La vie d’Aliénor d’Aquitaine (la pensée poétique et chevaleresque des troubadours)

Aliénor d’Aquitaine fut l’un des personnages les plus marquants du Moyen Age. Son rôle politique en tant que femme, et sa longévité, sont les principales raisons de cette notoriété. Il y aurait dans son existence des faits assez remarquables pour attirer sur elle notre attention de chaque instant, puisque le nom de cette femme se trouve le premier inscrit sur des chartes qui ont confirmé dans notre pays les libertés municipales.

Car si les guerres, dont le récit va nous occuper, renouvellent les antiques souvenirs de nos premières luttes nationales, si elles ont été l'éclatante péroraison de nos antipathies contre le pays de France, elles ont encore à nos yeux un intérêt bien puissant, celui d'avoir développé et consacré parmi nous les droits de la cité.

Jusqu'à ce jour le peuple, artisans et bourgeois, n'a point encore paru sur la scène : tontes les fois que de sanglantes batailles s'engageaient, nous savions bien par la pensée que le plus grand nombre des victimes se trouvaient être les citoyens des cités populeuses; que toutes les fois que des dévastations désolaient le pays, elles retombaient de tout leur poids sur les hommes des campagnes, ces pauvres serfs, si faiblement abrités sous les hautes murailles des châteaux, ou sous la sainte protection de quelques monastères : nous savions aussi qu'à côté de toutes ces certitudes de périls et de malheurs durant la guerre, ne se rencontraient aucunes chances de gloire et de liberté durant la paix.

La rivalité de la France et de l'Angleterre fait surgir dans les populations de nos cités la réminiscence de leurs droits antiques : car, faire naître la commune seulement à cette époque, c'est commettre contre la vérité de l'histoire d'étranges erreurs. Les franchises municipales qui ont rencontré dans le monde romain des formules si énergiques, ne disparurent point complétement durant les premiers siècles de notre histoire. Soumises à de graves modifications suivant les accidents de la conquête, elles lui survivent toujours, soit qu'elles résident dans l'autorité religieuse, ou dans celle des comtes. L'évêque et le guerrier féodal en furent alors les représentants.

Il est tellement vrai que les droits de la cité ont toujours existé sous des formes quelconques, que ces chartes, seuls monuments de notre histoire municipale, sur lesquelles se rencontre le nom d'Aliénor, ne renferment que des formules de confirmation et non de fondation. Mais c'était beaucoup pour nos villes que de voir leurs franchises recevoir de la puissance royale d'éclatantes sanctions et d'impérissables monuments.

Tout en accordant aux restaurateurs de ces libertés la reconnaissance que l'histoire leur doit, nous devons cependant signaler le fréquent mobile de leurs Iibéralités. Non-seulement ils ont intérêt à s'attacher les habitants des cités, afin qu'ils favorisent les destinées de leur cause, mais encore souvent il leur est impossible de résister à l’élan des populations, qui durant la lutte, libres d'un joug quelconque, ont foi en leur propre indépendance et s'aperçoivent qu'elles peuvent facilement se passer de maitre.

Cette logique du peuple a eu son dénouement durant les guerres du XII siècle, et nous en rencontrerons de temps à autre d'éclatantes manifestations.

Non-seulement la cité s'est développée durant cette période, en conquérant la confirmation de ses franchises, mais encore la puissance des seigneurs féodaux s'est énergiquement constituée.

Pendant l'existence de la dynastie des ducs d'Aquitaine, ils ont accepté leur suzeraineté et combattu sous leurs drapeaux. Mais le lien féodal une fois rompu, ils ont repris leur vie d'indépendance, et, dans la période qui va s'ouvrir, ils sont les intrépides champions nationaux, repoussant avec la même énergie les envahissements qui menacent aussi bien leur propre liberté que celle de tout le territoire, sur lequel s'élèvent leurs châteaux fort, centres redoutables de leur activité guerrière.

Là aussi, l'importance historique des seigneurs de Thouars et de Lusignan se révèle avec un grand éclat dans les luttes anglo-françaises. Elles font éclore avec une merveilleuse fécondité tous les germes de cette noblesse, dont les vigoureux rameaux couvriront bientôt de leurs aristocratiques descendances toutes les bourgades de nos contrées.

