Les Ruines du CHATEAU DE VAUCOULEURS au pays de JEANNE D'ARC

Au pied de la colline abrupte et rocailleuse, la Meuse coule à travers un paysage auquel une floraison de tons délicats valut jadis le vieux nom de Vallicolor. Sous le ciel pâle, baignée de lumière vaporeuse, cette « Vallée des Couleurs » tempère l'âpreté de la campagne lorraine, mais elle est tout en nuances. La gamme entière des gris s'y mêle, en juin, au vert de ces prairies célèbres à la ronde, qu'émaille l'abondance des fleurs; en octobre, à l'or fauve des bois; à la Noël, à la blancheur de la neige.

Et les hommes ont subi le charme du paysage, cependant que la rudesse du climat trempait leur caractère: ainsi fut façonnée une race à la fois dure au labeur et profondément éprise de la terre; son histoire est trop souvent pleine de pages douloureuses, mais ni les ruines, ni les invasions successives n'ont pu ébranler sa foi dans les destinées du sol fécondé par son labeur, sa foi dans les destinées éternelles de la Patrie.

L'âme du passant, aujourd'hui encore, se pénètre de tout cela, quand il sait entendre la voix mystérieuse des choses; ainsi s'en pénétrait Jeanne d'Arc voici cinq siècles, à l'heure où elle prenait conscience de la mission qui devait sauver le Royaume des Lys; aussi, avant de parler de Vaucouleurs et d'elle, importait-il d'évoquer l'atmosphère qu'on y respire.

C'est sur cette colline, parmi les amas de décombres où disparaissent les ruines du château, que le sire de Baudricourt finit par s'écrier le 23 février 1429 : « Va et advienne que pourra », écho misérable d'une autre parole : « Va, Va, Fille de Dieu », que ses voix faisaient retentir aux oreilles de Jeanne.

Aussi n'est-ce pas seulement faire œuvre utile à la science que de tenter de ressusciter le château enseveli, c'est évoquer également, parmi les pages de notre histoire, l'une des plus fécondes, parce qu'elle touche aux sources mêmes d’où jaillissent, pour un peuple, les forces de vie.

Cette résurrection, un enfant de Vaucouleurs, M. Henri Bataille, l'a entreprise. Avant de parler de ses fouilles, rappelons ce qu'était la châtellenie de Vaucouleurs : « Projetée à l'extrémité des pays de la couronne, glissée en quelque sorte comme un coin entre les grands fiefs lorrains, la pointe vers les pays d'Empire, elle avait une mission particulière : elle était, dans ces régions, l'extrême avancée, l'enfant perdu de l'expansion française. » (1).

Son histoire remonte fort loin. Il semble, en effet, que l'homme soit venu se fixer sur le promontoire qui domine Vaucouleurs dès qu'il apparut dans la vallée de la Meuse, mais nous ne savons rien de précis jusqu'au XIe siècle. On croit que, vers 1026, Etienne de Vaux y établit un château (2) — dont on ne saurait dire s'il était de bois ou de pierre — qu'il défendait avec les sires de Reynel et de la Fauche.

Devenu le repaire d'une bande de brigands qui ravageaient le Toulois, ce château fût détruit deux fois par une coalition des évêques de Toul et des ducs de Lorraine et de Bar (3), puis reconstruit en 1069 par Geoffroy le Vieil, seigneur de Vaucouleurs de 1059 à 1081.

L'existence en cet endroit d'un château de pierre, datant de la seconde moitié du XIe siècle, nous paraît à peu près certaine. Les sires de Vaucouleurs semblent, dès cette époque, avoir appartenu à la maison de Joinville, dont le seigneur le plus illustre fut Jean, sénéchal de Champagne et compagnon du roi Saint Louis. C'est une branche cadette de cette maison qui dut posséder la châtellenie pendant trois siècles, du XIe au XIVe; l'un de ces Joinville, Gauthier (sire de Vaucouleurs de 1271 à 1304), qui accorda aux habitants maints privilèges, fut chanté par un poète du temps, Guillaume Guiart, lorsqu'il périt en 1304, à la suite d'un coup de main tenté par les Français contre la Bassée, au temps de Philippe le Bell.

 

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1. G. Hanotaux, Jeanne d'Arc, Paris, 1911, p. 80.

2. On ignore à quel moment fut bâti ce château ; on constate seulement qu'il existait au début du XIe siècle ; il devait appartenir à ce moment à Etienne de Vaux, seigneur de Joinville. Voir H.-François Delaborde, Jean de Joinville et les seigneurs de Joinville, suivi d'un catalogue de leurs actes, Paris, 1894, p. 13 et 14.

3. C'est l'évêque Udon (1052-1070) qui réussit, en 1056, à s'en emparer pour la première fois, après un siège de trois mois, à l'occasion duquel le duc de Lorraine et celui de Bar lui avaient fourni un contingent de cinq cents hommes. Abbé Guillaume, Diocèse de Toul et de Nancy. Nancy, 1866; t. I, p. 385 et 386. Confirmé par H. F. Delaborde, ouvrage cité, p. 14.

A cele heure se desrenja

Dont ce fut pitié et douleur

Le droit sire de Vaucouleurs

Qui n'iert vilain ne bobancier

Qui s'alla emmi aux lancier,

Sur le chaude et ils l'occirent.

