œuvre de Léonard, qui ne fut jamais considérable, soit ici abondante. Des manuscrits, des esquisses, cette admirable fresque de la Cène dont la beauté semble plaire à Dieu même, puisqu’elle n’est pas abolie en dépit des militaires qui l’écaillèrent et des peintres qui la retouchèrent : voila tout ce que l’on peut étudier de ce grand artiste à Milan, si l’on y ajoute, témoignages précieux, trésor rare, la plupart des œuvres exécutées sous son influence par ses élèves. Mais cette gloire de Vinci, qui nous offre un des sujets les plus troublants sue lesquels puissent rêver les ambitieux et les esthéticiens, quelques traits de crayon lui suffisent pour l’affirmer.

Nous entrevoyons à peine ce qu’il fit et ce qu’il voulut ; il faut pourtant que nous le saluions comme un des princes de l’art. Ce peintre exceptionnel est compris par la pensée mieux encore que par les yeux. Et c’est à Milan, ou il a tant médité, qu’on est le mieux placé pour rêver de lui.

Dans les indications de ses Livres de dessins, et sous les repeints de la Cène, nous devinons la beauté qu’il cherchait, aujourd’hui envahie d’ombre ; comme sous le génie inférieur de ses disciples nous retrouvons la direction d’art qu’il enseigna.

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Intelligence unique par sa puissance et par la largeur de sa curiosité, Vinci apparait à la fois un grand méditatif et un grand séducteur. Ses études universelles et profondes ne l’accaparaient pas ; il fut encore un magnifique cavalier ; d’une psychologie désabusée de son siècle pittoresque. Que des dons aussi opposés se soient trouvés dans un même homme, et poussés à une telle perfection, voila qui déconcerte les catégories ou nous sommes habitués à ranger les tempéraments. Et cette dualité éclaire le sourire de toutes les figures qu’il a laissées, ce sourire que le temps emplit chaque jour d’une nuit plus profonde, mais qui parut dès son éclosion inexplicable ! Il y peignait sa propre complexité, son âme habite tout à la fois à la science et à la séduction.

Je ne saurais pas trouver d’épithètes pour vous exprimer ce conflit, cette acuité, qu’une telle sensibilité laisse exprimer par la physionomie, et que tant d’artistes, de penseurs et d’amants ont interrogé à l’ Ambrosienne et au Bréra sur les petites lignes du visage de ses femmes. J’aime mieux transcrire ce que me disait, avec une intensité incroyable, une de ces âmes (jeune fille, jeune homme ?) aux cheveux déroulés, âme sensuelle pourtant, avec des lèvres, de grands yeux et toute une joie divine qui montait de son visage. Ce que me répétait une autre esquisse, femme adorable, baissant les paupières avec une gravité presque ironique- ce que toutes me firent entendre :

« Parce que nous connaissons les lois de la vie et la marche des passions, aucune de vos agitations ne nous étonne, rien de vos insultes ne nous blesse, rien de vos serments d’éternité ne nous trouble…..Et cette clairvoyance ne nous apporte aucune tristesse, car c’est un plaisir parfait que d’être perpétuellement curieux avec méthode… . Mais nous sourions de voir la peine que tu prends pour deviner ce qui m’intéresse. »

Voila ce que dit, je l’ai bien entendu, le sourire de Léonard. C’est ce que Goethe répéta plus tard. C’est, avec des différences sans nombre de siècle et de race, l’impression que nous laissent les deux Faust.

Rien qui soit plus purement intellectuel. Comme Taine a-t-il pu parler, à propos de Léonard, de pensées épicuriennes, licencieuses ? « Quelquefois, dit-il, chez le Vinci, on trouve un bel adolescent ambigu, au corps de femme, svelte et tordu avec une coquetterie voluptueuse, pareil aux androgynes de l’époque impériale, …Confondant et multipliant, par singulier mélange, la beauté des deux sexes, il se perd dans les rêveries et dans les recherches des âges de décadence et d’immoralité. » S’est assurément que Taine, comme il lui arrive souvent dans ses études d’art, a détourné ses yeux de l’œuvre de Léonard pour suivre le développement de sa propre pensée. Emporté par cette imagination philosophique et par cette logique qui font sa puissance, ce grand historien des passions intellectuelles a poussé jusqu’aux derniers conséquences possibles la curiosité de Léonard. Et son observation est rigoureusement juste sur la méthode même : « cette recherche ses sensations exquises et profondes » qu’enseignait le Vinci mènera la plupart des hommes à des rêveries ambiguës.