Tous les seigneurs aquitains qui se jettent avec impétuosité au milieu des événements politiques, ne sont plus poussés par le seul instinct des premiers chefs féodaux des anciens temps, ils colorent leurs révoltes de pensées poétiques.

C'est à l'aide de cette langue romane que les populations seront soulevées; et, toutes les fois que le bruit des combats retentira à nos oreilles, nous sommes certains de rencontrer, comme préludes, de ces chants nationaux que les chevaliers troubadours appellent Sirventes : c'est l'éclair qui précède la foudre.

- Il y a donc tout un monde nouveau dans la carrière que nous allons parcourir : poésie, féodalité et commune s'y mêlent, s'y confondent et se développent avec éclat, protégées qu'elles sont par le tumulte des événements.

Ainsi que nous le disions, Aliénor fut la divinité de cette métamorphose de notre histoire, et, en suivant les différentes phases de sa vie, il sera facile d'assister aux mystères de la régénération qui va s'opérer.

Elle était encore bien jeune, la fille de Wilhem X, lorsqu'elle échangea contre la couronne de France celle d'Angleterre. Sa beauté n'a point disparu au milieu des luttes antipathiques de sa première union, et la vie aventureuse et guerrière de son nouvel époux rend encore plus énergique la vivacité de son esprit méridional. Elle a promptement oublié les ennuis de la cour de France pour raviver autour d'elle l'éclat des fêtes, au milieu desquelles elle a passé les premières années de sa vie.

Durant les longues expéditions de son royal époux, elle séjourne le plus souvent dans la cité de Poitiers, autant pour maintenir dans l'obéissance les populations aquitaniques que pour jouir des délices des mœurs de ces contrées. Là, en effet, pendant les années de paix qui ont succédé aux premières croisades, la verve poétique de l'aïeul d'Aliénor a rencontré bien des imitateurs.

Dans tous les châteaux, on s'est habitué à parler cette douce langue romane, et à l'associer à tous les événements de la vie. L'amour animait, durant la paix, cette source inépuisable de richesses poétiques.

 Chaque chevalier avait la dame de son cœur, et chaque dame avait un poète pour chevalier.

ISHTAR Abbaye de Nieul sur l'Autize- La vie d’Aliénor d’Aquitaine la pensée poétique et chevaleresque des troubadours

(ISHTAR Abbaye de Nieul sur l'Autize)

L'imagination d'Aliénor s'accommoda merveilleusement de ces habitudes de poésie; non-seulement elle encouragea par ses applaudissements ces essais primitifs de la pensée poétique et chevaleresque, mais encore elle devint l'objet de bien des amours, et sa beauté jeta dans bien des cœurs d’ineffaçables impressions.

Dans l’histoire de cette vie poétique et animée des troubadours aquitains, se rencontre le nom d'un chevalier qui s'entremêle avec celui d'Aliénor, attachés qu'ils sont l'un à l'autre par les liens d'une puissante sympathie, laquelle puisait son origine, dit-on, dans un sincère et profond amour. C'est le Limousin Bernard de Ventadour.

Un rapide aperçu de la vie de ce personnage, dans ses relations avec Aliénor, nous initiera avec vérité aux mœurs de ces premiers temps de chevalerie, et aux inspirations poétiques que provoque pour la première fois l'adoration de la femme, si outrageusement avilie par la rigidité sacerdotale. Elle est relevée de sa chute primitive, et l'amour qu'elle excite dans l'imagination des hommes lui rend toute sa dignité et toute sa puissance.

Suivant la légende provençale, Bernard était sorti d'une pauvre famille, car son père était employé comme serviteur au château de Ventadour. La beauté de sa figure, la vivacité de son imagination attirèrent les regards du seigneur son maitre, et bientôt une brillante éducation effaça aux yeux du monde la tache originelle de sa naissance.

S’il fût né quelques années auparavant, sa place était bien assurée dans quelque monastère; mais maintenant que la pensée est sortie du cloitre, qu'elle s'est glissée partout, Bernard peut largement développer son intelligence, sans être forcé de se couvrir de l'habit monastique : un monde nouveau est ouvert à l'imagination des hommes; courtois et bien appis, il sait composer et chanter, il n'en faut pas davantage pour faire un bon troubadour. Son avenir est désormais assuré.

