Porte de France - Février 1429 c'est par cette porte que Jeanne d'Arc et son escorte quittèrent Vaucouleurs pour se rendre à Chinon

Vaucouleurs a vu l'enfant de Jacques d'Arc devenue jeune fille, devenue aussi messagère du roi des deux à cause de la grande pitié qui régnait nu royaume de France. A travers les rues de la petite ville, on peut la suivre encore, soit sur les pentes rapides qui mènent aux ruines du château de Baudricourt, soit dans la chapelle souterraine où la vierge trempa son âme pour les luttes à venir, soit enfin dans la maison de ses respectables hôtes dont la bonté fut égale à leur confiance dans sa mission providentielle.

Domremy-la-Pucelle et Vaucouleurs, c'est là que nous désirons conduire le lecteur. Nous l'inviterons à raviver avec nous les nobles sentiments de son âme à ces deux sources où Jeanne puisa sa foi et son patriotisme. Ce sont les deux stations d'un même pèlerinage dans lequel l'intelligence trouvera des enseignements sublimes ; le cœur, un trésor d'émotions douces et pures ; la volonté, des résolutions généreuses, le désir efficace d'imiter celle qu'on aura vue si candide, si pieuse, si française, si forte, en un mot, si bien adaptée aux immortels desseins de la Providence.

Les apparitions de Jeanne lui venaient plus fréquentes. Deux et trois fois par semaine, la voix lui répétait qu'il fallait partir et venir en France; et un jour enfin il lui fut ordonné d'aller à Vaucouleurs auprès de Robert de Baudricourt, capitaine du lieu, qui lui donnerait des gens pour partir avec elle.

Partir, quitter sa mère, ses jeunes amies, ses paisibles travaux, pour se jeter en pareille compagnie dans cette vie de hasards, c'était chose qui devait troubler étrangement cette âme simple et recueillie. Elle disait plus tard qu'elle eût mieux aimé être tirée à quatre chevaux que de venir en France sans la volonté de Dieu. Jusque-là, le, caractère de sa mission pouvait se dérober à ses yeux dans les ombres de l'avenir et l'attirer par le mystère.

Quand les voix lui disaient qu'il fallait aller au secours de la France, elle se sentait pleine d'ardeur et d'impatience : «  elle ne pouvait durer où elle était. » Mais quand les voiles tombèrent, quand le présent se montra avec toutes les misères, les dégoûts de la réalité, et qu'il fallut partir, elle s'effraya. Elle répondit qu'elle n'était qu'une pauvre fille qui ne saurait ni monter à cheval ni faire la guerre. Mais la voix avait parlé : elle triompha de ses répugnances. Et Jeanne, sans étouffer le cri de son cœur, n'eut plus qu'une pensée : ce fut de concourir de toute sa force à l'accomplissement de la volonté de Dieu.

 

1er voyage vers le château de Vaucouleurs (le temps de l'Ascension 13 mai 1428).

Robert de Baudricourt, chef de guerre à Vaucouleurs, homme dans la force de l’âge, d’une tournure martiale, d’une figure dont la rudesse était rachetée par un regard intelligent et pénétrant, se promenait avec agitation dans une salle du château de la ville. Instruit par une récente dépêche de la position désespérée de Charles VII et des dangers que courait Orléans, vivement assiégée par les Anglais, le capitaine marchait à grands pas, maugréant, blasphémant, ébranlant le plancher sous le choc impatient de ses talons éperonnés ; soudain un rideau de cuir, qui masquait l’entrée principale de la salle, se souleva et laissa voir à demi le visage timide et effarouché de D. Laxart, grand’oncle de Jeanne.

Robert de Baudricourt, sans apercevoir le bonhomme, frappa du pied, donna un violent coup de poing sur la table ou était restée la funeste dépêche qu’il venait de relire encore et s’écria :

-          Mort et furie ! c’en est fait de la France et du roi ! Tout est perdu, même l’honneur.

D. Laxart, à cette exclamation furibonde, n’eut pas le courage d’aborder en ce moment le terrible capitaine, referma prestement le rideau, derrière lequel cependant il resta, attendant pour se présenter un instant plus opportun : mais le courroux de Robert redoubla, il s’écria en frappant de nouveau du pied :

- Malédiction ! tout est perdu !.... tout !...

- Non, messire !... non tout n’est pas perdu !

- dit résolument le bon Laxart, surmontant ses craintes, mais demeurant néanmoins abrité par le rideau : puis avançant seulement sa tête en dehors de la portière, il répéta : -non, messire, tout n’est pas perdu !

Le capitaine, entendant cette voix timide, se retourna, reconnut le vieillard qu’il affectionnait et lui dit brusquement :

-          Que fais-tu …à cette porte ? entre… entre donc ! que me veux-tu ?

-          Mais voyant Laxart hésiter, il ajouta d’une grosse voix :

-          - de par le diable, entreras-tu ?

-          Me voici, messire…. Me voici entré ! Mais pour l’amour du bon dieu, ne vous emportez point : je vous apporte une bonne nouvelle… une nouvelle… inespérée… une nouvelle miraculeuse… Tout n’est pas perdu, messire.. au contraire…tou est sauvé ! Le roi et la Gaule !

-          Durant ! – reprit le capitaine en jetant un regard menaçant sur l’oncle de Jeanne, - si tu n’avais pas les cheveux blancs, je te ferais chasser du château à coups de fourreau d’épée ! Tu oses railler ! parler du salut du roi et de la France dans les circonstances où nous sommes.