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Ce qui détermina Léonard à quitter Rome, c'est que le roi François Ier, après avoir travers les Alpes, à son tour, avait gagné la bataille de Marignan, et venait de s'emparer du Milanais. Léonard de Vinci avait deviné François le" : c'était là le prince qu'il lui fallait.

Léonard arriva à Pavie au moment où la ville donnait une fête à ce vainqueur, qu'elle devait, quelques années plus tard, voir plus grand encore dans sa défaite qu'elle ne le voyait dans son triomphe : le roi était à table avec les principaux seigneurs de sa cour, lorsque la porte s'ouvrit, et qu'on vit entrer un lion qui marcha droit au convive couronné, et qui, se dressant sur ses pattes de derrière, lui montra sa poitrine creusée et toute pleine de bouquets de lis. L'imitation de l'animal était si parfaite, que François 1er avait cru d'abord avoir affaire à un lion véritable ; mais, reconnaissant bientôt que c'était une surprise, il s'informa à qui il devait cette galanterie : on lui répondit que c'était à Léonard de Vinci.Double page d'un des carnets de Léonard de Vinci, acquis par Bill Gates en 2016

 

(Double page d'un des carnets de Léonard de Vinci, acquis par Bill Gates en 2016)

François Ier connaissait Léonard, non-seulement de nom, mais encore par ses oeuvres : il avait vu la Cène en passant à Milan, et il avait été tellement frappé de la beauté de ce chef-d'œuvre, qu'il avait fait venir ses ingénieurs, et qu'il s'était informé s'il n'y avait pas moyen de scier la muraille et de la transporter en France au moyen d'une armature.

L'accueil que François 1er fit à Léonard de Vinci fut donc tel que celui-ci pouvait le désirer. Il lui offrit d'abord de l'accompagner à Bologne, où il devait avoir une conférence avec Léon X : proposition que le peintre accepta avec d'autant plus de joie que c'était pour Léonard une occasion de montrer au pape qu'il avait trouvé près d'un autre cette sympathie qu'il lui avait refusée.

Puis, à son retour à Milan, François 1er proposa à Léonard de l'emmener en France avec le titre de son peintre et sept cents écus d'appointements.

Léonard avait soixante-quatre ans; l'Italie était pleine de la renommée de ses deux jeunes rivaux, Michel-Ange et Raphaël : il accepta les offres du roi de France, et, vers la fin de 1516, il passa les Alpes avec lui.

Léonard passa trois années, à peu près, en France : pendant ces trois années, il habita le château du Clou, près d'Amboise, faisant quelques projets de canaux, mais refusant absolument d'entreprendre aucune peinture.

En 1518, il sentit que la mort approchait, et, avant que de mourir, dit Vasari, il tourna ses pensées vers les vérités catholiques.

Le 18 avril, il fit son testament : dans ce testament, il recommandait son âme à Dieu, à la glorieuse Vierge Marie, et à tous les bienheureux et bienheureuses saintes du paradis ; en outre, il exprimait son désir d'être enterré dans l'église de Saint-Florentin à Amboise, et instituait pour son héritier François Melzi, cet ami que nous avons trouvé si souvent près de lui, et qui l'avait accompagné en France.

Une vieille tradition, bien souvent combattue, mais que rien n'a pu détruire, veut que François 1er ait lui-même assisté Léonard de Vinci au jour de sa mort, qui eut lieu le 2 mai 1519. (Ce jour-là, François Ier était à Saint-Germain-en-Laye, aux côtés de la Reine qui était en train d'accoucher. )

 

 La véritable gloire de François 1er est surtout dans la protection qu’il accorda aux artistes (V. Léonard de Vinci, PRIMATICE, BENVENUTO CELLINI , PIERRE LESCOR, etc.) et aux savants. Il fonda en 1529 le collège de France, et, en 1539, l’imprimerie royale.

Telle fut la vie de l'homme dont le nom est resté, presque l'égal des deux plus grands noms qui existent en art, de Michel-Ange et de Raphaël : précurseur de tous deux, il était déjà à son apogée lorsque Michel-Ange débutait par son groupe de la Piété, et lorsque Raphaël entrait, conduit par son père, dans l'atelier du Pérugin : et cependant, moins heureux que l'auteur de Moïse et celui de la Transfiguration, aucune de ces grandes œuvres qui eussent pu supporter la comparaison avec celles de ses rivaux ne lui survécut pour plaider sa cause près de la postérité. En effet, nous avons vu comment le modèle de sa statue colossale fut détruit; on ignore comment le grand carton de la salle du conseil de Florence a disparu. Disons maintenant comment fut anéanti le chef-d'œuvre du réfectoire de Sainte-Marie-des-Grâces.