Gauthier mort sans postérité, son frère Jean lui succéda; ce fut le dernier Joinville, sire de Vaucouleurs. Continuant l'oeuvre séculaire qui, en brisant peu à peu la féodalité et en étendant progressivement le domaine royal, devait conduire à l'unité française, le roi de France allait mettre la main sur une châtellenie dont l'importance, face à l'Empire, lui était apparue.

1. H. F. Delaborde, ouvrage cité, notes 1 et 5, p. 228.

Déjà Vaucouleurs avait servi maintes fois de lieu de réunion au Roi et à l'Empereur : au Xe siècle, Robert le Pieux y rencontre l'empereur Henri II; au début du XIIIe, le prince Louis — le futur Louis VIII — représentant son père Philippe-Auguste, y vint conclure avec Frédéric II, sous les auspices de Conrad, évêque de Metz, en présence de Ferri, duc de. Lorraine, et de Renaud de Senlis, évêque de Toul, une alliance offensive et défensive.

Devenu roi, Louis VIII revint à Vaucouleurs en 1224, pour revoir l'empereur et renouveler l'alliance, en présence d'une grande assemblée où figuraient, outre Conrad, légat du Saint-Siège en Allemagne, les archevêques de Mayence et de Cologne. En 1238, nouvelle visite royale : Saint Louis rencontre à Vaucouleurs l'empereur Frédéric. En 1299, Philippe le Bel et l'empereur Albert règlent leurs affaires au cours de l'entrevue des Quatre-Vaux — c'est aujourd'hui un bois, proche de Vaucouleurs — et la princesse Blanche, soeur du roi, épouse le prince Rodolphe, fils d'Albert (1)

C'est par voie d'échange que Vaucouleurs entra dans le domaine royal; nous possédons, en effet, le texte de différents actes, échelonnés du 15 août 1335 au 5 juin 1341, qui règlent l'échange, au profit du roi de France, de la châtellenie et des terres de Vaucouleurs, contre la prévôté de Vertus, la seigneurie de Lachy et quatre vignobles sis à Bar-sur-Seine, lesquels deviennent la propriété de Jean II de Joinville (2).

 

1 Dom. Calmet, Notice de la Lorraine, Nancy, 1756, t. II, pp. 721 et 722.

2. H. F. Delaborde, ouvrage cité, Catalogue, n° 875, acte du 15 août 1335; n° 886, acte du 4 octobre 1337. En outre, il existe, aux Archives Communales de Vaucouleurs, une copie en date du 12 juin 1620, ainsi désignée : « Titre d'échange, en copie collationnée, de la Prévosté de Vaucouleurs contre la Prévosté de Vertus et autres, fait entre Jean .de Joinville et Philippe de Vallois, du 5 juin 1341. » Il semble donc qu'il fallut plusieurs actes pour mettre définitivement au point l'échange qui nous occupe. Delaborde fait remarquer que, le 15 novembre 1337, Jean II de Joinville portait encore le titre de seigneur de Vaucouleurs; c'est qu'il ignorait l'acte définitif du 5 juin 1341.

En 1358, pendant la captivité du roi Jean le Bon, Charles, régent de France, le futur Charles V, avait donné la seigneurie de Vaucouleurs à Henri V, comte de Vaudémont, pour en jouir sa vie durant seulement (1); mais, peu après son avènement au trône, à la mort de ce seigneur, Charles, devenu roi, en reprit possession; son ordonnance du 4 juillet 1365 réunit inséparablement au domaine royal la ville et la châtellenie (2), en même temps qu'elle confirme les habitants dans leurs privilèges, libertés et franchises (3).

 

(1). F. Delaborde, ouvrage cité. Catalogue, n° 952. Acte du 4 août 1358. « Henri de Joinville, comte de Vaudémont, personnage au demeurant assez peu recommandable, avait cependant rendu à la couronne des services suffisants pour que Charles ait éprouvé le besoin de lui manifester sa satisfaction en lui accordant cette jouissance en viager. » ... Après tout, Henri de Joinville « ayant plus mis que prins pour nous en notre service... », Delaborde, p. 204.

2. « Considérant le zèle ardent que ses amés et féaux, les bourgeois et habitants de la Ville et du Château de Vaucouleurs, sis aux frontières du royaume, ont montré par le passé envers ses prédécesseurs rois de France, envers lui-même et envers la couronne de France; considérant aussi les bons services et l'obéissance dont ils ont fait fidèlement preuve même tandis qu'ils étaient les sujets du feu Comte de Vaudémont, envers le roi, ses gens et ses officiers », le roi déclara que la Ville de Vaucouleurs serait désormais indissolublement unie à la couronne. Delaborde, ouvrage cité, p. 214 ; sources : Archives Nationales, J. J. 98 ; N° 343.

3. C'est en raison de leur fidélité à sa cause, que le roi agit de la sorte en confirmant les privilèges, franchises et libertés qu'ils tenaient d'une charte datée de 1298. Tous les rois de France ont, par la suite, confirmé par lettres patentes le geste du roi Charles V : les Archives Communales de Vaucouleurs conservent les pièces correspondantes.

Devenu voisin du duc de Lorraine, le roi de France conclut avec lui à Vaucouleurs, la semaine d'avant Pâques fleuries de 1367, une alliance destinée à réprimer les actes de férocité commis par les bandes d'aventuriers qui désolaient, à cette époque, les campagnes du Barrois, de la Lorraine et de la Champagne (1)

A dater du traité d'échange, Vaucouleurs est ville royale et fief direct du roi. Le roi y entretient une garnison; il nomme un gouverneur qui commande la place ; le premier fut le capitaine Méneduc (2).

