les colliberts de l'an mil (2)

(Photos Fort an mil au Puy du Fou)

Du latin collibertus, en ancien français culvert.

Comme la plupart des églises angevines dont la fondation remonte à une date reculée, l'abbaye de Saint-Aubin d'Angers possédait des colliberts.

Dans les chartes de l'Anjou, du Maine, du Vendômois, de la Touraine et même du Poitou, cette dénomination ne s'applique pas à des individus appartenant à la petite peuplade vivant au milieu des marais de la Sèvre Niortaise, que le moine Pierre de Maillezais a seul mentionnée, et dont l'histoire est peut-être encore plus fabuleuse qu'obscure.

Les hommes et femmes auxquels les chartes donnent ce nom ne différaient en rien de la population de ces contrées, ni par leur origine ni par leur aspect physique ; les colliberts étaient seulement enchaînés au service d'un maître, moins fortement toutefois que les serfs proprement dits, avec lesquels ils ont été souvent confondus dans divers titres du onzième siècle. Leur condition les attachait à la personne de leur propriétaire, à sa maison ou à ses domaines, comme serviteurs, ouvriers et laboureurs.

D'après quelques documents monastiques, ils composaient ce que l'abbaye appelait sa famille. Bien qu'elle n'offrît pas autant de chances d'affranchissement, la domination des gens d'église était pour les colliberts préférable, sous beaucoup de rapports, à celle des séculiers ; aussi les voit-on souvent comparaître eux-mêmes en justice, afin d'y prouver par le jugement de Dieu, généralement par le duel, qu'ils appartiennent à un monastère plutôt qu'à un seigneur laïque, et même donner leurs biens pour obtenir ce changement de maître.

1. In extremis quoque insulae unde agitur (l'île de Maillezais), supra Separis alveum, quoddam genus hominum, piscando quaeritans victum, nonnulla tuguria confecerat, quod a majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat ; quod nomen, quanquam quaedam servorum portio sortita erat, videtur tamen quod in istis conditions aliqua derivatum sit. — V. Labbe, Nova bibliotheca mss. librorum, vol. II, p. 223.

 

les colliberts de l'an mil (1)

(Photos Fort an mil au Puy du Fou)

Chez les moines, en effet, l'autorité s'exerçait d'une façon plus régulière. Les colliberts y jouissaient aussi d'un petit domaine ou revenu, désigné sous le nom de fiscus colliberti. A la vérité, cette jouissance était précaire et toute personnelle : comme les vassaux libres, ils ne pouvaient, sans une autorisation formelle, aliéner la moindre partie des objets dont se composait leur fief; mais comme eux aussi, et sinon en droit, du moins en fait, ils le transmettaient à leurs enfants, et leur maître ne s'en emparait pas, à moins que le collibert ne cessât de lui appartenir.

Un des signes de cette condition, ainsi que l'une de ses charges, était le payement d'une redevance annuelle et personnelle de quatre deniers. Lorsque, forcé par la faim, frappé par un jugement dont il ne pouvait exécuter les prescriptions, animé par la foi religieuse ou désireux d'expier quelque crime ignoré et impuni, un individu libre de naissance venait de lui-même se soumettre au joug du collibert, celui qui allait devenir son maître lui déposait sur la tête quatre deniers, pour prix de sa liberté aliénée. De même aussi, quand des services rendus à son propriétaire ou à un puissant protecteur, d'heureuses dispositions aux études cléricales, un petit pécule fruit de longues et laborieuses économies, ou bien encore les scrupules d'un propriétaire pieux, surtout à l'approche de la mort, amenaient l'affranchissement du collibert, les quatre deniers jouaient de nouveau un notable rôle : en les renversant de dessus la tête du collibert, on proclamait par là même sa liberté. On ne doit donc pas être étonné de voir des individus, poursuivis en justice par les moines ou chanoines qui se prétendaient propriétaires de leur tête, répondre : « Je ne suis pas un homme de Quatre Deniers 1 , » avec autant d'insistance et d'énergie qu'on prononçait jadis les mots : Suni civis Romanus.

Les enfants des colliberts étaient nécessairement soumis à la condition de leur père et de leur mère. Le mari et la femme ayant le même maître, il n'y avait aucune difficulté à l'égard de leurs fils et filles. Si les maîtres étaient différents, circonstance très-fréquente, malgré l'opposition que chacun apportait au mariage d'un sien collibert avec celui d'un autre seigneur, aussitôt qu'elle avait atteint l'âge de puberté, leur postérité était partagée, soit amiablement, soit devant le juge, non pas selon le sexe, mais d'après la valeur donnée à chaque enfant.

1. De quodam coliberto Sancti Mauri nomine Simone Fabro, qui diu ventilatus hominem se ipsius sancti recognoscebat; sed nonsicut alii qui Quatuor Nummis erant, Cartulaire de Saint-Maur sur Loire, charte 47.