-          Messire, je vous en supplie, écoutez sans colère ce que j’ai à vous raconter, si incroyable que cela puisse paraitre !.. je n’ai point la figure d’un bouffon et vous me connaissez depuis longtemps ! veuillez m’écouter avec patience.

-          Je te connais, je te sais bon et prud’homme : aussi tes paroles malsonnantes m’ont-elles fort surpris… Allons, parle.

-          Messire, vous le voyez, j’ai le front baigné de sueur, la voix étranglée, le corps tout tremblant, pourtant je n’ai point seulement commencé de vous apprendre ce pourquoi je suis venu… Si donc vous m’interrompiez avec colère… je perdrais le fil de mes idées..

-          Ventre-Dieu ! Allons ! au but !

D. Laxart fit un grand effort sur lui-même, et, après s’être recueilli un moment, dit au capitaine d’une voix précipitée :

- Je suis allé hier à Domrémy voir ma nièce, qui a épousé Jacques Darc, honnête laboureur, dont elle a deux fils et une qui s’appelle Jeannette et qui a dix-sept ans….

Mais D.Laxart voyant l’impatience à peine contenue du capitaine sur le point d’éclater à cet exorde, se hâta d’ajouter :

-          J’arrive au fait, messire, qui va vous paraitre étonnant, prodigieux… Hier soir, ma petite-nièce Jeannette m’a dit : - « Mon bon oncle, vous connaissez le capitaine Robert de Baudricourt ; il faut que vous me conduisiez à Vaucouleurs, auprès de lui. »

-          Que me veut ta nièce ?

-          Elle veut vous révéler, messire, ce qu’elle m’a raconté hier soir, à l’insu de ses parents, à l’insu même de maitre Minet, son curé. Il parait que Jeannette est inspirée de Dieu… que des voix mystérieuses lui annoncent, depuis longtemps, qu’elle chassera les Anglais de la Gaule en se mettant à la tête des troupes du roi, et qu’elle lui rendra sa couronne…

Robert de Baudricourt, d’abord stupéfait de l’extravagance de ces paroles, eut peine à se contraindre, il fut sur le point de chasser brutalement le pauvre Laxart. Cependant, se dominant par pitié pour le vieillard, il lui dit d’un accent sardonique :

-          Tel était le secret que ta nièce voulait me confier ? C’est une singulière révélation.

-          Oui, messire… elle se proposait ensuite de vous demander les moyens de se rendre auprès du gentil dauphin, notre sire, qu’elle veut absolument entretenir des projets que le Seigneur Dieu a sur elle… pour la délivrance de la Gaule et de son roi. Or, je vous l’avoue, j’ai été frappé de l’accent de sincérité de Jeannette, lorsqu’elle m’a eu raconté ses visions de saintes et d’archanges, lorsqu’elle m’a appris comment elle entendait des voix mystérieuses qui, depuis trois ans, l’obsédaient, lui prophétisant qu’elle était la vierge dont Merlin prédisait la venue pour la délivrance de la Gaule.

-          Ainsi, tu as confiance dans la sincérité de ta nièce ?- dit le capitaine avec un mélange de mépris et de compassion en interrompant le vieillard, qu’il regardait comme stupide ou comme fou…- Ainsi, tu as ajouté foi aux paroles de cette fille ?

-          Jamais on n’a eu un mensonge à reprocher à ma nièce. Aussi, cédant à ses instances, hier soir, j’ai obtenu de Jacques Darc, qui semblait fort irrité contre sa fille, de lui permettre de m’accompagner, sous le prétexte de venir passer quelques jours en cette ville avec ma femme. Ce matin, partant de Domrémy avant l’aube, j’ai pris Jeannette en croupe ; nous sommes arrivés ici il y a une heure ; ma nièce m’attend chez moi, ou je dois lui porter votre réponse.

-          Eh bien ! voici ma réponse… Il faut souffleter à tour de bras cette effrontée folle et la reconduire à ses parents, afin qu’ils la châtient.

-          Maitre D. Laxart, je vous croyais un prud’homme, vous n’êtes qu’un vieil oison ou qu’un vieux fou ! N’avez-vous pas honte, à votre âge, d’ajouter foi à de pareilles sottises et d’avoir l’impudence de me faire de telles confidences ? Mort et furie ! Hors d’ici ! Par les cinq cents diables de l’enfer… sortez à l’instant !.

 

Elle revint à Burey-le-Petit (Burey en Vaux), non loin de Vaucouleurs (car ses voix lui avaient prédit cet affront) et delà dans la maison de son père, reprenant ses occupations accoutumées, mais toujours ferme dans sa résolution; et on aurait pu la deviner à plusieurs paroles.

Peu de temps après son retour, la veille de la Saint-Jean-Baptiste, elle disait à un jeune garçon de son village qu'il y avait entre Coussey et Vaucouleurs (Domremy est entre les deux) une jeune fille qui dans l'année ferait sacrer le roi. Une autre fois elle disait à Gérardin d'Épinal : « Compère, si vous n'étiez Bourguignon je vous dirais quelque chose. » Il crut alors qu'il s'agissait de mariage. Des bruits, d'ailleurs, avaient pu revenir de son voyage à Vaucouleurs.