Au rôle politique de la ville s'adjoignit un rôle économique : le « port » de Vaucouleurs devint, pour la France, un important « poste de douane » ; toutes les marchandises exportées du bailliage de Chaumont (c'est-à-dire, en fait, les marchandises venant de France) devaient passer par là et acquitter un droit de rêve, consistant en un prélèvement de quatre deniers pour livre sur les denrées menées hors du royaume (3).

Cependant, l'orage montait à l'horizon : en 1415, c'est la défaite d'Azincourt; en 1420, le traité de Troyes et l'entrée d'Henri V à Paris; le 13 juillet 1423, les Français sont battus à Cravant; le 17 août 1424, à Verneuil; la marée de l'invasion recouvre le royaume des Lys et atteint la Loire.

« A l'heure où la vocation de Jeanne d'Arc commence à se décider, la domination ennemie forme un vaste quadrilatère dont les quatre pointes, seules restées françaises, sont : au nord-ouest, le Mont Saint-Michel; au sud-ouest, Orléans; au nord-est, Tournay; au sud-est, Vaucouleurs » (4). Et voici que les Anglais tentent l'effort décisif : l'attaque simultanée d'Orléans et de Vaucouleurs.

A Vaucouleurs, Robert de Baudricourt, « soldat brave et astucieux, parvenu de la guerre et un peu du brigandage » (5), commande pour le roi de France; mais, autour de lui, le vide se fait : sur les six châtellenies de ce bailliage de Chaumont, dont il est le bailli, cinq sont aux Anglais : Chaumont, Nogent-le-Roi, Coiffy, Andelot, Montigny-le-Roy ; seule, Vaucouleurs demeure sous son autorité; Bedford en nettoie les alentours en attaquant les places qui subsistent encore; Beaumont - en - Argonne, Mouzon, Passavant tombent entre ses mains.

(1). Dom Calmet, Histoire de Lorraine, Nancy, 1745, chap. XXXV, P. 382.

2. H. F. Delaborde, ouvrage cité, p. 210. Méneduc fut nommé en 13633.

3 Siméon Luce, Jeanne d'Arc à Domrémy, Paris, 1886, p. XXII.

4. G. Hanotaux, ouvrage cité, p. 84. Signalons que le Pape Pie II (Aeneas Sylvius Piccolomini), dans ses Commentaires, dit que Vaucouleurs était la seule ville des frontières qui demeura fidèle au roi Charles VII (Dom Calmet, ouvrage cité, t. II, P- 725).

5. G. Hanotaux, ouvrage cité, p. 84:

Cependant, les Anglais consacrent « à ces deux campagnes simultanées, et en quelque sorte parallèles, toutes leurs ressources disponibles et leurs meilleurs chefs : Talbot, Suffolk, Scales contre Orléans, Vergy et Luxembourg contre Vaucouleurs » (1)

 En juillet 1428, la ville est investie. Baudricourt est à bout de forces; à la fin du mois, il signe la capitulation suspensive qui lui interdit toute opération militaire et livre la  place aux Anglais le jour où tombera Orléans.

Retiré dans son château, il a perdu la foi dans les destinées du royaume et, pendant ce temps, le pays est en proie à une effroyable misère.

Le religieux de Saint-Denys a retracé, dans une page souvent citée, l'aspect des campagnes : « Partout, excepté dans les lieux clos de murs, toutes les productions de la terre étaient ravagées, dévastées, et on était si peu assuré de vivre du travail de ses mains, que bon nombre de paysans, poussés par le désespoir, abandonnaient la charrue et se faisaient brigands... Pendant le jour, ils parcouraient les bois comme des bêtes sauvages, et, tombant par surprise sur les voyageurs, ils leur volaient leurs vêtements ou leur argent, leur faisant subir toutes sortes de tortures, exigeant d'eux une rançon ou les mettant à mort sans pitié... La nuit, ils forçaient les maisons, poussaient les gens dehors par les fenêtres ou autrement, quelquefois tout nus, et saccageaient les demeures en toute liberté. Les forêts se peuplaient de la foule des manants désertant la campagne, la terre était creusée comme aux temps immémoriaux et servait de refuge à des populations hagardes, essayant de se cacher avec ce qui restait de leurs familles, de leurs biens, de leurs bestiaux. » (2)

Or, voici qu'à Noël, une paysanne de Domrémy, une bergerette, Jeanne, fille de Jacques d'Arc, s'établit à Vaucouleurs (3), dans la maison Le Royer, située sur la Place d'Armes, près de la porte de Neuville; déjà, le 13 mai 1428, conduite par son

1. G. Hanotaux, ouvrage cité, p. 92.

2. D'après G. Hanotaux, ouvrage cité, p. 319.

3. Elle y séjourna trois semaines en plusieurs fois. Déposition de Catherine Le Royer. Jules Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc dite la Pucelle, Paris, 1841, t II, p. 446.

Oncle Durant Laxart, la jeune fille s'est présentée au capitaine et lui a dit : « Messire, je viens de la part de mon Seigneur afin que vous mandiez au Dauphin de bien se tenir... Mon Seigneur veut que le Dauphin devienne Roi et qu'il tienne ce royaume en commande. Il sera Roi, malgré ses ennemis et moi je le conduirai au sacre » (1).