Son protecteur, Ebles II, vicomte de château Ventadour, aimait passionnément les folles chansons; et même son humeur de gaîté, qui n'avait point disparu du­rant sa vieillesse, lui fit donner le surnom de Chanteur. Il avait été lié autrefois d'amitié avec le joyeux duc d'Aqui­taine, Wilhem IX ; souvent il venait le trouver dans son palais de Poitiers, apportant à la cour brillante du gai troubadour son tribut de poétique gaité. Eble II de Ventadour était considéré comme un maître dans l'art du 'trobar'.

Et à ce sujet on raconte un incident qui nous fournit, pour l'histoire de ces temps, de singulières révélations. « Un jour Ebles de Ven­tadour vint à Poitiers, et entra dans le palais tandis que le comte était à table. Celui-ci ordonna de préparer vite let diner pour son hôte. Mais les préparatifs de la récep­tion entrainèrent beaucoup de temps, et Ebles s'im­patientait de la lenteur du service.  En vérité dit-il à Wilhem, un comte de votre importance ne devrait pas  être obligé de renvoyer à sa cuisine, pour recevoir un petit vicomte comme moi.  Piqué de cette parole ironi­que, Wilhem, tout en gardant le silence, se promit bien d'en tirer vengeance.

Quelques jours s'étaient à peine écoulés, qu'il s'achemina à son tour vers le château d'Ebles, suivi de plus de cent chevaliers, ayant soin d'y arriver  précisément à l'heure du diner, dans la pensée de mystifier le vicomte railleur. Mais quel fut son étonnement de se voir, après les premières civilités de réception, introduit dans une salle où un festin magnifique et digne des noces d'un prince l'attendait ainsi que sa suite!

Le pau­vre duc, dans ses représailles de plaisanterie, avait eu le malheur de choisir, pour faire son excursion à Ventadour,  un jour de foire, de telle sorte que les gens du vicomte avaient pu se procurer promptement tout ce qui était  nécessaire pour sa réception. Ce ne fut pas tout. Sur le soir, un paysan , à l'insu du seigneur , entra dans la cour avec une charrette traînée par des bœufs, et cria  de toute sa force : « Que les gens du comte de Poitiers  viennent apprendre comment on donne la cire chez le vicomte de Ventadour. » Il coupa ensuite les cercles d'un tonneau dont sa voiture était chargée, et on en vit sortir une quantité prodigieuse de pains de cire blanche qu'il laissa sur la place comme chose de peu de valeur ;  puis il s’en retourna.

 La chronique ajoute que le vicomte,  pour récompenser ce paysan, lui donna la propriété d'un  bien appelé Malmont, et que ses enfants furent décorés du baudrier de chevalerie.

Tel était le seigneur qui se chargea de lancer le jeune Bernard dans le monde chevaleresque, et de lui fournir les premières occasions de faire briller sa verve poétique. La générosité du seigneur de Ventadour fit éclater dans sa propre famille des germes de discordes; car le jeune poète, oubliant tout sentiment de reconnaissance, essaya sur la jeune femme du vicomte, Agnès de Montluçon, belle, vive, en jouée, la puissance de ses vers. Elle devint l'objet de tous ses chants. C'est en vain qu'il cherche à éloigner le charme de cet amour, et distraire sa muse en chantant tout ce qu'il y a de poétique dans la nature, le retour du printemps, l'éclat de la verdure des arbres, l'émail des fleurs qui parsèment les prairies, la mélodieuse harmonie du rossignol; malgré lui, sa pensée revient toujours vers cette jeune femme à laquelle il a donné tout son amour.

Enfin, assis un jour auprès d'elle, à l'ombre d'un pin, il en reçut un baiser. Alors il ne vit plus, n'entendit plus, ne sut plus ce qu'il faisait ni ce qu'il disait. On était au milieu des rigueurs de l'hiver, et il se croit au mois de mai ; les prés lui semblent couverts d'une riante verdure; la neige devient pour lui un tapis de fleurs, et l'hiver se transforme en printemps.

