King_Henry_IV_of_France

La Rochelle, 17 juin 1586

Il vient d'arriver un de vos laquais qui a esté prisonnier dix jours au Brouage. L'on luy a retenu vostre lettre et de ma sœur. Toutesfois craignant la façon dont St-Luc s'est asseuré que je m'en ressentirois, il me les renvoye par l’un des siens, qui ne doibt arriver que ce soir. Le vaisseau où estoit venu ce porteur part dans une heure, qui me le faict renvoyer, ayant retenu Esprit, pour des raisons dont vous oyrés bientost parler.

J'eus hier des nouvelles d'Allemagne; notre armée sera, le dernier jour de juillet, à l'ancien calcul, à la place montre, qui est en France. La charge de cheval de blé, en Champagne et en Bourgongne, vaut cinquante livres; à Paris, trente. C'est pitié de voir comme le peuple meurt de faim. Si avés besoing d'un cheval de coche, il y en a un dans ma troupe tout comme les vostres, fort beau.

J'arrivais arsoir (hier soir) de Maran , où j'étois allé pour pourvoir à la garde d'iceluy. Ha! que je vous y souhaitay! C'est le lieu le plus selon vostre humeur que j'aye jamais veu. Pour ce seul respect, suis-je après à l'eschanger. C'est une isle renfermée de marais boscageux, où, de cent en cent pas, il y a des canaulx pour aller chercher le bois par bateau. L'eau claire, peu courante ; les canaulx de toutes largeurs; les bateaux de toutes grandeurs.

Parmi ces déserts mille jardins où l’on ne va que par bateau. L'isle a deux lieues de tour, ainsi environnée, passe une rivière par le pied du chasteau, au milieu du bourg, qui est aussi logeable que Pau. Peu de maisons qui n’entre de sa porte dans son petit bateau. Cette rivière s’estend sur deux bras, qui portent, non seulement grands bateaux, mais les navires de cinquante tonneaux y viennent. Il n’y a que deux lieues jusque à la mer. Certes, c’est un canal, non une rivière.  Contre mont vont les grands bateaux jusques à Niort, où il y a douze lieues ; infinis moulins et métairies insulées, tant de sortes d’oiseaux qui chantent ; de toute sorte de ceulx de mer. Je vous envoie des plumes. De poissons, c’est une monstruosité que la quantité, la gradeur et le prix ; une grande carpe trois sols, et 5 un brochet. C’est un  lieu de grand trafic, et tout par bateaux.

La terre tres pleine de blés et très beaux. L’on y peut être plaisamment en paix, et seurement en guerre. L’on s’y peut resjouir avec ce que l’on aime, et plaindre une absence. Ha ! qu’il y fait bon chanter.

Je pars jeudi pour aller à Pons, où je seroi plus près de vous ; mais je n’y feroi guère de séjour. Je crois que mes aultres laquais sont morts ; il n’en est revenu nul. Mon ame, tenez-moy en votre bonne grace ; croyés ma fidélité estre blanche et hors de tache : il n’en fut jamais sa pareille. Si cela vous apporte du contentement, vivés heureuse.

Vostre esclave vous adore violemment. Je te baise, mon cœur, un million de fois les mains. Ce dix-septième de juin.

 

Henry

Lettre d’Henri de Navarre à Corisande, dite « Lettre de Marans » La Rochelle, 17 juin 1586

Notice historique sur la ville de Marans - Les Guerres de religion. <==....

==> Marais Poitevin -Visite Virtuelle Sansais-La Garette - Henri IV (de France), Henri III (de Navarre)

.... ==> Les Guerres de Religion en Saintonge, la citadelle catholique de Brouage - Charles IX -Henri III- Agrippa d'Aubigné- Henri IV

==> Voyage dans le temps du plus ancien hôtel de ville de France à la Rochelle