Elle dit dans son procès que, pendant qu'elle était encore chez son père, il avait rêvé qu'elle s'en irait avec les gens d'armes. Sa mère lui en parla plusieurs fois, et se montrait, comme son père, fort préoccupée de ce songe : aussi la tenait-on dans une plus grande surveillance, et le père allait jusqu'à dire à ses autres enfants : « Si je pensais que la chose advint, je vous dirais : «  Noyez-la,  et si vous ne le faisiez, je la noierais moi-même. » On essaya quelque moyen moins violent de la détourner de ces pensées. On voulut la marier : un homme de Toul la demanda, et comme elle refusait, il l'assigna devant l'officialité, prétendant qu'elle lui avait promis mariage; mais elle parut devant le juge et confondit son étrange adversaire.

Cependant, le temps qu'elle avait marqué approchait.

Deuxième voyage de Jeanne à Vaucouleurs

Jeanne voulut faire la démarche décisive. Son oncle s'y prêta encore; il se rendit à Domremy, et, alléguant les soins que réclamait sa femme nouvellement accouchée, il obtint des parents de Jeanne qu'elle la vint servir. Elle partit sans prendre autrement congé de ses parents. Dieu avait parlé : « Et quand j'aurais eu, disait-elle à ses juges, cent pères et cent mères et que j'eusse été fille de roi, je serais partie. » Néanmoins elle leur écrivit plus tard pour leur demander pardon. Avec ses parents, elle laissait derrière elle de bien chères compagnes. Elle vit en partant la petite Mengette, et s'en alla, la recommandant à Dieu.

Quant à Hauviette, l'amie de son enfance, aurait-elle pu lui cacher la cause réelle de son départ? Elle aima mieux lui laisser ignorer son voyage, et partit sans la voir. Hauviette, dans sa déposition, dit comme elle en a pleuré.

Jeanne reparut à Vaucouleurs dans son pauvre habit de paysanne, une robe grossière de couleur rouge, et revit le sire de Baudricourt sans se faire mieux accueillir. Mais elle ne se laissa plus congédier. Elle prit domicile chez la femme de Henri Le Royer (Catherine), et demeura trois semaines, à diverses fois, dans sa maison, toujours simple, bonne fille et douce, filant avec elle, et se partageant entre ces travaux familiers et la prière.

Un témoin, qui était alors enfant de chœur de Notre-Dame de Vaucouleurs, déposa qu'il la voyait souvent dans cette église : «  Elle y entendait, dit-il, les messes du matin, et y demeurait longtemps en prières; ou bien encore elle descendait dans la chapelle souterraine, et s'agenouillait devant l'image de Marie, le visage humblement prosterné ou levé vers le ciel. »

 L'objet de son voyage n'était plus un mystère pour personne : elle disait hautement (son hôte, qui l'entendit, en dépose) qu'il fallait qu'elle allât trouver le dauphin; que son Seigneur, le roi du ciel, le voulait; qu'elle venait de sa part, et que, dût-elle y aller sur ses genoux, elle irait.

Plusieurs hommes d'armes, qui, sans doute, l'avaient entendue devant le sire de Baudricourt, voulurent la revoir.

Jean de Nouiilonpont, appelé aussi Jean de Metz, l'un d'eux, la vint trouver chez Le Royer, et lui dit : « Ma mie, que faites-vous ici? Faut-il que le roi soit chassé du royaume, et que nous devenions Anglais? » Elle répondit « Je suis venue ici, à chambre de roi (dans une ville royale), parler à Robert de Baudricourt pour qu'il me veuille mener ou faire mener au roi. Mais il ne prend souci ni de moi ni de mes paroles. Et pourtant, avant le milieu du carême, il faut que je sois devers le roi, quand je devrais user mes jambes jusqu'aux genoux; car nul au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d'Ecosse, ni aucun autre ne peut recouvrer le royaume de France; et il n'y a point de secours que de moi et certes, j'aimerais bien mieux filer auprès de ma pauvre mère, car ce n'est point mon état; mais il faut que j'aille et que je le fasse, parce que mon Seigneur veut que je le fasse.

 — Qui est votre Seigneur? dit Jean. — C'est Dieu. »

Le brave soldat, mettant ses mains dans les siennes, jura par sa foi que, Dieu aidant, il la mènerait au roi, et il lui demanda quand elle voulait partir. « Plutôt maintenant que demain, plutôt demain qu'après, » dit-elle. Un autre, Bertrand de Poulengy, s'engagea, comme Jean de Metz, à la conduire.

D. Laxart plus tard,  revint au château de Vaucouleurs : il revint non plus seul, mais avec Jeanne, inquiet, tremblant à la seule pensée d’affronter encore le courroux du sire de Baudricourt. Jeanne avait tant prié, tant supplié son oncle de la conduire près du terrible capitaine, qu’il s’était rendu aux instances de sa nièce. Que l’on juge de l’effroi du bonhomme, lorsqu’en compagnie de la jeune fille, il approcha du rideau de cuir masquant l’entrée de la salle où se tenait Robert de Beaudricourt.

 Celui-ci s’entretenait avec messire Jean de Novelpont, chevalier habitant Vaucouleurs, et lui disait, continuant une conversation commencée : c’est une folle bonne à souffleter.. N’est-ce pas aussi votre avis ?

-          Eh ! qu’importe ! si l’on avait pu tirer quelque parti de sa folie ! – répondait Jean de Novelpont. – Imaginez un homme en proie) une maladie incurable, il est abandonné des médecins ; condamné par eux à mourir, on lui propose d’essayer in extremis d’un philtre prétendu salutaire, composé par un fou. Notre malade ne doit-il pas tenter cette dernière chance de guérison ? Le peuple et les soldats sont crédules ; l’annonce d’un secours céleste, surnaturel, peut ranimer l’espérance des populations et de l’armée, relever leur courage, les rendre victorieux après tant de défaites. Les conséquences d’un premier succès, d’une victoire sur les Anglais, ne seraient-elles pas incalculables ?.