Mais le dénouement, raconté ainsi par le poète lui-même, attira sur sa tête la vengeance du vicomte, qui le chassa de ses terres. Bernard partit, laissant à son amante éplorée son cœur pour otage de son amour, et il s'achemina vers la brillante Aliénor, ou sa grande réputation l'avait déjà précédé.

Accueilli avec grand honneur par la princesse, il s'établit bientôt entre elle et lui une rivalité de poétiques chansons, et, au milieu de ces éclats d'esprit et de gaité, Bernard perdit le souvenir de celle qui lui avait inspiré ces paroles :

« 0 chère dame ! je suis et serai toujours à vous. Esclave dévoué à vos commandements, je suis votre serviteur et homme lige; je vous appartiens à jamais; vous êtes ma première amour et vous serez ma dernière. Mon bonheur ne finira qu'avec ma vie. »

Devant la beauté et la grâce d'Aliénor disparaissent tous ces serments d'amour, et l'épouse de Henri II prit dans le cœur de Bernard la place qu'y occupait la vicomtesse de Ventadour. Elle devint la source des inspirations du poète, et c'est à elle que s'adressent désormais tous ses chants.

« Non , il n'est rien dans l'univers entier ; s'écrie Bernard , qui puisse me donner le bonheur , puisque je ne l'obtiens pas des bontés de celle que j'aime, et que je ne puis le vouloir de toute autre : pourtant je suis redevable à mon amante et de ma valeur et de mon esprit;  je lui dois ma douce gaité et des manières agréables :  car si je ne l'eusse jamais vue, jamais je n'eusse aimé, jamais je n'eusse désiré de plaire. » Mais la fière Aliénor, tout en applaudissant à la verve du poète, devait cependant lui inspirer un mélange de crainte et de respect, qui nous parait assez fidèlement se refléter dans ces paroles:

« A l'instant où j'aperçois mon amante, une subite frayeur me saisit. Mon œil se trouble, mon visage se décolore, je tremble comme la feuille que le vent agite;  je n'ai pas la raison d'un enfant, tant l’amour m’inquiète! Ah! celui qui est si tendrement soumis mérite que sa dame ait pour lui de la générosité. »

« J'aimerais mieux, dit-il ailleurs, mourir du tourment  que j'endure que de soulager mon cœur par un aveu téméraire, Elle a permis, il est vrai, de lui faire telle demande que je voudrais. Mais de lui demander un don d'un si haut prix qu'un roi ne devrait point le risquer!  Cependant elle applaudit à mes chants et ne refuse pas  de les lire. »  

Certes, nous ne voudrions point par de pures suppositions ajouter aux attaques dont Aliénor a été victime, et nous classer parmi ses prétendus calomniateurs; mais les chants du poète, tout en nous révélant à chaque pas les diverses phases de son amour, semblent nous indiquer quel en fut le dénouement. D'abord cette passion est pour lui la source d'une félicité toute divine.

« L'amour, dit-il, m'a blessé d'une manière si agréable, que mon cœur éprouve dans le malheur une délicieuse sensation ; cent fois le jour j'expire de douleur, et cent fois le jour je revis d'allégresse; mon mal est d'un genre si extraordinaire et si gracieux, que ce mal même est préférable à tout autre bien ; et puisque la peine a tant de charmes, combien après ces peines seront plus délicieux les plaisirs ! »          .

Aux paroles d'espérance succèdent de poétiques peintures de celle qu'il aime :

Quand on contemple avec soin les yeux vifs, la bouche riante, le front pur, le visage enchanteur de ma dame, on reconnait bientôt que sa beauté est d'une perfection  si achevée, que rien de plus, rien de moins ne conviendrait. Son corps droit, élancé, charmant, offre  partout l'image de l'élégance, de la gentillesse, de la gaîté. Ah! tous mes éloges tenteraient en vain de la peindre telle que la nature se plut à la former! »

Les descriptions des charmes de son amante, les vagues émanations de ses espérances, font bientôt place à de désirs plus ardents et à un enthousiasme plus passionné.