Et Baudricourt de rire, et de crier à Laxart : « Cette fille déraisonne, ramenez-la à la maison de son père et donnez-lui de bons soufflets » (2).

La première tentative de Jeanne d'Arc a coïncidé avec le bruit des préparatifs de la campagne contre Vaucouleurs. Maintenant, la partie semble perdue; qu'importe, elle va tenter un nouvel effort.

A Vaucouleurs, Jeanne mène la vie la plus simple; « elle se plaît à filer et le fait bien » (3); Jean le Fumeux, clerc de la chapelle de la Bienheureuse Vierge Marie de Vaucouleurs (chapelle du château), l'y voit souvent et surtout dans la crypte de la chapelle (4) ; elle entend les messes matinales, demeure en prières, reçoit les sacrements.

Et puis, elle se fait peu à peu connaître du bon peuple de Vaucouleurs; à une heure où les hommes ne peuvent plus rien, les habitants de la ville, en ce siècle de foi, attendent un geste de Dieu, et voici qu'ils s'émeuvent à entendre parler l'humble jeune fille ; elle leur décrit « la grande pitié du royaume de France » ; elle leur rappelle cette prophétie « que la France, perdue par une femme, serait sauvée par une vierge venue des marches lorraines » (5).

 

(1) déposition de Bertrand de Poulengy, Procès, II, p. 456.

2. Déposition de Durant Laxart, Procès, II, p. 444.

3. Déposition de Catherine Le Royer, Procès, II, p. 446.

4. « Sub capsis sive voltis... ante beatam Mariam aliquotiens vultu erecta (sic) aliquoticns vultu projecto. » Déposition de Jean le Fumeux, Procès, II, p. 461.

5. Ibid., p. 447.

Peu à peu, elle leur révèle sa mission. La bonne Catherine Le Royer en demeure stupéfaite, mais elle croit en Jeanne, et les autres avec elle. La rumeur monte et gagne les soldats, puis les capitaines, Jean de Novelompont, la garde même de Baudricourt.

Le 12 février, s'engage devant Orléans la « bataille des Harengs » ; Dunois est vaincu.

Le même jour, Jeanne monte au château de Vaucouleurs; son émotion est telle qu'elle parvient à se faire introduire immédiatement auprès de Baudricourt.

 Les yeux baignés de larmes, elle s'écrie :

« Au nom de Dieu, vous tardez trop à m'envoyer... ; aujourd'hui, le gentil Dauphin a eu assez près d'Orléans bien grand dommage et sera-t-il encore taillé de l'avoir plus grand si vous ne m'envoyez promptement vers lui » (1)

 Peu de jours après, Collet de Vienne, chevaucheur du roi, qui faisait la liaison entre Chinon et Vaucouleurs, apporte à Baudricourt un message. C’était la perte du combat dit des Harengs de Rouvray Saint Denis

Le duc de Bedford, régent de France pour le jeune roi d’Angleterre, avait envoyé de Paris, sous la conduite de Falstolf, un grande quantité de vivres, d’armes et de munitions, avec quinze cents hommes pour les escorter.

Dunois, de concert avec le comte de Clermont, ayant formé le projet de s’emparer du convoi, était sorti d’Orléans avec quinze cents hommes, et avait couru se jeter dans Rouvray Saint Denis. Le convoi passe, et, avant que le comte de Clermont soit arrivé, un combat s’engage ; mais la confusion se met  parmi les Français, et Falstolf, qui veut profiter de leur désordre, fond sur eux avec le reste de ses gens qui n’avaient pas encore combattu : les Français sont défaits, et quatre cents hommes restent sur le champ de bataille.

Cette fois, Baudricourt faiblit

Jeanne revêt les vêtements d'homme et les houseaux que les gens de Vaucouleurs tenaient prêts pour elle; elle monte le cheval qu'ils lui ont acheté ; Baudricourt réunit six hommes d'escorte (2), leur fait prêter serment « de la bien et dûment conduire jusqu'au Roy ».

Les Ruines du CHATEAU DE VAUCOULEURS au pays de JEANNE D'ARC porte de France

Et, par la porte de France, Jeanne quitte le château, accompagnée par l'adieu sceptique du sire. Cinq mois plus tard, les Français pourront s'écrier avec Christine de Pisan : « L'an mil quatre cens vingt et neuf reprint à luire li soleil » (3).

Tels sont les souvenirs qu'évoquent, dans nos coeurs, les ruines ensevelies (4). Parmi elles, un témoin demeurait, malgré les injures des hommes : la chapelle du château, ou plus exactement l'église royale et collégiale Notre-Dame Sainte-Marie.

C'est au XIe siècle que paraît avoir été construite, sans doute en même temps que le château primitif, la première chapelle enclose dans son enceinte (5) ; la chapelle romane disparut et fut remplacée par une chapelle gothique — celle dont les ruines ont pu être étudiées — qui doit dater du XIIIe siècle; elle fut construite en bordure de la forteresse, sur le mur extérieur, et faisait saillie comme l'une des tours. Rapidement, la dévotion des châtelains et des fidèles en firent un lieu vénéré.