-          Si l’on remportait une seule victoire,- répondit Robert de Baudricourt quelque peu ébranlé, - nos soldats reprendraient courage, et ils pourraient peut-être vaincre les anglais.

-          Pourquoi ne pas consentir à voir cette fille ? Vous pourrez l’interroger et prendre un parti.

-          Une visionnaire… une vachère !

-          Dans l’état désespéré ou se trouve la France, que risque-t-on de recourir à l’empirisme ? Vous eussiez agi en homme sensé en consentant à écouter cette paysanne…

La prophétie de Merlin qu’elle invoque, absurde ou non, est populaire en Gaule… je me souviens d’avoir entendu raconter cette légende dans mon enfance…. Partout, d’ailleurs, l’on prophétise à cette heure notre malheureux pays. Las d’attendre des moyens humains la délivrance des maux qui nous accablent, on la demande aux moyens surnaturels ; les doctes clercs de l’Université de Paris, les prêtres même n’ont-ils pas fait appel à la clairvoyance des hommes versés dans les saintes Ecritures et habitués à la vie contemplative ? en certaines circonstances, il faut oser.. tout oser :

Après ces adhésions publiques, le sire de Baudricourt ne pouvait plus prendre la chose avec autant d'indifférence. Jeanne lui avait fait part de ses révélations; mais fallait-il l'en croire, et même alors, qu'en fallait-il croire?

Si elle avait des visions, d'où venaient-elles ? Pour éclaircir ce point, le capitaine la vint trouver un jour chez H. Le Royer, ayant avec lui le curé : le curé, revêtu de son étole, se mit en devoir de l'exorciser, lui disant que s'il y avait maléfice, elle se retirât d'eux, sinon qu'elle s'approchât. Jeanne s'approcha du prêtre et se mit à ses genoux; - toujours humble, mais gardant dans sa soumission même toute sa liberté de juger. Elle dit après, qu'il n'avait pas bien fait, puisqu'il l'avait entendue en confession : il devait donc savoir si c'était l'esprit malin qui parlait par sa bouche.

Comme l'épreuve n'était pas de nature à dissiper les doutes du capitaine, Jeanne lui cita la prophétie populaire : qu'une femme perdrait la France et qu'une jeune fille la sauverait. On disait dans le pays : « une jeune fille des marches de Lorraine; » et la femme de Henry Le Royer, témoin de la scène, en demeura vivement frappée; car elle avait ouï cette tradition que Jeanne s'appliquait.

Mais Robert de Baudricourt doutait encore.

Cependant Jeanne était pressée de partir: «  Le temps, dit le même témoin, lui pesait comme à une femme qui va être mère. » Et tous, excepté le sire de Baudricourt, semblaient conspirer avec elle.

Déjà tout à l'entour il n'était bruit que de la Pucelle, de ses révélations; et le duc de Lorraine, qui était malade, la voulut voir et lui envoya un sauf-conduit. Elle se rendit ; à son appel, ne voulant négliger aucun moyen qui pût servir à son voyage.

Jean de Metz l'accompagna jusqu'à Toul; elle continua la route avec son oncle et se présenta devant le duc. Le duc la consulta sur sa maladie. Selon un témoin qui prétend le tenir d'elle-même, elle lui dit ; qu'il se gouvernait mal et ne guérirait pas s'il ne s'amendait; et elle l'exhorta à reprendre « sa bonne femme, » ; dont il vivait séparé.

Dans le procès, Jeanne se borne à : dire que, consultée par le duc, elle déclara ne rien savoir  sur sa maladie, et lui exposa en peu de mots l'objet  du voyage qu'elle allait entreprendre, ajoutant que s'il voulait donner son fils (René d'Anjou, duc de Bar, son gendre) et des gens d'armes pour la mener en France,  elle prierait Dieu pour sa santé.

Le duc évita de s'engager à ce point dans l'affaire, mais la congédia avec honneur et lui donna, dit-on, un cheval et de l'argent.

virtual tour la Porte de France Vaucouleurs - chevauchée Jeanne d'Arc 1429

 

 

 

 Départ définitif de Jeanne d’Arc vers le Chinon pour l’accomplissement de sa mission.

Après avoir mis à profit cette excursion pour aller, à deux lieues de Nancy, faire ses dévotions à Saint-Nicolas, but fameux de pèlerinage, elle revint à Vaucouleurs. Son départ ne pouvait plus être différé. Le sire de Baudricourt, soit qu'il eût pris l'avis de la cour de Bourges, soit qu'il eût dû céder à l'entraînement qui se manifestait autour de lui, n'essaya plus d'y faire obstacle.

On dit que le jour où se donna la bataille de Rouvray (Journée des harengs), Jeanne le vint trouver et lui dit : « En nom Dieu (au nom de Dieu : c'est sa manière d'affirmer depuis le commencement de sa mission), en nom Dieu, vous tardez trop à m'envoyer, car aujourd'hui le gentil (noble) dauphin a eu près d'Orléans un bien grand dommage, et il pourra encore l'avoir plus grand, si ne m'envoyez bientôt vers lui. »

Il céda, et dès le lendemain, premier dimanche de carême (13 février 1429), elle put se disposer à partir avec sa petite escorte, savoir : Jean de Metz et Bertrand de Poulengy; Jean de Honecourt et Julien, leurs servants, et deux autres: Colet de Vienne, messager du roi, et Richard l'Archer. Ce sont les premiers compagnons d'armes de Jeanne d'Arc.