 

les colliberts de l'an mil (3)

(Photos Fort an mil au Puy du Fou)

Un certain nombre d'actes établit que, dans ce cas, l'un des maîtres sollicitait et obtenait parfois de son copropriétaire la cession de sa part dans la malheureuse famille qu'on allait ainsi déchirer; mais le principe n'en subsistait pas moins, et son application était générale.

Quand un mariage était contracté entre une personne libre et un collibert, leurs descendants subissaient le sort de ce dernier, que ce fût leur père ou leur mère. Alors aussi l'époux libre de naissance était promptement réclamé par le maître de son conjoint, à moins qu'il ne s'en séparât immédiatement. De nombreuses unions, formées le plus souvent dans l'ignorance de la tache originelle d'un des époux, se trouvaient ainsi brisées dès le début, ou lorsque leur hymen avait déjà donné des fruits qu'un nom funeste allait remplir d'amertume ; mais le pauvre Quatre Deniers n'était pas toujours répudié avec ignominie. L'amour, l'affection conjugale ont plus d'une fois fait taire, chez le mari comme chez la femme, le sentiment de la liberté, et rendu le servage préférable au divorce 1.

Tout ce qui concerne la condition des colliberts, du dixième au treizième siècle, a été l'objet d'une étude approfondie de la part de notre confrère M. André Salmon, qui publiera prochainement le Livre des serfs de Marmoutier, avec un grand nombre d'actes empruntés aux archives d'autres établissements religieux.

Un collibert de Foulque Nerra au Château de Montreuil Bellay

(Un collibert de Foulque Nerra au Château de Montreuil Bellay)

Aussi, en imprimant quelques chartes relatives aux colliberts de Saint-Aubin, avons-nous seulement constaté, d'après les documents empruntés aux principaux cartulaires angevins, ceux de Saint-Maurice, de Saint-Serge et du Ronceray d'Angers, de Bourgueil, de Saint-Florent de Saumur et de Saint-Maur-sur-Loire, les faits qui doivent rendre plus complète l'intelligence des titres que nous soumettons à nos lecteurs.

Ces chartes sont au nombre de onze. Nous en avons pris sept dans le cartulaire de Saint-Aubin, magnifique manuscrit du commencement du douzième siècle et même de la fin du onzième, dont on a pu déjà apprécier l'importance dans ce recueil même, par un curieux document relatif au droit de sépulture Elles y sont copiées dans les chapitres V, n° 34, 36 et 37 ; XII, n° 3 ; XIV, n° 7 et 18 ; XIX, n° 9, et XXII, n° 9. Elles sont cotées ci-après n° II, III, IV, v, vi, vu, ix et x. Deux autres, n° I et XI, existent en original dans les archives de Maine-et-Loire, la première dans les Mélanges anciens, placés à la suite des prieurés et domaines de l'abbaye, la dernière dans les titres du fief de la ville d'Angers et des environs, volume XV, folio 3. Enfin, le n° VIII nous a été conservé dans deux collections manuscrites de la Bibliothèque impériale : celle de dom Housseau, vol. II, n" 656, et celle de Duchesne, vol. XXII, fol. 109. Le texte de cette dernière est plus complet, et nous l'avons adopté de préférence. Nous avons classé toutes ces chartes d'après l'ordre chronologique, suivant lequel elles sont ci-après analysées ou même traduites.

1. Johannes, cum. quandam. adamasset ancillam, in servitutem denuo sese propter eam non dubitavit offerre. Liber de servis Majoris Monaslerii, carta xcvi.

Uxor Otbergi Bergerii, Plectrudis nomine, nolens dimittere virum suum, et ipsa posuit iv nummos super caput suum, et effecta est ancilla. Ibid., carta CVIII.

 

foulque nerra

Entre les années 998 et 1001, un personnage nommé Frédéric, sollicité par l'abbé Girard, à la requête duquel l'opinion générale que le monde touchait à sa fin donnait sans doute un grand poids, dispose en faveur du monastère de Saint-Aubin d'une terre, d'une pêcherie, d'un collibert nommé Bernon et de ses enfants.

Foulque Nerra, comte d'Anjou, duquel il les tenait en fief, confirme la donation de Frédéric, qui s'est néanmoins réservé un cens annuel de cinq sous, payable le jour de la fête du saint auquel appartiendront désormais le collibert et sa famille.

Cette charte, que son style incorrect et son écriture carlovingienne, rendent très-importante pour l'étude de la paléographie angevine, était déjà rongée dans toute sa partie inférieure lorsque nous l'avons sauvée de l'humidité qui, avant 1841, exerçait ses lents mais inévitables ravages sur une grande partie des titres détachés que possède le département de Maine-et-Loire.

Les Colliberts de Saint-Aubin d'Angers; Marchegay, Paul-Alexandre (1812-1885) BNF

 

Les colliberts, Jules César, barbares <==.... ...==> Les Seigneurs du Poitou, le Servage et affranchissement de collibert (Château Montreuil Bonnin proche de Poitiers)