Elle fut desservie, jusqu'au XIIIe siècle, par les religieux de l'ordre de Saint-Benoît du prieuré de Saint-Thiébault, situé hors

1. Procès, IV, p. 206.

 

2. Jean de Novelompont, dit de Metz, chevalier, Bertrand de Poulengy, écuyer, Collet de Vienne, l'archer Richard, Jean et Julien de Honnecourt. Procès, I, P- 54.

3. Strophe 2 du poème cité par Wallon, Jeanne d'Arc, Paris, 1876, p. 424.

4. Pris et saccagé en 1544 par les troupes de Charles-Quint, abandonné au xvn" siècle, le château rentre dans l'ombre après le passage de Jeanne. Au XVIII 8 siècle il était en ruines, aux dires de Dom Calmet. (Notice, t. II, p. 721.)

5. « Capellam Castelli in tempore Philippi régis Francorum et Pybonis, Tullensis episcopi. » Ainsi s'exprime une charte de Geoffroy de Joinville dit le Vieil (1070-1080), d'après le Lieutenant-Colonel Chavanne, Un coin de vieille France, Vaucouleurs, Bar-le-Duc, 1923, p. 15. Voir aussi H. F. Delaborde, ouvrage cité, p. 243.

les murs de Vaucouleurs; en 1234, Béatrix de Joinville y établit un chapelain (2); en 1266, Geoffroy de Joinville et Mahaut de Laci, sa femme, s'expriment ainsi à son endroit : « En l'honneur de Dieu, de Madame Sainte-Marie et des benoîts saints, saint Jacques, saint Georges et saint Nicolas, establissons une chanoinie de chanoines séculiers en la chapelle de notre Chastel de Vaucouleurs » (3).La fondation d'un nombre suffisant de prébendes permit d'ériger la chapelle en collégiale, au cours du XIVe siècle (4).

Enfin, le 8 avril 1342, Philippe VI de Valois octroie à ses amés doyen et chapelains de sa chapelle de Vaucouleurs trente livres tournois de terre « pour, dit le roi, qu'ils soient tenus à prier pour nous et pour le bon estât de notre royaume » (5).

Telles sont les lettres de noblesse de la Collégiale Notre-Dame; voyons quels étaient les traits saillants de l'édifice; sous la chapelle haute, se trouvait une crypte, dont l'existence est établie, dès le XIVe siècle, par le testament d'Etienne de Neufville, daté de 1349 (6).

On communiquait de l'église haute à la crypte par une « descendue » (7) située dans la chapelle Saint-Jean; c'est cette « descendue », qu'en 1428, Jeanne d'Arc empruntera tant de fois.

La dévotion de Jeanne s'explique : c'est dans la crypte que se trouvait la statue de Notre-Dame des Voûtes, la Vierge tutélaire de Vaucouleurs, vénérée par les habitants qui, suivant la légende, lui avaient dû leur salut (8). Devant la bienheureuse Vierge, Jeanne priait souvent, tantôt la face levée, tantôt la face prosternée (9) .

Quant à l'église haute, les fouilles de 1887 permirent d'en retrouver tout l'essentiel. Seule, l'indication de trois des quatre bases de piliers — la quatrième existe encore — résulte de dépositions orales. On remarque les trois nefs, et, dans le choeur, une croix peinte en bleu et rouge, qui était peut-être une croix de consécration, ainsi que les restes d'une fresque représentant Notre-Dame des Sept-Douleurs.

Les Ruines du CHATEAU DE VAUCOULEURS au pays de JEANNE D'ARC Chapelle castrale

(1). Ce prieuré aurait été fondé en 1064 par Geoffroy le Vieil. (Bulletin de la Chapelle castrale de Vaucouleurs, 1921, p. 1559. Ce bulletin, publié, sans indication de lieu d'impression, de 1913 à 1924, par Mgr Chaupin, doyen de Vaucouleurs, n'est pas un ouvrage scientifique. Il n'en renferme pas moins un grand nombre d'indications et de textes, transcrits, malheureusement, sans références, par un homme dont la probité en la matière paraît certaine.)

2. « Je Beatrix de Joinville et sénéchale de Champagne, fais connoissance que Messire Simon de Joinville qui était Messire, me commanda quand il alla de vie à mort, que je establisse une chapellenie'au Chatel de Vaucouleurs... ». Bulletin, p. 1559.

3. H. F. Delaborde, ouvrage cité, p. 342.

4. Nous connaissons, à ce sujet, deux textes : en 1326, Messire Etienne, curé de Montigny, établit une fondation pour les chanoines (Bulletin, p. 1576) ; en 1327, le sire Jean II de Joinville, et Marguerite de Plancey, sa femme, créent une dixième prébende « à celle fin que pour lou nombre de deix on puist faire et establir un doyen en ladite chapelle ».

5. Siméon Luce, ouvrage cité, preuves, p. 9.

6. « Item, je donne à la dicte église une quarte d'oille... pour la lumière de la benoîte Vierge Marie; et assavoir une pinte pour ardoir et la lampe dessus et l'autre pinte en voultes desoubs. » Bulletin, p. 1660.

7. Le testament de Garin Erart, bourgeois de Vaucouleurs, daté de 1423, parle de « l'issue du chancel de la chapelle Saint-J'ean-Baptiste, à la descendue des voultes ».