Les deux hommes d'armes qui s'étaient offerts à la conduire avaient pris sur eux les frais du voyage; le menu peuple, qui de plus en plus croyait en elle, y voulut concourir aussi. Pour s'en aller parmi des hommes de guerre, il lui fallait prendre leur habit.

Les gens de Vaucouleurs se chargèrent de l'équiper. Ils lui donnèrent ce qui composait en ce temps le costume militaire : gippon ou justaucorps, espèce de gilet; chausses longues liées au justaucorps par des aiguillettes; tunique ou robe courte tombant jusqu'au genou; guêtres hautes et éperons, avec le chaperon, le haubert, la lance, et le reste. Un autre aida son oncle à lui acheter un cheval.

Plusieurs s'effrayaient de voir Jeanne s'aventurer en si petite compagnie : six hommes armés, c'était assez pour la signaler à l'ennemi, trop peu pour la défendre. Mais Jeanne n'avait pas sa confiance dans le secours des hommes. Ce n'était point une armée qu'elle était venue chercher à Vaucouleurs. Elle dissipait ces craintes, elle disait avec assurance qu'elle avait son chemin ouvert et que, si elle rencontrait des hommes d'armes sur sa route, Dieu son Seigneur lui frayerait la voie jusqu'au dauphin qu'elle devait faire sacrer : « C'est pour cela, disait-elle, que je suis née. »

Le sire de Baudricourt vit la petite troupe au départ; il recommanda aux compagnons de Jeanne de lui faire bonne et sûre conduite. Il lui donna à elle une épée, et, doutant jusqu'à la fin, il la congédia en disant : « Allez donc, allez, et advienne que pourra ! ».

 

 

 
Les mystères du peuple.  par Eugène Süe
Jeanne d'Arc à Nancy et la chronique de Lorraine / Léon Mougenot

 

L’enfance de Jeanne d’Arc<== .... ....=> La Chevauchée Sacrée

Les Ruines du CHATEAU DE VAUCOULEURS au pays de JEANNE D'ARC <==....

Jeanne d’Arc dans les PROPHETIES DE MERLIN <==.....

12 février 1429, la bataille des Harengs <==----

Vitraux de l’église St Philbert de Grand Lieu, Armoiries et Blasons (Jeanne d’Arc, le général Lamoricière, Athanase de Charette  ==>

 

 

 

 


 

Musée Jeanne d'Arc, Vaucouleurs - Le patrimoine lorrain - Visitez le Musée lorrain à Nancy

Au XIXe siècle, la naissance du romantisme, le renouveau du catholicisme et la restauration de la monarchie provoquent un engouement pour la figure de Jeanne d'Arc. Le musée conserve une version en fonte de la statue de Jeanne d'Arc, réalisée dans les fonderies de Tusey, près de Vaucouleurs, d'après l'original en marbre, œuvre de Marie d'Orléans.
Le thème est prisé par l’atelier nancéien Höner, Janin et Benoît qui réalisa près de 400 cartons de vitraux. Le départ de Vaucouleurs, réalisé en 1913 d’après Jean-Jacques Scherrer, commémore le début de l’épopée johannique.

https://www.musee-lorrain.nancy.fr

 

 

Déposition de Durand ,Laxart, laboureur, oncle de Jeanne. (LE PROCÈS DE JEANNE D’ARC Trad. R. P. Dom H. LECLERCQ 1906 )



Jeanne avait bon naturel; elle était pieuse, patiente, charitable. Elle aimait aller à l'église, était exacte à se confesser, faisait l'aumône aux pauvres toutes les fois qu'elle le pouvait. Je parle de ce que J'ai vu soit à Domrémy, soit à Burey-le-Petit, dans ma maison, où Jeanne demeura l'espace de six semaines. Elle était laborieuse, filait, conduisait la charrue, gardait les bêtes et s'acquittait des autres besognes revenant aux femmes.

J'allai la prendre au logis de son père et l'emmenai chez moi. Elle me disait vouloir aller en France, vers le dauphin, pour le faire couronner. « n'a-t-il pas été dit jadis, me disait-elle, que la France serait désolée par une femme et puis devait être rétablie par une femme? »Elle me demanda d'aller dire au sire Robert de Baudricourt de la faire conduire là où était monseigneur le dauphin. Robert me dit à plusieurs reprises : « Ramenez-la au logis de son père et donnez-lui des soufflets. »

Quand elle vit que Robert ne la voulait pas faire mener vers le dauphin, Jeannette prit des habits à moi et me dit qu'elle voulait partir. Elle partit et je fus avec elle jusqu'à Saint-Nicolas. De là, munie d'un sauf-conduit, elle fut amenée auprès du seigneur Charles, pour lors duc de Lorraine. Le duc la vit, lui parla et lui donna quatre francs qu'elle me montra.

Jeannette étant revenue à Vaucouleurs, les gens de Vaucouleurs lui achetèrent des vêtements d'homme, des chaussures et tout un équipement de guerre. En même temps, Alain de Vaucouleurs et moi, nous lui achetâmes un cheval coûtant douze francs, dont nous prîmes la dette à notre charge, mais que fit ensuite payer le sire de Baudricourt. Cela fait, Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Colet de Vienne et Richard l'archer, avec deux serviteurs de Jean et de Bertrand, conduisirent Jeannette au lieu où était le dauphin. Je ne la revis qu'à Reims, au sacre du roi.