Que nos lecteurs nous permettent encore d'emprunter à M. Stendhall ce dernier fragment :

 (Lorsqu'en 1515 le roi François Ier entra en Italie, le Cénacle était encore dans tout son éclat ; aussi eut il, comme nous l'avons dit, l'idée de le faire transporter en France. Mais, dès l'an 1540, c'est-à-dire vingt et un ans à peine après la mort de son auteur, Armenini nous le représente déjà comme à demi effacé; Lomazzo assure, en 1560, que les couleurs avaient bien vite disparu, et que, les contours seuls restant, l'on ne pouvait plus admirer que le dessin.

 En 1524, il n'y avait presque plus rien à voir dans cette fresque, dit le chartreux Sanèse ; en 1652, les pères dominicains, trouvant peu convenable l'entrée de leur réfectoire, n'eurent point de remords de couper les jambes au Sauveur et aux apôtres voisins, pour agrandir la porte d'un lieu si considérable: on sent l'effet des coups de marteau sur un enduit qui déjà de toutes parts se détachait de la muraille. Après avoir coupé le bas du tableau, les moines firent clouer l'écusson de l'empereur dans la partie supérieure, et ces armes étaient si amples, qu'elles descendaient jusqu'à la tête de Jésus.

 Il était écrit que les soins de ces gens-là seraient aussi funestes au chef-d'œuvre de Léonard que l'avait été leur indifférence : en 1726, ils prirent la fatale résolution de faire restaurer ce tableau par un nommé Belloti, barbouilleur qui prétendait avoir un secret; il en fit l'expérience devant quelques moines délégués, les trompa facilement, et enfin se fit une cabane couverte devant le Cénacle : caché derrière cette toile, il osa repeindre en entier ce tableau de Vinci ; il le découvrit ensuite aux moines stupides, qui admirèrent la puissance du secret pour raviver les couleurs. Belloti, bien payé et qui n'était pas peu charlatan, donna aux moines, par reconnaissance, la recette du procédé.  Le seul morceau qu'il respecta fut le ciel, dont apparemment il désespéra d'imiter avec ses couleurs grossières la transparence vraiment divine: jugez-en par le ciel charmant de ce tableau du Pérugin qui est au bout du Musée.

 La partie plaisante de ce malheur, c'est que les louanges sur la finesse pleine de grâce du pinceau de Léonard ne manquèrent point de continuer de la part des connaisseurs : un M. Cochin, artiste justement estimé à Paris, trouvait ce tableau fort dans le goût de Raphaël.

A leur tour, les couleurs de Belloti ternirent, et probablement le tableau fut encore retouché avec des couleurs en détrempe. Il fut question, en 1770, de le faire rétablir de nouveau ; mais, cette fois, on délibérait longuement parmi les amateurs, et avec une attention digne du sujet, lorsque, sur la recommandation du comte de Firmian, gouverneur de Milan, et, de plus, homme d'esprit dont ce n'est point là le plus beau trait, le malheureux tableau fut livré à un M. Mazza qui acheva de le ruiner : l'impie eut l'audace de racler avec un fer à cheminée le peu de croûtes vénérables qui restaient depuis Léonard ! il appliqua même sur les parties qu'il voulait repeindre une teinte générale, afin de placer plus commodément ses couleurs. Les gens de goût murmurèrent tout haut contre le barbouilleur et son protecteur.

Mazza n'avait plus à faire ou plutôt à défaire que les têtes des apôtres Matthieu, Thaddée et Simon, quand le prieur du couvent, qui s'était empressé de donner les mains à tout ce que Son Excellence avait paru désirer, obtint, mais trop tard, une place à Turin. Son successeur, le père Galloni, dès qu'il eut vu le travail de Mazza, l'arrêta tout court.

En 1796, le général en chef Bonaparte alla visiter le tableau de Vinci : il ordonna que le lieu où étaient ces restes fût exempt de tout logement militaire, et en signa même l'ordre sur son genou avant de remonter à cheval. Mais, peu après, un général, dont je tairai le nom, se moqua de cet ordre, fit abattre les portes, et fit du réfectoire une écurie : ses dragons trouvèrent même plaisant de lancer ces morceaux de brique à la tête des apôtres. Après eux, le réfectoire des dominicains devint un magasin à fourrage : ce ne fut que longtemps après que la ville obtint la permission de murer la porte.

Italiens et Flamands. Série 1 / par Alexandre Dumas

Maurice Barrès (le Figaro Supplément littéraire du dimanche)

 

2 mai 1519 – 2019 les 500 ans de La mort de Léonard de Vinci au Clos-Lucé (2)

Le château du Clos Lucé, appelé autrefois le manoir du Cloux

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