8. Le château de Vaucouleurs était assiégé; sous ses murs, se livrait un combat acharné et les défenseurs pliaient sous le nombre; alors, un soldat se saisit d'une statue de la Vierge qui surmontait une colonne et la brandit, face aux assaillants ; ceux-ci, pris de panique, s'enfuirent à l'instant même. Cette statue, désignée sous le nom de Notre-Dame des Voûtes, est celle devant laquelle Jeanne a prié; elle a survécu à tous les orages; mais, confiée, au cours du XIXe siècle, à des mains ignorantes, elle est aujourd'hui entièrement défigurée. On peut la voir dans l'église de Vaucouleurs.

9. Déposition de Jean le Fumeux, clerc de la chapelle, Procès, II, p. 461.

 Le choeur est à chevet plat, survivance des traditions romanes. A gauche, une arcade en plein cintre donne sur la chapelle Saint-Jacques ; dans le mur de droite, se trouvait un placard et une porte qui s'ouvre sur la chapelle Sain-Jean, où se trouvait la descente d'escalier de la crypte. Ce qui reste des bases de colonnes appelle le XIIIe siècle; un certain nombre de socles sont octogones, comme il était d'usage vers le milieu du même siècle; d'autres, un peu plus anciens, sont carrés. Les chapiteaux ont tous le tailloir en larmier, profil de la seconde moitié du XIIIe siècle; quelques-uns sont délicatement ornés de feuillages. Les peintures, dont nous avons parlé plus haut, devaient être postérieures; elles dataient peut-être de la fin du XVe siècle ou du début du XVIe, — comme celles du village voisin de Sepvigny (1)

Cette collégiale, tant vénérée, devait connaître bien des vicissitudes; dévastée en 1544 par les troupes de Charles-Quint (2), délabrée au XVIIIe siècle, au point que les chanoines adressèrent une supplique au roi Louis XV, à qui elle appartenait, afin qu'il leur vienne en aide (3), elle fut désaffectée par la Révolution et adjugée pour 2.000 livres, le 23 janvier 1792, au sieur Félix Georges, négociant à Vaucouleurs, après que les chanoines eurent été dispersés et le mobilier vendu (4).

La crypte, où s'éteignit la lampe de Notre-Dame des Voûtes, devint tour à tour une bergerie, puis un atelier de tissage; l'église haute vit s'adosser à ses murs, à demi-démolis, de misérables masures.

Il en fut ainsi jusqu'en 1887. Les fouilles, opérées à ce moment dans la nef, donnèrent des résultats inespérés, dont, malheureusement, on ne sut pas tirer parti par la suite ; les démolitions révolutionnaires avaient été fort incomplètes; une reconstitution intégrale demeurait possible. Les travaux entrepris en 1923 le confirmèrent.

1. E. Salin, Le Vieux Astre à Sepvigny et ses peintures, extrait du Pays Lorrain, Nancy, 1934.

2. Bulletin, p. 1459.

3. Bulletin, p. 1476.

4. Bulletin, p. 1431, 1432 et 1664.

 

Hélas! une ignorance, monstrueuse à nos yeux, fit raser ce qui restait des murs. Mais la crypte subsista; elle demeure, malgré une remise à neuf que nous déplorons, un témoin irrécusable et singulièrement émouvant du passage de Jeanne.

Il en subsiste d'autres encore : d'abord les ruines de la porte d'entrée du château (fig. 4) où Jeanne dut se présenter le 13 mai 1428, puis la Porte de France (fig. 6), malheureusement mutilée et amputée des remparts qui l'enserraient, lors des travaux entrepris en 1891 pour construire une basilique, dont les fondations seules furent édifiées; ces substructions qui dénaturent le site sont, nous l'espérons bien, appelées à disparaître.

Enfin, le gros tilleul qui fait face à la porte de France est contemporain de Jeanne d'Arc.

Nous en arrivons maintenant aux fouilles de M. Henri Bataille.

L’élément nord-est du château qu’il a déblaye nous montre un enchevêtrement de constructions successives qui atteste les vicissitudes, les ruines et les reconstructions que nous venons de rappeler.

C'est d'abord la base, encore visible, sur plus de trois mètres de haut, d'une grosse tour rectangulaire de treize mètres environ de côté, sur huit, aux murs épais, en très bel appareil de pierres de taille.

Ces pierres, très dures, proviennent des carrières voisines de Septfonds; fait singulier, en guise de mortier, la liaison est constituée par une argile jaune que l'on trouve sur place; cette tour était flanquée d'une autre, beaucoup plus petite, polygonale et de même appareil, encore visible sur 1 m. 20 environ de hauteur; au-dessus de ce qui en subsistait, on éleva plus tard une tour ronde, dont les blocs, cette fois de pierre blanche (calcaire pris sur place), sont plus petits, différemment taillés, parfaitement appareillés et liés à chaux et à sable; un mur de bel appareil (roche de Septfonds taille layée) s'applique sur la face Est de la tour rectangulaire et remonte en appareil grossier, en formant un T, sur ce qui subsiste du mur de la face Nord; tandis qu'à l'Est, un contrefort, dont l'appareil est encore différent, s'appuie sur lui.

Toutes ces substructions, que nous nous garderons de dater pour le moment, furent remblayées à une époque encore incertaine; au-dessus d'elles, à 7 m. environ du niveau du sol naturel, et recouverts d'une couche de cendres, se trouvaient les restes d'un autre mur et d'une tourelle; le puits dont il va être question avait été surélevé d'autant pour venir affleurer au niveau du sol ainsi constitué.