Tout ce que je vous ai dit, je l'ai dit jadis au roi.

C'est là tout ce que je sais.



 
Déposition de Hauviette, femme Gérard. LE PROCÈS DE JEANNE D’ARC Trad. R. P. Dom H. LECLERCQ 1906 )



 

Étant petite fille, J'ai connu Jeannette. Son père et sa mère étaient d'honnêtes laboureurs, gens de bonne renommée et bons catholiques. Je ne sais rien que par ouï-dire sur ses parrains et marraines, parce qu'elle avait quatre ans de plus que moi.

Étant petites filles, Jeannette et moi demeurions volontiers ensemble chez son père. C'était un grand plaisir de coucher dans le même lit. Jeannette était bonne, simple et douce. Elle allait volontiers à l'église. Les gens lui disaient qu'elle y allait trop dévotement, et sur ce elle avait honte. J'ai ouï dire au curé de son temps qu'elle se confessait souvent. Elle s'occupait comme les autres petites filles. Au logis, elle faisait le ménage et elle filait. Maintes fois je l'ai vue garder les bêtes de son père.

Il y avait chez nous un arbre que, depuis l'ancien temps, on nommait l'arbre des Dames. Les vieilles gens disaient qu'il était hanté des dames appelées fées. Cependant, je n'ai jamais ouï citer personne qui ait vu les fées.

Les petits du village, filles et garçons, avec du pain et des noix, allaient à l'arbre des Dames et à la Fontaine-des-Groseilliers, le dimanche de Laetare Jerusalem, appelé le dimanche des Fontaines.

J'ai souvenance d'y être allée avec Jeannette, qui était ma camarade, et d'autres filles. Nous mangions, nous courions et nous jouions.

Il arriva que Jeannette s'en fut à Neufchâteau. Je puis jurer qu'elle y fut toujours avec son père et sa mère. Moi aussi J'étais alors à Neufchâteau, et je ne cessai pas de la voir,

Quand Jeannette s'en fut pour toujours de chez nous, elle ne m'avisa point de son départ, je ne le sus qu'après; et je pleurai fort. Elle était si bonne et je l'aimais tant!

Dépositions des hôtes de Jeanne à Vaucouleurs. Henri le Royer

Quand Jeanne vint à Vaucouleurs, elle logea en ma maison. C'était, il me semble, une très bonne fille. Elle travaillait avec ma femme et allait volontiers à l'église. Je l'ai entendue dire des paroles comme celles-ci: « Il faut que J'aille vers le gentil dauphin. C'est la volonté de mon Seigneur, le roi du ciel, que J'aille à lui. C'est de la part du Roi du ciel que je me suis ainsi présentée. Dussé-je aller sur mes genoux, J'irai. »

Quand Jeanne vint en mon logis, elle portait une robe rouge...

Au moment où elle s'apprêtait à partir, on lui disait: « Comment pourrez-vous faire un semblable voyage, il se rencontre gens de guerre en tous lieux? » Elle répondait: « Je ne crains pas les gens de guerre, car J'ai mon chemin tout aplani; et, s'il se rencontre des hommes d'armes, J'ai Dieu, mon Seigneur, qui saura bien me frayer la route pour aller jusqu'à messire le dauphin. Je suis née pour ce faire. »

Déposition de Catherine, femme de Henri Le Royer.

J'ai vu Jeanne pour la première fois quand elle s'en lut de chez son père et que Durand Laxart l'amena chez nous. Elle voulait aller trouver le dauphin. Je l'ai trouvée simple, bonne, douce, fille de bon naturel et de bonne conduite. Elle allait volontiers à la messe et à confesse, Je puis le dire, car je l'ai menée à l'église et l'ai vue se confesser à messire Jean Fournier, qui était pour lors curé de Vaucouleurs. Jeanne aimait à filer et filait bien. Je nous revois encore, filant ensemble, chez moi.

Jeanne a demeuré environ trois semaines dans notre logis, en plusieurs fois. Elle fit parler ai sire Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, pour qu'il la menât où était le dauphin. Sire Robert refusa, Un jour, J'aperçus le capitaine Robert qui venait chez nous en compagnie de messire Jean Fournier, notre curé. Ils virent Jeanne à part. Ensuite J'interrogeai Jeanne et elle me raconta ce qui s'était passé. Le curé avait apporté son étole; et, en présence du capitaine, il l'avait adjurée, disant: « Si tu es chose mauvaise, va-ten; si tu es chose bonne, approche. » Pour lors Jeanne se traîna vers le prêtre et resta à ses genoux. Toutefois elle disait que le curé n'avait pas bien fait, vu qu'il la connaissait, l'ayant ouïe en confession.

Comme Robert n'était pas disposé à la conduire au roi, Jeanne me dit: « Bon gré, mal gré, il faut que J'aille trouver le dauphin. Ne savez-vous pas la prophétie qui dit que la France sera perdue par une femme et sera relevée par une pucelle des marches de Lorraine? » Je me rappelai cette prophétie et demeurai stupéfaite. Le désir de Jeannette était bien fort; le temps lui pesait comme à une femme enceinte, parce qu'on ne la menait pas vers le dauphin. Depuis lors, beaucoup d'autres et moi eûmes foi en elle. Aussi arriva-t-il qu'un certain Jacques Alain et Durand Laxart voulurent eux-mêmes la conduire. Ils la conduisirent jusqu'à Saint-Nicolas [-du-Port]; mais ils revinrent à Vaucouleurs. Jeanne leur ayant dit, à ce que J'ai ouï dire, qu'il n'était pas honnête à elle de partir en telles conditions, les gens de Vaucouleurs lui firent faire une tunique, des chausses, des guêtres, un éperon, une épée et tout un équipement. Un cheval lui fut acheté, et Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Colet de Vienne, avec trois autres, la conduisirent au lieu où était le dauphin. Je les ai vus monter à cheval et s'en aller.