« Je voudrais bien, s' écrie-t-il , la trouver seule endormie, ou faisant semblant de l'être : je me hasarderais à lui dérober un doux baiser, puisque je ne réussis point à l'obtenir par mes prières. 0 dame trop sévère! je vous  en conjure au nom de la bonté de Dieu, favorisez mon amour; le temps fuit, et les moments les plus favorables de la vie se perdent : nos cœurs pourraient s'entendre avec le secours de signes mystérieux; et puisque l'audace ne suffit pas, réussissons par l'adresse. »

Enfin, lorsque Aliénor partit pour l'Angleterre, une plaintive élégie la suivit dans son éloignement; et de sa lyre le poète laissa tomber ces douloureuses paroles, dans lesquelles se rencontre peut-être le secret du dénouement de cet amour passionné ( et en les répétant , nous voudrions pouvoir invoquer contre Bernard cette éclatante preuve chronologique qui a repoussé avec tant d'énergie de la couche d' Aliénor le Musulman Saladin) ; car c'est ainsi que le poète s'exprime :

« 0 ma tendre amie ! quand le doux zéphyr souffle venant des lieux chéris que vous habitez, il me semble que je respire un parfum de paradis. Oh ! pourvu que je jouisse du charme de vos regard, du bonheur de vous »contempler, je n'aspire pas d'autre faveur, je crois  vous posséder vous-même !

Que ne puis-je fendre les airs ainsi que l'hirondelle, et porter mon cœur, chaque soir, aux pieds de celle à  qui j'offre de loin mes chants!

Eloigné de ce que j'aime, je m'occupe de son image gravée au fond de mon cœur. Tous les matins, le rossignol me réveille en chantant ses amours; il me rappelle les miennes; et je préfère de si douces pensées au plaisir du sommeil. »

La tradition veut même que Bernard ne se soit pas seulement satisfait de cet échange de pensées poétiques, car, suivant elle, il ne tarda pas à franchir la distance qui le séparait d'Aliénor.

_Cette vie, agitée par la poésie et l'amour, remplit les premières années qui suivirent son second mariage : elle est fertile en incidents; et, alors même que sa force viendrait à se briser contre les écueils, il nous faut bien les raconter, sans crainte de soulever contre sa mémoire d'injurieuses déclamations.

Aliénor ouvre pour la femme une existence nouvelle. Assez longtemps les cloitres ont seuls possédé les épanchements de ces âmes si belles et si nobles, puisant dans de pieuses prières toute la poésie de leur enthousiasme, et portant vers Dieu seul toute la force de leur amour! Pour la femme maintenant la scène s'agrandit, elle a sa place marquée dans le monde; elle devient le centre de poétiques hommages et de sublimes adorations. C'est pour constater cette [nouvelle tendance que nous avons soulevé ces incidents de la vie d'Aliénor qui jettent sur toute notre histoire un si vif éclat, alors même que le drame de ses amours se termine par d'incontestables défaillances.

Mais pourquoi briser le mystère Je ces poétiques amours, et puiser dans les paroles mêmes de l'amant de terrible armes contre la victime ? Ne nous suffit-il pas d'assister an mouvement général qui s'opère autour d'elle, de la suivre dans ces assemblées de femmes auxquelles le moyen-âge a donné le nom de Cours d'amour? Là il n'y aurait pas de secrets à dévoiler, de mystérieux soupirs à divulguer; c'est la vie publique ouverte à  tous les regards, et dont les détails nous fourniront encore quelques traits de notre imparfait tableau.

Les tournois des premiers temps de la chevalerie ont donné la pensée de cette institution. C'était bien pour le chevalier de foire briller, au milieu de nombreuses et brillantes assemblées, la vigueur et l'adresse, le courage et la beauté ; les forces du corps trouvent là d'éclatants applaudissements : mais, pour compléter cette vie chevaleresque, il faut donner aussi à la pensée ses tournois et ses fêtes : les troubadours sont guerriers et poètes tout à la fois; il leur faut une double palme, aujourd'hui ils la méritent par l'éclat de l'épée et de la lance, demain par l'harmonie des chants.