Nous avons tenu à entrer dans ces détails, afin de montrer combien est complexe l'étude de ce château, et délicate la conduite des fouilles; il semble que M. Bataille s'en soit, jusqu'ici, parfaitement acquitté.

Trois couches de cendres, témoins des destructions successives, s'étageaient dans les déblais; la première, abondamment mêlée de décombres, partait du sol naturel et avait environ 0 m. 30 d'épaisseur au maximum; les deux autres formaient des lits peu épais; la troisième, celle qui recouvrait les substructions les plus récentes, était à peine à 0 m. 80 du sol.

Le massif que nous venons d'étudier offre d'autres particularités encore.

Dans l'épaisseur du mur de la grosse tour, est taillé un escalier qui donne accès à une archère tournée vers la chapelle, et un chemin de ronde, d'une largeur primitive de deux mètres, rétréci sans doute au XIVe siècle (1) (fig. 3).

Accolées à sa façade Nord, apparaissent d'autres substructions qui semblent être les restes d'une salle, plus tardive que la base de la grosse tour, mais située exactement au même niveau que la chapelle; dans cette salle, deux logettes juxtaposées d'anciennes latrines peut-être — prennent appui sur le mur le plus ancien.

Les reproductions photographiques, et surtout les levés de plans, rendent plus aisément intelligible tout cet enchevêtrement. Une profonde cavité à section carrée, dont la destination demeure incertaine, est taillée dans l'épaisseur de la façade Est de la grosse tour; elle était remplie, sur une hauteur de cinq mètres; par des lits de cendres alternant avec des lits de terre sablonneuse, et des débris de poteries; les vases, fort rares, dont nous parlerons plus loin, proviennent, en majeure partie, de là, ainsi que les jetons.

Etudions enfin l'un des vestiges les plus intéressants qu'aient, à ce jour, livré les ruines du château : le puits. Situé dans l'angle Sud-Est de la grosse tour, il a pu être exploré par M. Bataille, avec des moyens de fortune, sur une hauteur de 27 m, mais il descend bien plus profondément encore ; sa section est d'abord celle d'un cylindre de 1 m. 50 de diamètre ; peu après les 7 mètres dont il fut surélevé comme nous l'indiquions tout à l'heure, on trouve une coupole voûtée sur croisée d'ogive, admirablement maçonnée et parfaitement intacte; elle donne accès à une énorme cavité ovoïde, taillée en plein roc, dont le diamètre maximum est d'environ 8 mètres. Puis, la maçonnerie reprend; le puits redevient cylindrique, avec un diamètre d'environ 2 m. 50; mais, à partir de là, il est obstrué par le tronc entier d'un sapin que l'on y précipita il y a quelques années; lorsqu'on le vida sans aucune méthode en 1891, on y trouva des poteries, une carcasse de cheval et un anneau d'or timbré de fleurs de lys, qui a disparu.

1. On sait que, pour faciliter la défense, on agit ainsi, à cette époque, en divers endroits.

 

Les anciens du pays racontent que, dans la partie actuellement obstruée, se trouvaient de petites loges à colonnettes ornées de sculptures et que, de là, partaient des conduits inexplorés; quoi qu'il en soit, l'importance de ce puits est indéniable, et l'analogie qu'il paraît offrir avec celui du château de Vincennes, doit sans doute être signalée ; il est à souhaiter que l'étude complète puisse en être bientôt faite avec les moyens appropriés (fig. 12).

Telles sont les substructions dont les fouilles ont révélé l'existence; elles nous paraissent établir que, sous les décombres, subsistent des ruines suffisamment importantes pour que l'on puisse espérer retrouver l'ossature du château, en dresser un plan complet, et permettre peut-être aux Français de se rendre en pèlerinage dans cette Grande Salle qui vit Jeanne d'Arc humiliée, puis accueillie, qui entendit le serment de Jean de Metz, de Bertrand de Poulengy et de leurs compagnons.

Etudions maintenant les objets découverts : ce sont d'abord des poteries, dont les éclats furent recueillis par milliers, principalement dans la cavité profonde taillée dans la façade Est de la grosse tour; un triage méthodique, accompagné d'un travail de reconstitution extrêmement délicat, a permis, jusqu'ici, d'en faire revivre vingt (1).

Nous en reproduisons ici quelques-unes, choisies parmi les plus caractéristiques et les plus rares; ce sont d'abord une cruche et une sorte d'aquamanile, de terre grise, bien cuite, non décorée, sauf une suite de cercles tracés en creux sur la partie supérieure de l'aquamanile; les fonds en sont bombés légèrement et ce caractère a per1.

(1). Bataille espère, avec le temps, arriver à en reconstituer une cinquantaine en tout.

mis à M. Forrer, conservateur des collections d'archéologie des musées de Strasbourg (ces collections sont parmi les plus riches de France en matière de poteries du Moyen Age), de les attribuer au XIe ou au XIIe siècle ; on trouve ensuite un pot, de même terre, auquel le même fond bombé assigne une époque voisine, mais dont la forme générale demeure analogue à celle du vase à carène, introduit dans les Gaules au temps des Invasions — il est, en quelque sorte, l'un des fossiles caractéristiques de cette époque —; et nous trouvons là un exemple intéressant de la persistance au Moyen Age d'une forme très ancienne (fig. 9).