Je ne sais rien de plus.



 

Déposition de noble homme Jean de Novelompont, dit Jean de Metz,  qui conduisit la Pucelle à Chinon



La première fois que je vis Jeanne à son arrivée à Vaucouleurs, elle portait une robe rouge, pauvre et usée. Je lui dis : « Ma mie, que faites-vous ici? Faut-il que le roi soit chassé du royaume et que nous soyons Anglais? » Jeanne me répondit : « Je suis venue ici, à chambre du roi, parler au sire de Baudricourt, afin qu'il veuille me conduire ou me faire conduire au roi. Mais il n'a cure de moi ni de mon dire. Pourtant, avant que soit mi-carême, je dois être devers le roi, dussé-je user mes pieds jusqu'aux genoux; car nul au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d'Écosse, ni autres, ne peuvent recouvrer le royaume de France. Il n'y a secours que de, moi, quoique J'aimerais mieux filer près de ma pauvre mère, vu que ce n'est point- là mon état. Mais il me faut aller et le ferai parce que Dieu veut que je le fasse. » Je lui demandai quel était son seigneur. Elle me répondit:

« C'est Dieu. » Alors je donnai à Jeanne ma foi en lui touchant la main, et je lui promis que, Dieu aidant, je la conduirais devers le roi. En même temps, je lui demandai quand elle voudrait partir. Elle tue dit : « Plutôt maintenant que demain et demain qu'après. » Je lui demandai encore si elle voulait faire chemin avec ses vêtements de femme. Elle me dit: « Je prendrais volontiers habit d'homme. » Pour lors, je lui donnai les vêtements et la chaussure d'un de mes hommes. Ensuite, les gens de Vaucouleurs lui firent faire un costume d'homme, des chausses, des guêtres, tout l'équipement, et lui donnèrent un cheval qui coûta seize francs ou à peu près.

Sur ce, munie d'un sauf-conduit de Charles, duc de Lorraine, Jeanne s'en fut parler à ce seigneur, et je l'accompagnai jusqu'à Toul. Elle rentra peu après à Vaucouleurs; et, le premier dimanche de carême que nous appelons le dimanche des Bures, il y aura, ce me semble, vingt-sept ans de cela au carême prochain, Bertrand de Poulengy et moi, avec nos deux servants, Colet, envoyé du roi, et l'archer Richard, nous partîmes pour la mener au roi, alors à Chinon.

Le voyage se fit aux frais de Bertrand et à mes frais. Nous voyageâmes la nuit, de peur des Anglais et des Bourguignons qui étaient maîtres du pays. Nous chevauchâmes sans cesse, l'espace de douze jours. Pendant la route, je disais plusieurs fois à Jeanne : « Ferez-vous bien ce que vous dites? » Elle répondait : « n'ayez crainte. Ce que je fais, je le fais par commandement. Mes frères du paradis me disent ce que J'ai à faire. Voilà quatre ou cinq ans que mes frères du paradis et mon seigneur Dieu m'ont dit d'aller en guerre pour recouvrer le royaume de France. »

En route, Bertrand et moi nous reposions chaque nuit avec elle. Jeanne dormait à côté de moi, serrée dans son habit d'homme. Elle m'inspirait un tel respect que jamais je n'eusse osé la solliciter à mal; et je puis bien vous jurer que jamais je n'eus pour elle de pensée mauvaise ni de mouvement charnel J'avais foi entière dans cette pucelle. J'étais enflammé par ses paroles et par l'amour divin qui était en elle.

Pendant la route, Jeanne eût été bien aise d'ouïr toujours la messe. « Si nous pouvions ouïr la messe, disait-elle, nous ferions bien. » Mais, par crainte d'être reconnus, nous ne l'entendîmes que deux fois.

En vérité, je crois que Jeanne ne pouvait qu'être envoyée de Dieu, car elle ne jurait jamais, elle aimait ouïr la messe, elle se signait dévotement, se confessait souventes fois et se montrait zélée à faire l'aumône.

A plusieurs reprises je lui baillai de l'argent qu'elle distribuait pour l'amour de Dieu. Enfin, tout le temps que je fus en sa compagnie, je la trouvai bonne, simple, pieuse, excellente chrétienne, de bonne conduite et craignant Dieu.

Nous arrivâmes ainsi le plus secrètement possible à Chinon. Là, nous présentâmes Jeanne aux conseillers du roi et elle eut à subir force interrogatoires.

Je ne sais rien de plus.


 

 

Déposition de noble homme Bertrand de Poulengy, écuyer du roi, l’autre guide de Jeanne dans le voyage de Chinon



Je fus à plusieurs reprises chez les parents de Jeanne. C'étaient de bons laboureurs. Quant à Jeanne, J'ai entendu dire que C'était une bonne enfant, de bonne conduite, allant à l'église et, à peu près chaque samedi, à l'Hermitage de la bienheureuse Marie de Bermont, où elle apportait des cierges, filant et quelquefois aussi gardant les bestiaux et les chevaux de son père.