 Telle fut la pensée de ces premières assemblées. Mais, comme l'amour fut presque constamment le texte des luttes poétiques, il fallut bien admettre comme juges du combat toutes les nobles dames qui faisaient battre tant de cœurs, et pour l'amour desquelles les chevaliers affrontaient et les périls de la mort et les chances des défaites.

Une fois installées dans ces cours d'amour, les belles dames les érigèrent en tribunaux suprêmes dont la compétence s'étendit sur toutes les choses du cœur, sur tous les débats que peut soulever l'amour.

Aliénor fut encore à la tête de ce mouvement dans le midi, et la cour d'amour qu'elle présidait ne fut pas sans gloire et sans retentissement.

Voici quelques-unes de ses décisions.

Question. «  Un amant heureux avait demandé à sa dame la permission de présenter ses hommages à une autre; il y fut autorisé, et il cessa d'avoir pour son ancienne amie les empressements accoutumés. Après un mois, il revint à elle, protestant qu'il n'avait ni pris, ni voulu prendre aucune liberté avec l'autre, et qu'il avait seulement désiré mettre à l'épreuve la constance de son amie. Celle-ci le priva de son amour, sur le motif qu'il s'en était rendu indigne en sollicitant et acceptant cette permission. »

Jugement de la reine Aliénor, - «  Telle est la nature de l'amour ! souvent des amants feignent de souhaiter d'autres engagements, afin de s'assurer toujours plus de la fidélité et de la constance de la personne aimée. C'est offenser les droits des amants que de refuser, sous un pareil prétexte, ou ses embrassements, ou sa tendresse, à moins qu'on n'ait acquis d'ailleurs la certitude qu'un amant a manqué à ses devoirs et violé la foi promise. »

Autre question, - «  Un chevalier requérait d'amour une dame dont il ne pouvait vaincre les refus. Il envoya quelques présents honnêtes que la dame accepta avec autant de bonne grâce que d'empressement; cependant elle ne diminua rien de sa sévérité accoutumée envers le chevalier, qui se plaignit d'avoir été trompé par un faux espoir que la dame lui avait donné en acceptant les présents. »

Jugement. - « Il faut, ou qu'une femme refuse les dons qu'on lui offre, dans les vues d'amour, ou qu'elle compense ces présents, ou qu'elle suppo1•te patiemment d'être mise clans le rang des vénales courtisanes. »

Question. – « Un chevalier divulgue honteusement des secrets cl des intimités d'amour. Tous ceux qui composent la milice d'amour demandent souvent que de pareils délits soient vengés de peur que l'impunité ne rende l'exemple contagieux. »

Jugement. - « La décision de toute la cour des dames établit en constitution perpétuelle : Le coupable sera désormais frustré de toute espérance d'amour; il sera méprisé et méprisable dans toute cour de dames et de chevaliers ; et si quelque dame a l'audace de violer ce statut, qu'elle encoure à jamais l'inimitié de toute honnête femme. »

Ainsi se passait la vie, au milieu de fêtes auxquelles l'impulsion poétique de la femme donnait une magnificence jusqu'alors inconnue. Il y avait bien de temps à autre quelque événement qui en arrêtait le cours, et suspendait pour quelques instants la joie et les chants.

 

 Histoire générale du Poitou - Joseph Guérinière

 

 

Aliénor d'Aquitaine protectrice des Troubadours et Trouvères <==........==> 1170 Cours d'amour d’Aliénor d’Aquitaine à Poitiers et Marie, comtesse de Champagne - Chrétien de Troyes

....==>Les Derniers Trouvères d'Aliénor (Chevalier Vert du Roi arthur)

La vie d’Aliénor d’Aquitaine <==.... .... ==>Le Goliard Gautier Map raconte l'histoire de Lancelot du lac à Henri II et Aliénor d'Aquitaine.

 

 


 

 

 

la Chevalerie eut ses âges de vertu, de splendeur et de décadence - Mémoires sur l'ancienne Chevalerie -

De toutes les parties de notre histoire, il n'en est pas de plus intéressante que celle qui nous retrace les mœurs et les usages de nos pères. Ce sont, pour ainsi dire, de ces vieux portraits de famille sur lesquels on se plaît toujours à jeter les yeux.