Ces poteries furent-elles exécutées au tour, ou par le procédé dit « à la corde », encore récemment en usage, par exemple, à Vallauris, dans les Alpes-Maritimes (1) ? Nous n'osons nous prononcer, mais une chose est certaine : il ne s'agit plus de poteries fabriquées entièrement à la main, comme il est fréquent au temps du haut Moyen Age.

Un plat de terre, dont l'intérieur, de ton vert-clair, est seul émaillé, mérite une attention particulière : c'est qu'il rappelle singulièrement certaines faïences persanes — les plus anciennes de la période islamique — datant des VIII et IXe siècles; nous le comparerons, en particulier, à un grand bol en faïence de Reï, provenant des fouilles d'Emile Vignier, décrit par Pézard, et actuellement à Montaigu en Lorraine (2); l'un et l'autre offrent un décor gravé qui se compose, dans le plat de Vaucouleurs, d'une dentelure au marli, avec, au centre, les lettres IHS surmontées d'une croix byzantine et entourées de plusieurs cercles. Nous voyons là une preuve de plus de l'influence exercée, au temps des Croisades — le plat nous paraît dater du XIIe siècle -— par l'art industriel de l'Orient sur le nôtre (fig. 9).

Signalons enfin, une petite gourde de pèlerin, plate d'un côté (ce qui permettait de l'accrocher plus aisément au mur), et munie de deux anses latérales, afin de pouvoir être suspendue par deux cordons ; elle est à peu près identique à celle du saint Joseph de la Fuite en Egypte, dans le tableau célèbre de Fra Angelico (3) : le saint porte, sur l'épaule gauche, le bâton du pèlerin, à l'avant duquel pend la gourde, équilibrée vers l'arrière par le poids du manteau; celle de Vaucouleurs est faite d'une terre blanche très fine; elle est émaillée vert. Il s'agit certainement d'un objet importé très rare; peut-être vint-elle d'Italie; elle doit être attribuée au XVe siècle (fig. 10 et 11).

Aux poteries se rattache un carreau de poêle, malheureusement incomplet, qui est, lui aussi, d'une grande rareté; de faïence émaillée de vert, il offre, autour d'un oculus quadrilobé, un décor en relief où un loup attaque un cerf, avec, aux angles, des fleurs de lys; il nous paraît dater de la fin du XIVe siècle (fig. 8).

1. Rappelons que, dans ce procédé, l'ouvrier fabrique un noyau ayant la forme intérieure de son vase, en enroulant une corde sur un axe de bois; la terre est appliquée sur ce noyau que l'on retire après séchage, en agissant d'abord sur l'axe.

2. M. Pézard, Les Céramiques archaïques de l'Islam, p. 226 et pi. LXIX. E. Salin, Une Maison Française, Montaigu en Lorraine, Paris, 1936, p. 93 et pi. XXVII.

3. Gustave Geffroy en donne une bonne reproduction dans son ouvrage Les Musées d'Europe, Florence paru dans l'édition Nilsson.

Les fouilles n'ont fourni que peu de monnaies : signalons un gros tournois de Philippe IV le Bel, et aussi trois jetons de même époque, à la nef, et à l'écu carré chargé de quatre fleurs de lys; divers autres objets étaient encore mêlés aux cendres : débris de verre, corne de cerf, étui à aiguilles ( ?), et enfin une « queue » longue de 23 centimètres (1).

Nous ne saurions, en terminant, passer sous silence deux sculptures de pierre qui, pour n'avoir pas été trouvées au cours des fouilles actuelles, proviennent très probablement de la Collégiale : ce sont une tête de Vierge et une tête de Christ, retrouvées par M. Bataille dans le vieux four du presbytère. Le doyen de Vaucouleurs, qui en signala l'existence, pensait qu'elles avaient été découvertes au cours des fouilles de 1893. Le visage de Notre-Dame est d'une grande noblesse et d'une grande douceur. L'une et l'autre paraissent dater du XVe siècle (fig. 1).

Nous avons essayé de rappeler ici l'histoire d'un château où se décidèrent, un jour, les destinées de la France, et de montrer ce que l'on doit attendre de fouilles qui peuvent en faire revivre les ruines. Souvenons-nous que ces ruines sont des reliques. Nous devons nous employer à les faire sortir de leur linceul, puisque, leur rendre la vie, c'est rendre hommage à la France et à l'héroïne qui l'a sauvée. Répétons aussi, avec le Maréchal Lyautey, ainsi qu'il le dit dans une lettre écrite peu avant sa mort, que, dans les temps que nous vivons, « la mission de Jeanne n'est pas terminée ».

Edouard SALIN.

 

  1. On appelait « queue » au Moyen Age la pierre à aiguiser ; la voici désignée dans les contes du temps « ... d'un sac qu'il portait à son col, auquel avait une grande queue à aiguiser sarpes et borcherons... », « ... trois faulx garnies de leur queue pour les aiguiser ».

 

Les Ruines du CHATEAU DE VAUCOULEURS au pays de JEANNE D'ARC 2

« Il est des lieux où souffle l'esprit. » Maurice BARRÉS, La Colline inspirée.

C'est un crime national que de laisser des ruines si précieuses dans cet état de profanation. » Mgr DUPANLOUP, Vaucouleurs, 1869

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État du royaume de France en 1429, la Porte de France Vaucouleurs<==... ...==> Domrémy, le village natal de Jeanne d’Arc

....==> Porte de France - Février 1429; Jeanne d'Arc et son escorte quittèrent Vaucouleurs pour se rendre à Chinon