Depuis son départ du logis de son père, je l'ai vue à Vaucouleurs et ailleurs à la guerre. Elle se confessait souvent, jusqu'à deux fois en une semaine, communiait et était fort pieuse.

Jeanne vint à Vaucouleurs vers la fête de l'Ascension de Notre-Seigneur. Je la vis parler au capitaine Robert de Baudricourt. Elle lui disait: « Je suis venue à vous de la part de mon Seigneur, pour que vous mandiez au dauphin de se bien tenir et de ne pas cesser la guerre contre ses ennemis. Avant la mi-carême le Seigneur lui donnera secours. De fait, le royaume n'appartient pas au dauphin, mais à mon Seigneur. Mais mon Seigneur veut que le dauphin soit fait roi et ait le royaume en commande. Malgré ses ennemis le dauphin sera fait roi, et C'est moi qui le mènerai au sacre. » Robert lui dit « Quel est ton Seigneur? » Et elle dit: « Le roi du Ciel! ».

Après cette entrevue, Jeanne s'en retourna au logis de son père, avec un oncle à elle, nommé Durand Laxart, de Burey-le-Petit.

Plus tard, vers le commencement du carême, elle vint à Vaucouleurs chercher compagnie pour aller trouver le dauphin. Ce que voyant, Jean de Metz et moi, nous proposâmes de la conduire au roi, pour lors dauphin.

Après un pèlerinage à Saint-Nicolas, Jeanne s'en fut trouver monseigneur le duc de Lorraine qui lui avait envoyé un sauf-conduit et la voulait voir. De là elle revint à Vaucouleurs et y logea chez Henri le Royer.

Cependant Jean de Metz et moi finies tant, avec l'aide d'autres gens de Vaucouleurs, que Jeanne quitta ses vêtements de femme qui étaient de couleur rouge et que nous lui procurâmes une tunique et des vêtements d'homme, des éperons, des guêtres, une épée et tout ce qui s'ensuit, avec un cheval. Puis moi avec Jean de Metz, son servant Julien et Jean de Honecourt, mon servant, accompagnés de Colet de Vienne et de Richard l'archer, nous nous mîmes en route pour aller trouver le dauphin.

La première journée du voyage, craignant d'être appréhendés par les Bourguignons et par les Anglais, nous marchâmes toute la nuit. Les nuits suivantes, Jeanne couchait à nos côtés près de Jean de Metz et moi, tout habillée, avec une couverture sur elle et gardant ses chausses liées à son justaucorps. J'étais jeune pour lors et cependant je ne ressentis contre cette fille aucun désir coupable, aucun appétit charnel, tant la bonté que je voyais en elle m'inspirait de révérence.

Pendant les onze jours que dura le voyage, nous eûmes bien des angoisses. Mais Jeanne nous disait toujours: « Ne craignez rien. Vous verrez comme à Chinon le gentil dauphin nous fera bon visage. » En l'entendant parler, je me sentais tout enflammé. Elle était pour moi une envoyée de Dieu.

Je n'ai jamais rien vu de mal chez Jeanne. Elle fut toujours bonne comme si elle eût été une sainte. Elle ne jurait jamais. Pendant le voyage, elle nous disait qu'il serait bien d'entendre la messe. Mais tant que nous étions en pays ennemi, nous ne pouvions. Il ne fallait pas être reconnu.

Voilà comment nous finies route ensemble sans grand empêchement et arrivâmes à Chinon où était le roi, pour lors dauphin. Une fois à Chinon, nous présentâmes la Pucelle aux nobles et aux gens du roi.

Sur les faits et gestes de Jeanne, je m'en rapporte à eux.

Je ne sais rien de plus dont je puisse rendre témoignage.

 

 

 

A ces témoignages, deux autres documents qui, nous faisant connaitre le motif qui a amené la Pucelle à Nancy, me confirmeront dans l'idée, qu'appelée au chevet d'un malade, Jeanne n'a pu être invitée et provoquée par lui à se donner en spectacle à la « noblesse esbahve ».

1 Marguerite La Touroulde, dont le logis a abrité la Pucelle à Bourges, a déposé au procès de réhabilitation : « Jeanne m'a raconté que le duc de Lorraine, qui était malade, voulut la voir. Ils eurent ensemble un entretien, où elle lui dit qu'il se gouvernait mal, et qu'oncqucs ne guéri rait s'il ne s'amendait ; et elle l'exhorta. à reprendre sa bonne épouse . » -

2° Jeanne d'Arc, emprisonnée à Rouen, a répondu dans son deuxième interrogatoire public à celui de ses juges qui lui demandait : « N'eûtes-vous point affaire avec le duc de Lorraine? — Le duc de Lorraine manda qu'on me conduisît vers lui. J'y allai et lui dis: Je veux aller en France. Le duc m'interrogea sur la recouvrance de sa santé. Mais moi je lui dis que de cela je ne savais rien. » Et lorsque l'interrogateur reprend : « Parlâtes-vous beaucoup au duc de votre voyage? » Jeanne répond: «Je lui en communiquai peu de chose. Toutefois je lui dis de me laisser son fils et des gens pour me conduire en France, et que je prierais Dieu pour sa santé. J'étais allée au duc sous sauf-conduit. En le quittant, je revins à Vaucouleurs. » — L'interrogateur : « Quel était votre costume quand vous partîtes de Vaucouleurs? » Jeanne: « A mon départ de Vaucouleurs j'étais en habit d'homme; je portais une épée que m'avait donnée Robert de Baudricourt, sans autres armes . »